dimanche 20 novembre 2022

La formidable occasion manquée de @Paris2024

Il y a bientôt 5 ans (juin 2018) je publiais sur ce même blog mon projet Glocalize @Paris2024 (voir pitch), relayé dès le lendemain sur Twitter et transmis à tous les intervenants (voir thread) impliqués de près ou de loin dans la préparation des JO 2024 :
Naturellement, il est clair que je n'ai jamais eu aucune réponse ni le moindre contact de quiconque...
 
Le sous-titre en était « ou comment créer une dynamique sociale planétaire autour de @Paris2024… », où « sociale » avait surtout le sens de « populaire » !

Impliquer les gens, à grande échelle. Avec une recette simple et peu coûteuse, mise en œuvre sur le site Glocalyze créé pour l'occasion.

Malheureusement, la structure qui préside l'organisation des jeux est de type pyramidale, dans la plus pure tradition macronienne, où toutes les décisions sont prises au sommet, qui ruissellent éventuellement à travers les corps intermédiaires, jusqu’ici, tout va bien, mais s’arrêtent systématiquement juste un cran avant d’arriver à la base, à qui elles s’imposent sans que celle-ci n'ait la possibilité d’avoir son mot à dire…

Nous en avons eu cette semaine un exemple frappant avec le "lancement" des mascottes !

Lundi 14 novembre 2022 :
Les Phryges sont annoncé(e)s à grand renfort de communications sur Twitter et les réseaux sociaux, dans la presse, à la radio, à la télé, etc. L'imposant orchestre médiatique est lancé, et il est clair que la décision vient d'en haut, planifiée comme il se doit.

Mais comment le public accueillera-t-il ces phryges, dont on ne sait au premier abord si le substantif est masculin ou féminin ! Androgynes, probablement.

Déjà, sur le nom, les premières critiques se font jour pour en souligner la difficulté de prononciation, qui plus est pour les étrangers, et sa portée trop franco-française alors qu'il devra(it) parler au monde entier.

Un nom choisi parce que le « bonnet phrygien est un symbole de liberté. Parce qu’il nous est familier, dans l'histoire, dans les arts, dans nos mairies et dans nos écoles, il représente aussi cette identité et cet esprit français. » Certes. Mais familier, ça reste à prouver. Et surtout inadapté à une initiative planétaire telle que les JO. Quant à la grandeur de la France et de sa révolution, elle commence à être loin derrière. 

Et Tony Estanguet d'ajouter : « ... nous voulions des mascottes qui soient porteuses de sens. Plutôt qu’un animal, nos mascottes représentent un idéal ! »

De toute évidence une phrase qui ne doit pas être de son cru, tellement ça sent le slogan pondu à la va-vite par quelque communicant laborieux et mal réveillé, avec la fiente encore tout autour de la coquille… vide ! 

Or les gens n’en peuvent plus des jolis slogans pleins de mots vides de sens que contredisent systématiquement les faits et les actes !

Car il ne suffit pas de prétendre en mode assertif que les « mascottes ... sont le lien émotionnel entre les Jeux et les gens » (soit dit en passant, il eut mieux valu écrire « les mascottes ... sont le lien émotionnel entre les jeux et les Gens ») pour que ce soit vrai !

J'en veux pour preuve qu'une semaine après le lancement, il n'y a pas un seul résultat sur le hashtag #prhyges (MàJ - 23h : autant pour moi, le bon hashtag est #phryges, s'il en est, un bon exemple de la difficulté de prononcer et ... d'écrire ce nom, je suis en bonne compagnie :-)


Quant au graphisme, n'en parlons pas : les mascottes ont immédiatement été renommées "Clito" dans le grand public, images à l'appui :


Il n'y a pas à dire, un véritable succès, à mettre au crédit de Tony Estanguet et de sa phénoménale équipe de consultants (bénévoles ?) !

*

Je suis très remonté contre cette façon macronienne de considérer que la base de la pyramide est constituée de millions de gens qui ne sont rien, mais bien cons quand même !

Car dès qu'il faut les mettre à contribution, la direction d'en haut ne tarit plus d'éloges. Dès l'année dernière, elle annonçait vouloir recruter "jusqu'à 50000 volontaires" en 2023 et jusqu'en 2024 :


Que de jolis mots... Et encore « visages et incarnation de Paris 2024, ambassadeurs » (selon Alexandre Morenon-Condé), etc. etc.

Via un portail de recrutement. Las, le choix des mots n'est pas innocent :  "recrutement" est le substantif du verbe "recruter", terme militaire par excellence qui signifie originellement "faire des recrues". Le sens étymologique de "recrue" étant "recru, épuisé, harassé de fatigue"... 

Loin de moi l'idée de remettre en question la valeur intrinsèque du bénévolat ou les motivations authentiques et sincères des volontaires, mais je suis horrifié par la manipulation permanente qu’en font les décideurs d’en haut, et de constater que, globalement, ça passe crème auprès de l’opinion publique, dans sa grande majorité.

J'y vois un parallèle évident avec le peuple souverain, qui ne compte absolument rien et dont tout le monde se fout entre deux élections… mais dont la souveraineté et l'importance sont revendiquées haut et révérées sans vergogne en période électorale ! On connaît la suite.

Je conclurai donc ce billet sur un appel ouvert au grand chef : 
Monsieur Tony Estanguet,
Vous aviez la possibilité d’impliquer et de faire participer les gens, qui forment la base de la pyramide, dans l’organisation de ces jeux, pas seulement pour les faire « ambassadeurs » lorsque vous le décrétez et d'autant plus fortement que ça ne coûte rien, mais au quotidien afin de créer une dynamique populaire planétaire géante autour de @Paris2024… Or vous ne l’avez pas saisie, mais peut-être êtes-vous encore à temps ! 
@Paris2024, à ce jour une formidable occasion manquée ! Ou non ?


mardi 31 mai 2022

La colossale aventure des navires romains du lac de Nemi

Le 31 mai 1944, il y a 78 ans aujourd'hui, un incendie consuma totalement les vestiges uniques au monde des deux navires romains du lac de Nemi...

Le lac de Nemi vu du côté du Musée des navires romains de Nemi

Environ la moitié du lac, vue depuis Nemi 

* * *

À une trentaine de kilomètres au sud-est de Rome se trouve une zone connue sous le nom de « Châteaux romains », qui correspond aux Colli Albani et se déploie autour de deux lacs d'origine volcanique : le lac d'Albano et le lac de Nemi.


Le lac de Nemi, qui est le plus petit, et le plus charmant, abrita pendant près de 2000 ans l'histoire mystérieuse de deux navires romains dont la construction est attribuée à la folie mégalomane de Caligula (après la découverte sur les épaves de tuyaux de plomb, ou fistules, portant son nom). 

La présence de ces navires enfouis au fond du lac fut longtemps considérée comme une légende. En réalité, ils furent coulés après que le Sénat romain les ait frappés de damnatio memoriæ pour effacer le souvenir damné de Caligula (puis de Néron). Mais le fait que les pêcheurs du lac de Nemi remontaient parfois dans leurs filets quelques bouts d'épave indiquait bien que les eaux cachaient quelque chose.

Au point qu'en 1446 le cardinal Prospero Colonna, seigneur de Nemi (entre autres...), donna mission à Leon Battista Alberti (un génie que les italiens considèrent un peu comme le précurseur de Léonard de Vinci) de ramener à la surface un navire échoué :

Le cardinal Colonna l'avait appelé pour diriger les restaurations de ses jardins et de sa villa de Mécenate, et pour extraire des eaux du lac de Némi un navire échoué, disait-on, depuis l'époque de Trajan. Alberti en prit prétexte pour écrire un opuscule, Navis, où il étudie les meilleures formes des navires et le combat naval.

L'opuscule s'est perdu depuis, et l'opération (qui dura 3 ans : 1446-1448) fut un fiasco mais permit pour le moins de constater qu'il y avait bel et bien les restes d'un navire. Deux en fait, mais il faudra quelques siècles de plus pour s'en apercevoir. Je passe sous silence les autres tentatives de récupération, forcément vouées à l'échec vu l'effort titanesque nécessaire et sans les technologies adéquates.

Près de cinq siècles plus tard, en 1928, Mussolini décide de ramener à la lumière les deux épaves. Et la solution retenue est résolument démesurée : assécher le lac (dont la profondeur maximale est de 33 mètres) !

40 millions de mètres cubes d'eau en moins (le niveau du lac ayant baissé de 22 mètres) et cinq ans après, les deux épaves étaient visibles dans toute leur splendeur et leurs proportions gigantesques : 71 x 20 m pour le premier navire (une thalamège), et 73 x 24 m pour le second, surmonté d'un temple et dédié aux cérémonies... Voici l'emplacement des épaves, près des rives du lac :


Et voici les épaves telles qu'elles apparurent aux yeux éblouis de ceux qui les mirent à jour !

Premier navire :


Deuxième navire :


Pour avoir une idée des proportions :


Mussolini décida alors de créer un musée dédié aux navires, un peu sous la forme de deux cales sèches d'un chantier naval, avec un navire par cale :


On le voit ici, en compagnie de Bottai, visiter le musée :


Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1944, un incendie détruisit totalement les deux épaves...

* * *

Le musée abrite aujourd'hui une reconstruction au 1/5e et plusieurs éléments d'intérêt, dont le timon, des bouts de rames et les ancres gigantesques, des mosaïques, des piliers et des statues de marbre, etc. J'ai également été impressionné par les clous ayant servi à construire les navires, dont certains atteignent un demi-mètre ! 


Je terminerai sur quelques photos prises au musée : un bout de rame, les ancres, et une magnifique mosaïque (qui fut d'abord volée et termina sa course aux États-Unis, avant de retrouver sa place dans le musée) !





* * *

Il y aurait des tonnes de commentaires à faire sur cette histoire, tout à fait extraordinaire, je me suis juste contenté de présenter les faits. Si vous souhaitez approfondir, de nombreuses ressources sont disponibles sur le Web, en italien bien sûr, mais aussi en français, y compris des vidéos sur leur mise au jour. 

P.S. Liens connexes en français (avec des illustrations intéressantes) :


Et sur Youtube :




jeudi 26 mai 2022

Glyphes

(40 ans aujourd'hui que j'ai quitté Bordeaux...

« En un mot, la phalange nouvelle des poètes jeunes – qui ne sont pas tous de jeunes poètes – ne veut plus (…) en art, de ce moule où chacun vient déverser, qui le plâtre, qui le plomb, qui le bronze ou le riche métal dont doit être fondue son œuvre ; elle s’attaque directement au pur bloc de marbre, dont elle façonnera d’une manière bien à elle avec son ciseau et son marteau en main, l’œuvre, toutes les œuvres qu’elle rêve. À la statique du passé, (…) elle apporte le mouvement dans l’art. »

A.-M. Gossez, 16 janvier 1910

1999. L'année où je me suis mis en tête d'écrire un recueil de sonnets, uniquement de sonnets. Pour rendre hommage à Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, certes, mais surtout à la langue française, ma patrie !

Cela fait des mois et des semaines que je cherche un point de départ, vu que je suis complètement à sec d’inspiration poétique, des jours, des semaines et des mois que je patauge dans la semoule... 

Or le déclic va se faire de la manière la plus inattendue : en allant rendre visite à mon beau-père hospitalisé au « San Francesco d’Assisi d’Oliveto Citra », j’aperçois à l’entrée de l’hôpital cette dédicace sur une plaque de marbre blanc :

Je traduis :
Que le marbre simple et austère comme sa vie 
perpétue le souvenir du Dr Michele Clemente 
qui, dans les murs de l’ancien couvent franciscain, 
voulut cet hôpital, le dirigea et le défendit

L'alexandrin deviné dans cette dédicace m'éblouit :

Que le marbre simple et austère perpétue...

Mon recueil était né ! Ces douze premiers pieds seront suivis de 2799 autres vers : 200 sonnets ! Que je réunirai un jour dans un recueil intitulé ... de sansonnet :-)

Du reste ce n'est pas qu'un jeu de mots, non. Roupie ou piroue...tte, choses de peu d'importance, mais quand même...

« Que le marbre simple et austère perpétue » a donc donné naissance à mes trois premiers sonnets, intitulés « Triptyque marmoréen » : Pureté - Volonté - Unité.

Pureté, le premier à être écrit et commençant par ce magnifique alexandrin, fut composé à Cava de' Tirreni le lundi 18 octobre 1999, après avoir rendu visite à mon beau-père le week-end.

La formidable aventure de milliers d'alexandrins (2800 pour être précis), part donc de ces douze pieds ! Toutefois il ne s'agit pas d'un long poème de 2800 vers, mais de 200 sonnets de 14 vers, nuance, chaque sonnet traduisant un message, une émotion, un coup de cœur, que sais-je...

Comme le dit si bien Jean-François Marmontel (Éléments de littérature, entrée "Vers", Tome VI, 1787) :

Ainsi la gêne et la monotonie sont pour les longs poëmes, et les plus courts ont le double avantage de la liberté et de la variété.

Parfait jugement ! Donc de l'art à l'artisan ou au métier, de la sculpture au sculpteur, il n'y a qu'un pas : c'est ainsi que le « Triptyque marmoréen » finit par s'intituler Sculpteur ! Et le recueil censé s’appeler à l’origine « Glyphes », « Glyptique », avec l’intention ci-après :

À partir de la sculpture, passer à la fonte et aux métaux… 

« Le poète façonne la forme vers, il est ouvrier du matériau le plus noble à la fois et le plus utile, le métal langue. Ce que Dante saisit dans le vers célèbre : il miglior fabbro del parlar materno [le meilleur forgeron du parler maternel] (Purgatoire, chant XXVI, vers 117) in Jacques Roubaud, La Vieillesse d’Alexandre, p. 49 » 

Puis aux différents métiers artisanaux, en essayant de composer un sonnet par métier : regrouper la terminologie propre à chaque métier, et faire (ou tenter pour le moins) à chaque fois un parallèle avec le poète. 

Comparer aussi avec les autres arts, le peintre devant sa toile, le musicien face à la partition, etc. Cela ouvre un vaste champ d’investigation à la rédaction de Glyptique… 

La préface de Glyptique était la suivante : 

Avant de conclure : 

Nous sommes le 2 novembre 1999, il est 11h50’ et la rédaction de Glyptique est en train de prendre une tournure inattendue : mon idée initiale d’insérer plusieurs sonnets traitant chacun d’un corps de métier différent devient petit à petit l’envie de traiter du travail de l’homme dans toute sa noblesse ! Demain, Glyptique pourrait bien s’intituler : Du Travail !… 

« Le travail de l’homme dans toute sa noblesse » : un bel alexandrin :-) 

Du Travail ! est né…

... de ce premier triptyque : 

Et Pureté le premier de 200 sonnets :


Dans la foulée je vais écrire les 70 premiers sonnets en 7 mois (octobre 1999 - mai 2000) pour boucler Du Travail !

*

Suivis de 70 autres sonnets en 7 mois (juin - décembre 2000) pour composer L'Île...

Jaillie d'une idée simple : las de ne jamais être entendu (j'avais déjà envoyé des dizaines et des dizaines de manuscrits au fil des ans, en collectionnant un beau florilège de réponses négatives), je me faisais l'effet d'un naufragé abandonné sur une île perdue dans l'océan, dont les maux et cris rejoignaient

Les fous des asiles qui gueulent à la lune
Et les loups des déserts qui hurlent à la mort
Sont frères de race unis dans leur solitude
Errant le long des jours comme on traîne un remords

Un Écorché vif joint son cri à ce tumulte

Dont acte. 

*

Je réunirai ensuite ces 140 sonnets (écrits en 14 mois, soit une moyenne de 10 sonnets / mois) dans An 2000 (Diptyque en vers et contre tout), composé de 2000 alexandrins ainsi répartis : un quintil en épigraphe (voir ci-dessus), 141 sonnets et un chant de vingt et un vers (conçu sur un modèle de ballade royale, intitulé Artiste / Artisan et comprenant cinq quatrains et un 21e vers isolé, une manière d’envoi aux 1000 alexandrins qui le précédaient en concluant Du Travail !).

Quant au sonnet initial en plus, c'est une tentative de définition de cette forme poétique sous forme de pirouette :

*
Vous me direz, 141 sonnets, le compte n'y est pas. Et vous aurez parfaitement raison. Mais les 59 autres sonnets sont ma partie réservée, ma chasse gardée en quelque sorte. Du moins pour l'instant. Chaque chose a son temps. En attendant, si quelqu'un a le désir d'en savoir plus en lisant ce billet, je vous ferai volontiers présent du PDF d'An 2000, il suffit de demander !

samedi 30 octobre 2021

Facebook devient Meta !


Il y a dix jours, un scoop de The Verge m'a vraiment étonné : Facebook envisage de renommer l'entreprise avec une nouvelle marque !

Comme nous l'explique Wikipédia, le rebranding est une stratégie de marketing dans laquelle un nouveau nom, terme, symbole, design, concept ou combinaison de ceux-ci est créé pour une marque établie avec l'intention de développer une nouvelle identité différenciée dans l'esprit des consommateurs, des investisseurs, des concurrents et d'autres parties prenantes.

Or dire que Facebook est une marque établie est un euphémisme, un understatement diraient les anglais : Facebook est la quinzième marque la plus connue au monde ! (Source : Best Global Brands 2021)


Pour une entreprise née il y a 17 ans, en 2004 !

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J'ai commencé à parler de Facebook sur ce blog en 2007, trois ans plus tard. Au début du mois d'octobre précisément. En novembre, soit un mois et demi plus tard, mon blog était positionné en première page des résultats de Google sur la requête Facebook ! (Voir aussi mes 7 conseils de l'époque pour se positionner sur la première page de résultats de Google)... Depuis, deux des billets rédigés parmi des dizaines ont été lus près de 210000 fois : Facebook et Facebook annonce Facebook Ads... À l'époque je m'intéressais de très près à tout ce qui bougeait sur le Web, et le trio de tête était composé de GYM : Google, Yahoo!, Microsoft, bien que... Autres temps, l'eau a coulé sous les ponts depuis : il y a eu les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon), les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), puis jusqu'à hier les ténors étaient FAANG (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google), mais demain ?

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Cette parenthèse pour dire que l'argument Facebook ne m'est pas tout à fait inconnu, ainsi que tout ce qui touche au Web, quelqu'un m'appelait même Monsieur Google... Ça me fait sourire aujourd'hui, mais alors j'en étais très fier. Autre argument sur lequel j'avais une bonne expérience, dès 2009, la création de noms de marque... Grâce à mon ami Jean-Philippe Hermand, grand créateur de noms devant l'Éternel, qui a inventé le nom Kadjar (dont il m'avait expliqué les secrets de la création mais que j'ai oubliés depuis) avant de nous quitter définitivement. RIP Jean-Philippe, merci pour ta gentillesse et ton intelligence !

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Donc si vous mettez ces deux éléments ensemble, vous comprendrez que le rebranding de Facebook m'interpellait particulièrement. Personnellement, c'est une info totalement inattendue. Penser que la 15e marque au monde doive se réinventer une deuxième fois (d'abord de The Facebook à Facebook) à moins de 20 ans de sa création (plutôt mouvementée...) me laisse perplexe. 

En lisant les infos anglo-saxonnes ces jours-ci sur Facebook, la plupart des analystes penchent pour une seule explication à ce rebranding : en gros, faire oublier la passe difficile que traverse la société de Zuckerberg pour moultes raisons... Ce n'est pas mon avis. Ça peut certainement aider, mais ce n'est sûrement pas le but premier.

Zuckerberg a toujours été un grand incompris (aucune ironie dans mon propos, je le pense vraiment). Durant les premières années de Facebook, des tonnes d'encre ont coulé sur les 2 grandes questions du moment : quel est son modèle économique, quelle est sa valorisation ? Sans jamais trouver de réponse adéquate ni argumentée qui fût proche de la réalité. Les analystes en perdaient le nord. Pourquoi je ne crois plus en Facebook en est un bon exemple : ce billet, dont Frédéric Cavazza assure qu'il l'a traîné comme un boulet pendant des années, résume plutôt bien les doutes largement partagés à l'époque sur l'avenir de Facebook :

  • La croissance et l’audience de Facebook sont largement surévaluées 
  • L’écosystème mis en place autour de la Facebook Platform ne tiendra pas ses promesses 
  • Les modèles publicitaires présentés récemment sont bancals
  • La concurrence avec d’autres plateformes sociales va être très rude

Difficile de se planter davantage ! Et nous savons depuis ce qu'il en est. Donc contrairement à tous les avis qui lui étaient opposés, Zuckerberg avait une vision, sa vision, de ce que Facebook serait devenu. Je suis même certain que sa vision restait bien en-deçà de ce que Facebook est réellement devenu. Google et Microsoft tournaient déjà autour de la proie (mon analyse à l'époque), mais il est certain que si Microsoft avait fait un jour l'acquisition de Facebook, Facebook ne serait jamais devenue ce qu'elle est (de même que si Microsoft avait fait un jour l'acquisition de Google, Google ne serait jamais devenue ce qu'elle est...).

Or ce qui se passe aujourd'hui est très semblable à ce qui s'est passé hier : Zuckerberg a une vision de ce que Meta devrait devenir, sa vision, qu'il est probablement le seul à avoir, hic et nunc. Et vu les antécédents, il convient de le prendre - très - au sérieux, compte tenu notamment des moyens que Zuckerberg déploie pour donner corps à cette vision. Un pari sur lequel il mise énormément (sans aucune certitude de récupérer sa mise) en vue de souligner la priorité qu'il accorde au métaverse : « une nouvelle phase d'expériences virtuelles interconnectées utilisant des technologies telles que la réalité virtuelle et la réalité augmentée », en pariant que ces technologies seront le fondement de la prochaine plateforme informatique après le smartphone...

Personnellement je ne comprends rien à cette vision, pour moi c'est de la science-fiction pure, or je n'ai jamais cru en la science-fiction, et l'avenir nous dira si Zuckerberg a vraiment pris la voie de l'inévitabilité :

*

Après cette longue introduction, nécessaire, venons-en au but de ce billet, à savoir l'analyse de la dénomination sociale et du logo choisis par Zuckerberg pour accompagner ce changement. 

Spoiler : le choix du nom autant que du logo est un coup de maître ! 

Durant les dix jours qui se sont écoulés entre le scoop du rebranding et le dévoilement du nom et du logo, je n'ai cessé de penser à ce que Zuckerberg nous aurait annoncé, et indépendamment de l'annonce j'avais déjà décidé d'écrire ce billet, pour vous proposer mon analyse du nom et du logo... 

Analyse du nom 

Il n'y a pas si longtemps encore, jamais je n'avais entendu parler du "Metaverse", "Métavers" en français. Jusqu'à l'annonce de l'embauche des 10000 collaborateurs par Facebook. 

Metaverse est formé sur le même modèle qu'Universe, d'où Métavers francisé (je suis certain que je serai bien incapable d'utiliser ce terme en français), sur le calque d'univers...

Selon le Robert Historique de la Langue Française, l'étymologie d'univers est la suivante :

substantivation (v. 1530, dans Marot), d'après le latin universum, de universe monde (v. 1175), où le mot est adjectif. C'est un emprunt au latin universus qualifiant la totalité d'une chose comme telle, formant des expressions avec mundus, orbis, terra. Universus, « intégral », proprement « tourné de manière à former un ensemble », est composé de unus (→ un) et de versus, participe passé passif de vertere « tourner » (→ vers). Le substantif universum traduit le grec to holon « le tout » (→ holo-). 

C'est d'abord l'adjectif univers qui est employé en français, au sens latin d'« entier, dans sa plus grande extension », d'où en universe « en tout » (v. 1300), puis la spécialisation pour exprimer la totalité géographique, dans le monde universe (XIIIe et XIVe siècles), le monde univers (v. 1300), d'après le latin mundus universus, puis le globe univers (1531) et l'empire univers « le gouvernement de la terre entière » (1534).

Premier constat : universe s'utilisait comme tel en français, avec le sens de totalité d'une chose comme telle, entier, dans sa plus grande extension, en tout, jusqu'à l'acception d'empire univers, « le gouvernement de la terre entière » !

Quant au préfixe "Meta", je twittais hier :

Là encore, le Robert Historique de la Langue Française nous vient en aide :

Meta a probablement signifié en grec ancien « au milieu de », mais il a divergé dans de multiples directions : avec le génitif et le datif, il signifie « parmi », d'où avec le génitif « avec » et avec le datif « entre ». Par extension du sens dynamique de « pour se rendre au milieu de », il a pris celui de « vers, à la recherche de », d'où « à la suite, derrière », y compris avec une valeur temporelle.

Quant à la première acception, elle est tirée du latin du même nom, qui désignait tout objet de forme conique ou pyramidale, comme un tas de foin, ou, plus spécialement, les colonnes (généralement trois) placées aux deux extrémités d'un cirque romain, sous la forme de bornes coniques, voire d'obélisques,  qui délimitaient le mur central (spina) et autour desquelles les chars devaient tourner pour repartir dans l'autre sens. D'où la notion de but, de ligne d'arrivée. 


Au rugby, la "meta" est l'essai.

Pour l'anecdote, "meta" signifiait également bouse de vache... 

*

Maintenant que nous avons fouillé un peu les différents sens de "metaverse", résumons-les tous en un ensemble unitaire : 

metaverse monde, en tout, entier, dans sa plus grande extension, mais aussi empire metaverse (gouvernement virtuel de la terre entière), au milieu de, but, ligne d'arrivée...

Je ne sais pas vous, mais je suis impressionné ! Et je le suis encore plus en associant ce qui précède au logo !

Mon analyse du logo

Dans un tweet faisant suite au premier, j'ajoutais :


Car le logo aussi vaut son pesant d'or, qui évoque le symbole de l'infini, cette espèce de 8 couché représentant une boucle sans fin !

L'infini, un sens qui s'ajoute et s'amalgame à tous ceux évoqués par le nom, mais pas que :


Cette forme suggère donc l'infini, mais aussi la forme esquissée d'une console de jeu, ou encore des lettres, le double O de FacebOOk, le M de Messenger ou d'InstagraM, et inversé le W de Whatsapp !


Génial ! Un poil hégémonique mais génial, du grand art, je suis admiratif...

*

« Nomen Omen » disaient les anciens, quand le nom devient un présage qui englobe votre destinée. Autant je me sens étranger à la vision de Zuckerberg, autant je suis bien obligé de reconnaître l'absolue cohérence de sa nouvelle image de marque, logo + nom :

Et si l'image de marque traduit fidèlement la vision de Zuckerberg, cela signifie à la fois au milieu et aux deux extrémités de l'infini, but et ligne d'arrivée, metaverse monde virtuel pour gouverner la terre entière...

Il n'y aurait plus qu'à fondre logo et nom !


Une vision ambitieuse, le moins qu'on puisse dire, l'avenir nous dira si cette fois encore Zuckerberg aura eu raison !


P.S. Et au final, je suis sûr que Meta ne sera plus reconnaissable dans le monde que par son seul logo, sans le nom, à l'instar d'Apple ou de Nike... 

P.S.2. Je ne crois pas qu'en Israël ils auront la même idée que moi ! Via Phil Jeudy.

vendredi 15 octobre 2021

Le maître américain

Finalement, le livre de Fabrizio Gatti est sorti en français cette semaine ! Aux Éditions Liana Levi, sur une traduction de Jean-Luc Defromont. Sous-titré « Le roman qu’aucun agent de la CIA n’a jamais pu écrire ». 


Pour l'instant je n'ai trouvé qu'une "critique" sur le JDD et un "article" sur Le Club de Médiapart. Dithyrambiques, certes, mais à les lire cela me semble davantage du matériel promotionnel (d'où les guillemets) pour aider à lancer le roman que la réaction de quelqu'un qui aurait lu le livre. Sans quoi il/elle aurait évoqué la mort de Brahim Bouarram, dont j'ai parlé dans le détail il y a très exactement deux ans sur ce même blog ! 

À l'époque j'avais même tweeté mon billet au RN, mais jamais personne n'a daigné réagir. Nous verrons maintenant avec la publication du « Maître américain » si quelque chose change, si la presse s'en empare, ou ... qui sait ?    

Je me permets donc de faire un copier-coller de mon billet d'octobre 2019, intitulé « Le décès de Brahim Bouarram » :

[Il y a trois jours, je n'avais encore jamais entendu parler de Brahim Bouarram. Cela pourra sembler bizarre à des français qui vivent en France, mais cette affaire remonte au 1er mai 1995, et à cette date je vivais déjà en Italie depuis 13 ans.

Or je peux vous assurer que le début des années 90 a été extrêmement mouvementé en Italie, et, par ailleurs, à cette époque Internet n'en était qu'à ses balbutiements, raisons pour lesquelles je n'étais pas vraiment au courant de ce qui se passait en France.

Mon attention était surtout accaparée par le tournant dramatique du début de la décennie 90 en Italie, avec les attentats mafieux à répétition, les assassinats politiques et l'arrivée de Berlusconi au pouvoir. Une période que je connais plus ou moins sous toutes ses coutures.

Du reste, c'est aussi le motif pour lequel j'ai acheté dès sa parution le livre de Fabrizio Gatti, intitulé "Educazione americana", parce qu'il promettait des révélations sur l'implication d'une équipe clandestine de la CIA opérant alors en Italie (et en Europe...) et sur la manière dont elle avait influencé des événements dont nous subissons aujourd'hui encore les conséquences.

D'où ma surprise en lisant le prologue, qui commence ainsi (je traduis) :
Brahim agite ses bras dans l'air comme des ailes. Il ne comprend pas ce qui s'est passé. La peur lui a coupé le souffle. Ses pieds recherchent un appui. Ses mains quelque chose à quoi s'accrocher. (...)
Brahim Bouarram a vingt-neuf ans. Il est né au Maroc. Deux enfants l'attendent à la maison. Or le fleuve emporte leur père au loin. Les eaux troubles comme les nues d'un orage l'ont pris en charge et, déjà, séparent sa vie de son corps...
Une chose totalement inattendue pour moi. J'avais déjà lu le prière d'insérer sans trop comprendre de qui et de quoi il s'agissait : « À Paris, ils jettent dans la Seine un jeune passant, Brahim Bouarram. »

"Ils", ce sont les agents clandestins de la CIA. En proie à la surprise la plus totale, je publie mon premier tweet :


En fait, la seule erreur de ce tweet, c'est d'avoir utilisé le verbe "orchestrer". Mais je n'avais pas encore lu les détails, et si je l'ai utilisé, c'est juste à cause de la phrase du prière d'insérer : « À Paris, ils jettent dans la Seine un jeune passant, Brahim Bouarram. »

Je dois placer ici un préambule, relatif à ma précision : « ...écrit selon la même technique que "Dernière sommation" de @davduf », à savoir qu'il se base sur des faits véridiques. J'avais été frappé par les explications de David Dufresne sur les raisons de son choix du "roman", qui lui a offert une certaine distance pour avoir une plus grande liberté de ton et d'écriture, pour utiliser les ressorts de la fiction afin d'expliquer ce qui s'est réellement passé.


* * *

De longue date Fabrizio Gatti est un journaliste d'investigation très connu en Italie, réputé pour son sérieux et pour la rigueur de ses enquêtes. Il a déjà publié deux livres en France, en 2008 Bilal sur la route des clandestins, ouvrage pour lequel il s'est infiltré plusieurs mois pour suivre les routes de l'immigration du continent africain vers l'Europe, et en 2014 Les routes de la mafia.

Dans le cas de Fabrizio Gatti, qui qualifie aussi son livre de "roman", celui-ci explique comment il a été contacté par sa "source" et quelle fut la genèse de son livre. Qui ne se base pas sur des faits connus mais sur un récit de "Simone Pace", un nom d'emprunt que je nommerai dès à présent Monsieur X pour les besoins de mon raisonnement. Un témoignage per relationem, donc, comme on dit en italien juridique, qui emprunte beaucoup au latin.

Par conséquent, la difficulté pour le journaliste tient à établir la fiabilité de Monsieur X et de sa parole, puisque rien de ce qu'il dit ne peut être documenté. Lorsque Fabrizio Gatti lui demande : « Est-ce que vous fournirez des preuves de ce que vous racontez ? », sa réponse est la suivante :
« Les preuves, c'est quelque chose que vous fabriquez. Les faits réels n'ont pas besoin de preuves. Je vous dirai juste la vérité. Dans toutes les opérations où les États-Unis sont impliqués, la CIA fait en sorte de ne laisser aucune preuve derrière elle. Et lorsqu'il y en a, elles sont éliminées. »
Je n'ai pas encore terminé le livre, j'en suis à la page 295 (sur 486), qui correspond à la fin du deuxième chapitre consacré à la mort de Brahim. Ce qui frappe dans toutes les pages précédentes, hors le cas de Brahim, c'est la précision des noms, des dates, des lieux... et la conclusion de tous les recoupements effectués par Fabrizio Gatti afin de vérifier l'exactitude des déclarations de Monsieur X : tout correspond !

Donc pourquoi douter de son témoignage sur les événements qui conduisent l'un des deux agents américains à pousser à l'eau Brahim Bouarram ? Mais laissez-moi vous résumer :
Il s'agit d'une opération orchestrée par la CIA sous contrôle des services secrets français qui avait comme cible Ali Belkacem afin de le retourner. Monsieur X était l'interlocuteur désigné pour convaincre Belkacem, y compris en l'achetant avec beaucoup d'argent. L'équipe américaine était composée de Monsieur X et de deux opérationnels, qu'il nomme Daniel et Adam, des ex-marines devant servir d'ange gardien au premier. Quant à l'équipe française, elle comprend un certain Monsieur Philippe, officier des services secrets responsable de la mission, Latifa et son père, Omar, un policier qui collabore depuis longtemps avec M. Philippe, ayant fait l'école de police ensemble. Ils hébergent l'équipe de la CIA à Bobigny.

Le lendemain Ali Belkacem se trouve en compagnie de Boualem Bensaïd, mais les consignes sont de ne contacter Belkacem que lorsqu'il sera seul. Monsieur X est surpris de constater qu'ils se trouvent en plein milieu d'une manifestation du FN, ce dont M. Philippe ne les a pas prévenus. Adam, Daniel et Latifa assis à une table, surveillent Belkacem et Bensaïd à la terrasse du café Voltaire, avant de les perdre ensuite dans la cohue, et de voir Belkacem prendre seul le pont du Carrousel. C'est là où le destin de Brahim Bouarram va basculer.

Une altercation aurait eu lieu entre Daniel, Adam et Brahim Bouarram, parce que ce dernier gênait leur passage. À un certain moment Brahim aurait donné un coup de pied dans le tibia à Daniel et se serait enfui. L'américain, fou de rage, l'aurait rattrapé et poussé à l'eau. Fin de l'histoire.
Vu sous cet angle, la première conclusion évidente est que jamais la mort de Brahim Bouarram au Pont du Carrousel ne fut voulue. Je crois même que dans l'esprit de Daniel, l'auteur du geste fatal, pas une seule seconde il n'a dû imaginer que sa "victime" ne savait pas nager. Brahim serait donc un "dommage collatéral", qui s'est juste trouvé au mauvais moment au mauvais endroit.

Ils découvriront ensuite les conséquences de leur acte lors d'un briefing dans l'appartement de Bobigny. M. Philippe reçoit un appel téléphonique l'avertissant que la police est au pont du Carrousel, qu'un jeune homme a été jeté à l'eau et que les témoins parlent de trois hommes aux crânes rasés vêtus de noir. M. Philippe annule immédiatement l'opération, en demandant à Latifa d'accompagner Monsieur X à la gare et aux deux américains de rentrer dare-dare dans leur pays, au cas où il y aurait eu des caméras ou quelqu'un aurait vu leur visage de près.

Au terme de son récit, Fabrizio Gatti demande à Monsieur X s'il ne s'est jamais préoccupé de savoir quelle fut la suite du décès de Brahim Bouarram. Réponse : "Non, j'étais juste un témoin."

Un témoin qui a décidé de ne pas témoigner, rétorque Gatti.

Réplique irritée de Monsieur X :
- « L’opération était coordonnée par un officier français. Monsieur Philippe était le plus élevé en grade. Nous nous trouvions en France, et c'était à lui de rendre son rapport aux autorités judiciaires.
- Mais un innocent a été tué.
- Je ne peux pas exclure que M. Philippe ait fait son devoir.
- Vous vous êtes revus ?
- Non, jamais.
- Et comment aurait-il son devoir ?
- Je l'ignore. Je ne pouvais pas poser de questions... »
Fabrizio Gatti lui montre alors une copie de trois coupures de journal, dont un article de Libération daté du 2 mai 1995. Extrait :
À midi tapante, sur le pont du Carrousel, trois hommes au crâne rasé se détachent de la masse des militants d'extrême droite et descendent rapidement vers les quais.
Il l'informe ensuite de la condamnation de Mickaël Fréminet, en obtenant juste une réaction sibylline :
« Un pauvre type. Je ne vois pas d'autre explication. Mais je ne critique pas pour autant la police judiciaire ou la magistrature. Tout début d'enquête est le moment le plus délicat. Une déclaration ou une information trompeuse peut porter l'enquête criminelle et le procès qui s'ensuit dans une direction ou dans l'autre. "Libération" avait toutefois la bonne info : trois hommes aux crânes rasés. »
M. Philippe a-t-il fait son devoir ? J'imagine que l'occasion était trop belle de faire porter le chapeau au FN ! Comme on dit en italien, oltre al danno, la beffa : non seulement Brahim Bouarram est mort pour rien, mais en plus, on s'est servi de son cadavre pour accuser des innocents (bien qu'il me soit très difficile d'associer les mots FN et innocents)... Je comprends toutefois pourquoi à l'époque Jean-Marie Le Pen dénonça une manipulation des médias et une provocation à l'égard de son parti !

victime du racisme...

* * *

Pour conclure, l'opération Ali Belkacem fut un échec total, puisque lui et Boualem Bensaïd seront impliqués dans les attentats parisiens moins de trois mois plus tard. Comme l'observe Monsieur X : « ...aujourd'hui encore, les français en paient les conséquences. Depuis lors, les terroristes n'ont plus cessé d'attaquer la France. »

Il oublie juste d'ajouter qu'un innocent est mort, un autre a été emprisonné pour un acte qu'il n'a pas commis, et leurs familles respectives ont été détruites par la douleur et l'incompréhension...

Ces nouveaux éléments seront-ils suffisants pour reprendre une enquête ayant probablement laissé derrière elle de nombreuses zones d'ombre ? L'avenir nous le dira...]

Grazie a Fabrizio Gatti per il suo lavoro coscienzioso!



mardi 21 septembre 2021

175 sonnets

2450 alexandrins (29 400 pieds), c'est le nombre de vers que représentent 175 sonnets ! En fait 184 écrits sur une trentaine d'années, mais 9 d'entre eux sont sur support papier et je n'en dispose pas à présent. 

Comment définir ce qu'est, selon moi, un sonnet ? Tentons une pirouette :

Dialogue ou charade ou cocktail, cent mesures
Douze pieds cadencés menant à petits pas
Quatorze vers où vous ne les attendez pas
Surprenant au détour des rimes, des césures

L’utopique lecteur : une larme d’humour
Deux doigts de rythme, trois soupçons de fantaisie
Un quart de technique, mon tout de poésie
En nuage de rêve, en orage d’amour

Pour dispenser une eau de vie enchanteresse
À servir frappée par ces temps de sécheresse
À boire goulûment, sans modération…

Un sonnet est un grain, un souffle qui chahute
Les pollens au gré de son inspiration
Précipitant où fertile sera la chute !

J'ai donc décidé de créer le corpus de ces sonnets - soit près de 20 000 mots - pour en faire l'analyse statistique, qui donne une image assez fidèle des arguments traités. Voici le nuage sémantique des 20 premiers termes selon leur pondération :


Un sonnet, c'est comme un métronome, qui donne le rythme aux quatorze alexandrins, dont chaque mot est à sa place, dont chaque mot a son sens.

Le sens des mots : vaste problème ! Ce sont les mots, et leur sens commun, qui nous permettent de vivre ensemble, la référence partagée sur le fondement de laquelle les gens dialoguent, le socle collectif sur lequel bâtir une société, une nation.

Mais qu'en est-il lorsque les mots sont manipulés, lorsque leur sens varie du matin au soir et du soir au matin, selon les circonstances et, surtout, les intentions cachées, le plus souvent trompeuses, de qui les prononce ?

Lorsque le sens des mots est atomisé en milliers, millions, milliards de mini-sens, même plus un sens par personne, mais un sens par personne et par instant, à tel point qu'ils finissent par ne plus vouloir rien dire...

Une atomisation contre laquelle je me suis battu toute ma vie, donc, je dois bien le reconnaître, ma bataille est un échec, cuisant...

Double bataille en tant que poète et traducteur (les deux fonctions étant intimement liées),  
« Chacun de nous a près de soi, sur sa table ou son bureau, un jeu d’invisibles, d’intellectuelles balances aux plateaux d’argent, au fléau d’or, à l’arbre de platine, à l’aiguille de diamant, capables de marquer des écarts de fractions de milligrammes, capables de peser les impondérables ! » 
comme l'indiquait joliment Valery Larbaud dans Les Balances du Traducteur (in Sous l'invocation de saint Jérôme, Paris. Gallimard, 1946).
L’intellectuelle balance

Nul mieux que le poète ne ressent les mots
Il les communique, les honore et les donne
De dix acceptions il décide la bonne
d’un trait ! le seul qui différencie les jumeaux

Pourtant il faut cent poèmes pour un vers noble
Indigne encor de la prière la plus humble
car nécessairement le vers est orgueilleux
Alors je me rabats sur le simple, le tendre

écoutant la nature sans jamais l’entendre
Ma poésie nichée dans le creux de la main
écrie ma sensibilité écorchée vive

combat ceux qui nomment le faux vrai, le mal bien
Sensibilité sentiment, même racine
L’impact de ces mots que l’on parle me fascine !

Les connaisseurs l'auront compris, le sonnet qui précède ne respecte pas les règles formelles de composition d'un sonnet, notamment au niveau des rimes.

Selon la tradition, un sonnet est un « [p]oème de 14 vers, composé de 2 quatrains aux rimes embrassées, suivis de 2 tercets dont les 2 premières rimes sont identiques tandis que les 4 dernières sont embrassées (sonnet italien) ou croisées (sonnet français) ».

Exemple de sonnet français :

La Voie lactée

Je m’en irai donc, seul, un pied près de mon cœur
Lançant l’autre dans une céleste marelle
Sautant de case en case et d’étoile en étoile
Poète somnambule en quête du bonheur

Pèlerin de l’univers franchissant par bonds
Les cieux dans la chevelure ailée des comètes
Courant après la folle errance des planètes
Et portant leur traîne aux reines des vagabonds

Oui ! pour toujours allant ma route de bohème
Semant dans le grand champ lacté là un poème
Ici un pleur ou deux, là une pluie de mots

J’écouterai parfois, assis sous la grande arche
Chemineau blessé ôtant ses lourds croquenots
Lentement s’avancer « la douce nuit qui marche »…
Exemple de sonnet italien :

Bourrasque

Ô Mer, Baptistère de la Création
Tu terrifies parfois, Déchaînée, Indomptable
Tu submerges qui te caresse, Impitoyable
Incapable de la moindre compassion

Un jour pourtant, frêle esquif dans ta Véhémence
Et ton courant traître - Océan ensorceleur -
Tu me rendis à la terre et à sa chaleur
Faisant preuve ainsi d’une inattendue clémence…

Ô Mer meurtrière, tant de cœurs douloureux
Ont versé tant de pleurs sur tes fols amoureux
Malgré cela, furieux Élément liquide

Ton Énergie m’aimante, et je te veux, fougueux
Fasciné par ta Force et ton Flux vigoureux
Ils envoûtent mon âme, émue mais intrépide
La plupart de mes sonnets sont des sonnets français, toutefois il est parfois bon de s'affranchir des règles (ainsi que de la ponctuation, qui ne sert plus lorsque le rythme est donné par la succession des mots et des vers) :

Hugo intime à mon cœur

Au ciel et au soleil où est la poésie
dans l’azur et le feu la calme frénésie
l’espérance ardente... Oui ! encor et toujours
effacer la grisaille au tableau noir des jours

chausser aux douze pieds les bottes de sept lieues
pour envoler le rêve aux immensités bleues
Car quand le vers édicte un moule trop étroit
ou la rime au rythme, rien ne sert d’être adroit

Il faut briser le joug ! accepter d’être un cancre
ouvrir sa veine aux pleins chants des cœurs et des mers
cesser d’emboire sa plume dans un sang d’encre

et jouer la danse de l’aigle dans les airs
Le poëte enfin salue l’aïeul, déférent,
car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand !

Ainsi, je peux avoir un sonnet tout en rimes masculines :

Réveil

Quelle femme verra dans mes yeux la douceur ?
Au goût l’amertume qu’y laissent les amours
Allées (Une jeune fille a voulu mon corps
Mais s’est enfuie lorsque j’ai mis à nu mon cœur

Son visage et son nom disparus dans la nuit
Que reste-t-il de la fille qui m’a séduit ?
Un animal blessé qui ne sait pas soigner
Sa douleur et sa plaie qui n’a plus qu’à saigner

Et son sang et ses pleurs, versés dans un grand cri).
Éternel ingénu d’une chimère épris
Je rouvre les yeux comme on sort d’un cauchemar

Pour découvrir le vide où je voyais l’amour
La femme de mes jours - fugace vision -
Pure et idéale, se nomme ... Illusion

ou le composer en alignant des distyques :

Vœux

J’envisage demain et je reste sans force
Mais la sève encore afflue sous ma rude écorce
Je lutterai sans relâche, obstiné, têtu...
Je me sens comme un chien abandonné, battu

Dont la clameur ambiante étouffe la plainte
Qui ne réussit plus à observer sans crainte
Les hommes d’aujourd’hui, leur monde sans chaleur
(Qu’ils ne croient pourtant pas que ma peur est la leur !...)

Comme qui n’en peut plus d’avoir souffert longtemps
Comme un hère épuisé allant la tête vide
Le cœur bouleversé mais toujours palpitant

Promenant autour de lui un regard lucide
Altérant le désir d’être aimé et d’aimer
L’Inconnue qui me réapprendra à chanter...
Et ainsi de suite... Lorsque vous écrivez 184 sonnets (pour l'instant, car j'en composerai sûrement d'autres), il faut varier, changer les dosages, l'alternance des rimes (féminines, masculines), échapper aux règles au gré des humeurs, des inspirations ! Inspirer, expirer, respirer, sous peine d'infinie monotonie...

En créant ce corpus, je me suis demandé quel était le plus beau, mais je n'arrive pas à trancher. Il y en a de nombreux que je trouve très beaux, modestement parlant, que ce soit ceux sur les métiers (Du Travail) ou ceux de L'Île, dont le premier, qui introduit le recueil :
Jaillissement

Naisse… de la terre et l’eau la vie, la sculpture
La première gicle des doigts du Créateur
Qui d’un bloc de glaise plasme un corps et un cœur
Soufflant à travers l’homme une âme à la nature

La seconde jaillit de la main du sculpteur
Qui incarne le désir à la pierre dure
Insufflant toute son âme à sa créature
– La force d’un esprit dépend de la hauteur

À laquelle il puise sa source : Michel-Ange
Voyant un jour la fantasmagorie étrange
Des nues moutonnantes déployées par le vent

La puissance inspirée de son génie fébrile
Lui fit peindre au ciel la création d’Adam
Puis il prit un nuage et y sculpta… une île !
Il peut également sembler anachronique d'écrire encore des sonnets au XXIe siècle, sauf pour quelqu'un comme moi, qui a sa langue pour patrie :
L’Air du temps

Pourquoi m’entêter à composer des poèmes
À l’heure où l’art croupit au fond d’un débarras
Où trop de créateurs fort satisfaits d’eux-mêmes
N’ont pour seul objectif que l’œil des caméras ?

Pourquoi rimer encor sur les pas de Racine
Des vers de Hugo, des sonnets de Heredia
Des odes de Musset, Vigny ou Lamartine
À l’âge virtuel et l’ère hypermédia ?

Car la langue est forêt ! pleine de folles herbes
Où les jeunes plants poussent au flanc des vieux arbres
Dont ils tirent leur sève et puisent leurs substrats

Avant d’épanouir, de croître et, autonomes
De séduire enfin les plus subtils odorats
Par les notes de cœur de leurs riches arômes…
En fait, lorsque s'épousent le fond et la forme pour accoucher du sens, quoi de plus moderne ?

Allez, un dernier pour la route :
L’Enfant

Rêve ou réalité, je vois mes grands-parents
Me raconter de jolies et tendres histoires
Leurs amours leurs départs leurs échecs leurs victoires
Les idéaux jamais perdus de leurs vingt ans

Avec dans leur cœur une très grande sagesse
Et des mots plein les yeux, des rayons plein la voix
Je me souviens si fort que j’étais - je le crois -
Sous l’immense pouvoir de l’immense tendresse

De mes aïeuls Le Ray, de mes aïeuls Durand
Ils accompagneront toute sa vie durant
De leur invisible et chaleureuse présence

Leur petit-fils qui porte sur son front le sceau
Indélébile et doux, de leur céleste absence
Du loin de leur tombe, penchée sur son berceau !
Un sonnet qui n'est qu'un rêve, puisqu'en réalité je n'ai connu aucun de mes 4 grands-parents...
Par contre, allez comprendre, dans les années 60, je me souviens avoir rendu visite, avec ma mère, à mon arrière-grand-père maternel, dont le portrait orne fièrement un mur de mon appart en France !


La photo n'est pas de qualité, mais pour l'instant je n'ai rien d'autre sous la main. Je la remplacerai le moment venu...