lundi 26 juillet 2021

La révolution avortée d'Emmanuel Macron

En novembre 2016, quelques mois après avoir lancé à Amiens, sa ville natale, un mouvement à ses initiales, En Marche !, Emmanuel Macron publie « Révolution », sous-titré « C'est notre combat pour la France », dans lequel il déclare - dès l'introduction - sa candidature à l’élection présidentielle (trois phrases, trois fois Je...) : 

Car je n’ai pas d’autre désir que d’être utile à mon pays. C’est pourquoi j’ai décidé de me porter candidat à l’élection du président de la République française. Je mesure l’exigence de la charge... 

Son livre, censé poser les fondements d’une nouvelle société, est une longue énumération de recettes et de grands principes, tellement généraux que, le plus souvent, il est difficile de ne pas être d'accord. Il se décline en 16 chapitres :

  1. Ce que je suis
  2. Ce que je crois
  3. Ce que nous sommes
  4. La grande transformation
  5. La France que nous voulons
  6. Investir dans notre avenir
  7. Produire en France et sauver la planète
  8. Éduquer tous nos enfants
  9. Pouvoir vivre de son travail
  10. Faire plus pour ceux qui ont moins
  11. Réconcilier les France
  12. Vouloir la France
  13. Protéger les Français
  14. Maîtriser notre destin
  15. Refonder l’Europe
  16. Rendre le pouvoir à ceux qui font
durant lesquels Macron se démarque constamment de la droite et de la gauche, selon un modèle un peu simpliste, mais probablement efficace : il oppose systématiquement les clivages droite-gauche en précisant que les deux ont tort, et se déclare favorable à une voie "alternative", une troisième voie, la sienne (sous-entendu, c'est moi qui ai raison). Très habile :
Je ne me résous pas à être enfermé dans des clivages d’un autre temps. On a voulu caricaturer ma volonté de dépasser l’opposition entre la gauche et la droite : à gauche en dénonçant une trahison libérale, à droite en me dépeignant comme un faux nez de la gauche. (…) Je récuse ces deux approches…
Toutefois, ce qui m'a interpellé dès le début, c'est la progression des chapitres, et notamment le 1 (Ce que je suis) et le 3 (Ce que nous sommes). Car en toute logique, le 1 devrait être inclus dans le 3, le Nous englobant le Je. 

Certes, la prééminence du Je n'est pas nouvelle en politique (voir mes billets sur les discours de Sarkozy), mais l'analyse statistique du livre de Macron, en extrayant les 20 mots les plus représentatifs de « Révolution » (sur un total d'environ 60 mille mots), fournit un nuage sémantique plutôt explicite :


À des fins de clarté, voici la liste correspondante et le nombre d'occurrences de chaque terme :


Donc il est clair que le centre du livre n'est ni la France, ni la nation, ni la république, ni le pays, mais Macron lui-même, et que lorsqu'il sous-titre « C'est notre combat pour la France », il exclut le « Je » Macron du « Nous » français (bien qu'il ne le dise pas manifestement). Sans quoi l'ordre naturel des chapitres aurait dû être « 1. Ce que nous sommes », avec éventuellement les sous-divisions « 1a. Ce que je suis » et « 1b. Ce que vous êtes », car prière de ne pas mélanger les torchons et les serviettes !

Évitons les postures faux-cul, la liste est trop longue. Juste à titre d'exemple :
  • Car les Français, eux, ont une volonté, souvent négligée par leurs gouvernants. C’est cette volonté que je veux servir. Car je n’ai pas d’autre désir que d’être utile à mon pays.
  • C’est à mon pays seul que va mon allégeance, non à un parti, à une fonction ou à un homme. Je n’ai accepté les fonctions que j’ai eues que parce qu’elles me permettaient de servir mon pays.
  • Ma conception de l’action publique (...) est celle de l’engagement partagé, fondé sur le service. Rien d’autre ne compte à mes yeux...
  • Le travail du politique, tout spécialement de l’État, ne consiste pas à dire à la nation quoi faire ou à la soumettre. Il consiste à la servir.
Que c'est beau ! Et combien de sacrifices personnels cela sous-entend-il ? Le service, une haute exigence de Macron candidat. Or à présent, après plus de trois ans de sa présidence, les français ont pu se faire une idée de la façon dont Macron sert le pays, et des résultats obtenus ! Non, Macron ne sert pas la France, Macron sert Macron. Charité bien ordonnée commence par soi-même...

Mais descendons davantage dans les détails, en me basant sur les exemples concrets de l'hôpital et de l'éducation, deux secteurs particulièrement mis à mal par Macron et les ministres serviles de ses gouvernements successifs. Chose d'autant plus étonnante qu'il en a une connaissance directe, voire une familiarité !

Comme il le dit lui-même : « Nous avons plus que jamais besoin d’investir dans l’école, la santé ou la transition énergétique – pour ne citer qu’eux. »

1. L'hôpital
Je suis né ... dans une famille de médecins hospitaliers. (...) L’histoire de ma famille est celle d’une ascension républicaine dans la province française... Mes parents, et aujourd’hui mon frère et ma sœur, sont ainsi devenus médecins. Je suis le seul à n’avoir pas emprunté ce chemin.
Nous en sommes vraiment désolés, mais bon. 

Diagnostic :
Faire plus pour ceux qui ont moins et, ce faisant, protéger les plus faibles, c’est aussi mieux prévenir la maladie. Car là aussi se jouent de profondes injustices. Nous nous targuons souvent d’avoir le meilleur système de soins au monde. La réalité, pourtant, est plus nuancée. Si nous avons des chercheurs, des hôpitaux, des professionnels de santé parmi les meilleurs au monde, la santé en France n’est pas aussi performante qu’on le croit et se révèle, surtout, profondément inégalitaire. Nous ignorons souvent que la France enregistre des résultats médiocres pour toutes les pathologies qui requièrent de la prévention – cancers, cirrhoses… et que les premières victimes de ces maladies proviennent des milieux défavorisés. (...) Face à cela, je ne pense pas que la solution consiste à opposer l’hôpital à ce qu’on appelle la médecine de ville. Au contraire, partout où cela est possible, il convient de favoriser leur complémentarité et leurs partenariats.
Et de poursuivre :
Ensuite, je maintiendrai un haut niveau de solidarité pour les dépenses de santé. Nous devons avancer de façon intelligente. Pas en procédant à de petits ajustements annuels pour rester dans les clous ! Il faut penser la réforme non pas par année, comme nous y incite la manière dont est actuellement financé notre système de soins, mais sur plusieurs années. C’est le seul moyen d’engager des réformes de fond et de transformer notre système sur le long terme ! C’est à cette condition que nous pourrons entreprendre la nécessaire refondation de l’hôpital public. Depuis plusieurs années, il traverse une crise de moyens, de productivité et de sens à laquelle nous ne pouvons rester sourds. Nous devons décloisonner les pratiques et les organisations. La transformation de notre système de santé ne peut pas être gérée uniquement par l’État central. Une nouvelle fois, je suis convaincu qu’il faut donner plus d’autonomie aux acteurs locaux de santé, et notamment aux acteurs régionaux. Ce sont eux qui connaissent le mieux les besoins d’un territoire, les singularités d’une population. (...) Le changement ne sera pas dicté d’en haut. Il sera porté par le bas.
Je ne suis pas spécialiste de ces questions, loin de là. Toutefois, en suivant les actualités depuis l'élection de Macron, il me semble que l'hôpital autant que les médecins de ville sont laissés à eux-mêmes et que la crise de moyens, de productivité et de sens qu'il dénonce n'a pas été entendue par Macron plus que par ses prédécesseurs, vu qu'il n'y a apporté aucune réponse concrète... Au contraire !

En revanche, moi qui ai passé près de 40 ans en Italie, depuis que je suis revenu en France, je découvre un système de soins bien moins égalitaire que le système italien, où le système de santé et d'hospitalisation est gratuit. Alors qu'en France il faut une complémentaire pour tout : les dents, les yeux, les hospitalisations, etc.

Combien en coûtera-t-il à une famille, en complémentaires santé, pour que tous ses membres soient couverts à 100% en termes d'actes médicaux, de traitements, de médicaments, etc. ? Probablement trop pour de nombreux foyers qui devront choisir entre les différentes prestations, voire s'en passer totalement...

Mon constat personnel, qui ne demande qu'à être réfuté par un argumentaire sérieux, est que Macron est en train de "casser" l'universalité des services publics de santé - de l'hôpital à la sécurité sociale -, dans un changement dicté d'en haut auquel les acteurs d'en-bas n'ont aucun mot à dire, pour que les privés puissent progressivement s'en mettre plein les poches.

En clair, le président Macron fait exactement le contraire de ce que promettait le candidat Macron. Il devrait s'inspirer de l'Italie...

2. L'éducation
[J]e ne peux pas aujourd’hui réfléchir à l’école républicaine sans me souvenir de cette famille dont les valeurs étaient si profondément accordées à l’enseignement de ses maîtres, ni de ces enseignants dont c’était l’honneur de suppléer à toutes les carences pour emmener leurs élèves vers le meilleur. De cette tension, de cette volonté, de cet amour, peu de pays sont capables et nous devons à chaque génération veiller à ce que cette flamme ne s’éteigne pas. (...)
Ma grand-mère était une enseignante, et je voudrais en l’écrivant débarrasser ce mot de sa poussière administrative, pour lui rendre l’éclat d’une passion vive, vécue avec un dévouement, une patience admirables...
En ce domaine, on ne fait rien de bien sans amour.

Entendre Macron parler d'amour, lui qui a une empathie de barreau de prison, lui qui n'a jamais prononcé un mot sur les centaines de français éborgnés et mutilés sous ses ordres, sur les milliers de français mis abusivement en garde à vue sous ses ordres, ni sur les dizaines de milliers de français dont son orgueil et son aveuglement ont fortement contribué à pourrir la vie - si ce n'est pour leur cracher au visage tout son venin et son déni -, le voilà qui s'épanche comme une écolière mélancolique : « En ce domaine, on ne fait rien de bien sans amour. »

C'est fort ! Mais bon, passons à son diagnostic.

Je considère trois domaines comme prioritaires pour l’investissement public.
Le premier, c’est le « capital humain », comme disent les économistes, c’est-à-dire l’éducation et la formation. Encore une fois, l’investissement dans l’école, dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi dans la formation continue, est absolument décisif. Il s’agit là de l’unique moyen de donner à la France, au cours des prochaines décennies, les moyens de ses ambitions. Dans ce domaine, nous accusons un retard qui nous coûte cher. Il nous rend moins productifs, moins innovants et moins compétitifs. Il alimente le chômage de masse et creuse les inégalités. Il est même pernicieux d’un point de vue strictement comptable : car l’argent que nous ne mettons pas dans nos écoles ou dans la formation nous contraint à dépenser plus encore pour réparer les dégâts.

Et notamment, au chapitre VIII (Éduquer tous nos enfants) :
Pour redresser le pays et permettre à chacun de trouver sa place dans la grande transformation à l’œuvre, l’École est le combat premier. (...) Si nous devons organiser une révolution c’est bien celle de l’École. Elle passe par trois combats. (Primaire, secondaire - Orientation, avant et après le bac - Université)
Nous réussirons cette révolution si nous retrouvons le sel de notre engagement républicain. Si nous remettons le métier de professeur au cœur de la République. Mon parcours personnel m’a fait toucher du doigt à quel point transmettre et former est le défi fondateur. Mais quelque chose s’est rompu dans le contrat entre la nation et ses enseignants. C’est une cassure que la droite a laissée grandir. Mais c’est une fracture que la gauche n’a pas su réparer.

Revoici le fameux clivage (C’est une cassure que la droite a laissée grandir. Mais c’est une fracture que la gauche n’a pas su réparer.), mais soyez assurés que ma troisième voie vous remettra sur le droit chemin ! Macron est arrivé :

Si nous ne prenons pas en compte la situation morale des enseignants, nous n’arriverons à rien. (...) Alors oui, la Révolution à l’École est possible, parce que nous la ferons avec eux.

Là encore, je ne suis pas spécialiste de l'éducation, mais la réalité a l'air diamétralement opposée, au vu des désastres délibérément répétés de Blanquer et de Vidal, et mon sentiment est que, dans le sillage de la santé, Macron est en train de "casser" l'universalité des services publics de l'éducation - du primaire au secondaire en passant par l'université, la formation et la recherche -, dans un changement dicté d'en haut qui se fait « sans eux », c'est-à-dire sans les acteurs de terrain impliqués au jour le jour. Le but étant toujours le même : socialiser les pertes et privatiser les bénéfices...

Là encore, les discours/actes de Macron président contredisent violemment les propos(itions) "révolutionnaires" de Macron candidat. 

*

Je pourrais poursuivre ainsi pour chacun des thèmes abordés par Macron, où son diagnostic se résume à un amas de poncifs éculés, énoncés d'un ton doctoral qui n'admet pas la réplique :

D’autres imaginent que la France peut continuer de descendre en pente douce. Que le jeu de l’alternance politique suffira à nous faire respirer. Après la gauche, la droite. Les mêmes visages et les mêmes hommes, depuis tant d’années. Je suis convaincu que les uns comme les autres ont tort. Ce sont leurs modèles, leurs recettes qui ont simplement échoué. Le pays, lui, dans son ensemble, n’a pas échoué. Il le sait confusément, il le sent. De là naît ce « divorce » entre le peuple et ses gouvernants.

Or les choses se sont-elles améliorées depuis l'élection de Macron ? Lui, le porteur de modèles et de recettes censés réunir le peuple et ses gouvernants ? Non !

Bien au contraire : jamais le pays n'a été dans un tel chaos, les gens ont perdu leurs repères, leurs valeurs, tout n'est plus que confrontation, haine, des camps qui s'affrontent 24/7/365, la présidence Macron est un échec à 360°, un désastre, une catastrophe, un cataclysme...

Et Macron de poursuivre, imperturbable :

Nous ne pouvons pas non plus demander aux Français de faire des efforts sans fin en leur promettant la sortie d’une crise qui n’en est pas une. De cette attitude indéfiniment reprise depuis trente ans par nos dirigeants viennent la lassitude, l’incrédulité et même le dégoût.

Voilà : Macron ne fait qu'augmenter l'intensité de cette lassitude, cette incrédulité, ce dégoût.

Il n'écoute personne, décide seul, s'entoure de gens qui n'ont de valeur à ses yeux que tant qu'ils disent oui-oui à tous ses désirs, passe son temps à déconstruire le langage (tissu de notre vivre ensemble) en modifiant le sens des mots selon le moment, selon ses humeurs, selon ses interlocuteurs (et bien qu'il parle dans son livre du lien qu'il a construit avec la langue française : « Notre langue porte notre histoire. »)...

En fait, il dit n'importe quoi, et fait très régulièrement le contraire de ce qu'il dit :

Je crois profondément dans la démocratie et la vitalité du rapport au peuple. Mais je veux retrouver ce qui fait la richesse de l’échange direct avec les Français, en écoutant leurs colères, en considérant leurs attentes, en parlant à leur intelligence. C’est là le choix que j’ai fait. C’est bien mon ambition que de m’adresser directement à mes concitoyens et de les inviter à s’engager à leur tour.

Un dialogue généreux et républicain, selon lui ! À grand renfort de tonfas, de LBD, de grenades, de violences policières, de milliers de GAV abusives, de centaines de milliers d'amendes pour les motifs les plus saugrenus, j'en passe et des meilleurs !

En conclusion, la « Révolution » de Macron n'est pas un échec, elle n'a jamais existé ! Annoncée et promise, mais avortée avant d'avoir vu le jour. Mort-née. Lorsque Macron nous dit : « Je suis un démocrate français », c'est faux ! Lorsque Macron dit des français : « Il faut leur reparler de leur vie. Donner du sens, une vision. », c'est faux ! Pas une seule fois il ne s'est préoccupé d'assumer ses propos, bien qu'il affirme le contraire : j'assume toujours ce que je dis et ce que je fais. C'est d'autant plus facile qu'il se fout totalement des conséquences de ses mots et de ses actes. Lui se contente de dire, de faire. Que le peuple se démerde avec ça !

J'ai un profond dégoût pour les menteurs. J'ai un profond dégoût pour les bonimenteurs. J'ai un profond dégoût pour Emmanuel Macron. 

Réélire Macron en 2022 serait impardonnable : si l'erreur est humaine, persévérer dans son erreur est diabolique, disaient les latins. Nous verrons ce qu'en disent les français l'année prochaine, dans un peu plus de 9 mois : encore un long travail, espérons que ce sera un avortement...


P.S. À l'époque du massacre des #GiletsJaunes par de soi-disant #FdO, j'avais interpellé Macron en lui posant directement dix questions, auxquelles il n'a jamais répondu, c'est clair. Elles méritaient pourtant d'être posées. Je rapporte ici la fin du billet :

« Voilà, dans un souci de clarté, je vous les récapitule sous forme de liste, au moins ça vous laissera tout le temps nécessaire pour préparer vos réponses... si vous avez le courage d'y répondre un jour !


Jean-Marie Le Ray

P.S.

Je ne suis pas de ceux qui pensent et/ou disent que la France est une dictature. La Chine ou l'Égypte, entre autres, sont des dictatures.

D'ailleurs, si j'avais eu le malheur de naître dans de tels pays, je ne crois pas que j'aurais eu le courage de publier un tel billet en sachant que je risquais perpète ou ma vie et celle de mes proches.

Raif Badawi et d'autres comme lui sont des blogueurs courageux, pas moi.
Les #GiletsJaunes pacifiques qui vont manifester chaque semaine en sachant qu'ils risquent gros à cause de l'incompétence irresponsable de nos actuels gouvernants français sont courageux, pas moi.
Alexandre Langlois est courageux, pas moi.
Christophe Dettinger est courageux, pas moi.


Pour autant, c'est justement parce que je suis convaincu que la France n'est pas une dictature mais qu'elle est bien une démocratie, que je ne souhaite pas, Monsieur le président, vous voir impunément plonger notre pays en démocrature comme dans la triste fable de la grenouille...

Il ne manquerait plus que les anglais aient toujours eu raison de nous appeler frogs !

C'est pour tous ces motifs que je me permets de vous interpeller ainsi :

[ Monsieur le président 
Je vous fais une lettre 
Que vous lirez peut-être 
Si vous avez le temps... 

(...) 

S'il faut donner son sang 
Allez donner le vôtre 
Vous êtes bon apôtre 
Monsieur le président 

Si vous me poursuivez 
Prévenez vos gendarmes 
Que je n'aurai pas d'armes 
Et qu'ils pourront tirer ]

Ils ne s'en privent d'ailleurs pas, semaine après semaine !

Boris Vian doit se retourner dans sa tombe. Mais voyez-vous, Monsieur le président, la différence, aujourd'hui, c'est que le déserteur, c'est vous ! Un peu comme les deux faces d'une même médaille... »


mardi 29 juin 2021

Les aventures de San-Antonio en Italie

En ce jour, 29 juin 2021, centième anniversaire de la naissance de Frédéric Dard,
mais aussi fête de Pierre et Paul, saints patrons de Rome, et, accessoirement, de mon fils


Photo : Dominique Jeannerod

Je me sens orphelin de Frédéric Dard. Ou plutôt de Sanantonio1, son héros. Que son fils, Patrice, a eu le courage et le talent de vouloir perpétuer en assurant la transition (Céréales killer) puis en y ajoutant 28 autres « nouvelles aventures », mais dont j’ai maintenant acquis la triste certitude qu’il a refermé doucement une porte qui ne s’entrebâillera plus

Chaque lecteur, chaque lectrice de Sanantonio porte en elle, en lui, le secret de sa rencontre avec le commissaire, et de son évolution. Vous commencez à lire une enquête, et puis ça ne s’arrête plus. En Italie, on dirait « c’est comme les cerises, l’une attire l’autre ! »…

Je me souviens du premier que j’ai lu, Rue des Macchabées, grâce à un épisode qui m’avait marqué : un individu assassiné par un courant « trop faible pour électrocuter un homme normal », mais néanmoins suffisant « pour flanquer un méchante secousse à un cardiaque » !

C’était au début des années 70, j’avais 13 ou 14 ans. J’en ai 64, cela fait donc un demi-siècle que Sanantonio ne m’a jamais fait faux bond, qu’il m’accompagne et m’a surtout fait beaucoup, beaucoup rire. Je me rappelle avec plaisir d’énormes crises de fou rire en lisant l’Histoire de France

*

Or en 1970 paraît aussi la première traduction du Sanantonio italien, La Gioconda in blu (Passez-moi la Joconde), qui sera suivie par 121 autres titres en première édition (dont 2 BD) et 68 réimpressions, pour un total de 190 ouvrages parus en l’espace de 45 ans (de 1970 à 2015, à l’initiative de 5 maisons d’édition, avec plusieurs interruptions temporelles), dont les 90 premières éditions originales parurent en 90 mois chez Mondadori, soit une par mois pendant sept ans et demi, de juillet 1970 à fin 1977.

Car hors la France, l’Italie est le premier pays - aussi bien en termes quantitatif que qualitatif - à avoir traduit/adapté les enquêtes du commissaire2.

J’ai déjà raconté dans ma contribution au volume San-Antonio International, - Circulation et imaginaire d’une série policière française, sous la direction de Loïc Artiaga et Dominique Jeannerod, Presses universitaires de Limoges (2020), intitulée « San-Antonio en italien : les stratégies d’adaptation et le lexique de Bruno Just Lazzari », comment j’ai découvert, il y a une vingtaine d’années, mon premier Sanantonio italien sur une étagère de la bibliothèque du salon de mes beaux-parents, souvenir de lecture de ma belle-sœur dans sa jeunesse !

La révélation de ce Sanantonio italien fut pour moi une immense surprise ! J’avais toujours été intimement convaincu que la verve de Frédéric Dard était intraduisible, et j’avais entre les mains la preuve du contraire. Que dire lorsque j’ai réalisé ensuite qu’il y en avait autant de traduits !?

Et de bien traduits… Donc, à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser aux dix traducteurs/traductrices de Sanantonio, et notamment à celui qui en a traduit le plus, Bruno Just Lazzari !

Pendant des mois et des mois j’ai tenté d’en savoir davantage sur lui, sans le moindre succès. Toutes les portes semblaient fermées, dès que je me lançais sur une piste ça finissait en cul-de-sac, je pensais « cinquante ans après, il est tombé définitivement dans l’oubli », et trouvais cela particulièrement injuste.

Puis en m’intéressant à un mini-corpus bilingue sur une douzaine de titres (840K mots, soit 450K FR + 390K IT, traduits par Bruno Just Lazzari), j’ai élaboré une théorie : Du distributionnalisme en traduction (pour traduire San-Antonio…), à l’origine de ma contribution.

Enfin, après avoir renoncé à mon impossible recherche sur Lazzari, je me suis attaqué au deuxième nom de la liste des traducteurs ou, pour mieux dire, à celui que je pensais être le deuxième traducteur par ordre d’importance (je n’étais pas au bout de mes surprises…) : Gianni Rizzoni.

En mai 1986, lors de la tentative de relance des aventures de Sanantonio par Edizioni Rosa & Nero (deuxième maison d’édition créée par Gianni Rizzoni pour essayer à lui seul de redorer le blason de Sanantonio en Italie), Alfredo Barberis publie le mercredi 28 la critique suivante dans l’un des plus importants quotidiens nationaux d’Italie, Il Corriere della Sera :
La publication de Champagne per tutti (…) célèbre le retour de Frédéric Dard, Sanantonio sous son nom de plume, l’écrivain de romans policiers le plus phénoménal de ces dernières années. Dans une langue totalement inventée - un mélange de Rabelais, Céline et Merlin le cuisinier3 -, que son traducteur-tuteur italien, Gianni Rizzoni, rend particulièrement drôle grâce à ses recherches glottologiques divertissantes, il raconte une aventure romaine de Béru & Co. aux prises avec un cocktail aussi improbable qu’irrésistible de scientifiques, de filles légères et de mafieux. Juste un détail : pour la première fois l’auteur adresse également ses digressions bien connues (qui ne sont pas vraiment dans le style de Montaigne ou d’Allain) à une hypothétique lectrice. Le pouvoir du féminisme.

Deux choses me frappent dans cette critique : son auteur, et l’expression « traducteur-tuteur ».

1. Alfredo Barberis n’est pas n’importe qui : grand journaliste italien (mémorables interviews de Pier Paolo Pasolini pour le quotidien Il Giorno ou de Primo Levi pour Il Corriere della Sera, entre autres), directeur de plusieurs journaux (de 1975 à 1977 il a dirigé le « Corriere dei Piccoli » et le « Corriere dei Ragazzi ») et, surtout, du plus prestigieux magazine littéraire et de lecture publié pendant 7 ans chez Giorgio Mondadori, Millelibri (arrêté en 1993, à l’époque un équivalent italien de « Lire », pour le situer), il est également spécialiste du polar alors même que ce genre était considéré comme une production bas de gamme.

2. L’appariement traducteur-tuteur n’est pas banal, très exactement à l’opposé du binôme habituel traducteur-traître (traduttore = traditore), l’expression m’interroge sur le choix du terme « tuteur » associé à « traducteur » ? Alfredo Barberis est un homme de lettres, un homme de mots, pour qui décider d’employer un mot plutôt qu’un autre est toujours une option délibérée et motivée, jamais un hasard ! Tuteur = guide, protecteur, appui… En tout cas, pour le qualifier ainsi de traducteur-tuteur d’un auteur comme Frédéric Dard, fallait-il que Barberis tienne en très haute considération Gianni Rizzoni !

Qui est Gianni Rizzoni ?

Gianni Rizzoni4 est ni plus ni moins le principal artisan de la réussite de Sanantonio en Italie : dans son pays, on dirait Galeotto fu Rizzoni (‘l libro e chi lo scrisse)5 entre le commissaire et son vaste lectorat, l’intermédiaire sans qui rien ne serait arrivé et qui a le plus investi dans cette aventure au fil des ans, mais aussi et surtout, contrairement aux idées reçues jusqu’à présent, le « père » de la langue sanantonienne à la sauce ritale, et la véritable « mémoire » du Sanantonio italien !

Dans les trois premiers livres de la série, parus de juillet à septembre 1970, à savoir La Gioconda in blu (Passez-moi la Joconde), La quarta zucca è bianca (Ne mangez pas la consigne) et Sanà fra i duri (Messieurs les hommes), dont la traduction/adaptation (Traduzione e adattamento dal francese) porte la signature de Jean Barbet et Giuseppina Pisani Futacchi, un professeur de français d’un certain âge à l’époque et une jeune enseignante italienne, le nom de Gianni Rizzoni n’y figure pas, quand bien même il est déjà bien présent et œuvre dans l’ombre…

À l’Université de Milan, Faculté de lettres et de philosophie, cursus en langues et littératures étrangères modernes, année académique 1989-1990, une étudiante, Luciana Cisbani, consacre sa thèse au cas de notre héros (Il caso San-Antonio), en se basant sur une longue interview à Gianni Rizzoni.

Où l’on apprend ceci, entre autres :
À l’occasion de l’achat par Mondadori de toute la série des San-Antonio, Alberto Tedeschi, directeur de la collection des polars chez la maison d’édition, soumit ces premières tentatives de traduction à Gianni Rizzoni, qui dut entièrement les réécrire :
« ... ils s’étaient donnés bien du mal à traduire littéralement, à rechercher des solutions littéraires pour chaque phrase, mais le résultat était d’une grande lourdeur. (...) J’ai donc réécrit toute la traduction et ancré l’usage de certains termes argotiques. Notamment parce que ni Pisani Futacchi ni Barbet n’avaient la moindre idée de ce qu’était l’argot italien, or j’avais acquis une certaine terminologie en la matière, provenant de mon expérience de traducteur d’Auguste Le Breton. »
Il avait en effet déjà traduit Rififi sulla Senna (Du rififi à Paname), Il Clan dei siciliani (Le Clan des Siciliens) et Brigata antigang (Brigades anti-gangs), ce qui lui avait permis de mettre au point un premier glossaire italien-français basé sur l’argot de Le Breton (au côté de qui on le voit sur la photo ci-dessous).


Donc, à la page « traducteurs » du site web italien de référence sur le commissaire Sanantonio, Marco Gorini, l’auteur du site, nous dit :
Avec le numéro 4, « Siamo logici perdiana » (Faut être logique), apparaît celui qui deviendra le meilleur traducteur italien de Sanantonio, le grand Bruno Just Lazzari.
Et le plus prolifique, ajouterais-je : 87 ouvrages traduits (les 2 BD incluses) durant près de 10 ans !

Le nom de Gianni Rizzoni comme traducteur attitré de Sanantonio n’apparaîtra pour la première fois qu’en janvier 1971, sur le numéro 7, « Il filo per tagliare il burro » (Le fil à couper le beurre).

*

Lorsque je suis entré en contact avec Gianni Rizzoni, j’avais surtout dans l’idée de lui poser des questions sur Bruno Just Lazzari, aussi lui ai-je indiqué mon billet de blog, en lui demandant si mon intuition de comprendre les stratégies de traduction / d’adaptation mises en place par le traducteur pour défier la verve de Frédéric Dard était fondée.

Sa réponse, surprenante au plus haut point, résonne encore en moi avec force :
Devo dirle che - come vedrà dalla documentazione - da curatore prima e direttore poi della collana io ho utilizzato moltissimo le traduzioni dell’amico Lazzari che avevano una dote straordinaria, la scorrevolezza da narratore, ma in realtà lui con la “strategia della traduzione” ha avuto ben poco, anzi nulla a che a vedere. Mi spiego meglio: l’esperto, diciamo così, della cultura francese ero io; contemporaneamente mi interessavo dell’argot francese (che Lazzari non conosceva) e del gergo italiano. Avevo già tradotto i romanzi di Le Breton [e l]a costruzione del linguaggio italiano di Sanantonio, la creazione di neologismi e costruzioni bislacche era mia. Bruno traduceva i romanzi a razzo , in pochi giorni - era una delle principali caratteristiche che ce lo facevano particolarmente apprezzare - poi io intervenivo in revisione inserendo o accentuando il linguaggio e gli stilemi sanantoniani. Ho sempre scritto in stile “Sanantonio” i pezzulli di copertina…
Traduction (c’est moi qui souligne en caractères gras) : 
« Je dois vous avouer que - comme l’indique la documentation - d’abord en tant que responsable éditorial, puis comme directeur de collection, j’ai beaucoup utilisé les traductions de mon ami Lazzari qui avait un don extraordinaire, la fluidité du narrateur, mais qui n’eut en réalité que très peu à voir - rien du tout en fait - avec une quelconque « stratégie de traduction ». Laissez-moi vous expliquer : disons que j’étais l’expert de la culture française ; en parallèle, je m’intéressais autant à l’argot français (que Lazzari ignorait) qu’italien. J’avais déjà traduit les romans de Le Breton, [et l]a construction de la langue italienne de Sanantonio, la création de néologismes et les constructions bizarres étaient de mon cru. Bruno traduisait les romans à toute vitesse, juste quelques jours - c’était l’une des principales caractéristiques faisant que nous l’appréciions particulièrement -, puis j’intervenais dans la révision en insérant ou en accentuant la langue et les traits stylistiques sanantoniens. J’ai toujours écrit les quatrièmes de couverture dans un style Sanantonio… »
Les deux piliers sur lesquels reposaient mes intuitions de départ s’écroulaient d’un coup, infirmés par les mots précis de Gianni Rizzoni !

Bruno Just Lazzari n’était pas le père de la langue sanantonienne italienne, et n’avait mis en place aucune stratégie de traduction pour relever le défi de cette langue ! Cet « ex-officier de cavalerie triestin » (L. Cisbani) n’en demeure pas moins un traducteur hors pair, car traduire vite et bien n’est vraiment pas à la portée de tout le monde.

Pour autant, un grand flou demeure sur l’ensemble des traducteurs/traductrices de Sanantonio : qui étaient-ils (elles), comment avaient-ils (elles) été choisi(e)s, du « magnifique traducteur que fut Bruno Just Lazzari » au professeur Jean Barbet, décédé pas très longtemps après Lazzari, de Giuseppina Pisani Futacchi à Ersilia Borri, de Guy Kaufmann à Gigi Rosa et Salvatore Di Rosa, les derniers traducteurs de l’époque Mondadori ?

Toujours dans la thèse susmentionnée, Gianni Rizzoni complète son discours :
«... à une ou deux exceptions près, j’ai toujours révisé toutes les traductions italiennes de Sanantonio. (...) Lorsque le traducteur ou la traductrice traduisait d’une autre manière une phrase type de Bérurier ou l’un des nombreux noms d’oiseau de Pinaud, j’essayais d’homologuer le terme ou la phrase sur la forme traditionnellement utilisée. Notamment parce que la logique de ce genre de romans répétitifs consiste à toujours fournir au lecteur de nouveaux éléments tout en conservant une série de gags et de termes récurrents, qui créent une atmosphère de familiarité coutumière. »
Entre les lignes, Rizzoni introduit ici un concept clé dans l’œuvre de Sanantonio : la continuité à travers la langue utilisée. Bâtir un vocabulaire de base, capable de traverser l’ensemble de la série, et faire en sorte que le lectorat s’y reconnaisse. Donc c’est bien une stratégie de long terme, et je ne me suis trompé que sur le nom : ce n’est pas Bruno Just Lazzari (ce qui n’enlève rien à sa bravoure en tant que traducteur) qui est le créateur de la langue italienne de Sanantonio, mais bien Gianni Rizzoni !


*

À partir de 1978, la publication ininterrompue d’une traduction/adaptation originale par mois pendant 90 mois commence à battre de l’aile :
L'année 1980 marque le tournant du déclin : un seul roman sort au mois de mai, Bagni & Massacri (À prendre ou à lécher), avec toutefois une particularité importante !

Un sondage réalisé pour fêter les 10 premières années de publication (1970-1980), auquel ont répondu 98 lecteurs, et dont Rizzoni extrapole différentes statistiques :


Une majorité de lecteurs (88 %) sont âgés de l’adolescence jusqu’à 40 ans, 72 % d’hommes et 28 % de femmes, la plupart habitant en Italie du Nord (65 %), et jusqu’à 3 % à l’étranger : où l’on apprend que le Sanantonio italien est également diffusé en Suisse, en Allemagne, en Australie et au Canada, mais aussi dans les pays arabes (où les volumes sont souvent saisis à cause du caractère « obscène des couvertures »), et encore en Amérique latine, en Belgique et aux États-Unis !...

D’autres informations encore sur l’extraction sociale et l’éducation des lecteurs, ou sur leur taux de fidélité aux aventures du commissaire : 95 % !!!


Les principales motivations sont d’abord le contenu humoristique (84 %), puis la langue (80 %), et en dernier lieu parce que ce sont des polars (43 %)…

Rizzoni décortique le sondage sur 12 pages, notamment sur la partie langage, mais ce qui me frappe davantage est qu’il sorte justement au moment où Mondadori a décidé d’abandonner la série.

Je lui ai posé la question du pourquoi de cette décision, et sa réponse est multifacette.

Tout d’abord il y eut une sorte de goulet d’étranglement, puisqu’en publiant pratiquement un livre par mois pendant plusieurs années contre 3/4 par an pour le San-Antonio français, la production française fut rejointe, voire dépassée, par la production italienne, avec un « épuisement » de nouvelles enquêtes à traduire !

D’où la nécessité de partir avec les réimpressions italiennes des premiers volumes, pour suivre autant que possible le rythme des publications mensuelles. Au début cela a marché, puis les ventes des réimpressions ont commencé à diminuer, passant de tirages mensuels autour de 30 000 exemplaires à l’apogée de la série, à 8 ou 10 000 (chiffre honorable bien qu’insuffisant).

À ce moment-là, le principal problème pour Editoriale ERRE fut la gestion des stocks, environ 150 000 volumes (vu que la vente des romans dans les kiosques à journaux exigeait un gros inventaire), autrement dit des coûts de gestion importants.

Donc face à la baisse des ventes, les comptes financiers de la collection commencèrent à tomber dans le rouge. Toute maison d’édition doit répercuter sur chaque produit une part de frais généraux mais, surtout, elle ne peut pas se permettre de gaspiller son temps et ses ressources sur un produit difficile à relancer, sauf à investir massivement dans la promotion (soit un coût de relance estimé à environ 3-400 millions de lires pour l’époque, plus ou moins 150-210 000 euros aujourd’hui). La seule alternative étant le pilon !

C’est là où Gianni Rizzoni décide de mettre tout son cœur dans la bataille :
  • Lorsque la direction générale de Mondadori décida d’arrêter la publication, il parvint difficilement à convaincre la société de l’autoriser (en tant que journaliste d’un magazine Mondadori, les pratiques de l’entreprise excluant qu’un « produit maison » pût être repris par des tiers, et encore moins par un salarié) - avec l’accord du grand chef, Leonardo Mondadori, qui se prit au jeu, curieux de voir comment aurait évolué l’expérience -, à créer la maison d’édition Editoriale ERRE dont le seul but était d’assurer la survie de Sanantonio. Il y recouvre alors le rôle de directeur de collection.
  • Si l’impression des volumes, l’entreposage et la distribution restaient chez Mondadori (qui pouvait ainsi mieux maîtriser les flux et en tirer encore un certain profit), Rizzoni assumait la totalité du risque entrepreneurial.
  • Il quitta ensuite Mondadori pour passer chez Fabbri, tout en étant autorisé à conserver son autonomie éditoriale et en se chargeant de gérer les contrats de droits de traductions (principalement confiées à Lazzari), la relecture, l’impression, l’entreposage, la distribution, la promotion, etc. En gros, l’homme à tout faire au service de Sanantonio !
  • Le tout en parallèle à sa carrière de journaliste, de traducteur d’autres auteurs, d’écrivain et d’éditeur ! Un bourreau de travail…
  • À l’époque, l’un de ses amis, un dirigeant de l’éditeur Rizzoli, lecteur passionné de Sanantonio, trouva intéressante la proposition de Rizzoni de coupler les invendus aux promotions estivales des magazines Rizzoli, en particulier « L’Europeo » et « Play Boy ».

Au bout du compte, tout cela n’ayant pas suffi, et en dépit de cet engagement personnel impressionnant, en 1983 il décide de tout arrêter !

Il Mondo, dans son édition du 5 septembre 1983, publie un article intitulé « Sanantonio est KO », où l’on découvre un autre aspect qui aurait pu tout changer : les derniers mois, la série avait été maintenue sous perfusion dans l’espoir que la RAI (la radio-télévision italienne publique) diffuse un feuilleton télé et radiophonique sur Sanantonio (pour lesquels des contrats avaient déjà été signés), dans le cadre d’une production internationale qui aurait probablement permis de relancer la série. Cela n’aboutit jamais.


Or il en fallait plus pour décourager Gianni Rizzoni, qui détenait encore les droits de traduction et décida en 1985 de repartir à l’assaut avec une autre maison d’édition (Edizioni Rosa & Nero) et une nouvelle formule : des livres grand format, plus soignés, imprimés sur du beau papier, à distribuer non plus dans des kiosques à journaux mais en librairie, avec en couverture des clichés emblématiques de grands photographes, extraits de banques d’images.

Le tout accompagné d’une tentative de relance publicitaire avec des campagnes d’envergure et des annonces dans les principaux journaux de l’époque :


relayées par de grands journalistes, tels que Alfredo Barberis, qui dira également :
Dard-Sanantonio est loin d’être aussi « naïf » qu’il veut bien nous le faire croire : c’est un écrivain cultivé, qui puise ses racines dans la docte tradition des bouffons de la littérature française et européenne.
Donc il est clair que Gianni Rizzoni n’a pas lésiné sur les moyens, en s’impliquant directement non seulement en termes de travail éditorial, intellectuel, de traduction et d’invention du langage, mais également au plan financier, en investissant beaucoup de ses ressources personnelles et de temps dans l’édition des romans de Sanantonio.

Une initiative dont il avouera pourtant qu’elle s’est éteinte d’elle-même après un départ relativement bon…

*

Dans l’une de ses premières réponses à mes questions, Gianni Rizzoni prononce ces mots :
J’avoue que ce malentendu [sur le fait que la paternité du langage italien de Sanantonio ne lui ait jamais été créditée] est probablement - certainement – dû à ce qu’en poursuivant ma carrière (directeur éditorial chez Fabbri, directeur général des éditions du Sole 24 Ore, directeur éditorial chez Giorgio Mondadori) et en m’occupant de mes agendas culturels et d’autres publications, j’ai fini par me désintéresser complètement de Sanantonio (tout en restant ami avec la famille élargie de Dard). Et je ne suis jamais intervenu lorsque des articles et informations déformés sont sortis sur Sanantonio, probablement aussi par flemme intellectuelle.
Ce à quoi je répliquais ce qui suit (je me traduis approximativement, mais le sens y est) :
Je suis frappé par votre phrase (j’ai fini par me désintéresser complètement de Sanantonio), que je ne sais pas trop comment interpréter.
J’ai pourtant le sentiment que ces mots dissimulent beaucoup de désillusion, voire un peu de colère. Peut-être qu’avec le temps, les sentiments perdent de leur vigueur, mais je suis convaincu que quelqu’un comme vous qui a investi autant de sa vie et de son énergie dans quelque chose pour arriver à prononcer ces mots ne peut le faire à la légère, comme on parle de la pluie ou du beau temps.
Réponse de Gianni Rizzoni, et mot de la fin (pour l’instant) :
Certes, il y a eu un peu de déception de ma part, mais davantage sur les aspects éditoriaux que sur l’intérêt « culturel ». Une sorte d’épuisement après tant d’efforts et de fatigue...
En tout cas, merci à vous, Monsieur Rizzoni, d’avoir fait connaître Sanantonio et sa verve en Italie, une incroyable réussite que jamais personne ne pourra vous enlever et dont la famille Dard vous aura très certainement été reconnaissante.

Rome, mardi 29 juin 2021


Notes

San-Antonio en français, Sanantonio en italien, même prononciation, mais c’est cette dernière orthographe que je choisis pour écrire ce papier.

Concernant le détail des parutions de Sanantonio en Italie, il faut considérer trois périodes : 
  1. de juillet 1970 (La Gioconda in blu) à 1986, c’est la grande époque, celle de Mondadori et Gianni Rizzoni, qui reprendra les rênes de la publication après l’abandon de Mondadori, avec deux maisons d’édition : Editoriale ERRE et Edizioni Rosa & Nero ; dans l’ensemble, huit traducteurs/traductrices se partageront la tâche : Jean Barbet, Giuseppina Pisani Futacchi, Ersilia Borri, Guy Kaufmann, Gigi Rosa et Salvatore Di Rosa, la part du lion revenant à Bruno Just Lazzari et Gianni Rizzoni ; 
  2. de 2000 à 2004, l’heureuse parenthèse de la « Casa Editrice Le Lettere », qui publiera 6 traductions originales (réalisées à quatre mains par le couple Domitilla Marchi et Enzo Fileno Carabba) et une réimpression (traduction de Lazzari) ; 
  3. entre 2013 et 2015, Edizioni E/O publiera 17 réimpressions d’autant de précédentes traductions de Bruno Just Lazzari, ce qui portera à 190 le total des Sanantonio parus en Italie : 120 éditions originales, 68 réimpressions et 2 BD, publiées par Mondadori respectivement en 1973 (Olé! Sanantonio) et en 1974 (Sanantonio in Scozia), toutes deux traduites par Bruno Just Lazzari. Sur son site, l’ami Marco Gorini en a tenu le décompte précis : 



Dans l’ensemble, cela représente un corpus traduit d’environ 6 millions de mots (à peu près 60 % du corpus français), et selon mes calculs un tirage global probablement compris entre 3 et 4 millions d’exemplaires… 

Teofilo Folengo (8/11/1491 - 9/12/1544), né à Mantoue, poète burlesque et écrivain italien plus connu sous le nom de Merlin Coccai. 

Je n’aurai pas ici la prétention d’être exhaustif sur Gianni Rizzoni, qui fut professeur de littérature française dans un lycée linguistique, qui est un francophile parfait (il a écrit sur Baudelaire, Delacroix, ainsi qu’un livre faisant référence sur l’Affaire Dreyfus, au point d’avoir été invité au Panthéon par le gouvernement français lors de la cérémonie officielle du centenaire de la mort de Zola, et de recevoir des lettres d’appréciation de la « Société Internationale d’Histoire de l’Affaire Dreyfus »), traducteur excellentissime (Signé Furax, trilogie de Pierre Dac et Francis Blanche), d’une autre trilogie d’Auguste Le Breton (voir photo dans le texte) et de bien d’autres, mais aussi adaptateur de cinéma avec la version italienne de Les Valseuses (Bertrand Blier), et encore journaliste, écrivain, dirigeant de haut niveau, directeur de collection ou, last but not least, éditeur de talent (son Agenda letteraria arrive cette année à sa 32e édition), outre l’aventure Sanantonio, seul objet du présent article… 

5 « Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse » est un hendécasyllabe extrait de la Divine Comédie, poème de Dante Alighieri, dont l’expression Galeotto fu / Galeotta fu est passée dans le langage courant italien, désignant un médiateur / une médiatrice ayant le plus souvent favorisé une rencontre sentimentale.


jeudi 15 avril 2021

Traduire la poésie signifie re-créer

Billet en italien

Pendant la décennie 90 et jusqu'au début des années 2000, je me suis beaucoup consacré à la poésie, en écrivant plus de 170 sonnets et une bonne centaine de poèmes en prose, ainsi qu'en traduisant des poésies de l'italien au français : 44 poèmes de jeunesse de Karol Wojtyla, le pape Jean-Paul II à l'époque, 3 essais de Francesca Maria Corrao sur la poésie arabe (à propos de Ibn Dåniyål, poète de Mosul, de Mahmüd Darwish et du voyage d'Adonis en Italie), de même qu'une comptine de Noël pour enfants (pure poésie :-) et un petit livre de poésie intitulé "Undici Poesie" (Onze poèmes) :

http://www.literary.it/dati/literary/B/bocchinfuso/undici_poesie.html

Ce livret, dont plusieurs poèmes ont été publiés en revue ici et là, aussi bien en France qu'en Italie (et jusqu'en Catalogne), m’a valu une pluie de critiques fort élogieuses. Florilège :

Remerciements de l'Auteur :
« Je remercie le poète Jean-Marie Le Ray, qui a traduit mes vers en parcourant la seule voie possible : recréer l’original, selon sa propre sensibilité et le génie naturel de sa langue maternelle. »

Extrait de la préface de Ferruccio Masci :
« Ce bref recueil de onze poèmes (...) magistralement traduits par le poète Jean-Marie Le Ray... »

De la présentation de Guido Carmelo Miano, Éditeur :
« Le présent recueil, succinct mais déterminant (avec traduction en regard, remarquablement rendue en français par le poète Jean-Marie Le Ray)... »

D'une lettre reçue du poète Francesco De Napoli (Cassino) :
« Mon ami, Ferdinando Banchini, m'a transmis son livre, "UNDICI POESIE", que j'ai dévoré en admirant, entre autre, la traduction magnifique et - ajouterais-je - parfaite, que vous avez réalisée avec tant d'amour et de passion... »

D'une critique de Francesco Mandrino :
(publiée dans la revue "Punti di vista", Padoue - Année VI, n° 21, juillet-septembre 1999)
« Sur la traduction de Jean-Marie Le Ray, texte en regard : un travail tout autre que superficiel ou facile. Chaque traduction est un acte irrespectueux et grave, arbitraire. Or, dans ce cas, la version française ne vise pas à nous reproposer la forme et la substance de l'objet dans une autre langue, mais plutôt quelque chose de neuf qui conserve le sens de l'objet original. »

D'une critique de Maria Pina Natale :
(publiée en avril 1999 dans la revue "Nuovo Giornale dei Poeti")
« Observons enfin que ce bref florilège poétique a été traduit en français avec dextérité par le poète Jean-Marie Le Ray, qui a suivi « la seule voie possible : recréer l’original, selon sa propre sensibilité et le génie naturel de sa langue maternelle ».
C'est à dessein que nous employons les mots mêmes de l’Auteur, que nous partageons entièrement. Cependant, outre les deux grands mérites signalés par Banchini, qu'il nous soit permis d'ajouter ceci (
pluralis modestiæ) : il y a - nous semble-t-il - adhérence parfaite avec le texte italien, adhérence non pas au sens de littéralité, mais plutôt adhérence au niveau des concepts et de l'expression, ce qui n'est pas la moindre des qualités (parole d'une traductrice de métier, habituée à se mesurer à des textes grecs et latins, mais aussi espagnols et français). »

D'une critique de Walter Nesti
« Les onze poèmes que l'auteur nous présentent sont accompagnés de leur traduction française, réalisée par Jean-Marie Le Ray avec scrupule et avec la liberté nécessaire pour ne pas l'affadir, ce qui est souvent le cas avec les traductions, puisque celle-ci a l'avantage d'être une œuvre autonome tout en restant intimement liée à l'original. De fait, le traducteur a su respecter pleinement l'auteur tout en donnant à sa langue ce souffle de pure poésie qu'aucune traduction mécanique n'aurait jamais pu atteindre.
Un exemple ? « Le nubi nere, inerti, gravano/ sui campi squallidi » est traduit par « Les nuages noirs et lourds, inertes/ étouffent les terres désolées », réussissant ainsi à rendre en français l'atmosphère particulière un peu rimbaldienne des vers de Banchini.
De même qu'il a « recréé », c'est le cas de le dire, « Per caso » (« Hasard ») : chez Banchini, la compacité des deux dernières strophes du poème nous communique le sentiment d'égarement de l'étranger perdu au milieu de la foule, touché par la joie intime que lui procure l'étincelle d'un regard. Or la version française, qui dégage une impression de soulagement un peu plus marquée, atteint ce même effet en ajoutant des espaces et en cassant le vers, tout en conférant au passant une certitude de joie plus intense. Là encore, une traduction trop respectueuse n'aurait fait qu'aplatir les très beaux vers de Banchini.
J'ignore si la poésie de Banchini est connue au-delà des Alpes, mais ce que je sais c'est que ce livre saura utilement l'annoncer. »

Voilà donc quelque chose dont je me souviens avec beaucoup de plaisir, puisque c'est probablement le seul moment de ma vie où d'autres m'ont reconnu non pas comme traducteur, mais comme poète !

Une longue parenthèse poétique qui s'est refermée ensuite pendant plus de 20 ans...

* * *

Il y a quelques semaines, un prof collègue de ma femme (enseignant les mêmes matières : histoire & philosophie) qui écrit sous une forte inspiration poétique en signant "Filuzzo", a posté sur Whatsapp une poésie qui m'a particulièrement frappé, en dépit de son titre : « Quand je serai mort »..., au point que j'ai été envahi par l'irrépressible désir de la traduire.

C'est ainsi que j'en suis revenu à consulter ces vestiges de mon expérience poétique passée, et les commentaires sur le livre de Banchini m'ont particulièrement touché, pour le moins parce que j'y ai vu se dessiner l'ébauche d'une définition de ce que devrait signifier « traduire la poésie » :
L'acte arbitraire lourd et irrespectueux qui caractérise chaque traduction poétique ne doit pas viser à re-proposer dans une autre langue l'objet « poème » dans sa forme et sa substance, mais plutôt à proposer quelque chose de différent – à re-créer –, tout en conservant le sens de l'objet « poème » avec la liberté nécessaire pour ne pas en aplatir le rendu. L’adhésion parfaite au texte original ne doit pas signifier « version littérale », mais adhésion au concept et à l'expression, dans le plus grand respect de l'auteur, pour insuffler dans la langue cible un souffle de pure poésie qu'aucune traduction mécanique ne pourra jamais atteindre, pour re-créer une œuvre en soi mais intimement liée à l’original : la seule manière dont l’on peut traduire la poésie consiste à la re-créer selon sa propre sensibilité et le génie de sa langue.
Naturellement, cette définition est un hommage à Ferdinando Banchini et à ses critiques, mais aussi une tentative de consigner noir sur blanc ce qu'a représenté - et représente - pour moi, la signification de traduire la poésie.

* * *

J'ai commencé à écrire mes premiers poèmes dès l'adolescence, et mes inspirations allaient de Baudelaire à Jim Morrison, d'Antonin Artaud à Armand Robin, de Frédéric Dard à Victor Hugo, avant d'y ajouter plus tard Alda Merini, après avoir appris l'italien...

Dès mon premier recueil, jamais publié (comme tout ce que j'ai écrit à ce jour, du reste), qui évoquait quelques réminiscences d'une partie de ma vie plutôt aventureuse et vagabonde, j'ai cherché à redonner un sens - le leur ou le mien - aux mots, à ceux que l'on parle, que l'on écrit, à ceux que l'on reçoit, aux mots, en somme, à travers lesquels on s'efforce de communiquer, les fameux "mots de la tribu"
en poursuivant délibérément le rêve de la perfection
l'utopie réalisée d'un texte qu'il n'y aura plus à reprendre – jamais !
Comme le petit Prince de sa rose, je me sentais indéfiniment responsable pour chaque mot, pour l'usage propre de chaque mot..., responsable pour
enchâsser chaque parole dans son acception profonde - on n'y saurait en changer une seule sans briser l'équilibre subtil du recueil -, tantôt première tantôt plus actuelle

(combattre l'inadéquation du parler en redécouvrant la ligne de partage entre les antiques beautés de la "vieillerie langagière" et les nouveaux trésors de la langue moderne, davantage ouverte et "démocratique")

inventer une signification plus proche par quelques néologismes, contextuels ou non (plasmer)

masculiniser des substantifs injustement féminins depuis des millénaires (prostitué ou parturient...)

utiliser les vocables les plus humbles en leur rendant le discernement qu'ils ont désappris, leur native splendeur fanée d'avoir étés trop longtemps prononcés, galvaudés
vulgariser la poésie, enfin, et

faire de la langue poétique
une langue charnelle
une langue humaine !


* * *

Or la poésie elle-même est traduction ! Car que fait-elle si ce n'est traduire des mots indicibles en un texte écrit ? Si ce n'est traduire des images perceptibles au seul poète en mots compréhensibles à qui les lira ?

C'est probablement cette proximité entre poète et traducteur qui m'a inspiré un vieux C.V. : Confiez-moi vos idées, je les traduirai en mots ! Confiez-moi vos attentes professionnelles, je les traduirai en résultats ! Confiez-moi vos problématiques "business", je les traduirai en solutions ! Confiez-moi vos projets Web, je les traduirai en réussites !

Durant ma période poétique, j'écrivais ceci :

Nul mieux que le poète ne ressent les mots
Il les communique, les honore et les donne
De dix acceptions il décide la bonne
d'un trait ! le seul qui différencie les jumeaux

Un simple constat, au fond : redonner à chaque mot sa valeur, son poids, son sens commun et partagé, sa vérité, dans un moment historique où les mots n'ont plus de sens, en grande partie à cause des politiques et des médias qui ne racontent plus que des conneries, en répétant sans cesse des mots faux, trompeurs, manipulateurs, des mots de propagande, 24 heures sur 24, délibérément pour que les gens ne comprennent plus ce qui se passe, proies trop faciles de la désinformation organisée au niveau planétaire.

Si jadis les mots d'une langue représentaient le terrain d'entente d'un peuple, son ciment culturel, il n'en est plus de même aujourd'hui, et peut-être même jamais nous ne retrouverons ce socle commun sans lequel aucun dialogue n'est plus possible...

Voici pourquoi la poésie reste une ancre de sauvetage dans ce monde de mensonges, voilà pourquoi en entendant les mots simples, vrais et humbles d'un poète, je n'ai pas pu m'empêcher de les traduire pour les partager avec le plus de gens possibles, au-delà des frontières où ces mots sont nés.

Ci-après ma traduction des deux poèmes de Filuzzo, dont les originaux se trouvent dans mon billet italien.

*

Quand je serai mort
je partirai en dansant
drapé du devantier enfariné de ma grand-mère
enveloppé
dans son linceul paysan.
Je serai encore enfant
redeviendrai fœtus
et puis le néant...
un discours murmuré.
Je serai recouvert
de son parfum de fromage
accompagné
de l’harmonica de grand-père
joué autour du foyer
au calme hivernal
d’un dimanche indolent
passeur d’éternité
à l’ombre brûlée d’une flamme.
Éternellement je meurs
dans leurs pas lents
leur peau flétrie.
Des sillons terreux de leurs rides
naissent pour moi
comme autant d’enfants abandonnés
les fruits savoureux et un peu malades
de la nostalgie.
Dans les mouvances fermes
rugueuses, échappées
de leurs mains mortes
toujours mon esprit se réfugie comme
dans une chaleur ne sentant plus rien
une crevasse érodée par l’absence.

*
À présent
que le vide est partout
sors de terre
et viens me retrouver.
Allons dîner
dans le vieux magasin.
Sur le caisson noir
tresse tes étreintes de pain,
entre farine et fontaine
amalgame les œufs
d’où nous naîtrons.
Rien ne nous manquera
dans ce nid de mie.
Tes cercles de gloire,
couronne-les de paix.
Mamie
nous y chanterons la vie
sur toutes les morts
sur celles que nous n’avons pas souhaitées
celles que nous taisons
celles que nous dissimulons
et qui nous ensevelissent lentement.
Mais toi reviens
dans une traversée de lumière
reviens de toutes les morts.
Viens
comme celle qui dort,
Belle, dans l’instant
je te retrouverai
et ce sera Pâques.



dimanche 20 décembre 2020

Le "native informant", ou "informateur indigène" : évolution d'un concept

Je commence ce billet en remerciant Maître Arié Alimi, qui a posé la question suivante sur Twitter :

Mais voyons d'abord ce qu'évoque, aujourd'hui, la notion de "native informant". Dans un tweet de 2019, Nesrine Slaoui nous dit :

Immédiatement, ce qui transparaît de cette "définition", c'est la connotation fortement racialisée associée au concept, avec en filigrane le binôme dominé/dominant (race dominée/race dominante) (voire classe dominée/classe dominante).

Cela semble corroboré par différentes sources trouvées sur Internet et ailleurs. Dans cet article récent du Figaro, intitulé « Leïla Slimani, nouvelle cible de la censure antiraciste », Fatiha Boudjahlat définit ainsi le/la « Native informant » : 

C'est une notion que les études postcoloniales ont forgée pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d'infériorité à l'égard des Blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnues par eux. À tel point que les Blancs y voient l'enfant d'immigré parfait, le choisissent comme interlocuteur pour représenter tous les enfants d'immigrés, alors que cette représentativité est factice, et n'est que le fait des Blancs.  

Définition dure, dans le sillage de cet article de 2016, Les médias occidentaux aiment les informateurs indigènes, publié par Saoudi Abdelaziz et reprenant une analyse de 2012 d'Alain Gresh, intitulée Bidar, ces musulmans que nous aimons tant :

Il ne manque pas de candidats pour occuper cette place du « bon musulman », de celui qui dit ce que nous avons envie d’entendre, et qui peut même aller plus loin encore dans la critique, car il ne saurait être soupçonné, lui qui est musulman, d’islamophobie. Les Anglo-Saxons ont un joli nom pour désigner ces personnages, « native informant » (« informateur indigène »), quelqu’un qui, simplement parce qu’il est noir ou musulman, est perçu comme un expert sur les Noirs ou sur les musulmans. Et surtout, il a l’avantage de dire ce que « nous » voulons entendre.

Dans la même lignée, en réponse à Maître Alimi, je citais dans un tweet le livre d'Yves Mamou "Le grand abandon : les élites françaises et l'islamisme" :

où il indique en note, de Claude Askolovitch

Askolovitch est ce que la sociologie américaine appelle un "native informant", le porte-parole d’une communauté dont il n’a pas le soutien. Le juif Askolovitch dit aux médias ce qu’ils ont envie d’entendre de la part d’un juif et ce qu’ils trouveraient convenable que les juifs disent collectivement et publiquement... 

[L'article pris en référence est celui d'Adam Schatz, « The Native Informant », thenation.com (10 avril 2003)]

Pratiquement mot pour mot ce que Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, disait 5 ans plus tôt dans le Nouvel Obs à propos de l'Imam Chalghoumi, "en rien représentatif des musulmans" (également cité par Al Kanz) :

Chalghoumi est ce que la sociologie américaine appelle un "native informant", ces figures qui occupent la parole d’une communauté dont ils n’ont pas le soutien, mais qui tirent leur légitimité des médias et des milieux politiques dominants. Il dit ce que la majorité a envie d’entendre de la part d’une minorité, mais pas ce qu’elle pense réellement. Les "informateurs indigènes" valident les stéréotypes que la majorité véhicule sur leur communauté.

Donc, en gros, nous avons là un bon aperçu de ce que la notion de "native informant" représente dans la France de Macron, où tout se mêle : religion, politique, idéologie, race, classe sociale, avec aux deux bouts les extrémismes qui prennent notre pays dans une "tenaille identitaire" (expression tirée de cet article dont je ne partage absolument pas l'analyse), sur fond de polarisation nocive à tous les niveaux, notamment sur le genre.

On chercherait à diviser irrémédiablement notre pays qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

*



Essayons de prendre un peu de recul et d'élargir le champ des perspectives.

Historiquement, l'informateur indigène fut très souvent traducteur/interprète originaire du lieu conquis. Ce que l'on connaît aujourd'hui des Mayas, nous le devons aux espagnols conquérants qui en ont écrit, et qui ont dû fonder leur récit soit sur le témoignage direct des traducteurs/interprètes, soit sur leur médiation du discours des natifs dont la langue était inintelligible aux nouveaux arrivants.

Donc partout, dans le temps et dans l'espace, l'informateur indigène a servi de trait d'union entre dominés et dominants, une relation qui suppose a priori une absence d'égalité. Mais aussi de transmetteur de savoirs, quand bien même sa parole pouvait être soupçonnée de manquer d'objectivité, de ne pas dire "toute" la vérité... En introduction au dossier thématique "Informateurs indigènes", érudits et lettrés en Afrique (nord et sud du Sahara), Sophie Dulucq et Colette Zytnicki nous disent (c'est moi qui souligne) : 

Dès le début de la domination coloniale, divers historiens européens ont, au rythme des conquêtes, entrepris d'écrire non seulement l’histoire de l'expansion occidentale dans le monde, mais aussi celle des peuples soumis. Pour autant, ils ne pouvaient entamer cette quête historiographique sans le concours de nombreux interlocuteurs locaux. On songe d'abord à ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étaient porteurs de connaissances précieuses sur le passé de leurs sociétés, ces gardiens du temps jadis (prêtres, notables, généalogistes, griots, religieux, chroniqueurs et autres « informateurs indigènes »...) au contact de qui explorateurs, militaires et administrateurs polygraphes ont découvert l'histoire de populations inconnues d'eux. L'on pense aussi à tous ces intermédiaires culturels créés par la situation coloniale elle-même (instituteurs, interprètes, traditionnistes, lettrés, membres des élites formées à l'occidentale...) qui ont joué un rôle d'interface. Ce dossier thématique se propose donc de réfléchir aux liens tissés entre ces multiples savoirs historiques autochtones et l'historiographie de la période coloniale. Il tente de saisir les processus à l'œuvre dans ces curieuses rencontres entre une narration élaborée selon les normes de l'érudition occidentale et une approche locale du passé. 

Source : Dulucq Sophie, Zytnicki Colette. Présentation : « Informations indigènes », érudits et lettrés en Afrique (nord et sud du Sahara). In : Outre-mers, tome 93, n°352-353, 2e semestre 2006. Savoirs autochtones XIXe-XXe siècles. pp. 7-14 ; https://www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2006_num_93_352_4220 

Pour autant, le rôle du "native informant" est toujours un peu en retrait, dans une relation inégale (« chercheur » occidental / « informateur indigène »), un "rapport de domination" ... "au sein duquel le savant métropolitain parraine l'étude de l'enquêteur qui n'est jamais pleinement reconnu comme auteur", où l'autochtone occupe une position subalterne (la parole subalterne, l'intervalle subalterne) (Les subalternes peuvent-ils parler ?, Les subalternes peuvent-illes parler ?).

Même si, au bout du compte, les « informateurs indigènes », les érudits et les lettrés de l'époque coloniale peuvent être vus comme des « hommes-frontières », des passeurs, des « courtiers culturels » et, au final, comme de véritables « co-locuteurs » de l'histoire africaine. (Dulucq S., Zytnicki C.)

Car bien que le "native informant" fournisse le fond et que le colonial se contente d'y mettre la forme, la position subalterne du premier se retrouve dans de nombreux qualificatifs associés à l'informateur indigène : l'informateur invisible, rarement nommé (The Un-named ‘Native Informant’), dont The Oxford History of Literary Translation in English nous dit :

The use of a literate native informant was an accepted part of the process of translation of works from Asian languages in the nineteenth century, but these individuals were almost never named, or even acknowledged as having existed, when the works were published. 

Source : 

The Oxford History of Literary Translation in English
Volume 4 1790-1900
Edited by Peter France and Kenneth Haynes
(OXFORD University Press, 2006)
Voire traître ! 

De ce point de vue, il est frappant de constater l'analogie prégnante entre l'informateur indigène et l'interprète/traducteur (traduttore = traditore), un profil professionnel souvent caractérisé par son invisibilité et son manque de prise en considération par celles et ceux-là mêmes qui bénéficient de ses services. Les gens du métier comprendront ce dont je parle. 

C'est aussi souvent le lot des interprètes sur les théâtres de guerre, dont la position est parfaitement inconfortable, ingrate autant que dangereuse. Exemple :
Why was the presence of the translator, the mediator who made most interrogations possible, so rarely recorded in interrogation transcripts? When the choices a translator makes have immediate weight and consequences, how does that inflect the act of translation? Can a translator be a witness, or will he always be a special class of native informant – negotiating between the trespassers and trespassed, and frequently finding himself called a traitor? Does the act of translation, like the presence of a recorder, necessarily preclude or occlude, transform or make impossible the act of witnessing?
En fait, un rôle peu enviable... Ne citons à titre d'exemple (terrible) que les centaines d'interprètes afghans abandonnés par la France et la Grande-Bretagne ou les États-Unis !

Toutes proportions gardées, informateurs indigènes et traducteurs-interprètes sont souvent des métis biculturels (ou tri- ou plus), toujours un peu égarés entre deux mondes et davantage, mal-aimés et qui ne sont pleinement acceptés ni reconnus par aucune des cultures qui les ont nourris, maternelle, paternelle et adoptées.

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Venons-en maintenant à la réponse à Maître Alimi sur les ouvrages qui font référence. Sans aucun doute, le premier à citer est A Critique of Postcolonial Reason: Toward a History of the Vanishing Present, par Gayatri Chakravorty Spivak (Harvard University Press, 1999).

Avec « Can the Subaltern Speak ? », ce sont des ouvrages fondateurs des études postcoloniales. C’est d’ailleurs en citant Gayatri Chakravorty Spivak que « The Postcolonial Studies Dictionary », de Pramod K. Nayar (© 2015 John Wiley & Sons, Ltd), nous donne la définition suivante de « native informant » :
In A Critique of Postcolonial Reason Gayatri Spivak argues that for the Western ethnographer to produce any kind of commentary requires a source that produces the information. Yet this individual providing the information is denied the status of an autonomous, coherent speaker. Thus the Native Informant is at once essential and invisible, providing the ‘essential’ voice of native culture yet who disappears into the text of the white ethnographer. Retaining her concerns with marginalization undertaken by colonial discourse, Spivak argues a case for the importance of the Native Informant within the colonial project itself. The Native Informant is one who is the native voice for a short period but whose voice is simply buried – foreclosed, in Spivak’s psychoanalytic language – in the textual apparatus produced by the European as a result of this voice. (...) Even in the postcolonial period, women and men from the Third World would appear to, or remain, Native Informants for First World consumption. Shahnaz Khan (2005), for example, has written about how she finds herself unfortunately complicit in the First World process of rescuing Pakistani women. For the First World, Khan notes, she is the Native Informant. Such a process enables the First World to position East and West as two absolutes, two irrevocably oppositional cultures, and to ignore the transnational nature of capitalism and patriarchy. 
Le dictionnaire signale également Khan, S. ‘Refiguring the Native Informant: Positionality in the Global Age’, Signs 30.4 (2005): 2017–2035.

Ce travail de Gayatri Chakravorty Spivak a donné lieu à quantité de travaux critiques, dont :

- Gayatri Chakravorty Spivak: Live Theory, de Mark Sanders (Bloomsbury Publishing, 2006) 
- FORECLOSING OTHERS IN CULTURAL REPRESENTATION, par HUEI-JU WANG (UNIVERSITY OF FLORIDA, 2006)
Questioning 'Muslim Fictions', par Faisal Nazir (University of Karachi, September 2019), dont j'extrais la citation suivante :
 
The native as intellectual, the intellectual as native
The concept of « re-Orientalism » is related to and is the latest manifestation of what has earlier been theorized as the role of « native intellectuals » by Frantz Fanon, « native informants » by Spivak and more recently as « native informers » by Hamid Dabashi. 

 - Spivak and Postcolonialism Exploring Allegations of Textuality, par Taoufiq Sakhkhane (Palgrave macmillan, 2012), dont j'extrais la citation suivante à propos du livre de Spivak :

Though the main subject of the book is the different figurations of the native informant as displayed in such different disciplines as philosophy, literature, history and culture, Spivak admits that her work results from previous work and contains much that may lead to forthcoming work.

- THE POSTCOLONIAL WORLD, édité par Jyotsna G. Singh et David D. Kim (Routledge, 2017)
- Empire and Information : Intelligence Gathering and Social Communication in India, 1780-1870 / Cambridge Studies in Indian History and Society, par Bayly, C. A. (Cambridge University Press, 1996)
- Shifting Ethnicities: ‘native informants’ and other theories from/for early childhood education, par JEANETTE RHEDDING-JONES, Oslo University College, Norway, dont j'extrais la citation suivante :
An underlying question for this article regards the ‘native informants’ critiqued recently by Gayatri Spivak (1999a; 1999b). In colonising discourses, the notion of ‘native’ is negative...
- Nation, Language, and the Ethics of Translation, édité par Sandra Bermann et Michael Wood (© 2005 by Princeton University Press), dont j'extrais la citation suivante : 
Questions of cultural translation and radical otherness form the background for Henry Staten’s discussion of the “native informant,” or “aboriginal,” in the work of Gayatri Spivak. At the farthest point from a Western “metropolitan” subject, the aboriginal takes the role of the worldly other that is least knowable in a Western globalizing world. Staten astutely notes a structural relation between Spivak’s “tracking of the native informant” and her account of ethical translation…
Notons enfin qu'Edward W. Said exprime un point de vue un peu différent en réfutant la position du "native informant". 

Sources :

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Conclusion

Hier personnage d'arrière-plan, plutôt effacé, aujourd'hui de premier plan, plutôt agressif, tendance "collabo", cette évolution négative du concept me semble moins être une progression qu'une régression, ou, pour employer une expression bien dans l'air du temps, un ensauvagement de nos sociétés malades de haine...

En cherchant dans ma tête une image capable de symboliser la notion de "native informant", la seule qui m'est venue à l'esprit est celle de la Statue de la Liberté...

Liberty Enlightening the World

Offerte en 1886 par l'Ancien Monde au Nouveau Monde, la Liberté était censée éclairer le monde. Or dans le pays qui fut le berceau de sa création, 135 ans plus tard la Liberté n'éclaire plus grand monde en France... Pas plus que l'Égalité et la Fraternité, notre belle devise n'étant plus qu'une juxtaposition de grands mots vides.

Je terminerai sur cette citation de Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs © Éditions du Seuil, 1952) :

À ce sujet, je formulerai une remarque que j’ai pu retrouver chez beaucoup d’auteurs : l’aliénation intellectuelle est une création de la société bourgeoise. Et j’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire.