mardi 21 septembre 2021

175 sonnets

2450 alexandrins (29 400 pieds), c'est le nombre de vers que représentent 175 sonnets ! En fait 184 écrits sur une trentaine d'années, mais 9 d'entre eux sont sur support papier et je n'en dispose pas à présent. 

Comment définir ce qu'est, selon moi, un sonnet ? Tentons une pirouette :

Dialogue ou charade ou cocktail, cent mesures
Douze pieds cadencés menant à petits pas
Quatorze vers où vous ne les attendez pas
Surprenant au détour des rimes, des césures

L’utopique lecteur : une larme d’humour
Deux doigts de rythme, trois soupçons de fantaisie
Un quart de technique, mon tout de poésie
En nuage de rêve, en orage d’amour

Pour dispenser une eau de vie enchanteresse
À servir frappée par ces temps de sécheresse
À boire goulûment, sans modération…

Un sonnet est un grain, un souffle qui chahute
Les pollens au gré de son inspiration
Précipitant où fertile sera la chute !

J'ai donc décidé de créer le corpus de ces sonnets - soit près de 20 000 mots - pour en faire l'analyse statistique, qui donne une image assez fidèle des arguments traités. Voici le nuage sémantique des 20 premiers termes selon leur pondération :


Un sonnet, c'est comme un métronome, qui donne le rythme aux quatorze alexandrins, dont chaque mot est à sa place, dont chaque mot a son sens.

Le sens des mots : vaste problème ! Ce sont les mots, et leur sens commun, qui nous permettent de vivre ensemble, la référence partagée sur le fondement de laquelle les gens dialoguent, le socle collectif sur lequel bâtir une société, une nation.

Mais qu'en est-il lorsque les mots sont manipulés, lorsque leur sens varie du matin au soir et du soir au matin, selon les circonstances et, surtout, les intentions cachées, le plus souvent trompeuses, de qui les prononce ?

Lorsque le sens des mots est atomisé en milliers, millions, milliards de mini-sens, même plus un sens par personne, mais un sens par personne et par instant, à tel point qu'ils finissent par ne plus vouloir rien dire...

Une atomisation contre laquelle je me suis battu toute ma vie, donc, je dois bien le reconnaître, ma bataille est un échec, cuisant...

Double bataille en tant que poète et traducteur (les deux fonctions étant intimement liées),  
« Chacun de nous a près de soi, sur sa table ou son bureau, un jeu d’invisibles, d’intellectuelles balances aux plateaux d’argent, au fléau d’or, à l’arbre de platine, à l’aiguille de diamant, capables de marquer des écarts de fractions de milligrammes, capables de peser les impondérables ! » 
comme l'indiquait joliment Valery Larbaud dans Les Balances du Traducteur (in Sous l'invocation de saint Jérôme, Paris. Gallimard, 1946).
L’intellectuelle balance

Nul mieux que le poète ne ressent les mots
Il les communique, les honore et les donne
De dix acceptions il décide la bonne
d’un trait ! le seul qui différencie les jumeaux

Pourtant il faut cent poèmes pour un vers noble
Indigne encor de la prière la plus humble
car nécessairement le vers est orgueilleux
Alors je me rabats sur le simple, le tendre

écoutant la nature sans jamais l’entendre
Ma poésie nichée dans le creux de la main
écrie ma sensibilité écorchée vive

combat ceux qui nomment le faux vrai, le mal bien
Sensibilité sentiment, même racine
L’impact de ces mots que l’on parle me fascine !

Les connaisseurs l'auront compris, le sonnet qui précède ne respecte pas les règles formelles de composition d'un sonnet, notamment au niveau des rimes.

Selon la tradition, un sonnet est un « [p]oème de 14 vers, composé de 2 quatrains aux rimes embrassées, suivis de 2 tercets dont les 2 premières rimes sont identiques tandis que les 4 dernières sont embrassées (sonnet italien) ou croisées (sonnet français) ».

Exemple de sonnet français :

La Voie lactée

Je m’en irai donc, seul, un pied près de mon cœur
Lançant l’autre dans une céleste marelle
Sautant de case en case et d’étoile en étoile
Poète somnambule en quête du bonheur

Pèlerin de l’univers franchissant par bonds
Les cieux dans la chevelure ailée des comètes
Courant après la folle errance des planètes
Et portant leur traîne aux reines des vagabonds

Oui ! pour toujours allant ma route de bohème
Semant dans le grand champ lacté là un poème
Ici un pleur ou deux, là une pluie de mots

J’écouterai parfois, assis sous la grande arche
Chemineau blessé ôtant ses lourds croquenots
Lentement s’avancer « la douce nuit qui marche »…
Exemple de sonnet italien :

Bourrasque

Ô Mer, Baptistère de la Création
Tu terrifies parfois, Déchaînée, Indomptable
Tu submerges qui te caresse, Impitoyable
Incapable de la moindre compassion

Un jour pourtant, frêle esquif dans ta Véhémence
Et ton courant traître - Océan ensorceleur -
Tu me rendis à la terre et à sa chaleur
Faisant preuve ainsi d’une inattendue clémence…

Ô Mer meurtrière, tant de cœurs douloureux
Ont versé tant de pleurs sur tes fols amoureux
Malgré cela, furieux Élément liquide

Ton Énergie m’aimante, et je te veux, fougueux
Fasciné par ta Force et ton Flux vigoureux
Ils envoûtent mon âme, émue mais intrépide
La plupart de mes sonnets sont des sonnets français, toutefois il est parfois bon de s'affranchir des règles (ainsi que de la ponctuation, qui ne sert plus lorsque le rythme est donné par la succession des mots et des vers) :

Hugo intime à mon cœur

Au ciel et au soleil où est la poésie
dans l’azur et le feu la calme frénésie
l’espérance ardente... Oui ! encor et toujours
effacer la grisaille au tableau noir des jours

chausser aux douze pieds les bottes de sept lieues
pour envoler le rêve aux immensités bleues
Car quand le vers édicte un moule trop étroit
ou la rime au rythme, rien ne sert d’être adroit

Il faut briser le joug ! accepter d’être un cancre
ouvrir sa veine aux pleins chants des cœurs et des mers
cesser d’emboire sa plume dans un sang d’encre

et jouer la danse de l’aigle dans les airs
Le poëte enfin salue l’aïeul, déférent,
car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand !

Ainsi, je peux avoir un sonnet tout en rimes masculines :

Réveil

Quelle femme verra dans mes yeux la douceur ?
Au goût l’amertume qu’y laissent les amours
Allées (Une jeune fille a voulu mon corps
Mais s’est enfuie lorsque j’ai mis à nu mon cœur

Son visage et son nom disparus dans la nuit
Que reste-t-il de la fille qui m’a séduit ?
Un animal blessé qui ne sait pas soigner
Sa douleur et sa plaie qui n’a plus qu’à saigner

Et son sang et ses pleurs, versés dans un grand cri).
Éternel ingénu d’une chimère épris
Je rouvre les yeux comme on sort d’un cauchemar

Pour découvrir le vide où je voyais l’amour
La femme de mes jours - fugace vision -
Pure et idéale, se nomme ... Illusion

ou le composer en alignant des distyques :

Vœux

J’envisage demain et je reste sans force
Mais la sève encore afflue sous ma rude écorce
Je lutterai sans relâche, obstiné, têtu...
Je me sens comme un chien abandonné, battu

Dont la clameur ambiante étouffe la plainte
Qui ne réussit plus à observer sans crainte
Les hommes d’aujourd’hui, leur monde sans chaleur
(Qu’ils ne croient pourtant pas que ma peur est la leur !...)

Comme qui n’en peut plus d’avoir souffert longtemps
Comme un hère épuisé allant la tête vide
Le cœur bouleversé mais toujours palpitant

Promenant autour de lui un regard lucide
Altérant le désir d’être aimé et d’aimer
L’Inconnue qui me réapprendra à chanter...
Et ainsi de suite... Lorsque vous écrivez 184 sonnets (pour l'instant, car j'en composerai sûrement d'autres), il faut varier, changer les dosages, l'alternance des rimes (féminines, masculines), échapper aux règles au gré des humeurs, des inspirations ! Inspirer, expirer, respirer, sous peine d'infinie monotonie...

En créant ce corpus, je me suis demandé quel était le plus beau, mais je n'arrive pas à trancher. Il y en a de nombreux que je trouve très beaux, modestement parlant, que ce soit ceux sur les métiers (Du Travail) ou ceux de L'Île, dont le premier, qui introduit le recueil :
Jaillissement

Naisse… de la terre et l’eau la vie, la sculpture
La première gicle des doigts du Créateur
Qui d’un bloc de glaise plasme un corps et un cœur
Soufflant à travers l’homme une âme à la nature

La seconde jaillit de la main du sculpteur
Qui incarne le désir à la pierre dure
Insufflant toute son âme à sa créature
– La force d’un esprit dépend de la hauteur

À laquelle il puise sa source : Michel-Ange
Voyant un jour la fantasmagorie étrange
Des nues moutonnantes déployées par le vent

La puissance inspirée de son génie fébrile
Lui fit peindre au ciel la création d’Adam
Puis il prit un nuage et y sculpta… une île !
Il peut également sembler anachronique d'écrire encore des sonnets au XXIe siècle, sauf pour quelqu'un comme moi, qui a sa langue pour patrie :
L’Air du temps

Pourquoi m’entêter à composer des poèmes
À l’heure où l’art croupit au fond d’un débarras
Où trop de créateurs fort satisfaits d’eux-mêmes
N’ont pour seul objectif que l’œil des caméras ?

Pourquoi rimer encor sur les pas de Racine
Des vers de Hugo, des sonnets de Heredia
Des odes de Musset, Vigny ou Lamartine
À l’âge virtuel et l’ère hypermédia ?

Car la langue est forêt ! pleine de folles herbes
Où les jeunes plants poussent au flanc des vieux arbres
Dont ils tirent leur sève et puisent leurs substrats

Avant d’épanouir, de croître et, autonomes
De séduire enfin les plus subtils odorats
Par les notes de cœur de leurs riches arômes…
En fait, lorsque s'épousent le fond et la forme pour accoucher du sens, quoi de plus moderne ?

Allez, un dernier pour la route :
L’Enfant

Rêve ou réalité, je vois mes grands-parents
Me raconter de jolies et tendres histoires
Leurs amours leurs départs leurs échecs leurs victoires
Les idéaux jamais perdus de leurs vingt ans

Avec dans leur cœur une très grande sagesse
Et des mots plein les yeux, des rayons plein la voix
Je me souviens si fort que j’étais - je le crois -
Sous l’immense pouvoir de l’immense tendresse

De mes aïeuls Le Ray, de mes aïeuls Durand
Ils accompagneront toute sa vie durant
De leur invisible et chaleureuse présence

Leur petit-fils qui porte sur son front le sceau
Indélébile et doux, de leur céleste absence
Du loin de leur tombe, penchée sur son berceau !
Un sonnet qui n'est qu'un rêve, puisqu'en réalité je n'ai connu aucun de mes 4 grands-parents...
Par contre, allez comprendre, dans les années 60, je me souviens avoir rendu visite, avec ma mère, à mon arrière-grand-père maternel, dont le portrait orne fièrement un mur de mon appart en France !


La photo n'est pas de qualité, mais pour l'instant je n'ai rien d'autre sous la main. Je la remplacerai le moment venu...


mercredi 1 septembre 2021

Histoire de la traduction automatique à base de règles

Il y a toujours eu, à toutes les époques, des femmes et des hommes en avance sur leur temps. Tellement en avance que leurs contemporain(e)s les ont totalement ignoré(e)s, et parfois même leur postérité. C'est le cas de Federico Pucci, bien que je ne désespère pas que son rôle de précurseur de la traduction automatique soit finalement reconnu d'ici au centenaire de sa publication phare (1931) : Il traduttore meccanico ed il metodo per corrispondersi fra Europei conoscendo ciascuno solo la propria lingua : Parte I (Traduzioni dalla lingua estera).


Soit « Le traducteur mécanique et la méthode pour correspondre entre européens, chacun en connaissant uniquement sa propre langue », 1e partie (Traductions à partir de la langue étrangère). Publié durant la neuvième année de l'ère fasciste (!), c'est l'ouvrage le plus complet, 68 pages de descriptions, dans lequel il nous dit que son étude fut présentée pour la première fois en décembre 1929, développée ensuite dans une dizaine de livres dédiés (ceux dont j’ai connaissance, ce qui n’exclut pas qu’il ait pu en écrire d’autres, encore à trouver…), rédigés pendant près de 30 ans.

Dans son ouvrage intitulé Babel 2.0 - Où va la traduction automatique ? (Odile Jacob, 2019), Thierry Poibeau nous dit ceci: Pour les aspects historiques, on consultera le site Web extrêmement complet de John Hutchins (http://www.hutchinsweb.me.uk/). Et d'ajouter : Les aspects historiques [de la traduction automatique] sont très bien documentés grâce au travail extrêmement minutieux et complet de John Hutchins. Il nous cite d'ailleurs trois livres de référence :

  • John Hutchins, Machine Translation : Past, Present, Future, Ellis Horwood (Ellis Horwood Series in Computers and their Applications), 1986.
  • John Hutchins et Harold L. Somers, An Introduction to Machine Translation, Academic Press, 1992.
  • John Hutchins, Early Years in Machine Translation : Memoirs and Biographies of Pioneers, John Benjamins, 2000.

Donc, concernant John Hutchins, décédé en janvier de cette année, son site n'est plus en ligne (si ce n'est cette version d'archive), ce qui est fort dommage car c'était une véritable mine d'informations sur la TA (Si les livres et documents de John Hutchins ne sont plus disponibles aujourd'hui, j'en tiens une copie à disposition de celles et ceux qui souhaiteraient approfondir cette histoire). C'est aussi grâce à lui que j'ai découvert l'existence de Federico Pucci, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer :
S’il est un chercheur qui fait autorité dans l’histoire de la traduction automatique, c’est bien John Hutchins, dont l’article « Machine Translation: History », publié en 2006 dans l’Encyclopedia of Language & Linguistics, Second Edition, Éd. Elsevier, commence par le chapitre « Precursors and Pioneers, 1933–1954 » ; en voici le début (1) :
Although we might trace the origins of ideas related to machine translation (MT) to 17th-century speculations about universal languages and mechanical dictionaries, it was not until the 20th century that the first practical suggestions could be made, in 1933 with two patents issued in France and Russia to Georges Artsrouni and Petr Trojanskij, respectively. Artsrouni’s patent was for a general-purpose machine that could also function as a mechanical multilingual dictionary. Trojanskij’s patent, also basically for a mechanical dictionary, went further with detailed proposals for coding and interpreting grammatical functions using ‘universal’ (Esperanto-based) symbols in a multilingual translation device. 
Il y est donc clairement établi que les précurseurs/pionniers de la TA sont Georges Artsrouni et Petr Trojanskij, et l’année de référence est 1933. Une assertion unanimement reconnue et, à ma connaissance, jamais remise en question par qui que ce soit.

Pourtant, dans des documents antérieurs, rédigés par ce même John Hutchins, celui-ci mentionne par deux fois un certain Federico Pucci, de Salerne. La première fois en 1997, dans un document intitulé « First Steps In Mechanical Translation » (2) :
In August 1949, the New York Times reported from Salerno that an Italian named Federico Pucci, had invented a machine to translate, saying that it would be exhibited at a Paris Fair; but no more was to be heard of it. 
Puis, dans une mise à jour datée de 2005 (3):
On 26 August 1949, the New York Times reported (page 9) from Salerno:  Federico Pucci announced today that he had invented a machine that could translate copy from any language into any other language. He said that the machine was electrically operated, but refused to disclose details. He said that he would enter it in the Paris International Fair of Inventions next month.   
It is uncertain whether Pucci had any knowledge of Huskey’s proposals, and it seems most unlikely he knew about Weaver's memorandum or the British experiments. In any event, there is no trace of any demonstration at the Paris fair; and nothing more is known about Pucci 
Soit une dizaine de lignes en tout, mais qui donnent le départ d’une extraordinaire découverte, doublée d’une formidable aventure humaine : celles de Federico Puccidont nul n’avait jamais connu rien d’autre que ces quelques mots, jusqu’à ce qu’une irréfrénable curiosité ne me pousse à en savoir davantage…
En fait, dans le premier document où il mentionne Pucci, John Hutchins cite également le passage d'une lettre de Descartes au père Marin Mersenne, datée du 20 novembre 1629, qui préfigure selon lui la manière dont pourrait fonctionner un dictionnaire « mécanique » interlangue (je modernise l'orthographe) :
Toute l’utilité donc que je voie qui peut réussir de cette invention, c’est pour l’écriture : à savoir, qu’il fit imprimer un gros Dictionnaire en toutes les langues auxquelles il voudrait être entendu, et mit des caractères communs pour chaque mot primitif, qui répondissent au sens, et non pas aux syllabes, comme un même caractère pour aymer, amare, et ϕιλειν ; et ceux qui auraient ce Dictionnaire, et sauraient sa Grammaire, pourraient en cherchant tous ces caractères l’un après l’autre interpréter en leur langue ce qui serait écrit...

En somme, les bases de la méthode inventée par Pucci trois siècles plus tard !

La « préhistoire » de la T.A. est donc essentiellement marquée par deux noms : René Descartes et Gottfried Wilhelm Leibniz, qui en jettent certaines bases conceptuelles.

Selon John Hutchins et Harold L. Somers, Descartes et Leibniz envisageaient à cette époque de créer des dictionnaires mécaniques en utilisant des codes numériques universels (« Both Descartes and Leibniz speculated on the creation of dictionaries based on universal numerical codes », in An introduction to machine translation).

Descartes nous en dit plus sur l’invention de la langue universelle dans sa correspondance :

Pour être vraiment telle, une langue doit naître de la « vraie » philosophie et donc procéder d’une réforme qui transpose dans les pensées le même ordre simple et naturel qui existe entre les nombres. Les pensées deviendraient alors claires et simples et il serait « presque impossible » de se tromper. Le premier pas à accomplir, précise Descartes, n’est pas d’inventer les mots primitifs et les caractères de la langue universelle, ni de garantir des temps rapides d’apprentissage, mais d’établir « un ordre entre toutes les pensées qui peuvent entrer en l’esprit humain, de même qu’il y en a un naturellement établi entre les nombres ». On pourrait alors inventer des « mots » et les ordonner comme on ordonne les langages inventés pour représenter les nombres et comme on apprend « en un jour à nommer tous les nombres jusqu’à l’infini, et à les écrire en une langue inconnue, qui sont toutefois une infinité de mots différents », et « faire le même de tous les autres mots nécessaires pour exprimer toutes les autres choses qui tombent en l’esprit des hommes ». Ainsi naîtrait une vraie langue universelle, puisque telle est la langue capable de représenter les pensées ordonnées dans l’esprit de l’homme, les idées simples. Une telle langue s’affirmerait « bientôt parmi le monde » et beaucoup seraient disposés à employer « cinq ou six jours de temps pour se pouvoir faire entendre par tous les hommes ».
La langue universelle ne peut donc naître qu’après avoir ordonné, distingué et énuméré les pensées des hommes de façon à les rendre claires et simples. C’est là « le plus grand secret qu’on puisse avoir pour acquérir la bonne science ». Reposant sur la connaissance des « idées simples », une telle langue deviendrait facile à apprendre, à prononcer et à écrire : « Et si quelqu’un avait bien expliqué quelles sont les idées simples qui sont en l’imagination des hommes, desquelles se compose tout ce qu’ils pensent, et que cela fût reçu par tout le monde, j’oserais espérer ensuite une langue universelle fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire, et ce qui est le principal, qui aiderait au jugement lui représentant si distinctement toutes choses, qu’il lui serait presque impossible de se tromper ».
Une langue universelle est donc une langue des pensées ordonnées, mais aussi des pensées claires et simples. Les mots dont les hommes disposent ne possèdent, au contraire, que des significations confuses, ce qui explique pourquoi on n’entend presque rien parfaitement.
Source : Lettre au père Marin Mersenne du 20 novembre 1629, B 24, p. 92-97. « La lettre a été étudiée, dans la littérature critique cartésienne, surtout par rapport au projet de langue artificielle, en y voyant même parfois un antécédent de la caractéristique universelle de Leibniz… »
in DESCARTES : TRADUCTION, VÉRITÉ ET LANGUE UNIVERSELLE
Giulia Belgioioso (Université de Lecce)

*

J'ai contacté John Hutchins par deux fois, en avril 2018 et en mars 2019, pour lui exposer la suite de “and nothing more is known about Pucci...”, sans aucune réponse de sa part. J'espère toutefois qu'il aura lu mes articles dont je lui fournissais les liens.

Car, de fait, la découverte de Federico Pucci remet totalement en question l'histoire de la traduction automatique, et notamment celle de la première méthode (utilisée pendant un demi-siècle de façon pratiquement exclusive) à base de règles : sigle RBMT (pour Rule-Based Machine Translation), dont la "première" démonstration de l’histoire est connue dans ses moindres détails : date, lieu, équipe, langues, déroulement, etc., comme je l'ai expliqué ici :

En fait, une anecdote plus qu’une véritable démonstration scientifique : nous sommes le 7 janvier 1954, à New York, au siège d’IBM, l’équipe est une collaboration entre la Georgetown University (M. Paul Garvin pour la partie linguistique) et IBM (M. Peter Sheridan pour la partie programmation), la paire de langues est le russe et l’anglais, un lexique de 250 mots choisis avec soin, quelques dizaines de phrases, 6 règles !

Le lendemain, IBM annonce dans un communiqué de presse :
And the giant computer, within a few seconds, turned the sentences into easily readable English. 
Ce même communiqué mentionnait cette phrase du professeur Leon Dostert, de l'Université de Georgetown, selon lequel, en l’espace de quelques années la traduction automatique aurait pu devenir réalité :
Doctor Dostert predicted that “five, perhaps three years hence, interlingual meaning conversion by electronic process in important functional areas of several languages may well be an accomplished fact.” 
Ainsi Federico Pucci avait anticipé d'un bon quart de siècle l’expérience de Georgetown-IBM, puisqu'il présenta pour la première fois sa méthode à Salerne, inventée de A à Z, en décembre 1929 !

*

Depuis quatre ans (premier billet : mars 2017) que j'ai dévoilé - et documenté en trois langues - l'expérience de Pucci dans ses moindres détails, jamais aucun chercheur / spécialiste / universitaire impliqué dans la traduction automatique n'a relayé cette antériorité absolue de Federico Pucci et sa qualité de précurseur ! Jamais personne (à part moi) n'a daigné reprendre et interroger l'histoire de la TA pour y intégrer Pucci à la première place, alors qu'il a conçu il y a 90 ans la portée de la TA telle qu'on la connaît à présent dans la vie de tous les jours : accessible et abordable à toutes et à tous (il n'aurait quand même pas pu arriver à en imaginer la gratuité !), contrairement aux autres précurseurs qui n'ont fabriqué que d'énormes machines très compliquées depuis longtemps passées aux oubliettes de l'histoire.

À l'opposé, la modernité de son livre a consigné noir sur blanc à l'histoire les deux premiers exemples de textes traduits "mécaniquement", l'un de l'italien au français, et l'autre du français à l'italien !

Or, là encore, jamais aucun chercheur / spécialiste / universitaire impliqué dans la traduction automatique n'a daigné étudié la méthode inventée par Pucci : inconnu de son vivant, et encore totalement snobé près d'un cinquantenaire après sa mort. 

Une cruelle injustice dont j'espère qu'elle sera réparée avant le centenaire de la publication de « Le traducteur mécanique et la méthode pour correspondre entre européens, chacun en connaissant uniquement sa propre langue ». Ce sera dans dix ans, en 2031, ça nous laisse encore de la marge...




vendredi 6 août 2021

Emmanuel Macron et la dialectique éristique

Nous allons voir si les pamphlets ont encore droit de cité en 2021 !

Hier j'ai eu le malheur de lire une soi-disant interview gracieusement accordée par notre monarque présidentiel au servile Bruno Jeudy, publiée dans Paris-Match ! Je dis "soi-disant" car une vraie interview supposerait un vrai journaliste, posant de vraies questions, à un véritable interlocuteur. Or rien de tout cela dans ce papier dithyrambique à vomir, où le propagandiste sert la soupe au puissant du moment, en s'asseyant allègrement sur la déontologie d'une profession de plus en plus malmenée.

Une phrase attribuée à notre carabistouilleur en chef m'a particulièrement mis dans une colère noire : « ...c’est grave, car les mots ont un sens. » Vous me direz, rien que de très banal, je vous répondrai, certes, mais absolument insupportable dans la bouche de celui qui la prononce !

Ce n'est pas la première fois que je réagis à ce genre de propos, il y a 15 ans, déjà (billet qui n'a pas pris une ride), c'était une une phrase de Berlusconi : « Le Président du Conseil, par définition, ne peut pas mentir » !!!

Même acabit. Du reste Berlusconi et Macron (Trump idem, et bien d'autres...) partagent la caractéristique bizarre d'être des mensonges vivants, enfermés dans leur délire pathologique de toute-puissance, où ce n'est jamais eux qui mentent, mais les gens et le monde autour d'eux. Eux ont toujours raison, même si, pour ce faire, ils doivent manipuler les mots 24/7/365, selon les besoins de l'instant. Leurs mots ont le sens qu'ils leur donnent en les prononçant. Raison pour laquelle ils peuvent changer de sens plusieurs fois par jour, par semaine, par mois, par année. Les autres ne peuvent qu'avoir tort !

Ainsi, dans le "papier" de Paris-Match, Manu ne déroge pas à la règle et s'en donne à cœur joie en tapant sur celles et ceux qui manifestent ces jours-ci : « Quelques dizaines de milliers de citoyens en perte de sens telle qu’ils peuvent dire qu’on vit en dictature (...) Leur attitude est une menace pour la démocratie. Ils confondent tout. (...) ils créent un désordre permanent, parce qu’ils contestent l’existence de l’ordre républicain, mais je ne céderai en rien. »

C'est sa marotte, ça : je ne lâcherai rien, je ne céderai rien... Nous n'en doutons pas ! Il faut lire le texte de Patrick Manoukian pour mieux comprendre

J'imagine qu'en 2021 tout politique qui se respecte se doit aussi d'être un bon menteur, un comédien. Ça me rappelle une repartie de Jeffrey Pelt dans À la poursuite d'Octobre Rouge : « Je suis un politicien. Ce qui implique que je triche, que j'exagère, et si d'une main je caresse les enfants, de l'autre je leur vole leurs bonbons. » Ou celle de Coluche sur les technocrates : « Si on leur donnait le Sahara, dans 5 ans, faudrait qu'ils achètent du sable ailleurs. »

Pour autant, essayez de prendre Macron au dépourvu sur ses mensonges, c'est pas gagné, il est très habile pour retomber sur ses pattes ! Avouons aussi qu'avec les non-questions des clones du Sieur Jeudy, ça aide !

Il faut que ce soit d'autres qui interpellent Macron, comme lors du fantomatique grand débat, où une participante lui demande de s'exprimer sur les "blessures" infligées aux Gilets jaunes, et où sa réponse est impensable : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. »

Et personne pour lui répondre qu'en guise de "blessures" ce sont des mutilations terribles qui ont définitivement foutu en l'air la vie de gens qui ne manifestaient que pour obtenir davantage de dignité et de reconnaissance, et qu'il en est directement responsable. Et personne pour lui répondre que puisque “répression” et “violences policières” il y a, cela signifie que la France n'est plus un État de droit. Et personne pour lui rappeler que dès 2014 le Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe dénonçait les “violences policières” comme une menace grave pour l’État de droit...

Le roitelet a vraiment la vie trop facile. Dans son manifeste de marketing électoral pompeusement intitulé « Révolution », il est étrange que Macron ne cite pas Schopenhauer et son Art d'avoir toujours raison, vu qu'il est passé maître lorsqu'il s'agit d'en appliquer les 38 stratagèmes, lui qui personnifie avec brio l'évidence laconiquement indiquée par Daniel Auteuil à Camélia Jordana dans Le Brio : « Ce qui compte, c'est d'avoir raison. La vérité, on s'en fout. »

Rappelez-vous l'affaire Benalla, lorsque Macron trépigne dans son antre élyséen : « Le seul responsable, c'est moi, qu'ils viennent me chercher. », scandé avec autant plus d'assurance qu'il sait que c'est impossible ! On l'a vu le jour où les Gilets Jaunes s'étaient rapprochés de l'Élysée et où il était déjà prêt à descendre dans son bunker en proie à la panique ! D'ailleurs c'est souvent une constante : plus les roquets aboient fort plus ils ont peur.  

Donc, en 2021, il est parfaitement "normal" d'avoir raison en mentant, d'autant plus que cette normalité mensongère est relayée et martelée avec l'efficacité d'une propagande nazie dans tous les médias dominants, qui vous diraient volontiers, non pas « la révolution macronarde n'est pas un échec, c'est que ça n'a pas marché », mais « la révolution macronarde est une incroyable réussite ! »

Non ! Pour reprendre la fin de mon dernier billet :

La « Révolution » de Macron n'est pas un échec, elle n'a jamais existé ! Annoncée et promise, mais avortée avant d'avoir vu le jour. Mort-née. Lorsque Macron nous dit : « Je suis un démocrate français », c'est faux ! Lorsque Macron dit des français : « Il faut leur reparler de leur vie. Donner du sens, une vision. », c'est faux ! Pas une seule fois il ne s'est préoccupé d'assumer ses propos, bien qu'il affirme le contraire : j'assume toujours ce que je dis et ce que je fais. C'est d'autant plus facile qu'il se fout totalement des conséquences de ses mots et de ses actes. Lui se contente de dire, de faire. Que le peuple se démerde avec ça !

J'ai un profond dégoût pour les menteurs. J'ai un profond dégoût pour les bonimenteurs. J'ai un profond dégoût pour Emmanuel Macron. 

Réélire Macron en 2022 serait impardonnable : si l'erreur est humaine, persévérer dans son erreur est diabolique, disaient les latins. Nous verrons ce qu'en disent les français l'année prochaine, dans un peu plus de 9 mois : encore un long travail, espérons que ce sera un avortement...

Je suis confiant qu'un jour la vérité finira par rattraper Emmanuel Macron.



lundi 26 juillet 2021

La révolution avortée d'Emmanuel Macron

Suite : Emmanuel Macron et la dialectique éristique

*

En novembre 2016, quelques mois après avoir lancé à Amiens, sa ville natale, un mouvement à ses initiales, En Marche !, Emmanuel Macron publie « Révolution », sous-titré « C'est notre combat pour la France », dans lequel il déclare - dès l'introduction - sa candidature à l’élection présidentielle (trois phrases, trois fois Je...) : 

Car je n’ai pas d’autre désir que d’être utile à mon pays. C’est pourquoi j’ai décidé de me porter candidat à l’élection du président de la République française. Je mesure l’exigence de la charge... 

Son livre, censé poser les fondements d’une nouvelle société, est une longue énumération de recettes et de grands principes, tellement généraux que, le plus souvent, il est difficile de ne pas être d'accord. Il se décline en 16 chapitres :

  1. Ce que je suis
  2. Ce que je crois
  3. Ce que nous sommes
  4. La grande transformation
  5. La France que nous voulons
  6. Investir dans notre avenir
  7. Produire en France et sauver la planète
  8. Éduquer tous nos enfants
  9. Pouvoir vivre de son travail
  10. Faire plus pour ceux qui ont moins
  11. Réconcilier les France
  12. Vouloir la France
  13. Protéger les Français
  14. Maîtriser notre destin
  15. Refonder l’Europe
  16. Rendre le pouvoir à ceux qui font
durant lesquels Macron se démarque constamment de la droite et de la gauche, selon un modèle un peu simpliste, mais probablement efficace : il oppose systématiquement les clivages droite-gauche en précisant que les deux ont tort, et se déclare favorable à une voie "alternative", une troisième voie, la sienne (sous-entendu, c'est moi qui ai raison). Très habile :
Je ne me résous pas à être enfermé dans des clivages d’un autre temps. On a voulu caricaturer ma volonté de dépasser l’opposition entre la gauche et la droite : à gauche en dénonçant une trahison libérale, à droite en me dépeignant comme un faux nez de la gauche. (…) Je récuse ces deux approches…
Toutefois, ce qui m'a interpellé dès le début, c'est la progression des chapitres, et notamment le 1 (Ce que je suis) et le 3 (Ce que nous sommes). Car en toute logique, le 1 devrait être inclus dans le 3, le Nous englobant le Je. 

Certes, la prééminence du Je n'est pas nouvelle en politique (voir mes billets sur les discours de Sarkozy), mais l'analyse statistique du livre de Macron, en extrayant les 20 mots les plus représentatifs de « Révolution » (sur un total d'environ 60 mille mots), fournit un nuage sémantique plutôt explicite :


À des fins de clarté, voici la liste correspondante et le nombre d'occurrences de chaque terme :


Donc il est clair que le centre du livre n'est ni la France, ni la nation, ni la république, ni le pays, mais Macron lui-même, et que lorsqu'il sous-titre « C'est notre combat pour la France », il exclut le « Je » Macron du « Nous » français (bien qu'il ne le dise pas manifestement). Sans quoi l'ordre naturel des chapitres aurait dû être « 1. Ce que nous sommes », avec éventuellement les sous-divisions « 1a. Ce que je suis » et « 1b. Ce que vous êtes », car prière de ne pas mélanger les torchons et les serviettes !

Évitons les postures faux-cul, la liste est trop longue. Juste à titre d'exemple :
  • Car les Français, eux, ont une volonté, souvent négligée par leurs gouvernants. C’est cette volonté que je veux servir. Car je n’ai pas d’autre désir que d’être utile à mon pays.
  • C’est à mon pays seul que va mon allégeance, non à un parti, à une fonction ou à un homme. Je n’ai accepté les fonctions que j’ai eues que parce qu’elles me permettaient de servir mon pays.
  • Ma conception de l’action publique (...) est celle de l’engagement partagé, fondé sur le service. Rien d’autre ne compte à mes yeux...
  • Le travail du politique, tout spécialement de l’État, ne consiste pas à dire à la nation quoi faire ou à la soumettre. Il consiste à la servir.
Que c'est beau ! Et combien de sacrifices personnels cela sous-entend-il ? Le service, une haute exigence de Macron candidat. Or à présent, après plus de trois ans de sa présidence, les français ont pu se faire une idée de la façon dont Macron sert le pays, et des résultats obtenus ! Non, Macron ne sert pas la France, Macron sert Macron. Charité bien ordonnée commence par soi-même...

Mais descendons davantage dans les détails, en me basant sur les exemples concrets de l'hôpital et de l'éducation, deux secteurs particulièrement mis à mal par Macron et les ministres serviles de ses gouvernements successifs. Chose d'autant plus étonnante qu'il en a une connaissance directe, voire une familiarité !

Comme il le dit lui-même : « Nous avons plus que jamais besoin d’investir dans l’école, la santé ou la transition énergétique – pour ne citer qu’eux. »

1. L'hôpital
Je suis né ... dans une famille de médecins hospitaliers. (...) L’histoire de ma famille est celle d’une ascension républicaine dans la province française... Mes parents, et aujourd’hui mon frère et ma sœur, sont ainsi devenus médecins. Je suis le seul à n’avoir pas emprunté ce chemin.
Nous en sommes vraiment désolés, mais bon. 

Diagnostic :
Faire plus pour ceux qui ont moins et, ce faisant, protéger les plus faibles, c’est aussi mieux prévenir la maladie. Car là aussi se jouent de profondes injustices. Nous nous targuons souvent d’avoir le meilleur système de soins au monde. La réalité, pourtant, est plus nuancée. Si nous avons des chercheurs, des hôpitaux, des professionnels de santé parmi les meilleurs au monde, la santé en France n’est pas aussi performante qu’on le croit et se révèle, surtout, profondément inégalitaire. Nous ignorons souvent que la France enregistre des résultats médiocres pour toutes les pathologies qui requièrent de la prévention – cancers, cirrhoses… et que les premières victimes de ces maladies proviennent des milieux défavorisés. (...) Face à cela, je ne pense pas que la solution consiste à opposer l’hôpital à ce qu’on appelle la médecine de ville. Au contraire, partout où cela est possible, il convient de favoriser leur complémentarité et leurs partenariats.
Et de poursuivre :
Ensuite, je maintiendrai un haut niveau de solidarité pour les dépenses de santé. Nous devons avancer de façon intelligente. Pas en procédant à de petits ajustements annuels pour rester dans les clous ! Il faut penser la réforme non pas par année, comme nous y incite la manière dont est actuellement financé notre système de soins, mais sur plusieurs années. C’est le seul moyen d’engager des réformes de fond et de transformer notre système sur le long terme ! C’est à cette condition que nous pourrons entreprendre la nécessaire refondation de l’hôpital public. Depuis plusieurs années, il traverse une crise de moyens, de productivité et de sens à laquelle nous ne pouvons rester sourds. Nous devons décloisonner les pratiques et les organisations. La transformation de notre système de santé ne peut pas être gérée uniquement par l’État central. Une nouvelle fois, je suis convaincu qu’il faut donner plus d’autonomie aux acteurs locaux de santé, et notamment aux acteurs régionaux. Ce sont eux qui connaissent le mieux les besoins d’un territoire, les singularités d’une population. (...) Le changement ne sera pas dicté d’en haut. Il sera porté par le bas.
Je ne suis pas spécialiste de ces questions, loin de là. Toutefois, en suivant les actualités depuis l'élection de Macron, il me semble que l'hôpital autant que les médecins de ville sont laissés à eux-mêmes et que la crise de moyens, de productivité et de sens qu'il dénonce n'a pas été entendue par Macron plus que par ses prédécesseurs, vu qu'il n'y a apporté aucune réponse concrète... Au contraire !

En revanche, moi qui ai passé près de 40 ans en Italie, depuis que je suis revenu en France, je découvre un système de soins bien moins égalitaire que le système italien, où le système de santé et d'hospitalisation est gratuit. Alors qu'en France il faut une complémentaire pour tout : les dents, les yeux, les hospitalisations, etc.

Combien en coûtera-t-il à une famille, en complémentaires santé, pour que tous ses membres soient couverts à 100% en termes d'actes médicaux, de traitements, de médicaments, etc. ? Probablement trop pour de nombreux foyers qui devront choisir entre les différentes prestations, voire s'en passer totalement...

Mon constat personnel, qui ne demande qu'à être réfuté par un argumentaire sérieux, est que Macron est en train de "casser" l'universalité des services publics de santé - de l'hôpital à la sécurité sociale -, dans un changement dicté d'en haut auquel les acteurs d'en-bas n'ont aucun mot à dire, pour que les privés puissent progressivement s'en mettre plein les poches.

En clair, le président Macron fait exactement le contraire de ce que promettait le candidat Macron. Il devrait s'inspirer de l'Italie...

2. L'éducation
[J]e ne peux pas aujourd’hui réfléchir à l’école républicaine sans me souvenir de cette famille dont les valeurs étaient si profondément accordées à l’enseignement de ses maîtres, ni de ces enseignants dont c’était l’honneur de suppléer à toutes les carences pour emmener leurs élèves vers le meilleur. De cette tension, de cette volonté, de cet amour, peu de pays sont capables et nous devons à chaque génération veiller à ce que cette flamme ne s’éteigne pas. (...)
Ma grand-mère était une enseignante, et je voudrais en l’écrivant débarrasser ce mot de sa poussière administrative, pour lui rendre l’éclat d’une passion vive, vécue avec un dévouement, une patience admirables...
En ce domaine, on ne fait rien de bien sans amour.

Entendre Macron parler d'amour, lui qui a une empathie de barreau de prison, lui qui n'a jamais prononcé un mot sur les centaines de français éborgnés et mutilés sous ses ordres, sur les milliers de français mis abusivement en garde à vue sous ses ordres, ni sur les dizaines de milliers de français dont son orgueil et son aveuglement ont fortement contribué à pourrir la vie - si ce n'est pour leur cracher au visage tout son venin et son déni -, le voilà qui s'épanche comme une écolière mélancolique : « En ce domaine, on ne fait rien de bien sans amour. »

C'est fort ! Mais bon, passons à son diagnostic.

Je considère trois domaines comme prioritaires pour l’investissement public.
Le premier, c’est le « capital humain », comme disent les économistes, c’est-à-dire l’éducation et la formation. Encore une fois, l’investissement dans l’école, dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi dans la formation continue, est absolument décisif. Il s’agit là de l’unique moyen de donner à la France, au cours des prochaines décennies, les moyens de ses ambitions. Dans ce domaine, nous accusons un retard qui nous coûte cher. Il nous rend moins productifs, moins innovants et moins compétitifs. Il alimente le chômage de masse et creuse les inégalités. Il est même pernicieux d’un point de vue strictement comptable : car l’argent que nous ne mettons pas dans nos écoles ou dans la formation nous contraint à dépenser plus encore pour réparer les dégâts.

Et notamment, au chapitre VIII (Éduquer tous nos enfants) :
Pour redresser le pays et permettre à chacun de trouver sa place dans la grande transformation à l’œuvre, l’École est le combat premier. (...) Si nous devons organiser une révolution c’est bien celle de l’École. Elle passe par trois combats. (Primaire, secondaire - Orientation, avant et après le bac - Université)
Nous réussirons cette révolution si nous retrouvons le sel de notre engagement républicain. Si nous remettons le métier de professeur au cœur de la République. Mon parcours personnel m’a fait toucher du doigt à quel point transmettre et former est le défi fondateur. Mais quelque chose s’est rompu dans le contrat entre la nation et ses enseignants. C’est une cassure que la droite a laissée grandir. Mais c’est une fracture que la gauche n’a pas su réparer.

Revoici le fameux clivage (C’est une cassure que la droite a laissée grandir. Mais c’est une fracture que la gauche n’a pas su réparer.), mais soyez assurés que ma troisième voie vous remettra sur le droit chemin ! Macron est arrivé :

Si nous ne prenons pas en compte la situation morale des enseignants, nous n’arriverons à rien. (...) Alors oui, la Révolution à l’École est possible, parce que nous la ferons avec eux.

Là encore, je ne suis pas spécialiste de l'éducation, mais la réalité a l'air diamétralement opposée, au vu des désastres délibérément répétés de Blanquer et de Vidal, et mon sentiment est que, dans le sillage de la santé, Macron est en train de "casser" l'universalité des services publics de l'éducation - du primaire au secondaire en passant par l'université, la formation et la recherche -, dans un changement dicté d'en haut qui se fait « sans eux », c'est-à-dire sans les acteurs de terrain impliqués au jour le jour. Le but étant toujours le même : socialiser les pertes et privatiser les bénéfices...

Là encore, les discours/actes de Macron président contredisent violemment les propos(itions) "révolutionnaires" de Macron candidat. 

*

Je pourrais poursuivre ainsi pour chacun des thèmes abordés par Macron, où son diagnostic se résume à un amas de poncifs éculés, énoncés d'un ton doctoral qui n'admet pas la réplique :

D’autres imaginent que la France peut continuer de descendre en pente douce. Que le jeu de l’alternance politique suffira à nous faire respirer. Après la gauche, la droite. Les mêmes visages et les mêmes hommes, depuis tant d’années. Je suis convaincu que les uns comme les autres ont tort. Ce sont leurs modèles, leurs recettes qui ont simplement échoué. Le pays, lui, dans son ensemble, n’a pas échoué. Il le sait confusément, il le sent. De là naît ce « divorce » entre le peuple et ses gouvernants.

Or les choses se sont-elles améliorées depuis l'élection de Macron ? Lui, le porteur de modèles et de recettes censés réunir le peuple et ses gouvernants ? Non !

Bien au contraire : jamais le pays n'a été dans un tel chaos, les gens ont perdu leurs repères, leurs valeurs, tout n'est plus que confrontation, haine, des camps qui s'affrontent 24/7/365, la présidence Macron est un échec à 360°, un désastre, une catastrophe, un cataclysme...

Et Macron de poursuivre, imperturbable :

Nous ne pouvons pas non plus demander aux Français de faire des efforts sans fin en leur promettant la sortie d’une crise qui n’en est pas une. De cette attitude indéfiniment reprise depuis trente ans par nos dirigeants viennent la lassitude, l’incrédulité et même le dégoût.

Voilà : Macron ne fait qu'augmenter l'intensité de cette lassitude, cette incrédulité, ce dégoût.

Il n'écoute personne, décide seul, s'entoure de gens qui n'ont de valeur à ses yeux que tant qu'ils disent oui-oui à tous ses désirs, passe son temps à déconstruire le langage (tissu de notre vivre ensemble) en modifiant le sens des mots selon le moment, selon ses humeurs, selon ses interlocuteurs (et bien qu'il parle dans son livre du lien qu'il a construit avec la langue française : « Notre langue porte notre histoire. »)...

En fait, il dit n'importe quoi, et fait très régulièrement le contraire de ce qu'il dit :

Je crois profondément dans la démocratie et la vitalité du rapport au peuple. Mais je veux retrouver ce qui fait la richesse de l’échange direct avec les Français, en écoutant leurs colères, en considérant leurs attentes, en parlant à leur intelligence. C’est là le choix que j’ai fait. C’est bien mon ambition que de m’adresser directement à mes concitoyens et de les inviter à s’engager à leur tour.

Un dialogue généreux et républicain, selon lui ! À grand renfort de tonfas, de LBD, de grenades, de violences policières, de milliers de GAV abusives, de centaines de milliers d'amendes pour les motifs les plus saugrenus, j'en passe et des meilleurs !

En conclusion, la « Révolution » de Macron n'est pas un échec, elle n'a jamais existé ! Annoncée et promise, mais avortée avant d'avoir vu le jour. Mort-née. Lorsque Macron nous dit : « Je suis un démocrate français », c'est faux ! Lorsque Macron dit des français : « Il faut leur reparler de leur vie. Donner du sens, une vision. », c'est faux ! Pas une seule fois il ne s'est préoccupé d'assumer ses propos, bien qu'il affirme le contraire : j'assume toujours ce que je dis et ce que je fais. C'est d'autant plus facile qu'il se fout totalement des conséquences de ses mots et de ses actes. Lui se contente de dire, de faire. Que le peuple se démerde avec ça !

J'ai un profond dégoût pour les menteurs. J'ai un profond dégoût pour les bonimenteurs. J'ai un profond dégoût pour Emmanuel Macron. 

Réélire Macron en 2022 serait impardonnable : si l'erreur est humaine, persévérer dans son erreur est diabolique, disaient les latins. Nous verrons ce qu'en disent les français l'année prochaine, dans un peu plus de 9 mois : encore un long travail, espérons que ce sera un avortement...


P.S. À l'époque du massacre des #GiletsJaunes par de soi-disant #FdO, j'avais interpellé Macron en lui posant directement dix questions, auxquelles il n'a jamais répondu, c'est clair. Elles méritaient pourtant d'être posées. Je rapporte ici la fin du billet :

« Voilà, dans un souci de clarté, je vous les récapitule sous forme de liste, au moins ça vous laissera tout le temps nécessaire pour préparer vos réponses... si vous avez le courage d'y répondre un jour !


Jean-Marie Le Ray

P.S.

Je ne suis pas de ceux qui pensent et/ou disent que la France est une dictature. La Chine ou l'Égypte, entre autres, sont des dictatures.

D'ailleurs, si j'avais eu le malheur de naître dans de tels pays, je ne crois pas que j'aurais eu le courage de publier un tel billet en sachant que je risquais perpète ou ma vie et celle de mes proches.

Raif Badawi et d'autres comme lui sont des blogueurs courageux, pas moi.
Les #GiletsJaunes pacifiques qui vont manifester chaque semaine en sachant qu'ils risquent gros à cause de l'incompétence irresponsable de nos actuels gouvernants français sont courageux, pas moi.
Alexandre Langlois est courageux, pas moi.
Christophe Dettinger est courageux, pas moi.


Pour autant, c'est justement parce que je suis convaincu que la France n'est pas une dictature mais qu'elle est bien une démocratie, que je ne souhaite pas, Monsieur le président, vous voir impunément plonger notre pays en démocrature comme dans la triste fable de la grenouille...

Il ne manquerait plus que les anglais aient toujours eu raison de nous appeler frogs !

C'est pour tous ces motifs que je me permets de vous interpeller ainsi :

[ Monsieur le président 
Je vous fais une lettre 
Que vous lirez peut-être 
Si vous avez le temps... 

(...) 

S'il faut donner son sang 
Allez donner le vôtre 
Vous êtes bon apôtre 
Monsieur le président 

Si vous me poursuivez 
Prévenez vos gendarmes 
Que je n'aurai pas d'armes 
Et qu'ils pourront tirer ]

Ils ne s'en privent d'ailleurs pas, semaine après semaine !

Boris Vian doit se retourner dans sa tombe. Mais voyez-vous, Monsieur le président, la différence, aujourd'hui, c'est que le déserteur, c'est vous ! Un peu comme les deux faces d'une même médaille... »


mardi 29 juin 2021

Les aventures de San-Antonio en Italie

En ce jour, 29 juin 2021, centième anniversaire de la naissance de Frédéric Dard,
mais aussi fête de Pierre et Paul, saints patrons de Rome, et, accessoirement, de mon fils


Photo : Dominique Jeannerod

Je me sens orphelin de Frédéric Dard. Ou plutôt de Sanantonio1, son héros. Que son fils, Patrice, a eu le courage et le talent de vouloir perpétuer en assurant la transition (Céréales killer) puis en y ajoutant 28 autres « nouvelles aventures », mais dont j’ai maintenant acquis la triste certitude qu’il a refermé doucement une porte qui ne s’entrebâillera plus

Chaque lecteur, chaque lectrice de Sanantonio porte en elle, en lui, le secret de sa rencontre avec le commissaire, et de son évolution. Vous commencez à lire une enquête, et puis ça ne s’arrête plus. En Italie, on dirait « c’est comme les cerises, l’une attire l’autre ! »…

Je me souviens du premier que j’ai lu, Rue des Macchabées, grâce à un épisode qui m’avait marqué : un individu assassiné par un courant « trop faible pour électrocuter un homme normal », mais néanmoins suffisant « pour flanquer un méchante secousse à un cardiaque » !

C’était au début des années 70, j’avais 13 ou 14 ans. J’en ai 64, cela fait donc un demi-siècle que Sanantonio ne m’a jamais fait faux bond, qu’il m’accompagne et m’a surtout fait beaucoup, beaucoup rire. Je me rappelle avec plaisir d’énormes crises de fou rire en lisant l’Histoire de France

*

Or en 1970 paraît aussi la première traduction du Sanantonio italien, La Gioconda in blu (Passez-moi la Joconde), qui sera suivie par 121 autres titres en première édition (dont 2 BD) et 68 réimpressions, pour un total de 190 ouvrages parus en l’espace de 45 ans (de 1970 à 2015, à l’initiative de 5 maisons d’édition, avec plusieurs interruptions temporelles), dont les 90 premières éditions originales parurent en 90 mois chez Mondadori, soit une par mois pendant sept ans et demi, de juillet 1970 à fin 1977.

Car hors la France, l’Italie est le premier pays - aussi bien en termes quantitatif que qualitatif - à avoir traduit/adapté les enquêtes du commissaire2.

J’ai déjà raconté dans ma contribution au volume San-Antonio International, - Circulation et imaginaire d’une série policière française, sous la direction de Loïc Artiaga et Dominique Jeannerod, Presses universitaires de Limoges (2020), intitulée « San-Antonio en italien : les stratégies d’adaptation et le lexique de Bruno Just Lazzari », comment j’ai découvert, il y a une vingtaine d’années, mon premier Sanantonio italien sur une étagère de la bibliothèque du salon de mes beaux-parents, souvenir de lecture de ma belle-sœur dans sa jeunesse !

La révélation de ce Sanantonio italien fut pour moi une immense surprise ! J’avais toujours été intimement convaincu que la verve de Frédéric Dard était intraduisible, et j’avais entre les mains la preuve du contraire. Que dire lorsque j’ai réalisé ensuite qu’il y en avait autant de traduits !?

Et de bien traduits… Donc, à partir de là, j’ai commencé à m’intéresser aux dix traducteurs/traductrices de Sanantonio, et notamment à celui qui en a traduit le plus, Bruno Just Lazzari !

Pendant des mois et des mois j’ai tenté d’en savoir davantage sur lui, sans le moindre succès. Toutes les portes semblaient fermées, dès que je me lançais sur une piste ça finissait en cul-de-sac, je pensais « cinquante ans après, il est tombé définitivement dans l’oubli », et trouvais cela particulièrement injuste.

Puis en m’intéressant à un mini-corpus bilingue sur une douzaine de titres (840K mots, soit 450K FR + 390K IT, traduits par Bruno Just Lazzari), j’ai élaboré une théorie : Du distributionnalisme en traduction (pour traduire San-Antonio…), à l’origine de ma contribution.

Enfin, après avoir renoncé à mon impossible recherche sur Lazzari, je me suis attaqué au deuxième nom de la liste des traducteurs ou, pour mieux dire, à celui que je pensais être le deuxième traducteur par ordre d’importance (je n’étais pas au bout de mes surprises…) : Gianni Rizzoni.

En mai 1986, lors de la tentative de relance des aventures de Sanantonio par Edizioni Rosa & Nero (deuxième maison d’édition créée par Gianni Rizzoni pour essayer à lui seul de redorer le blason de Sanantonio en Italie), Alfredo Barberis publie le mercredi 28 la critique suivante dans l’un des plus importants quotidiens nationaux d’Italie, Il Corriere della Sera :
La publication de Champagne per tutti (…) célèbre le retour de Frédéric Dard, Sanantonio sous son nom de plume, l’écrivain de romans policiers le plus phénoménal de ces dernières années. Dans une langue totalement inventée - un mélange de Rabelais, Céline et Merlin le cuisinier3 -, que son traducteur-tuteur italien, Gianni Rizzoni, rend particulièrement drôle grâce à ses recherches glottologiques divertissantes, il raconte une aventure romaine de Béru & Co. aux prises avec un cocktail aussi improbable qu’irrésistible de scientifiques, de filles légères et de mafieux. Juste un détail : pour la première fois l’auteur adresse également ses digressions bien connues (qui ne sont pas vraiment dans le style de Montaigne ou d’Allain) à une hypothétique lectrice. Le pouvoir du féminisme.

Deux choses me frappent dans cette critique : son auteur, et l’expression « traducteur-tuteur ».

1. Alfredo Barberis n’est pas n’importe qui : grand journaliste italien (mémorables interviews de Pier Paolo Pasolini pour le quotidien Il Giorno ou de Primo Levi pour Il Corriere della Sera, entre autres), directeur de plusieurs journaux (de 1975 à 1977 il a dirigé le « Corriere dei Piccoli » et le « Corriere dei Ragazzi ») et, surtout, du plus prestigieux magazine littéraire et de lecture publié pendant 7 ans chez Giorgio Mondadori, Millelibri (arrêté en 1993, à l’époque un équivalent italien de « Lire », pour le situer), il est également spécialiste du polar alors même que ce genre était considéré comme une production bas de gamme.

2. L’appariement traducteur-tuteur n’est pas banal, très exactement à l’opposé du binôme habituel traducteur-traître (traduttore = traditore), l’expression m’interroge sur le choix du terme « tuteur » associé à « traducteur » ? Alfredo Barberis est un homme de lettres, un homme de mots, pour qui décider d’employer un mot plutôt qu’un autre est toujours une option délibérée et motivée, jamais un hasard ! Tuteur = guide, protecteur, appui… En tout cas, pour le qualifier ainsi de traducteur-tuteur d’un auteur comme Frédéric Dard, fallait-il que Barberis tienne en très haute considération Gianni Rizzoni !

Qui est Gianni Rizzoni ?

Gianni Rizzoni4 est ni plus ni moins le principal artisan de la réussite de Sanantonio en Italie : dans son pays, on dirait Galeotto fu Rizzoni (‘l libro e chi lo scrisse)5 entre le commissaire et son vaste lectorat, l’intermédiaire sans qui rien ne serait arrivé et qui a le plus investi dans cette aventure au fil des ans, mais aussi et surtout, contrairement aux idées reçues jusqu’à présent, le « père » de la langue sanantonienne à la sauce ritale, et la véritable « mémoire » du Sanantonio italien !

Dans les trois premiers livres de la série, parus de juillet à septembre 1970, à savoir La Gioconda in blu (Passez-moi la Joconde), La quarta zucca è bianca (Ne mangez pas la consigne) et Sanà fra i duri (Messieurs les hommes), dont la traduction/adaptation (Traduzione e adattamento dal francese) porte la signature de Jean Barbet et Giuseppina Pisani Futacchi, un professeur de français d’un certain âge à l’époque et une jeune enseignante italienne, le nom de Gianni Rizzoni n’y figure pas, quand bien même il est déjà bien présent et œuvre dans l’ombre…

À l’Université de Milan, Faculté de lettres et de philosophie, cursus en langues et littératures étrangères modernes, année académique 1989-1990, une étudiante, Luciana Cisbani, consacre sa thèse au cas de notre héros (Il caso San-Antonio), en se basant sur une longue interview à Gianni Rizzoni.

Où l’on apprend ceci, entre autres :
À l’occasion de l’achat par Mondadori de toute la série des San-Antonio, Alberto Tedeschi, directeur de la collection des polars chez la maison d’édition, soumit ces premières tentatives de traduction à Gianni Rizzoni, qui dut entièrement les réécrire :
« ... ils s’étaient donnés bien du mal à traduire littéralement, à rechercher des solutions littéraires pour chaque phrase, mais le résultat était d’une grande lourdeur. (...) J’ai donc réécrit toute la traduction et ancré l’usage de certains termes argotiques. Notamment parce que ni Pisani Futacchi ni Barbet n’avaient la moindre idée de ce qu’était l’argot italien, or j’avais acquis une certaine terminologie en la matière, provenant de mon expérience de traducteur d’Auguste Le Breton. »
Il avait en effet déjà traduit Rififi sulla Senna (Du rififi à Paname), Il Clan dei siciliani (Le Clan des Siciliens) et Brigata antigang (Brigades anti-gangs), ce qui lui avait permis de mettre au point un premier glossaire italien-français basé sur l’argot de Le Breton (au côté de qui on le voit sur la photo ci-dessous).


Donc, à la page « traducteurs » du site web italien de référence sur le commissaire Sanantonio, Marco Gorini, l’auteur du site, nous dit :
Avec le numéro 4, « Siamo logici perdiana » (Faut être logique), apparaît celui qui deviendra le meilleur traducteur italien de Sanantonio, le grand Bruno Just Lazzari.
Et le plus prolifique, ajouterais-je : 87 ouvrages traduits (les 2 BD incluses) durant près de 10 ans !

Le nom de Gianni Rizzoni comme traducteur attitré de Sanantonio n’apparaîtra pour la première fois qu’en janvier 1971, sur le numéro 7, « Il filo per tagliare il burro » (Le fil à couper le beurre).

*

Lorsque je suis entré en contact avec Gianni Rizzoni, j’avais surtout dans l’idée de lui poser des questions sur Bruno Just Lazzari, aussi lui ai-je indiqué mon billet de blog, en lui demandant si mon intuition de comprendre les stratégies de traduction / d’adaptation mises en place par le traducteur pour défier la verve de Frédéric Dard était fondée.

Sa réponse, surprenante au plus haut point, résonne encore en moi avec force :
Devo dirle che - come vedrà dalla documentazione - da curatore prima e direttore poi della collana io ho utilizzato moltissimo le traduzioni dell’amico Lazzari che avevano una dote straordinaria, la scorrevolezza da narratore, ma in realtà lui con la “strategia della traduzione” ha avuto ben poco, anzi nulla a che a vedere. Mi spiego meglio: l’esperto, diciamo così, della cultura francese ero io; contemporaneamente mi interessavo dell’argot francese (che Lazzari non conosceva) e del gergo italiano. Avevo già tradotto i romanzi di Le Breton [e l]a costruzione del linguaggio italiano di Sanantonio, la creazione di neologismi e costruzioni bislacche era mia. Bruno traduceva i romanzi a razzo , in pochi giorni - era una delle principali caratteristiche che ce lo facevano particolarmente apprezzare - poi io intervenivo in revisione inserendo o accentuando il linguaggio e gli stilemi sanantoniani. Ho sempre scritto in stile “Sanantonio” i pezzulli di copertina…
Traduction (c’est moi qui souligne en caractères gras) : 
« Je dois vous avouer que - comme l’indique la documentation - d’abord en tant que responsable éditorial, puis comme directeur de collection, j’ai beaucoup utilisé les traductions de mon ami Lazzari qui avait un don extraordinaire, la fluidité du narrateur, mais qui n’eut en réalité que très peu à voir - rien du tout en fait - avec une quelconque « stratégie de traduction ». Laissez-moi vous expliquer : disons que j’étais l’expert de la culture française ; en parallèle, je m’intéressais autant à l’argot français (que Lazzari ignorait) qu’italien. J’avais déjà traduit les romans de Le Breton, [et l]a construction de la langue italienne de Sanantonio, la création de néologismes et les constructions bizarres étaient de mon cru. Bruno traduisait les romans à toute vitesse, juste quelques jours - c’était l’une des principales caractéristiques faisant que nous l’appréciions particulièrement -, puis j’intervenais dans la révision en insérant ou en accentuant la langue et les traits stylistiques sanantoniens. J’ai toujours écrit les quatrièmes de couverture dans un style Sanantonio… »
Les deux piliers sur lesquels reposaient mes intuitions de départ s’écroulaient d’un coup, infirmés par les mots précis de Gianni Rizzoni !

Bruno Just Lazzari n’était pas le père de la langue sanantonienne italienne, et n’avait mis en place aucune stratégie de traduction pour relever le défi de cette langue ! Cet « ex-officier de cavalerie triestin » (L. Cisbani) n’en demeure pas moins un traducteur hors pair, car traduire vite et bien n’est vraiment pas à la portée de tout le monde.

Pour autant, un grand flou demeure sur l’ensemble des traducteurs/traductrices de Sanantonio : qui étaient-ils (elles), comment avaient-ils (elles) été choisi(e)s, du « magnifique traducteur que fut Bruno Just Lazzari » au professeur Jean Barbet, décédé pas très longtemps après Lazzari, de Giuseppina Pisani Futacchi à Ersilia Borri, de Guy Kaufmann à Gigi Rosa et Salvatore Di Rosa, les derniers traducteurs de l’époque Mondadori ?

Toujours dans la thèse susmentionnée, Gianni Rizzoni complète son discours :
«... à une ou deux exceptions près, j’ai toujours révisé toutes les traductions italiennes de Sanantonio. (...) Lorsque le traducteur ou la traductrice traduisait d’une autre manière une phrase type de Bérurier ou l’un des nombreux noms d’oiseau de Pinaud, j’essayais d’homologuer le terme ou la phrase sur la forme traditionnellement utilisée. Notamment parce que la logique de ce genre de romans répétitifs consiste à toujours fournir au lecteur de nouveaux éléments tout en conservant une série de gags et de termes récurrents, qui créent une atmosphère de familiarité coutumière. »
Entre les lignes, Rizzoni introduit ici un concept clé dans l’œuvre de Sanantonio : la continuité à travers la langue utilisée. Bâtir un vocabulaire de base, capable de traverser l’ensemble de la série, et faire en sorte que le lectorat s’y reconnaisse. Donc c’est bien une stratégie de long terme, et je ne me suis trompé que sur le nom : ce n’est pas Bruno Just Lazzari (ce qui n’enlève rien à sa bravoure en tant que traducteur) qui est le créateur de la langue italienne de Sanantonio, mais bien Gianni Rizzoni !


*

À partir de 1978, la publication ininterrompue d’une traduction/adaptation originale par mois pendant 90 mois commence à battre de l’aile :
L'année 1980 marque le tournant du déclin : un seul roman sort au mois de mai, Bagni & Massacri (À prendre ou à lécher), avec toutefois une particularité importante !

Un sondage réalisé pour fêter les 10 premières années de publication (1970-1980), auquel ont répondu 98 lecteurs, et dont Rizzoni extrapole différentes statistiques :


Une majorité de lecteurs (88 %) sont âgés de l’adolescence jusqu’à 40 ans, 72 % d’hommes et 28 % de femmes, la plupart habitant en Italie du Nord (65 %), et jusqu’à 3 % à l’étranger : où l’on apprend que le Sanantonio italien est également diffusé en Suisse, en Allemagne, en Australie et au Canada, mais aussi dans les pays arabes (où les volumes sont souvent saisis à cause du caractère « obscène des couvertures »), et encore en Amérique latine, en Belgique et aux États-Unis !...

D’autres informations encore sur l’extraction sociale et l’éducation des lecteurs, ou sur leur taux de fidélité aux aventures du commissaire : 95 % !!!


Les principales motivations sont d’abord le contenu humoristique (84 %), puis la langue (80 %), et en dernier lieu parce que ce sont des polars (43 %)…

Rizzoni décortique le sondage sur 12 pages, notamment sur la partie langage, mais ce qui me frappe davantage est qu’il sorte justement au moment où Mondadori a décidé d’abandonner la série.

Je lui ai posé la question du pourquoi de cette décision, et sa réponse est multifacette.

Tout d’abord il y eut une sorte de goulet d’étranglement, puisqu’en publiant pratiquement un livre par mois pendant plusieurs années contre 3/4 par an pour le San-Antonio français, la production française fut rejointe, voire dépassée, par la production italienne, avec un « épuisement » de nouvelles enquêtes à traduire !

D’où la nécessité de partir avec les réimpressions italiennes des premiers volumes, pour suivre autant que possible le rythme des publications mensuelles. Au début cela a marché, puis les ventes des réimpressions ont commencé à diminuer, passant de tirages mensuels autour de 30 000 exemplaires à l’apogée de la série, à 8 ou 10 000 (chiffre honorable bien qu’insuffisant).

À ce moment-là, le principal problème pour Editoriale ERRE fut la gestion des stocks, environ 150 000 volumes (vu que la vente des romans dans les kiosques à journaux exigeait un gros inventaire), autrement dit des coûts de gestion importants.

Donc face à la baisse des ventes, les comptes financiers de la collection commencèrent à tomber dans le rouge. Toute maison d’édition doit répercuter sur chaque produit une part de frais généraux mais, surtout, elle ne peut pas se permettre de gaspiller son temps et ses ressources sur un produit difficile à relancer, sauf à investir massivement dans la promotion (soit un coût de relance estimé à environ 3-400 millions de lires pour l’époque, plus ou moins 150-210 000 euros aujourd’hui). La seule alternative étant le pilon !

C’est là où Gianni Rizzoni décide de mettre tout son cœur dans la bataille :
  • Lorsque la direction générale de Mondadori décida d’arrêter la publication, il parvint difficilement à convaincre la société de l’autoriser (en tant que journaliste d’un magazine Mondadori, les pratiques de l’entreprise excluant qu’un « produit maison » pût être repris par des tiers, et encore moins par un salarié) - avec l’accord du grand chef, Leonardo Mondadori, qui se prit au jeu, curieux de voir comment aurait évolué l’expérience -, à créer la maison d’édition Editoriale ERRE dont le seul but était d’assurer la survie de Sanantonio. Il y recouvre alors le rôle de directeur de collection.
  • Si l’impression des volumes, l’entreposage et la distribution restaient chez Mondadori (qui pouvait ainsi mieux maîtriser les flux et en tirer encore un certain profit), Rizzoni assumait la totalité du risque entrepreneurial.
  • Il quitta ensuite Mondadori pour passer chez Fabbri, tout en étant autorisé à conserver son autonomie éditoriale et en se chargeant de gérer les contrats de droits de traductions (principalement confiées à Lazzari), la relecture, l’impression, l’entreposage, la distribution, la promotion, etc. En gros, l’homme à tout faire au service de Sanantonio !
  • Le tout en parallèle à sa carrière de journaliste, de traducteur d’autres auteurs, d’écrivain et d’éditeur ! Un bourreau de travail…
  • À l’époque, l’un de ses amis, un dirigeant de l’éditeur Rizzoli, lecteur passionné de Sanantonio, trouva intéressante la proposition de Rizzoni de coupler les invendus aux promotions estivales des magazines Rizzoli, en particulier « L’Europeo » et « Play Boy ».

Au bout du compte, tout cela n’ayant pas suffi, et en dépit de cet engagement personnel impressionnant, en 1983 il décide de tout arrêter !

Il Mondo, dans son édition du 5 septembre 1983, publie un article intitulé « Sanantonio est KO », où l’on découvre un autre aspect qui aurait pu tout changer : les derniers mois, la série avait été maintenue sous perfusion dans l’espoir que la RAI (la radio-télévision italienne publique) diffuse un feuilleton télé et radiophonique sur Sanantonio (pour lesquels des contrats avaient déjà été signés), dans le cadre d’une production internationale qui aurait probablement permis de relancer la série. Cela n’aboutit jamais.


Or il en fallait plus pour décourager Gianni Rizzoni, qui détenait encore les droits de traduction et décida en 1985 de repartir à l’assaut avec une autre maison d’édition (Edizioni Rosa & Nero) et une nouvelle formule : des livres grand format, plus soignés, imprimés sur du beau papier, à distribuer non plus dans des kiosques à journaux mais en librairie, avec en couverture des clichés emblématiques de grands photographes, extraits de banques d’images.

Le tout accompagné d’une tentative de relance publicitaire avec des campagnes d’envergure et des annonces dans les principaux journaux de l’époque :


relayées par de grands journalistes, tels que Alfredo Barberis, qui dira également :
Dard-Sanantonio est loin d’être aussi « naïf » qu’il veut bien nous le faire croire : c’est un écrivain cultivé, qui puise ses racines dans la docte tradition des bouffons de la littérature française et européenne.
Donc il est clair que Gianni Rizzoni n’a pas lésiné sur les moyens, en s’impliquant directement non seulement en termes de travail éditorial, intellectuel, de traduction et d’invention du langage, mais également au plan financier, en investissant beaucoup de ses ressources personnelles et de temps dans l’édition des romans de Sanantonio.

Une initiative dont il avouera pourtant qu’elle s’est éteinte d’elle-même après un départ relativement bon…

*

Dans l’une de ses premières réponses à mes questions, Gianni Rizzoni prononce ces mots :
J’avoue que ce malentendu [sur le fait que la paternité du langage italien de Sanantonio ne lui ait jamais été créditée] est probablement - certainement – dû à ce qu’en poursuivant ma carrière (directeur éditorial chez Fabbri, directeur général des éditions du Sole 24 Ore, directeur éditorial chez Giorgio Mondadori) et en m’occupant de mes agendas culturels et d’autres publications, j’ai fini par me désintéresser complètement de Sanantonio (tout en restant ami avec la famille élargie de Dard). Et je ne suis jamais intervenu lorsque des articles et informations déformés sont sortis sur Sanantonio, probablement aussi par flemme intellectuelle.
Ce à quoi je répliquais ce qui suit (je me traduis approximativement, mais le sens y est) :
Je suis frappé par votre phrase (j’ai fini par me désintéresser complètement de Sanantonio), que je ne sais pas trop comment interpréter.
J’ai pourtant le sentiment que ces mots dissimulent beaucoup de désillusion, voire un peu de colère. Peut-être qu’avec le temps, les sentiments perdent de leur vigueur, mais je suis convaincu que quelqu’un comme vous qui a investi autant de sa vie et de son énergie dans quelque chose pour arriver à prononcer ces mots ne peut le faire à la légère, comme on parle de la pluie ou du beau temps.
Réponse de Gianni Rizzoni, et mot de la fin (pour l’instant) :
Certes, il y a eu un peu de déception de ma part, mais davantage sur les aspects éditoriaux que sur l’intérêt « culturel ». Une sorte d’épuisement après tant d’efforts et de fatigue...
En tout cas, merci à vous, Monsieur Rizzoni, d’avoir fait connaître Sanantonio et sa verve en Italie, une incroyable réussite que jamais personne ne pourra vous enlever et dont la famille Dard vous aura très certainement été reconnaissante.

Rome, mardi 29 juin 2021


Notes

San-Antonio en français, Sanantonio en italien, même prononciation, mais c’est cette dernière orthographe que je choisis pour écrire ce papier.

Concernant le détail des parutions de Sanantonio en Italie, il faut considérer trois périodes : 
  1. de juillet 1970 (La Gioconda in blu) à 1986, c’est la grande époque, celle de Mondadori et Gianni Rizzoni, qui reprendra les rênes de la publication après l’abandon de Mondadori, avec deux maisons d’édition : Editoriale ERRE et Edizioni Rosa & Nero ; dans l’ensemble, huit traducteurs/traductrices se partageront la tâche : Jean Barbet, Giuseppina Pisani Futacchi, Ersilia Borri, Guy Kaufmann, Gigi Rosa et Salvatore Di Rosa, la part du lion revenant à Bruno Just Lazzari et Gianni Rizzoni ; 
  2. de 2000 à 2004, l’heureuse parenthèse de la « Casa Editrice Le Lettere », qui publiera 6 traductions originales (réalisées à quatre mains par le couple Domitilla Marchi et Enzo Fileno Carabba) et une réimpression (traduction de Lazzari) ; 
  3. entre 2013 et 2015, Edizioni E/O publiera 17 réimpressions d’autant de précédentes traductions de Bruno Just Lazzari, ce qui portera à 190 le total des Sanantonio parus en Italie : 120 éditions originales, 68 réimpressions et 2 BD, publiées par Mondadori respectivement en 1973 (Olé! Sanantonio) et en 1974 (Sanantonio in Scozia), toutes deux traduites par Bruno Just Lazzari. Sur son site, l’ami Marco Gorini en a tenu le décompte précis : 



Dans l’ensemble, cela représente un corpus traduit d’environ 6 millions de mots (à peu près 60 % du corpus français), et selon mes calculs un tirage global probablement compris entre 3 et 4 millions d’exemplaires… 

Teofilo Folengo (8/11/1491 - 9/12/1544), né à Mantoue, poète burlesque et écrivain italien plus connu sous le nom de Merlin Coccai. 

Je n’aurai pas ici la prétention d’être exhaustif sur Gianni Rizzoni, qui fut professeur de littérature française dans un lycée linguistique, qui est un francophile parfait (il a écrit sur Baudelaire, Delacroix, ainsi qu’un livre faisant référence sur l’Affaire Dreyfus, au point d’avoir été invité au Panthéon par le gouvernement français lors de la cérémonie officielle du centenaire de la mort de Zola, et de recevoir des lettres d’appréciation de la « Société Internationale d’Histoire de l’Affaire Dreyfus »), traducteur excellentissime (Signé Furax, trilogie de Pierre Dac et Francis Blanche), d’une autre trilogie d’Auguste Le Breton (voir photo dans le texte) et de bien d’autres, mais aussi adaptateur de cinéma avec la version italienne de Les Valseuses (Bertrand Blier), et encore journaliste, écrivain, dirigeant de haut niveau, directeur de collection ou, last but not least, éditeur de talent (son Agenda letteraria arrive cette année à sa 32e édition), outre l’aventure Sanantonio, seul objet du présent article… 

5 « Galeotto fu ‘l libro e chi lo scrisse » est un hendécasyllabe extrait de la Divine Comédie, poème de Dante Alighieri, dont l’expression Galeotto fu / Galeotta fu est passée dans le langage courant italien, désignant un médiateur / une médiatrice ayant le plus souvent favorisé une rencontre sentimentale.