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vendredi 28 janvier 2011

Ubunga-Bunga

Vous connaissez, j'imagine, le Roi Ubu, symbole du délire du pouvoir et de l'absurdité des hiérarchies politiques. Et bien en Italie nous en avons la personnification sous les traits de Silvio Berlusconi, actuel président du Conseil italien, et accessoirement croisement grotesque d'Ubu et du Bunga-Bunga, jeu érotico-porno digne d'un harem africain selon les mauvaises langues.

Lorsque je vous ai raconté l'histoire la première fois, j'ai précisé que Berlusconi avait justifié son intervention téléphonique auprès du chef de cabinet de la préfecture de Milan, Pietro Ostuni, en se servant de l'excuse suivante :
« C'est la nièce de Hosny Moubarak, le président égyptien ! » 
(parenthèse linguistique : nièce ou petite-fille, ce n'est pas très clair, car c'est le même mot en italien, nipote, qui a donné en français ... népotisme).
Allons-y donc pour nièce, ça va faciliter la suite du récit.

D'aucuns ont sûrement imaginé que Berlusconi avait donné autant d'argent à la jeune fille vu les problèmes que traverse actuellement le tonton, même si dès le début Ruby n'avait pas été très claire sur ce point, en donnant une fourchette plutôt vague (de 7 000 à 150 000 en passant par 30 000 €), au bon cœur de l'hôte des lieux.

Lieux qui ont été ainsi reconstitués selon l'Espresso :

Seulement les transcriptions des écoutes téléphoniques racontent une autre histoire, question argent, puisque Ruby confie à différents interlocuteurs :
- j'ai parlé avec Silvio, et je lui ai dit... moi je veux sortir de cette histoire avec quelque chose... et donc il va me donner 5 millions €, 5 millions c'est le prix pour salir mon nom...

(io ho parlato con Silvio gli ho detto... che ne voglio uscire di almeno con qualcosa... cioè mi da... 5 milioni... però... 5 milioni a confronto del macchiamento del mio nome...)

- y a pas de souci, Silvio n'arrête pas de m'appeler, il m'a dit "fais-toi passer pour folle, pour ce que tu veux, folle à lier, raconte des conneries, moi je serai toujours à tes côtés, dis n'importe quoi, et tu obtiendras de moi tout ce que tu voudras"... avec mon avocat on lui a demandé 5 millions d'euros pour qu'en échange je me fasse passer pour folle, pour que je raconte des conneries, et il a accepté... et de fait, c'est la voie que nous suivrons...

(ma non siamo preoccupati per niente, perchè... Silvio mi chiama di continuo., mi ha detto cerca di passare per pazza... per quello che... che puoi... per pazza... racconta cazzate... ma io ti sarò sempre vicino... mi fa ... di qualsiasi cosa, e avrai da me qualsiasi cosa che tu vuoi... con il mio avvocato gli abbiamo chiesto 5 milioni di euro ... in cambio di... del fatto che io passo per pazza, che ho raccontato solo cazzate... e lui ha accettato... in effetti seguiremo questa... questa strada... ".)

- hier il m'a appelé en me disant, Ruby, je te donnerai autant d'argent que tu veux, je te paierai, je te couvrirai d'or, mais l'important c'est que tu caches tout, que tu taises toute l'histoire, que tu ne dises rien à personne...
... pour moi il peut être ce qu'il veut, mafieux ou autre, l'important c'est qu'il est en train de me couvrir d'or... putain il est en train de changer ma vie, tu vois, Antonella, laisse-moi te poser une question, mais réponds-moi franchement : si Silvio te mettait 6 millions d'euros dans les mains...

(che lui mi ha chiamato ieri dicendomi Ruhy, ti do quanti soldi vuoi, ti, ti., ti pago... ti metto tutta in oro ma l'importante è che nascondi il tutto, nascondi il tutto, non dire niente a nessuno...".
... Ruby ma può essere... per me mafioso... può essere quello che vuole, l'importante è che a me mi sta riempiendo di soldi... .. sta cambiando la mia vita, cazzo, guarda... Antonella ... tifacelo una domanda, però rispondimi sincera; se a te Silvio ti mettesse nelle tue mani 6 milioni di euro ... ".)
D'ailleurs les perquisitions ont permis de retrouver un journal de Ruby, dont voici un extrait :

La dernière ligne dit ceci : 4,5 millions que je recevrai de Silvio Berlusconi dans 2 mois...

On a beau être généreux comme Berlusconi prétend qu'il l'est, 4,5 millions d'euros ça fait quand même beaucoup pour une simple entraide !

Et ce qui est clair aussi, c'est que la jeune fille a fréquenté la résidence de Berlusconi, notamment de février à mai 2010, alors qu'elle était encore mineure.

Or le Parquet de Milan vient de présenter un deuxième rapport de plus de 200 pages, encore plus grave que le premier, puisqu'à la prostitution vient s'ajouter une saisie de 12 kilos de cocaïne au compagnon de l'une des femmes impliquées dans le bunga-bunga (compagnon qui est à présent en prison pour trafic de drogue, sa femme clamant son innocence), oui, vous avez bien lu, 12 kilos...

Donc dans cette avalanche d'ordure qui s'apprête à déferler sur notre Ubunga-Bunga, sa stratégie la plus pressante est celle de soustraire l'enquête aux magistrats milanais qui instruisent le dossier, dont Ilda Boccassini, qu'il considère comme une ennemie historique...

Et pour leur soustraire l'enquête, ses avocats ont décidé de se servir de l'article 96 de la Constitution italienne, qui dit ceci :
Le Président du Conseil des ministres et les ministres, même après avoir cessé d’exercer leurs fonctions, sont soumis, pour les délits et pour les crimes commis dans l’exercice de leurs fonctions, à la juridiction ordinaire, après autorisation du Sénat de la République ou de la Chambre des députés, selon les règles établies par la loi constitutionnelle.
Or la loi constitutionnelle du 16 janvier 1989, n° 1, établit que les délits et crimes commis par le Président du Conseil "dans l’exercice de ses fonctions" doivent être jugés non pas par la juridiction ordinaire mais par un Tribunal des Ministres, et que la Chambre d'appartenance (Chambre des Députés ou Sénat) peut décider, à la majorité absolue de ses membres, de nier l'autorisation au jugement, dès lors qu'elle estime que le prévenu a agi pour protéger un intérêt d'État constitutionnellement pertinent ou en poursuivant un intérêt public prépondérant dans l'exercice de ses fonctions de gouvernant (article 9.3).

Quant au Parquet de Milan, il estime être compétent en avançant le fait que Berlusconi est intervenu auprès de la Préfecture pour faire libérer Ruby non pas dans le cadre de l'exercice de ses fonctions, mais en tant que simple particulier abusant de sa qualité d'homme public. D'où la nécessité de le faire juger par un tribunal ordinaire.

Donc toute l'affaire se joue sur la nuance "exercice de ses fonctions" ou pas.

Et bien hier le Comité pour les autorisations de la Chambre des Députés a voté par 11 voix contre 8 que la compétence n'était plus des juges de Milan mais qu'elle devait passer au Tribunal des Ministres, en motivant ainsi sa décision, après un volte-face des avocats de Berlusconi (eux-mêmes n'auraient jamais osé, dans un premier temps, invoquer pareil prétexte...) :
en intervenant auprès de la Préfecture de Milan pour faire libérer Ruby, Berlusconi a bien agi dans le cadre de l'exercice de ses fonctions, car il était intimement convaincu que la jeune fille était la nièce de Hosny Moubarak, et il avait donc des raisons institutionnelles d'agir pour éviter un incident diplomatique...
Et voilà le travail, envoyez, c'est pesé !!!

Or cette décision étant sans appel, la Chambre des Députés devra maintenant voter à la majorité absolue pour la confirmer ou l'infirmer, mais gageons qu'une fois de plus Ubunga-Bunga obtiendra la majorité et qu'il s'en sortira en faisant un gigantesque pied de nez à l'ensemble du peuple italien, encore et toujours...

Aucun autre pays démocratique au monde - digne de ce nom -, n'accepterait d'être manipulé ainsi par une telle mounaque, pour moi Berlusconi devrait être jugé au minimum pour haute trahison, et notamment pour avoir trahi son peuple et sa fonction, en violant continuellement et systématiquement la Constitution italienne, dont l'article 54 énonce :
Tous les citoyens ont le devoir d’être fidèles à la République et d’en observer la Constitution et les lois.

Les citoyens auxquels des fonctions publiques sont confiées ont le devoir de les remplir avec discipline et honneur, en prêtant serment dans les cas fixés par la loi.
Or de même qu'il ignore absolument ce qu'est la vérité, discipline et honneur sont des mots et des concepts qui depuis longtemps ne font plus partie du vocabulaire de Silvio Berlusconi...

D'ailleurs en ont-ils jamais fait partie ?


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P.S. Et puisqu'on en parle, Berlusconi n'a rien trouvé de mieux à faire que d'invoquer une grande manifestation publique contre les "juges politisés" pour "défendre son honneur" (encore faudrait-il qu'il ait un honneur à défendre...), qui se tiendra à Milan le 13 février prochain. Au début il voulait faire ça dans une centaine de villes, mais je crois qu'il commence à avoir du mal à trouver des sympathisants ! Des figurants, à la limite...

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3 commentaires:

Lionel a dit…

Bonjour JM,

un paragraphe a dû "sauter" avant «Lieux qui ont été ainsi reconstitués selon l'Espresso», expliquant de qui l'appartement porté en plan était le domicile ou le pied-à-terre.

Jean-Marie Le Ray a dit…

Lionel,

Non, ça suit l'autre paragraphe, qui se termine ainsi : "...au bon cœur de l'hôte des lieux.

Lieux qui ont été ainsi reconstitués..."

L'hôte des lieux étant Berlusconi, et la salle représentée celle de sa résidence d'Arcore où ont lieu les spectacles hard ... core !

Lionel a dit…

Ah d'accord! :-)