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samedi 19 juillet 2014

Pourquoi Silvio Berlusconi a-t-il été acquitté ?

Réponse à la question : parce que les règles du jeu ont changé en cours de procès. Voyons comment...

Mais d'abord, un petite préambule est nécessaire ! Vue de notre pays, l'Italie est le plus souvent incompréhensible, et c'est d'ailleurs pour ça que j'ai écrit plus d'une centaine de billets dès 2009, pour, je cite :
... il me semble plus intéressant, plus juste, aussi, de raconter l'Italie à un lectorat francophone, et surtout, plus que de raconter, de témoigner. Témoigner de ce qui se passe au quotidien dans ce pays, tout au moins tel que je le perçois, car nous vivons une époque cruciale, veille de grands bouleversements. Où tout peut basculer, vite ; dans un sens, ou dans l'autre.

Or puisque je ne me sens pas trop l'âme d'un spectateur, je préfère tenter d'être acteur de ce changement, à mon niveau. C'est-à-dire en faisant ce que je sais faire : écrire.

(...) Et avec des mots vrais, surtout, qui savent faire le tri entre, d'une part, une propagande officielle visant à l'obscurantisme et l'abêtissement du peuple, et, de l'autre, la réalité des choses.

Masquée le plus souvent, dissimulée par les pouvoirs en place - politiques, médiatiques, économiques, occultes, mafieux, etc. -, qui ont dressé depuis des décennies un gigantesque barrage pour contenir toute la merde qui nous submerge aujourd'hui.

Beaucoup ont déjà tenté - et tentent encore - de faire brèche dans ce barrage, apparemment sans grands résultats au niveau national, puisque nous sommes dans une phase où les pouvoirs ci-dessus sont plus puissants que jamais, tellement puissants qu'ils ne se cachent même plus et ont décidé de concert d'enterrer le peu qui reste de démocratie au profit exclusif de leurs magouilles, de leurs affaires louches, où le citoyen lambda ne compte absolument plus rien.

Et où ses libertés fondamentales se réduisent comme peau de chagrin jour après jour. C'est cette érosion quotidienne et constante de la liberté et des "droits démocratiques" en Italie que j'entends désormais raconter sur ce blog. Tant que je peux le faire...
Et puis après 134 billets tagués "Italie", j'ai arrêté, par lassitude. Parce que je vois que rien ne change dans ce pays, sinon en pire. Où le pays est systématiquement mis à sac par la "classe politique" et "dirigeante", droite-gauche confondues, et le tournant de 1992 qui aurait pu déboucher sur une Italie plus juste et plus honnête n'a fait que renforcer les corrompus de toutes sortes, si bien que 20 ans plus tard il est devenu pratiquement impossible de les condamner...

D'un côté les cellules italiennes regorgent d'immigrés ou de voleurs à la tire, mais tous les cols blancs qui volent l'argent public par millions n'ont rien à craindre : les lois sont faites expressément pour eux et pour éviter qu'ils ne finissent là où ils auraient pourtant naturellement leur place : en prison !

Silvio Berlusconi est le parangon parfait de cette réalité : la plupart du temps où il a été acquitté dans ses nombreux procès, c'est simplement parce qu'en cours de procès il a changé les lois en vertu desquelles il aurait pu être condamné.

Et c'est encore ce qui se passe aujourd'hui, à la différence que cette fois-ci ce n'est pas lui qui est directement à l'origine de la loi anti-corruption qui le sauve (et pas seulement lui, la gauche en a profité en égale mesure...), mais le gouvernement Monti et plus particulièrement la ministre de la justice de l'époque, Paola Severino.

Le début de l'histoire, je l'avais raconté en détail dans Bunga-Bunga :
La partie "publique" de l'histoire commence à Milan, le 27 mai dernier, lorsqu'une mineure d'origine marocaine, connue comme Ruby, 17 ans et demi à l'époque, est arrêtée par une patrouille de police. Une brésilienne dont elle avait partagé l'appartement l'avait dénoncée en l'accusant de lui avoir volé des bijoux et de l'argent pour plusieurs milliers d'euros. Accompagnée au poste, sans documents, il apparaît qu'elle s'est échappée de la communauté d'accueil où le Tribunal des mineurs de Messina l'a placée ; elle devrait donc être gardée à vue en attente d'identification. C'est alors que le chef de cabinet de la préfecture de Milan, Pietro Ostuni, directement contacté par la Présidence du Conseil pour s'intéresser de l'affaire, téléphone au bureau de police pour demander la libération immédiate de la jeune fille, sans procéder à la signalétique et sans rédiger de rapport de service.

Avec l'excuse suivante : « C'est la nièce de Hosny Moubarak, le président égyptien ! »...
Un mensonge gros comme une maison que Berlusconi a quand même réussi à faire entériner par ... le Parlement italien !!!

Donc au terme de la première instance, Berlusconi avait été condamné à 7 ans de prison pour deux chefs d'accusation :
  1. concussion par induction
  2. prostitution de mineure
1. Concussion par induction

Sur le délit de concussion, qui n'existe pratiquement qu'en Italie, Wikipedia nous explique qu'il s'agirait d'un « crime d'extorsion sans violence commis par un particulier ou un fonctionnaire, usant d'intimidation ou prétextant des pouvoirs fictifs, ou abusant de pouvoirs réels. »

Et les deux cas de figure prévus par la loi italienne étaient la concussion par "constriction" (je t'oblige à le faire) et par "induction" (je t'induis à la faire), qualification retenue contre Berlusconi qui a contacté directement le chef de cabinet de la préfecture de Milan, Pietro Ostuni, lequel a passé à son tour plus d'une dizaine de coups de fil pour faire libérer Ruby...

Rappelons que ce jour-là Berlusconi était en visite officielle à Paris, et qu'il a été prévenu directement par la prostituée brésilienne qui avait aussi bien le numéro de portable de "Papounet" que de son domicile à Rome, comme en témoigne la rubrique téléphonique déposée aux actes (où toutes les filles sont qualifiées de "pute napolitaine", "putain italienne", "collègue", "salope", etc., y compris Ruby).




Donc le coup de maître de la loi anti-corruption (loi n° 190 du 6 novembre 2012), c'est d'avoir redéfini la concussion par constriction (en déterminant qu'elle n'est qualifiée que lorsque celui qui en est l'objet ne peut en aucune façon résister aux pressions), tandis que l'induction ne peut être punie que lorsque celui qui est l'objet de pressions auxquelles il pourrait éventuellement résister en tire également « un avantage indu ». Ce qui n'est bien sûr pas le cas du chef de cabinet de la préfecture de Milan...

2. Prostitution de mineure

En Italie la prostitution avec des personnes majeures n'est pas un délit. Tout le problème tournait donc autour de l'âge de Ruby, et, surtout, sur le fait de savoir si Berlusconi était conscient que Ruby n'avait pas 18 ans.

C'est là où intervient un deuxième escamotage juridique, sous l'appellation de "ignorance inévitable", autrement dit il suffit que l'inculpé montre qu'il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour être sûr de l'âge de la prostituée, de sorte qu'au final, même s'il en ignorait l'âge véritable, ce n'était certainement pas de sa faute...

* * *

Résultat des courses, sans l'introduction de ces modifications, il est probable que le jugement de première instance aurait été confirmé. Alors qu'aujourd'hui il est acquitté avec tous les honneurs...

Ce qui n'est pas sans avoir des conséquences politiques de première grandeur, en légitimant plus encore Berlusconi comme interlocuteur privilégié de Renzi pour "réformer" la constitution italienne, le sénat, la loi électorale, etc.

Une réforme piduiste au plein sens du terme, qui confisquera définitivement le pouvoir que l'actuelle Constitution italienne de 48 reconnaît au "peuple souverain", puisqu'elle élimine totalement tous les contre-pouvoirs démocratiques que Rousseau décrivait déjà dans son contrat social, pour nous préparer une belle démocrature en perspective !

Dans ce sens le couple Renzusconi est plus dangereux que jamais, et sûrement Renzi encore plus que Berlusconi (qui se voit déjà en constituant et nouveau père de la patrie...), ce qui est quand même le comble...



samedi 21 juin 2014

Lettre ouverte à Marcelle Padovani

[Mise à jour - Mai 2022 : huit ans ont passé, mais Padovani, imperturbable, persiste à raconter ses balivernes et signe...]

* * *

Pour celles et ceux qui l'ignorent, Marcelle Padovani est une journaliste française qui connaît bien l'Italie, envoyée du Nouvel Obs qui s'est occupée, en son temps, de mafia. Elle a notamment eu son heure de gloire avec des interviews, dont l'une avec Leonardo Sciascia, mais surtout à la suite d'un entretien historique que Giovanni Falcone lui avait accordé, qui a donné le livre "Cose di Cosa Nostra", publié en 1991.

Et comme l'a justement observé dans une interview récente Nicola Gratteri, l'un des magistrats de pointe de la DDA déjà pressenti pour être Ministre de la Justice, apparemment elle en est restée là !

Pour autant, du fait que son livre-interview est considéré comme le testament spirituel du juge, assassiné le 23 mai de l'année suivante, cette année Marcelle Padovani a été invitée par l'ANM pour commémorer le 22e anniversaire du carnage de Capaci.


C'est donc dans la salle d'honneur de la Cour d'Appel de Palerme que Mme Padovani est intervenue devant un parterre impressionnant de personnalités, de juges, d'autorités, et tout ce que vous voulez, pour prononcer un discours que je qualifierais d'un simple euphémisme : embarrassant ! Où elle mêle évidences et inepties avec l'assurance obtuse que seuls peuvent avoir celles et ceux qui osent faire parler - ou agir, pire encore ! - les morts sans leur demander leur avis (de toutes façons, ils ne sont plus là pour confirmer ou infirmer)...

En toute subjectivité, certes, mais quand même : « Ne sous-estimez pas ma subjectivité », prend-elle soin de prévenir ... tout en évitant soigneusement de citer un seul argument de poids pour étayer ses propos, certainement bien formulés, mais surtout gratuits et basés sur du vent à l'épreuve des faits.

La question centrale de l'intervention est l'héritage de Giovanni Falcone : « Que penserait Giovanni Falcone à présent ? Personne ne peut le dire. »

Je passe directement à la partie qui m'intéresse, à savoir la conclusion du discours :
« Me voici sur le point de conclure, mais non sans affronter, même en sachant que cela ne manquera pas de faire débat, l'évolution du rôle des magistrats antimafia au cours des vingt dernières années. Hier il est vrai que Falcone était un juge réellement isolé, mais aujourd'hui, nombre de ses confrères, qui se prétendent aussi en proie à l’isolement, s'avèrent être bien plus proches de la politique et sujets aux conditionnements des médias de masse. De fait, ils s’offrent souvent à une médiatisation extrême de leurs comportements et de leurs états d’âme et, anxieux de se mettre en avant, se laissent prendre la main en contribuant à élaborer une autoreprésentation sacrificielle de leur propre rôle. Concrètement, ils sont devenus les nouveaux protagonistes de l’antimafia, tels que je me suis permis de les définir. En alimentant chez les mêmes médias auxquels ils s'offrent la tendance à broder et à supposer, voire à ourdir trames, complots et coulisses improbables qui n'ont le plus souvent que de lointains rapports avec la réalité. Un peu comme si, faute de matière première, maintenant que nous savons tout ou presque tout sur les mafias, leurs modes de recrutement, leurs « valeurs », leur organisation et leurs règles, ils ne parviennent plus à faire la une des journaux sauf à donner libre cours à leur fantaisie.
Ainsi je voudrais conclure en évoquant l'abîme qu’il y a, selon moi, entre ce genre de « protagonistes de l’antimafia » et la personne de Giovanni Falcone. Lui qui était un magistrat consciencieux et pragmatique, sans aucune idéologie, attaché à vérifier les confessions des repentis dans leurs moindres détails, qui se vantait de n'avoir jamais dû remettre en liberté quelqu’un qu’il avait arrêté, il est probable qu’aujourd'hui il serait surpris d'entendre parler de ce soi-disant « pacte » état-mafia. Mon sentiment – même si j’y mets toute ma subjectivité – est que jamais Falcone ne se serait lancé dans une enquête ni un procès de ce genre. Et, surtout, qu'il n’aurait pas considéré ce « pacte » comme un crime en soi. Il se sentirait sûrement plus proche des thèses d’un juriste tel que Giovanni Fiandaca, tant il était convaincu qu’on combat la mafia aussi en s’y infiltrant, y compris en lui cédant certaines informations pour en obtenir d’autres ou pour éviter des assassinats, comme cela est d’usage dans le monde entier lorsqu’on lutte contre la criminalité organisée. En bref, je crois qu’il aurait envisagé de poursuivre d’éventuels crimes concrets dont auraient pu se rendre coupables ceux qui sont aujourd'hui accusés d'avoir pactisé avec la mafia mais qu'il n'aurait pas qualifié ce pacte de crime en soi. Mais là encore intervient, répétons-le, toute ma subjectivité. »
 
Italien : 
(Ma vorrei avviarmi alla mia conclusione e non posso, anche se so che provocherò qualche polemica, non affrontare l’evoluzione del ruolo del magistrato antimafia da vent’anni a questa parte. Se ieri Falcone era davvero un magistrato solitario, oggi parecchi suoi colleghi, pur sostenendo di essere come lui isolati, si rivelano invece molto più vicini alla politica e condizionati dai mass media. Si sono spesso offerti, infatti, alla mediatizzazione estrema dei propri comportamenti e stati d’animo. Si sono lasciati prendere per mano dal protagonismo e spesso hanno contribuito a costruire un’autorappresentazione sacrificale del proprio ruolo. Diventando, in pratica, quelli che mi sono permessa di definire dei nuovi protagonisti dell’Antimafia. Alimentando negli stessi media cui offrono se stessi la tendenza a ricamare ed a supporre, quando non a costruire trame e complotti o retroscena che spesso non hanno che un rapporto lontano con la realtà. E' come se in mancanza di materia prima, oggi che sappiamo tutto o quasi tutto delle mafie, dei loro meccanismi di reclutamento, dei loro “valori”, della loro organizzazione e delle loro regole, loro non riuscissero a rimanere in prima pagina se non scivolando nella fantasia. 
Concluderei evocando dunque l’abisso che secondo me esiste fra i “protagonisti dell’Antimafia” di questo tipo e la persona di Giovanni Falcone. Lui che era un magistrato scrupoloso e pragmatico, assolutamente non ideologico, attaccato alla verifica di ogni dettaglio per esempio delle confidenze dei pentiti, lui che si vantava di non aver mai dovuto rimettere in libertà un suo arrestato, probabilmente si stupirebbe oggi di sentir parlare della cosiddetta “trattativa”. La mia convinzione – ma qui interviene la mia soggettività – è che Falcone non avrebbe mai avviato un’inchiesta ed un processo di questo genere. E che soprattutto non avrebbe considerato la “trattativa” come un reato in sé. Si sentirebbe dunque più vicino alle tesi di un giurista come Giovanni Fiandaca, convinto com’era che la mafia la si combatte anche infiltrandola, anche cedendogli delle informazioni per ottenerne altre o per evitare degli assassini, come si fa in tutto il mondo quando si lotta contro il crimine organizzato. Insomma credo che avrebbe pensato a perseguire gli eventuali delitti concreti dei quali potrebbero essersi macchiati coloro che sono accusati oggi di essere dei “trattativisti”, ma che non avrebbe incoronato la trattativa come delitto in sè. Ma qui, ripeto, interviene ovviamente la mia soggettività.)
* * *

L'ensemble de cette citation me touche au plus haut point, et je vais tenter d'expliquer clairement pourquoi. Il va sans dire que la conception que j'ai de l'Italie est diamétralement opposée à celle de Mme Padovani, tout au moins de ce qui ressort des lignes qui précèdent. Mon intervention s'articulera autour des sections suivantes :
  1. Préambule terminologique
  2. Les professionnels de l'antimafia
  3. Les thèses de Giovanni Fiandaca
  4. L'autoreprésentation sacrificielle des juges
  5. Conclusion

* * *
1. Préambule terminologique

Avant de déployer mon raisonnement, je dois préciser deux aspects terminologiques importants, concernant les termes italiens "trattativa" et "reato", et mon choix de les traduire respectivement par "pacte" et "crime".

Habituellement, dans les dictionnaires, "trattativa" se traduit par "négociations" ou "pourparlers", deux termes plutôt neutres en français, en ce sens que des négociations autant que des pourparlers peuvent déboucher sur rien ou n'importe quoi. Or le résultat de ces négociations/pourparlers entre [certains représentants de] l'état italien et la mafia a bien été la conclusion d'un "pacte" - et même plusieurs... - entre les parties prenantes.

Comme on dit parfois dans les contrats, le singulier vaut le pluriel et vice-versa : à chaque fois que j'écris "pacte" le lecteur pourra également interpréter "pactes" sans que ça ne change rien à l'affaire.

Qui plus est il ne s'agit pas d'un pacte "présumé" ("presunta trattativa") mais bien d'un fait acquis et officiellement reconnu dans plusieurs arrêts qui ont désormais l'autorité de la chose jugée :

- arrêt de la Cour d'Assises de Florence, du 6 juin 1998 :
Les témoins ont déclaré expressément que la partie mafieuse négociant le pacte était représentée par les corléonais, ou plutôt, directement par Riina. Brusca a confirmé que Riina lui avait personnellement parlé du pacte. 
[I] testi hanno espressamente dichiarato che la controparte mafiosa della trattativa erano i “corleonesi”; anzi, direttamente Riina. Brusca ha confermato che della trattativa gli parlò personalmente Riina.
- pourvoi en appel devant cette même Cour d'Assises de Florence, arrêt du 13 février 2001 :
Le pacte en cours de négociation, d'après Brusca, entraîna la suspension du programme d'attentats qui avait déjà été décidé et planifié après la réaction de l'état aux tueries Falcone & Borsellino, puisque Riina imposa de stopper toute autre action criminelle déjà prévue. 
La trattativa in corso, a sentire il Brusca, comportò la sospensione del programma stragista che era stato già deciso e programmato dopo la reazione dello Stato alle stragi Falcone e Borsellino giacché il Riina impose il fermo ad ogni azione criminale già congegnata.


- dix ans plus tard, toujours la Cour d'Assises de Florence, dans le procès Tagliavia (5 octobre 2011) :
« il est indubitable qu'il y a eu pacte, tout au moins au début, basé sur un intérêt réciproque (contrat do ut des : "je te donne, pour que tu me donnes"). L’initiative fut prise par des représentants des institutions et non pas par les mafieux ; l’objectif fixé, pour le moins initialement, consistait à trouver un terrain d'entente avec “cosa nostra” pour faire stopper la série de massacres. » 
“una trattativa indubbiamente ci fu e venne, quantomeno inizialmente, impostata su un do ut des. L’iniziativa fu assunta da rappresentanti delle istituzioni e non dagli uomini di mafia; l’obiettivo che ci si prefiggeva, quantomeno al suo avvio, era di trovare un terreno con “cosa nostra” per far cessare la sequenza delle stragi”.
Les acteurs "institutionnels" eux-mêmes en ont reconnu l'existence au cours de leurs témoignages, puisque, outre le capitaine De Donno, qui a mentionné explicitement le terme, le vice-commandant Mario Mori déclare le 27 janvier 1988 aux juges florentins :
[Vito] Ciancimino me demanda si je ne représentais que moi-même ou aussi d'autres que moi. Le fait est que je ne pouvais pas lui répondre : « Ben, Monsieur Ciancimino, repentez-vous, collaborez, et vous verrez que nous vous aiderons ». Je lui confirmais donc : « Ne vous inquiétez pas, poursuivez ». Il m'a compris et nous avons convenu de continuer nos pourparlers [...]. Le 18 octobre, quatrième rencontre. Il me dit : « C'est bon, ils acceptent de négocier » [...]. Après quoi il y eut une pause dans les négociations du pacte.  
Ciancimino mi chiedeva se io rappresentavo solo me stesso o anche altri. Certo, io non gli potevo dire: «Be’, signor Ciancimino, lei si penta, collabori che vedrà che l’aiutiamo». Gli dissi: «Lei non si preoccupi, lei vada avanti». Lui capì e restammo d’accordo che volevamo sviluppare questa trattativa [...]. Il 18 ottobre, quarto incontro. Mi disse: «Guardi, quelli accettano la tratta- tiva» [...]. Poi la trattativa ebbe un momento di ripensamento.
Par conséquent, sauf mauvaise foi et mensonge manifestes, en 2014 plus personne ne peut songer à nier que l'état a pactisé - à sa demande - avec la mafia, chose qui n'a pas été le cas tant que Massimo Ciancimino (fils de Vito) n'a décidé de parler et de raconter ce dont il avait connaissance sur ces négociations. Avant, ça se savait mais si quelqu'un en parlait ouvertement il se faisait démolir. Maintenant que c'est écrit noir sur blanc dans nombre de jugements et d'actes judiciaires, ceux qui sont fortement contraires (et contrariés par) au procès ouvert à Palerme ont changé leur fusil (lupara en sicilien) d'épaule et modifié leur angle d'attaque en prétendant que certes il y a eu pacte, mais que ce n'est pas un "reato" !

Me voici donc arrivé au deuxième point terminologique concernant la traduction de "reato" dans ce contexte, terme dont l'étymologie latine, reatus, correspond au type d'inculpation : tripartite dans le code pénal français (du moins grave au plus grave : infraction, délit, crime), bipartite dans le code pénal italien (contravvenzione, delitto), où la notion de crime (crimine) a été absorbée dans celle de délit.

Ainsi, en français, en ayant l'option "délit" ou "crime", je penche résolument pour "crime" qui est sans le moindre doute bien plus grave que "délit" : car dans mon idée de démocratie, si un état qui se veut souverain pactise avec la mafia sur le dos des citoyens (d'habitude c'est le citoyen qui peut éventuellement perpétrer un crime contre l'état, là c'est le contraire...), il commet l'un des crimes les plus odieux, comparable uniquement à la haute trahison d'un état qui pactiserait avec l'ennemi en temps de guerre tout en envoyant ses citoyens se faire massacrer sans rien leur dire. Pour leur bien : la négation même de ce que devrait être un état de droit (è infatti la negazione stessa dello Stato di diritto)...

Pour Mme Padovani en revanche, cela n'est pas même blâmable ! Donc à présent la voie royale de celles et ceux qui s'élèvent contre le procès de Palerme, où nous avons côte à côte sur le banc des mis en examen cinq représentants institutionnels de l'état italien et cinq mafieux (les positions de Calogero Mannino, de Bernardo Provenzano et d'autres seront jugées à part), c'est de proclamer à corps et à cris que le pacte état-mafia est parti d'une initiative discrétionnaire du gouvernement italien de l'époque dans l'intention louable de stopper la mafia, et qu'en vertu de la séparation des pouvoirs le pouvoir judiciaire n'a pas son mot à dire dès lors que ce type de "crime" n'est pas prévu dans le code pénal en vigueur !!!

C'est notamment l'une des thèses soutenues - entre autres - par le Giovanni Fiandaca que cite Marcelle Padovani, sur lequel s'alignerait plus volontiers - d'après elle - Giovanni Falcone s'il était encore en vie. Je vous laisse juges...

À ce propos, il y a un parallèle, évident, qui me vient à l'esprit, si l'on suit ce principe : jusqu'au 12 septembre 1982 (jour où je suis arrivé en Italie, soit dit en passant...), la mafia n'existait officiellement pas dans ce pays car nulle part le mot "mafia" n'apparaissait dans le code pénal italien ! Il aura donc fallu attendre la publication de la loi n° 646 du 13 septembre 1982, introduisant à l'article 416-bis la notion d'association mafieuse, pour que des mafieux notoires puissent être jugés pour mafia !

C'est bien ce qui se passera dix ans plus tard avec le maxiprocès de Palerme, instruit par Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, rendu définitif par la Cassation le 30 janvier 1992, et qui mettra fin à plus d'un siècle de totale impunité pour les parrains mafieux : 475 accusés de 438 crimes et délits, dont 120 assassinats, 19 perpétuités et 2665 années d'emprisonnement prononcées. C'est de là que la mafia, sûre et certaine que la condamnation aurait été cassée par Corrado Carnevale, décidera de se venger en tuant les politiques coupables de n'avoir pas respecté les accords, et les juges coupables de les avoir condamnés.

[Début] [Sommaire]

* * *

2. Les professionnels de l'antimafia

Passons maintenant aux « nouveaux protagonistes de l’antimafia », tels que Mme Padovani s'est permis de les définir, en référence à un précédent historique qui continue de faire débat en Italie depuis plus d'un quart de siècle !

Le 10 janvier 1987 (le maxiprocès est en cours, puisque le jugement de première instance ne sera rendu que le 16 décembre de cette année-là), le plus important quotidien d'Italie, "Il Corriere della Sera", publie un long article de Leonardo Sciascia intitulé « Les professionnels de l'antimafia », dans lequel l'écrivain accuse nommément Paolo Borsellino de « faire carrière » grâce à son combat contre la mafia !

Or Sciascia est un écrivain sicilien extrêmement renommé, l'un des premiers à avoir évoqué la mafia dans ses livres, d'où le retentissement énorme de l'article ! Et même s'il n'est pas directement responsable du titre, choisi par un rédacteur du journal, c'est bien l'article intitulé tel quel que retiendra l'histoire, devenu une quasi-"marque" pour attaquer et discréditer notamment les juges qui combattent la mafia, auquel Mme Padovani fait référence aujourd'hui.

Sciascia termine ainsi son article :
Les lecteurs prendront acte qu'en Sicile, rien de tel pour faire carrière dans la magistrature que d'instruire des procès contre la mafia. 
I lettori, comunque, prendano atto che nulla vale più, in Sicilia, per far carriera nella magistratura, del prender parte a processi di stampo mafioso.
En plein maxiprocès, et venant d'une telle plume, ça fait son petit effet !

Paolo Borsellino, qui nourrissait de l'admiration pour Sciascia, sera considérablement affecté par cette histoire, et au plus fort de la polémique, il aurait confié à sa sœur, Rita :
Je ne peux pas m'en prendre à Sciascia, il est trop grand. J'ai grandi avec ses livres, il a dû être manœuvré et mal conseillé. 
Non posso prendermela con Sciascia, è troppo grande. Sono cresciuto con i suoi libri. E' stato malconsigliato e manovrato.
D'ailleurs l'année suivante, les deux hommes se rencontreront et feront la paix, comme en témoigne cette photo :


Il n'empêche que Borsellino en restera marqué à jamais, et que toute son amertume sera consignée à la postérité dans sa dernière intervention publique, un mois après l'assassinat de Falcone, sa femme et les membres de leur escorte : le 25 juin 1992, pendant un débat organisé par la revue MicroMega à la Bibliothèque Communale de Palerme, alors qu'il sait pertinemment qu'il ne lui reste plus longtemps à vivre (lui et les membres de son escorte seront assassinés moins d'un mois plus tard), il prononcera ces mots terribles en parlant de la mort de Falcone, son ami fraternel :
J'ai lu il y a quelques jours, ou entendu à la télévision - en cet instant mes souvenirs sont imprécis -, une déclaration d'Antonino Caponnetto (le responsable du pool de juges antimafia qui a instruit le maxiprocès), affirmant que Giovanni Falcone a commencé à mourir en janvier 1988, un avis que je partage. Je ne veux pas dire par là que je connais les raisons de l'acte criminel qui a eu lieu fin mai, même si j'ai quelques éléments pouvant aider à le reconstituer, éléments dont j'informerai l'autorité judiciaire, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire. Je ne veux pas dire non plus qu'il a commencé à mourir en janvier 1988 et que ce carnage de mai 1992 est l'aboutissement naturel de ce processus mortel. Pour autant, ce qu'affirme Antonino Caponnetto est vrai, car aujourd'hui nous sommes tous conscients de ce que fut la grandeur de cet homme, et en retraçant les événements de sa vie professionnelle, nous nous rendons compte que c'est bien le pays, l'état et la magistrature, l'organe qui a probablement plus de torts que tous les autres, qui ont commencé à le faire mourir le 1er janvier 1988, voire l'année d'avant, à la date que vient de rappeler Leoluca Orlando, à savoir la date de publication de l'article de Leonardo Sciascia sur "Il Corriere della Sera", dans lequel il m'accusait d'être un professionnel de l'antimafia, et dans lequel il accusait l'ami Orlando d'être un professionnel de la politique, de l'antimafia dans la politique.
Ho letto giorni fa, ho ascoltato alla televisione - in questo momento i miei ricordi non sono precisi – un’affermazione di Antonino Caponnetto secondo cui Giovanni Falcone cominciò a morire nel gennaio del 1988. Io condivido questa affermazione di Caponnetto. Con questo non intendo dire che so il perché dell'evento criminoso avvenuto a fine maggio, per quanto io possa sapere qualche elemento che possa aiutare a ricostruirlo, e come ho detto ne riferirò all'autorità giudiziaria; non voglio dire che cominciò a morire nel gennaio del 1988 e che questo, questa strage del 1992, sia il naturale epilogo di questo processo di morte. Però quello che ha detto Antonino Caponnetto è vero, perché oggi che tutti ci rendiamo conto di quale è stata la statura di quest’uomo, ripercorrendo queste vicende della sua vita professionale, ci accorgiamo come in effetti il paese, lo Stato, la magistratura che forse ha più colpe di ogni altro, cominciò proprio a farlo morire il 1° gennaio del 1988, se non forse l’anno prima, in quella data che ha or ora ricordato Leoluca Orlando: cioè quell’articolo di Leonardo Sciascia sul “Corriere della Sera” che bollava me come un professionista dell’antimafia, l’amico Orlando come professionista della politica, dell’antimafia nella politica.
Donc lorsque l'on sait que ce discours est considéré un peu comme un testament de Borsellino, on soupèse mieux ses paroles et on comprend que la pacification avec Sciascia a été une chose, mais que le poids des mots de l'article "Les professionnels de l'antimafia" lui est resté jusqu'au bout en travers de la gorge.

Tel est donc le précédent historique auquel fait référence Mme Padovani en 2014. Inutile de décrire ici le tollé qu'a suscité la position de la correspondante du Nouvel Obs chez de nombreux juges, politiques, journalistes et membres de la société civile, en osant affirmer que nombre des confrères de Falcone, « qui se prétendent aussi en proie à l’isolement, s'avèrent être bien plus proches de la politique et sujets aux conditionnements des médias de masse », qu'« ils s’offrent souvent à une médiatisation extrême de leurs comportements et de leurs états d’âme et, anxieux de se mettre en avant, se laissent prendre la main en contribuant à élaborer une autoreprésentation sacrificielle de leur propre rôle », en alimentant ainsi « chez les mêmes médias auxquels ils s'offrent la tendance à broder et à supposer, voire à ourdir trames, complots et coulisses improbables qui n'ont le plus souvent que de lointains rapports avec la réalité », parce qu'« ils ne parviennent plus à faire la une des journaux sauf à donner libre cours à leur fantaisie ».

Autant d'accusations à la limite de l'outrage gratuit qu'il conviendrait pour le moins d'étayer en les basant sur des faits, des dates, des noms, même si lecteur voit bien que les premiers visés d'entre tous s'appellent Antonio Ingroia et Nino Di Matteo, paradigmes des juges qui contribuent en médiatisant à l'extrême leurs comportements et leurs états d’âme ... à élaborer une autoreprésentation sacrificielle de leur propre rôle.

Ces nouveaux « protagonistes de l’antimafia » qu'une abîme sépare de la stature de Giovanni Falcone, magistrat consciencieux et pragmatique, sans aucune idéologie, attaché à vérifier les confessions des repentis dans leurs moindres détails, qui se vantait de n'avoir jamais dû remettre en liberté quelqu’un qu’il avait arrêté (
ce qui sous-entend naturellement que les professionnels d'aujourd'hui font exactement le contraire...), qui se sentirait probablement plus proche des thèses d’un juriste tel que Giovanni Fiandaca, tant il était convaincu qu’on combat la mafia aussi en s’y infiltrant, y compris en lui cédant certaines informations pour en obtenir d’autres ou pour éviter des assassinats, comme cela est d’usage dans le monde entier lorsqu’on lutte contre la criminalité organisée...

Ainsi, selon Mme Padovani, aujourd'hui un magistrat consciencieux et pragmatique tel que Falcone, sans aucune idéologie, se sentirait probablement plus proche des thèses d’un juriste tel que Giovanni Fiandaca ! Voyons quelles sont-elles, et si elles sont compatibles avec la rigueur morale et l'esprit de service de Giovanni Falcone...

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3. Les thèses de Giovanni Fiandaca

Comme indiqué dans mon préambule terminologique, la première thèse que soutient avec vigueur M. Fiandaca, juriste sicilien qui occupe la chaire de droit pénal de l'Université de Palerme, et coauteur avec Salvatore Lupo du livre « La mafia non ha vinto » (La mafia n'a pas gagné), éditions Laterza, c'est que la tentative du gouvernement italien de pactiser avec la mafia fut "légitime" et qu'elle ne constitue ni crime ni délit, mais juste l'expression du pouvoir discrétionnaire de l'état...

Une thèse qui fait florès, maintenant que le pacte est solidement établi aux yeux de tous, pourquoi s'en étonner ? Et que de membres de l'intelligentsia qui reprennent tout ça en chœur avec une belle unanimité, de Pino Arlacchi a Giuliano Ferrara (qui publie sur son journal un encart de 6 pages reprenant les arguments de Fiandaca sous le titre "Il processo sulla trattativa è una boiata pazzesca", du genre "Le procès sur le pacte état-mafia est une idiotie sans nom") ou Emanuele Macaluso, en passant par Marcelle Padovani et Eugenio Scalfari, fondateur de Repubblica :
Il y a pacte et pacte, il ne faut pas confondre. Lorsqu'une guerre est en cours, des négociations entre les parties sont pratiquement inévitables si l'on veut limiter les dommages. On négocie pour enterrer les morts [les parents des victimes des attentats mafieux apprécieront...], pour soigner les blessés [idem], pour échanger les otages. Il en fut souvent ainsi durant les années de plomb. Le parti de la fermeté d'un côté, qui ne voulait pas négocier avec les Brigades rouges, et celui des négociations de l'autre. (...) Mais quel est donc le crime que l'on recherche, quelle est la vérité que l'on veut connaître ? Ça doit en être une autre, pas celle-ci. Il doit s'agir – comme le laissent entendre certaines déclarations extraites de l’une des innombrables interviews d'Antonio Ingroia – d'un pacte négocié à un moment où la mafia était en fin de course, et où pour la maintenir en vie il a fallu invoquer l’aide de l'état. Certes, si cela était prouvé, ce serait bel et bien un crime, un crime énorme. Mais est-ce de cela qu'il s'agit ? Et quand est-ce que la mafia fut en fin de course et contrainte d'invoquer le soutien de l'état ? En 1992-1993 ? Lorsque les corléonais gagnèrent la guerre sur le clan Badalamenti ? Il ne semble pas qu'à cette époque la mafia était en fin de course, au contraire. 
Ci sarebbe anche da distinguere tra trattativa e trattativa. Quando è in corso una guerra la trattativa tra le parti è pressoché inevitabile per limitare i danni. Si tratta per seppellire i morti, per curare i feriti, per scambiare ostaggi. Avvenne così molte volte ai tempi degli anni di piombo. Il partito della fermezza che non voleva trattare con le Br, e quello della trattativa. (...) Qual è dunque il reato che si cerca, la verità che si vuole conoscere? Deve essere un’altra e non questa. Deve essere – come alcune frasi d’una delle innumerevoli interviste di Ingroia fa pensare – una trattativa svoltasi in una fase in cui la mafia era ridotta al lumicino e per tenerla in vita si invocava l’aiuto dello Stato. Questo sì, se fosse provato, sarebbe un crimine. Un crimine di enormi proporzioni. È di questo che si tratta? E quand’è che la mafia sarebbe stata ridotta al lumicino e costretta ad invocare il sostegno dello Stato? Nel ’92-’93? Quando i Corleonesi presero il sopravvento sul clan di Badalamenti? Non sembra che in quegli anni fossero ridotti al lumicino, anzi. 
En bref, le pacte état-mafia a bien eu lieu, mais à des fins positives (“a fin di bene”), justifié par un état de nécessité (“stato di necessità”), de plus il est juridiquement légitime (“giuridicamente legittima”), donc il n'y a là rien de scandaleux, ni de pénalement répréhensible (“penalmente non censurabile”) :
cela fait partie des attributions politiques discrétionnaires du gouvernement d'évaluer les pour et les contre, de mettre sur la balance avantages et inconvénients liés au choix d'accorder d'éventuelles ‘concessions’ au contre-pouvoir mafieux pour faire cesser en échange les agressions mortelles. 
rientra nella discrezionalità politica del governo valutare i pro e i contro, in termini di bilanciamento costi-benefici, della scelta di fare eventuali ‘concessioni’ ai contropoteri criminali in cambio della cessazione delle aggressioni mortali.
On croit rêver... Et Falcone serait censé s'aligner sur de telles positions ? Bah !

Mais Fiandaca va plus loin, en contestant la qualification juridique du procès (code pénal italien, articles 338 : Violence ou menace à un corps politique, administratif ou judiciaire - “Violenza o minaccia ad un corpo politico, amministrativo o giudiziario” - et 110 : Peine encourue par ceux qui concourent à commettre le crime - “Pena per coloro che concorrono nel reato” -), en argumentant que le gouvernement n'est pas un “corps politique” mais un “organe constitutionnel”, et qu'en tant que tel les dispositions applicables seraient celles de l'article 289 (Attentat contre les organes constitutionnels et contre les assemblées régionales - “Attentato contro organi costituzionali e contro le assemblee regionali” -), etc. etc.

De la doctrine donc, encore et toujours, sur un plateau de la balance, et sur l'autre 16 morts plus une quarantaine de blessés provoqués par 9 attentats à la bombe (dont deux manqués) durant la saison 1992-1993...

Par conséquent inutile de résumer ici les quelque 12 000 mots de la “lectio magistralis” tenue le 18 avril 2013 par le Prof. Fiandaca à la Faculté de Jurisprudence de l’Université de Naples, intitulée « Le pacte état-mafia entre processus politique et procès pénal » (La trattativa Stato-mafia tra processo politico e processo penale), ça ne ferait guère avancer le schmilblick !

Contentons-nous de préciser que ce même Prof. Fiandaca conteste également (et il n'est pas le seul) le crime de "concours externe à l'association mafieuse" pour lequel Marcello Dell'Utri (à l'origine du parti politique de Berlusconi) est actuellement en prison, et puisqu'on parle de Dell'Utri et de l'antimafia, voici une anecdote savoureuse qui en dit long sur la mobilisation convaincue de l'état italien : Dell'Utri vient tout juste d'être extradé du Liban où il avait tenté de se réfugier, et les policiers de la DIA de Palerme qui ont été le prélever à son arrivée à l'aéroport de Rome ont dû avancer l'argent du vol aller-retour Rome-Palerme et de leur séjour à Rome, tout simplement parce que l'antimafia manque de fonds...

Ça c'est passé cette semaine, donc le constat de la situation est plutôt clair !

Mais Fiandaca va encore et toujours plus loin, en allant jusqu'à justifier certaines attaques de Berlusconi à la magistrature, tel que relaté par l'agence de presse Adnkronos :
« Il est faux d'affirmer qu'on ne peut pas critiquer les jugements ou discuter des procès en cours, c'est une grosse bêtise induite par certains phénomènes pervers : d'un côté par la nécessité de combattre Berlusconi depuis vingt ans d'attaques contre la magistrature. Des attaques souvent injustifiées, parfois justifiées. » 
“Non è vero che le sentenze non si discutono o che i processi in corso non si discutono, è una grande sciocchezza indotta da alcuni fenomeni perversi: da un lato dall’esigenza di contrastare Berlusconi per vent’anni, quando rivolgeva i suoi attacchi alla magistratura. Attacchi spesso ingiustificati e qualche volta giustificati”
Ce dont Berlusconi ne se prive pas puisque hier encore, cité comme témoin dans le procès Lavitola, il attaquait directement les juges du Tribunal :
« La magistrature est sans contrôle, incontrôlable, irresponsable et jouit d'une immunité totale. » 
“La magistratura è incontrollata, incontrollabile, irresponsabile e ha l’immunità piena”. 
Venant de lui, ça ne manque pas de sel. D'ailleurs, il risque gros pour son goût de la provocation, nous verrons dans les jours qui viennent si cette nouvelle attaque aura des suites...

Pour autant voici une transition toute trouvée pour arriver au dernier point de mon argumentaire.

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4. L'autoreprésentation sacrificielle des juges

Selon Marcelle Padovani, certains juges, négativement connotés comme "nouveaux protagonistes de l'antimafia", ont la manie de vouloir occuper le devant de la scène plutôt que de se retrancher derrière un silence qui serait politiquement correct. OK.

Mais ce que sous-entend cette thèse (ou, pour mieux dire, ce théorème...), c'est que de nombreux juges (de Falcone à Borsellino, n'oublions pas, jusqu'à Di Pietro, Clementina Forleo, De Magistris, les juges de Salerne, Anna Maria Fiorillo, Antonio Esposito, Antonio Ingroia, Nino Di Matteo, etc.), qui subissent depuis vingt ans les attaques extrêmement violentes et concentriques de Berlusconi et de tout le système de pouvoir en place - droite, gauche et centre confondus, presse, télévision, une bonne tranche de l'opinion publique manipulée à souhait, actions disciplinaires du CSM à sens unique, et last but not least, la Présidence de la République italienne -, devraient se laisser discréditer et anéantir en se taisant !

Et que dès qu'ils tentent de prendre la parole simplement pour faire valoir leurs droits et faire entendre leur voix dans ce gigantesque jeu de massacre, alors les voilà immédiatement accusés d'être « bien plus proches de la politique et sujets aux conditionnements des médias de masse », de s'offrir « souvent à une médiatisation extrême de leurs comportements et de leurs états d’âme et, anxieux de se mettre en avant, se [laisser] prendre la main en contribuant à élaborer une autoreprésentation sacrificielle de leur propre rôle », d'alimenter « chez les mêmes médias auxquels ils s'offrent la tendance à broder et à supposer, voire à ourdir trames, complots et coulisses improbables qui n'ont le plus souvent que de lointains rapports avec la réalité », dès lors qu'« ils ne parviennent plus à faire la une des journaux sauf à donner libre cours à leur fantaisie »...

En outre, citer acritiquement Falcone comme contre-exemple de cette "autoreprésentation sacrificielle" sur l'autel de l'ostentation, c'est aller vite en besogne et, surtout, oublier que Falcone et Borsellino eux-mêmes se sont élevés à maintes reprises pour « faire valoir leurs droits et faire entendre leur voix » !

Dans un document de Giovanni Falcone que je suis le seul à relayer en mode texte sur le Web mondial (!), intitulé « Rôle de la magistrature dans la lutte contre la mafia » (Ruolo della magistratura nella lotta alla mafia), discours tenu à Catane le 12 mai 1990, Giovanni Falcone dit ceci :
Malheureusement, il y a déjà longtemps que nous assistons presque sans nous en rendre compte à une dispersion progressive de la culture de la juridiction et à l'érosion permanente des valeurs d’indépendance et d'autonomie de la Magistrature, comme conséquence d'une série de réactions en chaîne qui, en partant d'une certaine intolérance envers le magistère pénal et d'une forte tentation des partis politiques d'occuper aussi la sphère réservée du pouvoir judiciaire, risquent de saper le fondement constitutionnel de la séparation des pouvoirs et de vider la juridiction de son contenu. 
Da tempo, purtroppo, assistiamo quasi senza accorgercene alla progressiva dispersione della cultura della giurisdizione ed alla continua erosione dei valori dell’indipendenza ed autonomia della Magistratura; e ciò in conseguenza di una serie di reazioni a catena che, partendo da una certa insofferenza per il magistero penale e dalla forte tentazione dei partiti di occupare anche l’area riservata al potere giudiziario, rischia di scardinare l’assetto costituzionale della divisione dei poteri e di svuotare di contenuto la giurisdizione.
Or c'est bien ce à quoi nous assistons depuis 20 ans : un assaut permanent du berlusconisme et de la soi-disant "gauche" à l'état de droit qui vise systématiquement et assidûment à miner la législation antimafia, à favoriser la corruption et l'impunité des gros délinquants de tous poils (seuls les petits surpeuplent les prisons), et les attaques répétées de Berlusconi et des autres intervenants (voir plus haut) sont une brique importante de cette entreprise raisonnée de démolition :

- ces accusations [contre moi] nous conduiront dans la rue pour manifester contre l'activité d'une partie de la magistrature qui utilise la justice pour combattre et éliminer les adversaires politiques qu'on ne réussit pas à éliminer par le système démocratique des élections. (...) Il est évident que notre opposition est forte contre une partie de la magistrature qui se comporte ainsi. J'ai déjà dit que ce type de comportement est une pathologie de notre système, un cancer de notre démocratie... ;
- la magistrature ruine notre système ;
- les juges sont fous, et même doublement fous : pour faire ce travail, il faut être mentalement perturbé, avoir des troubles psychiques ;
- les juges sont anthropologiquement différents du reste de l'humanité, ils devraient régulièrement être soumis à des tests pour en certifier la santé mentale ;
- mon père m'a enseigné que si tu veux faire du mal à ton prochain, tu deviens soit délinquant, soit dentiste, soit magistrat du Parquet ;
- Berlusconi à Obama : en Italie nous avons pratiquement une dictature des juges gauchistes...

Et ainsi de suite ! Je pourrais vous trouver des centaines de citations berlusconiennes toutes plus pourries les unes que les autres sur les juges... Du reste, je serais curieux de savoir, parmi celles qui précèdent, s'il y en a une ou plusieurs que M. Fiandaca justifierait, et pourquoi ?!

Mais terminons sur Falcone en réponse à Berlusconi, citations extraites du discours mentionné plus haut :
Pour autant, de tels comportements culturels répréhensibles ne sont certainement pas une bonne raison pour tenter, en profitant de la méfiance croissante des citoyens vis-à-vis de la justice, de poursuivre un projet de discrédit de la magistrature et d'affaiblissement progressif des garanties légales qu'offre globalement le système, garanties qui sont dictées non pas par l'intérêt de la corporation des juges mais au bénéfice de l'ensemble de la collectivité. (...) Ce mécanisme d'attaques et de soupçons vient se greffer aussi et surtout à l'encontre des juges antimafia. (...) De nombreuses autres critiques frappent les magistrats qui s'occupent d'enquêtes sur la mafia. Il suffit de rappeler ici les généralités désinvoltes sur les fautes prétendues dans la manière de traiter les "repentis", ou encore celles sur les soi-disant professionnels de l’antimafia, celles sur la création des maxiprocès, ... 
Tuttavia, tali censurabili atteggiamenti culturali non rappresentano di certo una buona ragione per tentare, profittando della crescente sfiducia del cittadini nei riguardi della Giustizia, per portare avanti un progetto di delegittimazione della magistratura e di progressivo affievolimento delle garanzie di legalità complessive del sistema, dettate non certamente a beneficio della corporazione dei giudici ma nell’interesse di tutta la collettività. (...) Il meccanismo di attacchi e di sospetti si è innescato anche e soprattutto nei confronti del c.d. giudici antimafia. (...) Tante altre critiche sono piovute addosso ai magistrati che si occupavano di inchieste di mafia. Basterebbe ricordare le disinvolte generalizzazioni su pretese scorrettezze nella gestione del c.d. "pentiti"; quelle sui c.d. professionisti dell’antimafia; quelle sulle creazioni dei maxi-processi...
L'avis de Falcone est donc très clair aussi sur les "professionnels de l'antimafia", qu'il qualifie de "généralités désinvoltes". Très intéressante également sa position sur la "non-terzietà" des juges, un concept que je laisse aux spécialistes de la question mais digne d'être approfondi...

J'invite donc Marcelle Padovani à lire l'intégralité de ce texte qu'elle ignore peut-être, et à l'aune de ces nouveaux éléments, j'imagine, soit à reconsidérer sa position (auquel cas elle devrait tenter de donner à ses propos le même écho qu'a eu son intervention initiale), soit à étayer ses arguments autrement qu'avec des affirmations gratuites ; mais dans un cas comme dans l'autre, à prendre en compte mes critiques et daigner y répondre.

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5. Conclusion

Lorsqu'en 1987 Sciascia a publié son brûlot, très apprécié de Salvatore Riina, nombreuses ont été les voix qui se sont élevées contre telle "généralisation désinvolte" (désinvolte : qui fait montre d'une liberté un peu insolente, d'une légèreté excessive. Le Robert). Mais il y en a une en particulier que je souhaite mentionner ici, à l'époque correspondante en Italie du Nouvel Obs, une certaine Marcelle Padovani, qui accuse Sciascia sur son journal :
de ressasser des « polémiques misérables » contre l'antimafia en vertu de son « incoercible exhibitionnisme » !
Donc, sauf cas d'homonymie extraordinaire, il serait intéressant de savoir ce que la Marcelle Padovani qui critiquait ainsi Sciascia et ses "professionnels de l'antimafia" en 1987, penserait de la Marcelle Padovani et de ses "nouveaux protagonistes de l'antimafia" version 2014...

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mardi 13 mars 2012

Dans le labyrinthe des dieux

( MAFIA )

I.   Qu'est-ce que la mafia ?
II.  150 ans de mafia : histoires siciliennes, histoires italiennes...

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150 ans de mafia : histoires siciliennes, histoires italiennes...

Je dédie ce billet à Marco Travaglio, avec tout mon respect

"Dans le labyrinthe des dieux" est la traduction littérale du titre d'un livre d'Antonio Ingroia publié en 2010, "Nel labirinto degli dèi", choisi par le juge antimafia en référence à Giuseppe Tomasi di Lampedusa, qui écrit dans Le Guépard (en anglais, étrangement) :
But they won’t succeed, because we are gods.

Un sicilien parlant des autres siciliens, à qui des étrangers (quand bien même italiens...) se seraient mis en tête de leur enseigner les bonnes manières : « Ils n'y parviendront pas, car nous sommes des dieux. »

J'ai retrouvé sur Internet le passage en français, qui situe la citation dans son contexte :
Deux ou trois jours avant l'arrivée de Garibaldi à Palerme, on me présenta quelques officiers de marine anglais, en service sur les navires qui mouillaient en rade, dans l'attente des événements. Ils avaient appris, je ne sais comment, que je possédais une maison sur le rivage, avec un toit en terrasse d'où l'on peut voir le cercle des montagnes autour de la ville. (...) C'étaient des jeunes gens ingénus, malgré leurs favoris rougeâtres. Ils tombèrent en extase devant le panorama, devant l'impétuosité de la lumière. Ils avouèrent pourtant qu'ils avaient été pétrifiés de surprise devant l'aspect désolé, la vétusté, la saleté des rues qui menaient chez moi. Je leur expliquai que ceci dérivait de cela, comme j'ai essayé de le faire tout à l'heure. L'un d'eux me demanda ce que diable venaient faire en Sicile les volontaires italiens. "They are coming to teach us good manners, répondis-je. But they won't succeed, because we are gods." Je crois qu'ils ne comprirent pas, mais ils rirent et s'en allèrent. C'est également la réponse que je voudrais vous faire, cher Chevalley. Les Siciliens ne voudront jamais s'améliorer, pour la simple raison qu'ils se croient parfaits : leur vanité est plus forte que leur misère ; toute intromission de personnes étrangères aux choses siciliennes, soit par leur origine, soit par leur pensée (par l'indépendance de leur esprit), bouleverse notre rêve de perfection accomplie, dérange notre complaisante attente du néant ; piétinés par une dizaine de peuples différents, les Siciliens croient qu'un passé impérial leur donne droit à de somptueuses funérailles. Pensez-vous, Chevalley, être le premier à espérer conduire la Sicile dans le courant de l'histoire universelle ? Qui sait combien d'imams musulmans, combien de chevaliers du roi Roger, combien de scribes des Souabes, combien de barons d'Anjou, combien de légistes du Roi catholique ont conçu la même admirable folie ? Et combien de vices-rois espagnols, combien de fonctionnaires réformateurs de Charles III ? Qui se rappelle encore leur nom ? La Sicile a choisi de dormir, malgré leurs invocations ; pourquoi les aurait-elle donc écoutés, si elle est riche, si elle est sage, si elle est civilisée, si elle est honnête, si elle est admirée et enviée de tous, si, en un mot, elle est parfaite ? (...) 
Chevalley pensait : "Cet état de choses ne durera pas ; notre administration nouvelle, active, moderne, changera tout cela." 
Le Prince se sentait découragé : "Tout cela ne devrait pas durer ; pourtant cela durera toujours ; le toujours humain, bien entendu, un siècle, deux siècles ; après quoi, ce sera différent, mais pire. Nous fûmes les Guépards, les Lions : ceux qui nous succéderont seront les Chacals, les Hyènes. Et tous tant que nous sommes, Guépards, Chacals, Brebis, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre."
Dans son chef-d'œuvre, Tomasi di Lampedusa raconte la Sicile de 1860, année qui marque l'occupation de la Sicile par les piémontais, censés unifier l'Italie. De gré ou de force, et plutôt de force que de gré...

D'abord sous contrôle d'Antonio Mordini, prodictateur de Sicile (le nom dit bien ce qu'il veut dire), et ensuite sous le gant de fer du lieutenant de Victor-Emmanuel, Massimo Cordero di Montezemolo, nommé gouverneur général de Sicile :
M. de Montezemolo, nommé gouverneur général de Sicile, et M. Lafarina, directeur de l'intérieur, se disposent à partir pour leur destination. Les pouvoirs du prodictateur Mordini cesseront à leur arrivée. Le prodictateur a été informé, par Garibaldi, qu'il n'y aura plus qu'un seul chef en Sicile, le roi Victor-Emmanuel.
Victor-Emmanuel, qui proclama aux Siciliens, le 1er décembre 1860 :
Peuples de la Sicile !
C'est avec une profonde émotion au cœur que je mets les pieds dans cette île illustre, qui autrefois, comme un augure des destinées actuelles de l'Italie, eut pour prince un de mes ancêtres ; qui de notre temps élut pour son Roi le frère que je pleure, et qui aujourd'hui m'appelle par son suffrage unanime à étendre sur elle les bienfaits de la liberté et de l'unité nationale.
De grandes choses se sont effectuées en peu de temps ; de grandes choses restent à faire, mais je suis convaincu qu'avec l'assistance de Dieu et du courage des peuples italiens, nous mènerons à fin cette magnanime entreprise. Le gouvernement que je viens constituer ici sera un gouvernement de réparation et de concorde. En respectant sincèrement la religion, il maintiendra intactes les prérogatives qui sont l'honneur de l'Eglise sicilienne et la garantie du pouvoir civil; il fondera une administration qui rétablisse les principes moraux d'une société bien organisée, et en faisant refleurir par un incessant progrès économique la fertilité de son sol, son commerce et l'activité de sa marine, il rendra profitables les dons que la Providence a largement répandus sur cette terre privilégiée.
Siciliens,
Votre histoire est l'histoire de grands faits et de généreuses entreprises; aujourd'hui il est temps pour vous, comme pour tous les Italiens, de montrer à l'Europe que si nous avons su conquérir par notre valeur l'indépendance et la liberté, nous savons aussi les conserver par l'union des cœurs et par les vertus civiles. »
Palerme, le 1er décembre 1860.
VICTOR-EMMANUEL
Or en vérité, plutôt que de "réparation et de concorde", ce fut un "gouvernement de conquête et de domination", qui donna un regain de vivacité à une mafia déjà là, certes, mais dont la présence était alors sans commune mesure avec la virulence qui sera la sienne par la suite, puisque ses rangs furent rejoints par des milliers de prétendants mafieux, qui trouvèrent là l'occasion de s'enrichir, de conquérir des positions de privilège : la mafia comme voie à suivre pour obtenir une reconnaissance sociale, économique et politique. Mais le plus grave fut surtout l'adhésion aux principes mafieux d'une part importante de la vieille aristocratie et des classes bourgeoises de l'époque :
Dopo l’unità ci fu un “salto di qualità”, i mafiosi divennero migliaia perché fu sfruttato questo modo di comportarsi per arricchirsi, per acquisire posizioni di privilegio, per farsi strada nella nuova società. Diventò un mezzo di crescita sociale, economica e politica. Alla mafia si aggregarono i rappresentanti più spregiudicati della borghesia agraria emergente (quella che si era comprata le terre dei feudi o della chiesa) e i rappresentanti più rozzi e retrivi della vecchia nobiltà. Ovviamente furono assoldati, come manovalanza le classi subalterne (contadini e braccianti) accecati dal miraggio di una facile ricchezza.
Quant à la force de frappe militaire, elle fut recrutée en masse parmi le bon peuple...

* * *

Bien, maintenant que le décor est campé, il faudra attendre plus de ... 125 ans (!) pour qu'il se passe effectivement quelque chose, pour qu'un changement réel se produise. Plus d'un siècle et un quart de siècle pendant lesquels la mafia a connu une croissance phénoménale en Sicile, en Italie et ailleurs, sans jamais être inquiétée, au contraire, mais favorisée par les pouvoirs complices en place, y compris par les "libérateurs américains" (qui promurent notamment des chefs mafieux au rang de maires...).

Jusqu'au 10 février 1986, jour de l'ouverture du maxi-procès de Palerme instruit par Giovanni Falcone & Paolo Borsellino, qui fut véritablement le premier coup d'arrêt jamais infligé à la mafia. On comprend mieux, par conséquent, pourquoi la mafia ne leur pardonna jamais l'offense d'avoir interrompu ce cycle séculaire de prospérité et d'impunité, et les assassina six ans plus tard en l'espace de moins de deux mois : du 23 mai au 19 juillet 1992.


Deux attentats sur lesquels on ignore encore 20 ans après, la vérité, et dont la partie saine de la justice italienne vient juste d'identifier les derniers exécutants encore inconnus.

Les exécutants, je dis bien, mais pas les commanditaires, qui depuis deux décennies continuent de dissimuler leur foutue peur d'être démasqués un jour, cachés dans les entrailles nauséabondes et cloaqueuses de l'État italien.

L'État italien, je dis bien, qui, dans sa frénésie de pactiser avec la mafia pour éviter la mort annoncée de certains de ses représentants indignes, a préféré sacrifier sur l'autel de sa couardise deux fonctionnaires innocents et intègres. Mus par un "esprit de service", selon les mots de Falcone lui-même.

Deux dignes serviteurs de l'État, déchiquetés en mille morceaux de chair ensanglantés pour sauvegarder la misérable existence d'indignes profiteurs de l'État.

Le maxi-procès sicilien est donc une charnière de l'histoire italienne, puisqu'il trace une ligne de démarcation entre l'impunité à perpétuité de l'association politico-mafieuse et la condamnation à perpétuité de pratiquement tous les chefs mafieux de l'époque. Qui ont tramé jusqu'au bout en espérant s'en sortir en Cassation, où le "tueur de jugements" aurait été censé casser leurs condamnations respectives (exactement comme ce qui s'est passé hier pour Dell'Utri...) : or grâce à un critère de rotation des magistrats, la Cassation confirma les peines de prison à vie.

Nous sommes le 30 janvier 1992.
Le 17 février 1992, l'arrestation de Mario Chiesa marque le début de l'opération Mains propres.
Le 12 mars 1992 est assassiné Salvo Lima.
Suite de la chronologie.
Le 23 mai 1992 meurent Giovanni Falcone (53 ans), sa compagne, Francesca Morvillo (47 ans), et trois policiers de l'escorte, Vito Schifani (27 ans), Rocco Di Cillo (30 ans), Antonio Montinaro (30 ans).
Le 19 juillet 1992 explosent Paolo Borsellino (52 ans), et cinq policiers de son escorte : Emanuela Loi (24 ans), Claudio Traina (27 ans), Walter Eddie Cosina (31 ans) Agostino Catalano (43 ans), Vincenzo Li Muli (22 ans).
Entre ces deux dates, 57 jours qui ont changé l'Italie et ouvert la voie à une saison de massacres et de pactes scélérats aux plus hauts niveaux entre l'État italien et la mafia...

* * *
À la même époque, Marcello Dell'Utri contacte Ezio Cartotto, un politique démocrate-chrétien, en lui confiant la tâche de former un groupe de travail – dans le cadre de la très secrète “Opération Botticelli” –, chargé de réaliser une étude de faisabilité pour la naissance d'un nouveau parti.

Un témoignage que Cartotto rendit en 1997 devant les juges palermitains, et qu'il confirma dans un livre publié en 2008 : “Operazione Botticelli. Berlusconi e la terza marcia su Roma” (Ed. Sapere 2000) :
En mai-juin 1992, Marcello Dell’Utri m'a contacté car il voulait m'impliquer dans un projet qu'il souhaitait entreprendre. En particulier, il était d'avis qu'en raison de la perte de ses référents politiques habituels, le groupe Fininvest devait se « lancer en politique » pour éviter que les partis de gauche ne s'affirment, ce qui aurait impliqué une mise à l'écart du groupe de Berlusconi, et, par conséquent, de graves difficultés économiques. Dell'Utri observa d'emblée que son projet avait de nombreux adversaires au sein même du groupe, et qu'en conséquence, pour prendre une métaphore militaire, nous aurions dû faire comme sous les drapeaux, à savoir préparer des plans de bataille, les enfermer dans un tiroir, et ne les en sortir qu'en cas de besoin ; auquel cas chacun aurait dû tenir son rôle.
Source.

C'est là l'origine de Forza Italia...

Sans plus tarder, Cartotto se met donc à l'œuvre au huitième étage des locaux de Publitalia (la régie publicitaire du groupe Berlusconi commandée par Dell'Utri), juste à côté du bureau de Dell'Utri, avec son groupe de travail (une équipe aussi restreinte que secrète) dont fait partie un autre manager de Publitalia, un certain Roberto Patric Ruppen...

* * *
Ce Roberto Ruppen est un personnage peu connu, dont personne ne parle jamais, et dont j'ai découvert l'existence dans un livre troublant des journalistes Luigi Grimaldi et Luciano Scalettari, intitulé "1994, l'année qui a changé l'Italie" (Éditions Chiarelettere, 2010). Toutes les informations de cette section sont extraites de ce livre.

Le 20 juin 1992, date de la lettre de nomination sur papier à en-tête de la Banque centrale de Somalie et signée par le gouverneur de la banque en personne, Ali Abdi Amalow, Ruppen et un autre sont nommés « mandataires fiduciaires pour débloquer les fonds d'aide à la coopération appartenant à la Somalie et d'autres fonds destinés à l'aide humanitaire ».
Soit dit en passant, dans le cadre de l'opération "Restore Hope", l'aide humanitaire italienne à la Somalie a représenté environ 1400 milliards de lires (700 millions €), dont une immense partie ont fini dans un trafic triangulaire armes / drogues / déchets (y compris radioactifs)...
Le 24 juin 1992, soit 4 jours plus tard, une lettre d'intention extrêmement confidentielle est signée à Nairobi entre Enzo Scaglione (consul honoraire de Somalie en Italie), Giancarlo Marrochino (impliqué dans le meurtre en Somalie d'Ilaria Alpi et Miran Hrovatin), et Guido Carelli pour continuer le projet Urano 2, dans le cadre duquel un autre groupe de travail, le "Grupo de Trabajo Antinea", est spécialement chargé du trafic d'armes et des déchets radioactifs.


Rafraîchissons-nous la mémoire :
- Les 11 et 15 décembre 1998, Ezio Scaglione, consul honoraire de la République somalienne, autorisé par le président Somalien à créer une installation de stockage et de traitement des déchets :

déclare qu'il a été impliqué par Guido Garelli et Giancarlo Marocchino dans le “Projet Uranium” (Progetto Urano, Urano 1 pour le Sahara espagnol et Urano 2 pour la Somalie, où la 'ndrangheta côtoie la p2 par l'intermédiaire de Giampiero Del Gamba et Elio Sacchetto...), visant à exporter des déchets toxiques et nucléaires en Somalie, et que Marocchino lui avait assuré qu'il se serait servi de la construction du port de Eel Ma'aan pour y enfouir les conteneurs de déchets nucléaires dans le ciment des jetées.

- Le 24 mai 1999, les enquêteurs observent dans une note confidentielle :
Des témoins se rappellent que des conteneurs pleins de déchets (boues, terreaux contaminés provenant d'aciéries et cendres de filtres électriques, etc.) ont été enterrés dans le port de Eel Ma'aan. Cela est d'ailleurs indiqué dans un fax que Marocchino transmet à Scaglione le 19 août 1996 (à noter que l'autorisation donnée à Scaglione par le président somalien est datée du même jour...).

Des photos prises secrètement en février 1997 ... montrent l'enfouissement des conteneurs lors de la construction du port.
Ces photos, les voici :


En 1998, Scaglione rendra le témoignage suivant au juge Tarditi :
Ce projet concernait également les déchets radioactifs qui auraient dû, selon les dessins que nous avait montrés Garelli, être contenus dans de grands cylindres métalliques équipés de chambres internes de stockage, selon un projet conçu par la société Oto Melara, de La Spezia.
Ça vous rappelle rien ?

Or Ruppen travaillait déjà au projet Urano 1, qui prévoyait l’envoi d'énormes quantités de déchets – principalement d'origine américaine (entreprises et militaires) – dans un immense cratère naturel situé dans le Sahara espagnol.

Dans ce but Garelli avait créé l’ATS, ou Administration Territoriale du Sahara, dont faisaient notamment partie, entre autres, Luciano Spada (socialiste qui était pratiquement tous les jours en contact avec De Michelis, Martelli et Craxi, dont le numéro de téléphone était dans l'agenda de Ruppen), Nickolas Bizzio, le secrétaire de ce dernier, Alfredo Del Po, et l'armateur "Odino Valperga", de Gênes.

Mais à l'époque d'Urano 2, Guido Garelli faisant l'objet d'un mandat d'arrêt international et s'étant réfugié en Croatie, il finit par donner les pleins pouvoirs à Ruppen pour gérer le projet Urano 2 à sa place, en le nommant "ministre plénipotentiaire de l'ATS chargé de maintenir les relations commerciales avec les États du Bassin méditerranéen".
Donc nous avons un Roberto Ruppen qui travaille d'un côté à l'opération Botticelli destinée à transformer Fininvest en un parti politique (ou autrement dit au "programme Forza Italia", selon ses propres déclarations), en même temps qu'il magouille, de l'autre, dans différents trafics entre l'Italie et la Somalie où l'on retrouve partout l'ombre de la P2. 
Et nous avons enfin un Roberto Ruppen impliqué dans une enquête sur les German Gold Bonds (!), des bons du trésor émis par la République de Weimar (encore des histoires de bons, donc...) ayant servi à réaliser des escroqueries gigantesques pour financer des opérations liées aux trafics d'armes et de déchets, une affaire dans laquelle trempa également le directeur de l'agence BNL installée dans le bâtiment même ... du Sénat italien !
* * *
Que du beau monde, il n'y a pas à dire ! Ajoutons-y Elio Ciolini, personnage trouble lié à l'extrême-droite, à la maçonnerie et aux services secrets (qui sera impliqué plus tard dans des histoires de faux bons, encore et toujours, pour plus de 565 milliards de $), ayant en outre certains dons divinatoires :

- le 4 mars 1992, Ciolini fait parvenir de sa prison une première note au Parquet de Bologne, qu'il intitule : “La nouvelle stratégie de la tension en Italie – période : mars-juillet 1992”, période pendant laquelle se produiront des événements visant à déstabiliser l'ordre public en perpétrant des attentats à la bombe contre les gens dans des lieux publics, ainsi que des enlèvements ou des assassinats contre des politiques appartenant aux partis socialiste, communiste et démocrate-chrétien, voire un attentat contre le futur président de la République.

Selon lui, des membres d'une "internationale noire" réunis à Zagreb en septembre 1991, auraient décidé cette stratégie dans le cadre d'un « renouveau politique » de la droite européenne et, en Italie, dans le but de rétablir un nouvel ordre « général » porteur d'avantages économiques et financiers (déjà en cours) pour les responsables de ce nouvel ordre dévoyé, maçonnique et politico-culturel, largement basé sur la commercialisation des stupéfiants.

Or cette référence au mois de septembre 1991 est étrange, car nous savons avec certitude qu'en Italie, un sommet mafieux eut lieu le même mois, à Enna (Sicile), réunissant toute la coupole mafieuse, durant lequel furent planifiées la saison des attentats en 1992-1993 et la décision d'assassiner Giovanni Falcone.

Écoutons ce que rapporta Leonardo Messina (boss repenti qui fut d'abord interrogé le 30 juin 1992 par Paolo Borsellino, moins de trois semaines avant sa mort), devant la Commission antimafia le 4 décembre 1992 (audition intégrale, dont je vous encourage vivement à lire au moins cet extrait) :
PRÉSIDENT. …Lors de cette réunion, qu’a-t-il été décidé ?
LEONARDO MESSINA. La réunion n’a été que l'acte final. Ils étaient déjà là depuis trois mois environ…
PRÉSIDENT. Où ?
MESSINA. Dans la province d'Enna. Ils ont fixé la nouvelle stratégie et décidé quels seraient les nouveaux référents politiques, vu qu'ils se débarrassaient des anciens.
PRÉSIDENT. Pouvez-vous nous expliquer ce passage des alliances ?
MESSINA. Cosa nostra redonne vigueur à son vieux rêve de devenir indépendante, de devenir maître d'une partie de l'Italie, d'avoir un État à eux, le nôtre.
PRÉSIDENT. L'objectif est-il de rendre la Sicile indépendante du reste de l'Italie ?
MESSINA. Oui. Cependant Cosa nostra ne s'embarque pas seule dans cette aventure, elle est aidée par la maçonnerie.
PRÉSIDENT. Y a-t-il de nouvelles forces avec lesquelles elle est en contact ?
MESSINA. Oui, il y a de nouvelles forces auxquelles elle s'adresse.
PRÉSIDENT. Pouvez-vous dire à la Commission quelles sont ces forces ?
MESSINA. Je ne voudrais pas créer certaines situations, ici...
PRÉSIDENT. Bien, d'accord. S'agit-il de formations traditionnelles, ou de nouvelles formations ?
MESSINA. Ce sont des nouvelles formations.
PRÉSIDENT. Pas traditionnelles ?
MESSINA. Non, pas traditionnelles.
PRÉSIDENT. En Sicile, sont-elles fortes, ou sont-elles faibles ?
MESSINA. Elles ne viennent pas de Sicile.
PRÉSIDENT. Il s'agit donc de forces externes à la Sicile ?
MESSINA. Oui, externes.
PRÉSIDENT. Mais sont-elles déjà présentes en Sicile ?
MESSINA. Non, pas encore. Elles sont en train de se créer, car ça va partir, mais les forces déjà alliées resteront, elles sont encore là.
PRÉSIDENT. Pouvez-vous nous expliquer ce concept ?
MESSINA. Les contacts que certains avaient, ils les ont encore.
PRÉSIDENT. Avec les vieux partis ?
MESSINA. Avec certains des partis ; un tel ou un tel ne peut pas être identifié avec un contexte mafieux, mais d'autres...
PRÉSIDENT. Avec des personnages ?
MESSINA. Oui, avec des personnages des forces traditionnelles, et des forces nouvelles.
PRÉSIDENT. Vous avez cité plusieurs fois la maçonnerie. Pouvez-vous expliciter ces relations ?
MESSINA. Beaucoup d'hommes d'honneur, c'est-à-dire ceux qui sont destinés à devenir des chefs, adhèrent à la maçonnerie. C'est un point qui ne doit pas vous échapper, car c'est au sein de la maçonnerie qu'on peut avoir tous les contacts possibles avec les représentants des entreprises, des institutions, et avec les administrateurs détenant des pouvoirs autres que le pouvoir punitif détenu par Cosa nostra.
PRÉSIDENT. Est-ce de la maçonnerie que provient cette idée du séparatisme ?
MESSINA. Oui. Et je tiens à préciser que tout ce que je dis ici n'est pas le fruit de déductions ni d'interprétations personnelles, mais que j'en parle par expérience directe.
(...)
PRÉSIDENT. Pouvez-vous nous expliquer l'hypothèse séparatiste ? Vous avez dit que la Sicile était devenue trop petite pour les affaires de Cosa nostra, avant d'ajouter qu'ensemble Cosa nostra et les maçons ont intérêt au séparatisme de la Sicile. Pouvez-vous nous expliquer ces deux concepts, contradictoires en apparence ?
MESSINA. "Maçon" est un terme qui peut englober quantité de types de personnes, très différentes. Cosa nostra ne peut plus continuer à dépendre de l'État et de ses lois, Cosa nostra veut s'emparer de l'État, avoir son propre État.
(...)
PRÉSIDENT. Les mouvements séparatistes viennent-ils de l'extérieur ou se trouvent-ils au sein des frontières nationales ?
MESSINA.Je pense qu'ils viennent de l'extérieur des confins nationaux. Je peux parler du programme de la région mafieuse, mais il serait absurde de croire que je sais ce que décident les maçons. Je sais ce que décide Cosa Nostra.
PRÉSIDENT. Et la Sicile a décidé, comme vous nous l'avez expliqué, de s'orienter vers l'indépendantisme, vers un nouveau séparatisme ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Ce séparatisme serait donc lié avec des forces - dites-vous - en dehors de la nation, ou aussi avec des forces nationales ?
MESSINA. Aussi avec des forces nationales.
PRÉSIDENT. Donc, autant avec des forces nationales que non nationales ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Ces forces nationales sont-elles de nature politique ou non ?
MESSINA. Oui, également politiques.
PRÉSIDENT. Politiques, mais pas seulement ?
MESSINA. Des politiques et des entrepreneurs.
PRÉSIDENT. Y compris des forces non institutionnelles ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Donc il y a des secteurs, pour ainsi dire, provenant des institutions, des entreprises et de la politique, qui appuieraient un tel projet ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Ceci en ce qui concerne l'Italie. Et en dehors de l'Italie, que pouvez-vous nous dire ?
MESSINA. Je ne sais rien sur l'étranger. Je ne sais que ce qu'ils ont décidé à Enna.
PRÉSIDENT. Donc vous savez qu'il existe un soutien qui provient de l'étranger, mais vous ne savez pas d'où. C'est cela ?
MESSINA. Oui. Considérez que je ne suis au courant que des décisions de Cosa nostra, donc si je peux parler des événements dont j'ai connaissance, je ne peux faire aucune déduction sur l'étranger.
PRÉSIDENT. C'est sûr. Cette théorie séparatiste signifie-t-elle un coup d'état, ou quoi d'autre... ?
MESSINA. Il y eut une époque où Cosa nostra participa à la préparation de coups d'état.
PRÉSIDENT. Oui, par le passé, vous nous l'avez expliqué.
MESSINA. Aujourd'hui, ils peuvent prendre le pouvoir sans faire de coup d'état.
PRÉSIDENT. Lorsque vous avez répondu à ma question en faisant référence à certains secteurs institutionnels ayant un interêt dans le projet séparatiste de la Sicile, pouvez-vous nous expliquer à quels secteurs vous faisiez allusion ?
MESSINA. Je m'excuse, Président, mais je ne comprends pas ce que veut dire le terme "secteurs", ici ?
PRÉSIDENT. Les institutions sont nombreuses, il y a la magistrature...
MESSINA. Les politiques qui sont des hommes d'honneur sont au courant du projet, qui n'est pas uniquement de Cosa nostra : il y a aussi les politiques qui appartiennent à Cosa nostra parce qu'ils sont "pungiuto". Donc le programme, ils le réalisent ensemble...
PRÉSIDENT. C'est clair. Mais puisque vous nous avez expliqué qu'il y a aussi parmi les institutions des personnes ou des groupes entiers de personnes (je n'ai pas très bien compris) qui soutiennent ce projet, vu que les institutions sont nombreuses, dont font également partie la magistrature, les forces de l'ordre...
MESSINA. Aucun troisième niveau supérieur donnant des ordres à Cosa nostra n'a jamais existé, mais la maçonnerie englobe tous les autres organismes...
PRÉSIDENT. Donc, cet appui au projet, provient-il de toutes les institutions en général, ou d'une en particulier ?
MESSINA. D'après ce que j'en sais, ils parlent d'une en particulier.
PRÉSIDENT. Pouvez-vous nous dire de quelle institution en particulier il s'agit ?
LEONARDO MESSINA. De la justice, notamment.
PRÉSIDENT. De la magistrature, donc ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Parlons-nous d'une magistrature sicilienne, ou d'une magistrature en dehors de la Sicile ?
MESSINA. Les procès, ils les ont faits à Palerme. Certains magistrats ont été contactés par Cosa nostra, mais ils ont refusé de prononcer des absolutions. Ils ont été assassinés chemin faisant.
(...)
PRÉSIDENT. Après les condamnations confirmées par la Cassation en janvier 1992, quelles furent les réactions de Cosa nostra ? Où étiez-vous à cette époque ? En prison ?
MESSINA. Non.
PRÉSIDENT. En janvier 1992 vous étiez libre ?
MESSINA. Oui, j'ai été arrêté le 17 avril.
PRÉSIDENT. Donc quelles furent les réactions de Cosa nostra ? Est-ce que vous vous y attendiez ?
MESSINA. Non.
PRÉSIDENT. Pourquoi donc ?
MESSINA. Parce qu'on pensait qu'ils ne seraient pas allés jusqu'au bout de leur raisonnement. En fait, quand les juges n'ont pas de preuves concrètes, ils prennent un juste milieu (10-15-20 ans), et les mafieux auraient accepté cela. Il suffit de penser que beaucoup sont déjà condamnés à perpétuité ; donc, dans un certain sens, c'est une faveur que les corléonais ont demandé aux mafieux prisonniers à vie, car il y avait un courant important qui était contre.
PRÉSIDENT. Donc, lorsque ces condamnations à perpétuité ont été confirmées, quelles furent les réactions de Cosa nostra et des corléonais ?
MESSINA. J'ai parlé directement avec certains hommes proches de Salvatore Riina, avec certains autres de la branche armée, qui savaient là où Falcone voulait arriver et qui m'avaient dit qu'ils ne pouvaient pas l'assassiner à ce moment-là car ils en auraient fait un martyre, un mythe. Nous verrons, disaient-ils. Ensuite, de toute évidence, ils ont pris d'autres décisions, car d'un côté ils devaient donner des explications aux mafieux en prison, et de l'autre une réponse à ceux qui n'y étaient pas.
PRÉSIDENT. En fait, Riina avait promis quelque chose ?
MESSINA. Oui. Tous savaient que le procès se serait bien terminé devant la Cassation.
PRÉSIDENT. À votre connaissance, y a-t-il eu quelque homme politique pour garantir que le procès se serait bien terminé en Cassation ?
MESSINA. Beaucoup de rumeurs circulaient au sein de Cosa nostra : mais ce qui se dit dans Cosa nostra doit forcément être vrai, vérifiable ; impossible de mentir.
PRÉSIDENT. Je ne vous ai pas demandé de faire des noms ; je voulais savoir si le contact censé vous garantir était un homme politique, un maçon, voire plus directement un magistrat ?
MESSINA. Il faut comprendre qu'entre nous on ne désigne pas nommément un maçon plutôt qu'un autre, c'est le sommet dans son ensemble qui est maçon : eux savent jusqu'où on peut arriver. On nous avait garanti que le maxi-procès se serait bien terminé, un point c'est tout.
PRÉSIDENT. Donc pourquoi Lima a-t-il été assassiné ?
(...)
MESSINA. Il fallait montrer à tout le monde que ceux qui ne respectent pas les accords meurent : dans Cosa nostra, ça marche comme ça.
PRÉSIDENT. Quel accord n'avait-il pas respecté ?
MESSINA. Son intéressement sur la garantie qu'aucun homme d'honneur n'aurait été condamné à perpétuité.
(...)
PRÉSIDENT. Riina est-il le chef de la stratégie visant à séparer la Sicile du reste de l'Italie ?
MESSINA. Oui, c'est l'un des chefs.
PRÉSIDENT. Qui sont les autres chefs ?
MESSINA. Les chefs de la province, ceux que vous appelez les corléonais, et qui sont les représentants provinciaux.
PRÉSIDENT. Cette opération n'était-elle dirigée que par Cosa nostra, ou y avait-il aussi d'autres personnes impliquées, n'appartenant pas à l'organisation ?
MESSINA. Non, seules les personnes qui organisent Cosa nostra devaient en faire partie.
PRÉSIDENT. Cela je l'ai compris. Je parle de la stratégie en général.
MESSINA. Il y a également des politiques qui appartiennent à Cosa nostra ou qui sont étroitement liés à l'organisation.
(...)
PRÉSIDENT. Vous comprenez que cet aspect intéresse tout particulièrement la présente Commission antimafia, puisqu'il concerne la structure de l'État. Donc, concernant la stratégie séparatiste, si vous avez les éléments pour le faire, pouvez-vous approfondir et nous expliquer plus précisément ce que cela veut dire ?
MESSINA. En fait, ils doivent apporter leur soutien aux nouveaux partis politiques qui tentent...
PRÉSIDENT. Qui tentent de séparer la Sicile du reste de l'Italie ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. Vous nous avez dit tout à l'heure que ces groupes ne veulent plus dépendre de l'État national.
MESSINA. Dans un certain sens. Jusqu'à présent, ils ont contrôlé l'État. Maintenant, ils veulent devenir l'État.
PRÉSIDENT. La Sicile est-elle la seule qui s'intéresse à ce mouvement séparatiste ?
MESSINA. Non. Quand je parle de Cosa nostra, c'est la même en Calabre ou en Sicile.
PRÉSIDENT. Le type de séparatisme dont vous avez entendu parler, qui a été décidé à Enna, il concernait uniquement la Sicile ou également d'autres régions d'Italie ?
MESSINA. Il concernait l'organisation de Cosa nostra. Il n'était pas question de la Sicile, mais de l'organisation, et donc des régions où est présente Cosa nostra.
PRÉSIDENT. Donc la scission ne concernait pas seulement la Sicile ?
MESSINA. Non, la Sicile, la Campanie, la Calabre, les Pouilles.
PRÉSIDENT. C'est là le type de problématique qui a été abordé à Enna ?
MESSINA. Oui.
PRÉSIDENT. La scission concernait-elle aussi la Lombardie ?
MESSINA. Ça dépend.
PRÉSIDENT. Donc le problème consistait à disposer de régions sur lesquelles exercer véritablement un contrôle total, pour devenir stables. Il ne devait pas s'agir d'un contrôle exercé par d'autres, mais d'une prise de possession totale.
MESSINA. Mais tout le terriroire est déjà sous l'emprise de Cosa nostra.
PRÉSIDENT. Dans ces régions-là ?
MESSINA. Oui.
(...)
PRÉSIDENT. Pouvez-vous nous expliquer un peu mieux quelles étaient les préoccupations pour les choses que disait Pio La Torre. Vous nous avez dit qu'il a été assassiné parce qu'il était favorable à la saisie des biens mafieux.
MESSINA. Mes informations sont filtrées, car j'étais dans les rangs inférieurs, à l'époque.
PRÉSIDENT. Pourtant La Torre n'avait fait que présenter un important projet de loi.
MESSINA. Oui, mais il fallait frapper l'auteur de la présentation du projet, et c'est ce qu'ils ont fait.
PRÉSIDENT. Le projet est resté dans les tiroirs pendant un an et demi, l'article 1 ne fut approuvé que durant l'été 1982.
MESSINA. Disons qu'il est encore dans les tiroirs, même si quelque chose commence à bouger maintenant, mais il est resté dans les tiroirs pendant des années (...) au sens où il n'a pas été appliqué.
PRÉSIDENT. Des prisons comme l'Asinara et Pianosa sont-elles indispensables dans la lutte contre Cosa nostra ?
MESSINA. Elles sont très importantes, car pour un membre de Cosa nostra, il n'y a rien de pire que de ne rien savoir de son territoire, de ne pas avoir de contact faisant le lien ; or à l'Asinara et à Pianosa ils sont isolés, et même lorsque les informations passent, ça dure trop longtemps. Bien trop longtemps. Même au parloir, l'ordre est de se taire, car il y a des puces-espions partout.
PRÉSIDENT. Mais dans les autres prisons aussi, ou non ?
MESSINA. Oui, tous ont peur de ça. Ils s'expriment par gestes, mais le temps de se faire comprendre, le parloir est terminé.
PRÉSIDENT. Quand un mafieux sort de prison, les contacts reprennent de suite ?
MESSINA. Un mafieux ne cesse jamais d'être un homme d'honneur. Ni avant, ni après.
PRÉSIDENT. Donc les relations organiques avec la famille reprennent immédiatement ?
MESSINA. Oui, dès qu'il sort de prison, une réunion a lieu, un repas est organisé durant lequel les nouveaux affiliés sont présentés à l'homme d'honneur libéré.
PRÉSIDENT. C'est de cette façon qu'il est remis dans le circuit ?
MESSINA. Oui, même si la chose n'a jamais cessé.
PRÉSIDENT. Cette emprise que vous nous décrivez si opprimante en Sicile et en Calabre, elle concerne tout, rien n'y échappe ?
MESSINA. Dans quel sens ?
PRÉSIDENT. Au niveau des entreprises, de la politique, des institutions ?
MESSINA. L'emprise est totale, des égoutiers en remontant jusqu'aux administrations de la Commune, de la Province, de la Région : impossible qu'une feuille ne tombe en Sicile sans le bon vouloir du représentant mafieux local.
PRÉSIDENT. (...) Vous avez rapidement fait allusion au meurtre de Salvatore Giuliano, en précisant qu'au tout début de la République italienne un échange a été fait, le meurtre de Giuliano étant considéré comme un cadeau pour obtenir une contrepartie.
MESSINA. Oui, c'est Luciano Liggio qui a exécuté Giuliano, comme cadeau fait à l'État.
PRÉSIDENT. Il y a donc eu une ébauche de compromis, c'est ça que vous voulez dire ?
MESSINA. Sì, un compromis entre une partie de l'État et Cosa nostra.
PRÉSIDENT. Donc il y a maintenant une nouvelle tentative de compromis, ou a-t-il été décidé de ne plus faire de compromis ?
MESSINA. Oui, il y aura un nouveau compromis avec les représentants du nouvel État, s'ils réussissent.
PRÉSIDENT. Toutefois, s'il y a un projet séparatiste en cours, il s'agit d'une chose distincte, ou non ? Puisque passer un compromis signifie quoi qu'il en soit rester au sein d'un État unitaire.
MESSINA. Oui, mais l'intérêt de la mafia c'est d'arriver au pouvoir pour y mettre ses propres hommes politiques, qui en seront l'expression : ainsi, ils ne dépendront plus de personne.
PRÉSIDENT. Plusieurs façons d'atteindre un même objectif peuvent donc coexister ?
MESSINA. Cosa Nostra doit parvenir à ses fins, indépendamment de l'appui de la maçonnerie, de l'Église ou de qui que ce soit d’autre, elle doit atteindre son objectif. Cosa Nostra doit atteindre son objectif, quelle que soit la voie à suivre.
Cette audition est d'une extrême importance, car mieux que tous les traités sur la question, elle explique parfaitement ce qu'est la mafia. En parallèle, Leonardo Messina a fourni aux juges un tel luxe de précisions qu'il leur a permis de vérifier minutieusement son récit. En ajoutant également d'autres détails sur la Ligue du Nord, et plus précisément sur le sénateur Miglio, qui était selon lui « l’expression d'une partie de la Démocratie chrétienne et de la maçonnerie, où il avait comme référents Giulio Andreotti et Licio Gelli ».

Gianfranco Miglio dont j'ai déjà parlé ici :
Dans un billet que j'ai consacré à la Ligue du Nord d'Umberto Bossi sur mon blog italien, je rapporte cette déclaration impardonnable de Gianfranco Miglio, triste théoricien de la race padane (...), qui dit ceci dans une interview au Giornale de Berlusconi, le 20 mars 1999 :
Je vous dirai même plus. Je suis pour le maintien de la mafia et de la 'ndrangheta. Le Sud de l'Italie doit se donner un statut qui s'appuie sur les personnalités aux commandes. Or qu'est-ce que la mafia ? Si ce n'est un pouvoir personnel, poussé jusqu'au délit. Je n'entends pas réduire le Mezzogiorno au modèle européen, ce serait absurde. Il existe aussi un bon clientélisme, qui génère de la croissance économique. Partons donc du principe que certaines manifestations spécifiques du Sud doivent être institutionnalisées.
Or permettez-moi de rappeler que ces positions étaient encore exprimées par des membres influents de la coalition Berlusconi + Ligue du Nord aux affaires il y a tout juste quatre mois...
Dans les déclarations de Messina, j'ai délaissé les passages sur les adjudications de marchés, ainsi que sur la présence de Cosa nostra au Nord, mais rappelons-nous que dans sa dernière interview, accordée le 21 mai 1992 (deux jours avant l'assassinat de Falcone !) aux journalistes français de Canal+ Fabrizio Calvi et Jean-Pierre Moscardo, Paolo Borsellino définit Vittorio Mangano comme "tête de pont" de la mafia entre la Sicile et le Nord de l'Italie...

* * *

Après ce premier voyage temporel entre 1860 et 1992, faisons un nouveau bond dans le temps de 20 ans pour en arriver à 2012.

Marcello Dell'Utri, qui introduisit Mangano chez Berlusconi dans la demeure d'Arcore (fabuleuse demeure historique près de Milan, escroquée à une orpheline pour une bouchée de pain...), est actuellement condamné à 9 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, puisque le jugement d'appel (qui réduisait sa peine à 7 ans d'emprisonnement) a été cassé il y a 3 jours par la Cour Suprême, j'y reviens à la section suivante... Nouvelle défaite pour la démocratie, donc, alors que la décision de la Cour d'Appel de Palerme intervenait 5 ans et demi après :
...la condamnation en première instance à 9 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, prononcée le 11 décembre 2004 au terme de 7 ans de procès, après quelques centaines de milliers de pages d'actes déposés et l'audition de 270 témoins, dont près d'une quarantaine de repentis accusant Dell'Utri d'une série impressionnante de "collaborations" avec la mafia, dans un échange de faveurs réciproques.

Dell'Utri fut alors défini par le Parquet comme « le garant des intérêts mafieux au sein de Fininvest » (centre de l'empire berlusconien), un personnage « à la disposition des chefs mafieux depuis plus de 30 ans, à partir des années 70 et jusqu'à ce jour, dont la contribution avait aidé de façon significative Cosa nostra à se renforcer ».

Dans son intervention hebdomadaire de lundi dernier, Marco Travaglio nous rappelle en effet que toutes les accusations portées contre Dell'Utri ne viennent pas que des repentis, loin de là, et que le procès aurait également pu se dérouler sans leurs témoignages puisque ses fréquentations mafieuses sont largement documentées :
  • par Dell'Utri lui-même, puisqu'il a avoué plusieurs fois son "amitié" pour des chefs mafieux notoires tels que Vittorio Mangano, que lui et Berlusconi qualifièrent de "héros" (!), ou Gaetano Cinà, condamné avec lui en première instance, décédé depuis...
  • etc.
Travaglio qui en a rajouté dans son éditorial du 10 mars, intitulé "La mafia n'existe pas" :
Du reste, quiconque connaît un peu le procès Dell'Utri sait que c'est le plus solide de tous les procès célébrés à ce jour en matière de concours externe en association mafieuse. Le moins dépendant des déclarations des repentis. Le plus riche en éléments de preuve indépendants, documentaires, en témoignages, en écoutes téléphoniques, voire en aveux mêmes de l'accusé : en bref, il est le procès le moins lié aux mots, et le plus fondé sur des faits. 
Si Dell'Utri devait être absous lors du nouveau jugement d'appel qui devra maintenant se dérouler, cela signifierait que jamais plus personne en Italie ne pourrait être condamné pour avoir servi la mafia de l'extérieur, c'est-à-dire sans en faire partie organiquement. 
Ce qui serait une catastrophe aux proportions incalculables dans un pays gangréné par les mafias, justement à cause de toutes les complicités externes avec des politiciens, des fonctionnaires, des financiers, des professionnels, des juges, des avocats.
Nous voici donc revenus à ce que je disais en début de billet, où dès 1860 l'aspect le plus grave fut l'adhésion aux principes mafieux d'une part importante de l'aristocratie et des classes bourgeoises, qu'on appelle aujourd'hui les "cols blancs"...

Or la pénétration mafieuse dans la vie économique, politique, sociale, culturelle - et légale ! - de nos sociétés modernes se fait essentiellement par la médiation desdits cols blancs. Un problème parfaitement compris par Giovanni Falcone & Paolo Borsellino dans les années 80, puisque ce sont eux qui caractérisent les premiers le délit pénal de "concours externe en association mafieuse" dans le jugement prononcé au troisième maxi-procès (maxi-ter) contre Cosa nostra.

Un délit pénal sur lequel se sont fondées des dizaines de procès ayant permis de juger des gens tels que Bruno Contrada, le sénateur de la DC Enzo Inzerillo, Giulio Andreotti, Calogero Mannino, Totò Cuffaro, Giovanni Mercadante, Gaspare Giudice, outre une grande quantité de membres de la "bourgeoisie mafieuse" tels que médecins, avocats, architectes, ingénieurs, etc.

Un enseignement juridique et moral de Falcone & Borsellino qui se perpétue depuis 30 ans, et qui contribue à prolonger ce fameux "coup d'arrêt" infligé à la mafia et aux politiques complices depuis le maxi-procès de Palerme. Ce qui explique pourquoi, pour le binôme mafia-politique corrompue, le délit pénal de "concours externe en association mafieuse", juste établi par la jurisprudence et la doctrine sans être formellement inscrit dans le code pénal, doit à tout prix être démoli...

Donc l'alternative est simple :
  • si la mafia et les politiques complices parviennent à leur fin, clairement affichée, on en revient à la situation pré-maxiprocès palermitain, et la mafia finira par conquérir définitivement - en tout ou en partie - l'État italien. Une conquête de l'impunité à perpétuité pour la mafia, vs. une perte de la démocratie à perpétuité pour les citoyens. Dans le silence et l'indifférence généralisés de l'Europe et des nations "démocratiques", très probablement...
  • si le corps sain de la démocratie italienne se rebelle et fait suffisamment entendre sa voix pour refuser et extirper ce cancer généralisé que représentent la mafia et les Berlusconi & Dell'Utri de toutes sortes, alors mon fils pourra avoir un avenir dans le pays où il est né...
* * *
En donnant pour acquise la parfaite bonne foi du substitut du Procureur général près la Cour de Cassation, M. Francesco Iacoviello, il n'en reste pas moins que son raisonnement juridique est largement criticable, même si l'intégralité des motivations n'est pas encore disponible. D'après la presse, le "point de droit" mis en accusation est le suivant :
Le concours externe en association mafieuse est devenu un délit autonome auquel plus personne ne croit. Je n'en fais pas une question en faveur de l’accusé, mais en faveur du droit. 
(Il concorso esterno in associazione mafiosa è diventato un reato autonomo in cui nessuno crede. Io ne faccio una questione non a favore dell’imputato, ma a favore del diritto.)
Donc en attendant de voir en quoi les motivations précisent pourquoi "plus personne n'y croit" (Ormai non ci si crede più), des voix dubitatives commencent à s'élever dont, entre autres, celles des magistrats Giancarlo Caselli, Nino Di Matteo et Antonio Ingroia.

Giancarlo Caselli (qui évoque également un "assaut à la justice") :
Le réquisitoire du substitut du procureur général de la Cassation Iacoviello « me blesse moins que Giovanni Falcone, qui a théorisé et concrétisé lors des différents maxi-procès le concours externe en association mafieuse. Les affirmations de Iacoviello sont pour le moins embarassantes ».
Nino Di Matteo :
S'il est vrai, comme rapporté dans la presse, que le substitut du procureur général de la Cassation a qualifié hier, dans le cadre du procès contre Marcello Dell’Utri, le concours externe en association mafieuse d'un délit auquel plus personne ne croit, alors nous serions en présence d'une affirmation irresponsable d'une extrême gravité (...), par laquelle la lutte contre la mafia ferait un bond de 30 ans en arrière. 
Mais il y a plus. Ces mots déligitiment d'emblée des centaines d'enquêtes et de procès qui se déroulent actuellement en Italie sur le fondement de ce délit, et ils vont à l'encontre de condamnations définitives pour lesquelles des condamnés sont incarcérés dans les prisons italiennes car jugés coupables de concours externe en association mafieuse. 
En outre, s'ils ont été prononcés, ces mots l'on été à propos d'un instrument juridique appliqué pour la première fois par les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, (...) qui est une arme fondamentale pour réprimer le mal des collusions entre la mafia, les entreprises, la politique et les institutions, le seul instrument juridique qui permettrait véritablement de faire un bond en avant qualitatif et définitif dans la lutte contre le crime organisé. 
À moins qu'on ne cherche à nous convaincre que combattre la mafia ne soit qu'une affaire de répression du bras militaire plutôt que de lutter contre des formes de collusion bien plus graves.
Antonio Ingroia :
J'espère que ce jugement ne se transformera pas en coup d'éponge définitif pour effacer la "méthode Falcone", car depuis deux décennies nous assistons à un inlassable acharnement pour démolir le travail des magistrats siciliens, un travail qui a commencé avec le pool Falcone & Borsellino et s'est poursuivi après leur mort, dans le sillage du système juridique qu'ils ont tracé.
Antonio Ingroia qui ouvrait pourtant le débat sur la notion juridique de "concours externe en association mafieuse", dès 2009, en souhaitant la recherche d'une « norme équilibrée, ayant un champ d'application ni trop large ni trop restreint » :
Or pour parvenir à cette solution, il faudrait une confrontation civile et sérieuse sur la possibilité d'élaborer un projet de loi permettant de stabiliser les prérequis du délit de 'soutien à la mafia', qui est aujourd'hui sanctionné par le concours externe en association mafieuse.
Malheureusement, en voyant les réactions hystériques de la bande à Berlusconi, déjà persuadés de leur victoire, on peut nourrir de gros doutes sur la tenue d'une confrontation civile et sérieuse de la part d' "hommes d'état" qui ont toujours manifesté leur estime pour le "héros mafieux" Mangano, sans jamais prononcer un seul mot de reconnaissance pour les magistrats Falcone & Borsellino, justes et dignes symboles de la lutte contre la mafia en Italie.

Quant au substitut du Procureur général près la Cour de Cassation, dont le rôle serait de représenter le Parquet - c'est-à-dire l'État - et de requérir la justice au nom de la société (!) (en jugeant uniquement la conformité des décisions aux règles de droit et si elles présentent ou non un vice de forme ou de procédure), on peut légitimement s'interroger sur l'opportunité de qualifier le concours externe en association mafieuse comme un "délit non défini auquel plus personne ne croit", en voulant balayer d'une seule phrase 30 ans de jurisprudence et d'orientations plusieurs fois confirmées par ... la Cour de Cassation elle-même !

* * *
En conclusion, le tableau laborieusement esquissé ci-dessus est d'une simplicité désarmante : si nous laissons les politiques indignes et mafieux dans l'âme - avec leurs cohortes de complices en "cols blancs", moderne bourgeoisie mafieuse - abolir la seule parenthèse de l'histoire d'Italie qui a lutté sérieusement contre la mafia, alors l'Italie pourra tirer un trait définitif sur ses vélléités démocratiques.

En 1992, l'Italie se trouva face à un tournant crucial de son histoire, où pour la première fois les gens honnêtes n'avaient plus peur d'applaudir Antonio Di Pietro et de lancer des pièces de monnaie à la gueule de Craxi.

Malheureusement, le peuple s'est laissé abuser par un Berlusconi qui est la personnalisation parfaite de la devise paraphrasée de Tomasi di Lampedusa : Tout changer pour que rien ne change ! 

Et apparemment ni l'opération Mains propres ni les tentatives successives de la justice n'ont réussi à prouver l'implication de politiques dont nous savons qu'ils étaient là, présents sur le théâtre des attentats et actifs dans les pactes noués entre l'État et la mafia, mais dont il serait juridiquement impossible de prouver qu'ils ont effectivement les « mains sales ». À défaut des consciences...

Voici 20 ans que Berlusconi et les pouvoirs maudits qui le soutiennent mènent un assaut permanent, à la fois médiatique et souterrain, contre la démocratie et la justice dans ce pays, 20 ans durant lesquels - en dépit des succès obtenus, des nouvelles lois, des arrestations, des nombreuses vies sacrifiées, du rôle des mouvements citoyens antimafia - le cycle infernal semble se répéter à intervalles réguliers, avec mille retours au point de départ, et franchi un tournant qui paraissait décisif, on en revient à s'égarer dans un labyrinthe apparemment sans issue.

Un labyrinthe des pourquoi où le sentiment que l'on éprouve est celui d'y voir enfermés des magistrats, des policiers, des parents de victimes et de citoyens honnêtes à la recherche de la vérité et de la justice, sous l'œil apeuré de tous ceux qui savent, notamment au sein des Institutions, qui les regardent de haut et, terrifiés qu'ils puissent trouver la sortie, préfèrent se taire.

Or nous sommes aujourd'hui dans une situation semblable à 1992, où la société italienne a de nouveau l'occasion unique de chasser les mafias de l'État et de redonner sa dignité à un parlement transformé dans sa majorité en un repaire de voleurs corrompus qui se protègent sans vergogne les uns les autres, pour se mobiliser sans faille aux côtés des défenseurs du droit et de la Constitution contre les tenants d'une loi qui viole en permanence le droit et la Constitution. Une loi qui depuis longtemps n'est plus égale pour tous, mais uniquement pour celles et ceux qui peuvent se le permettre.

Ces gens-là s'imaginent probablement en dieux siciliens, mais leur vanité est plus forte que leur misère. Au chevalier Aimone Chevalley, qui vient en Sicile à la recherche d'une classe dirigeante (irrépréhensible, dirait Berlusconi...) adaptée au nouveau Royaume d'Italie, le Guépard rétorque :
Le sommeil, mon cher Chevalley, le sommeil, voici ce que veulent les siciliens, et toujours ils haïront ceux qui voudraient les réveiller, quand bien même ceux-ci les couvriraient des plus beaux présents.
Aujourd'hui, il suffit de remplacer "siciliens" par "italiens" : dors, gentil peuple d’Italie, dors, mais n’oublie pas que le sommeil est l’antichambre de la mort. Ou bien réveille-toi, une bonne fois pour toutes, et chasse ces charlatans qui t'ont volé la démocratie et l'avenir de tes enfants, et mentent comme ils respirent en sachant parfaitement que les destinataires de leurs mensonges sont les premiers à savoir qu'ils mentent mais ont trop peur pour les dénoncer publiquement !

Il est une légende selon laquelle le Diable serait venu en Sicile pour y prendre femme. Or je sais maintenant que cette femme s'appelle Mafia, et qu'ensemble ils ont procréé par dizaine de milliers des bâtards corrompus qui tiennent constamment l'Italie sous le joug.

En réalité la légende n'en était pas une, et le pays grouille aujourd'hui de cancrelats malfaisants. L'heure est venue de désinfester.


P.S.
En voulant chiffrer le coût annuel de ce saccage organisé, j'ai déjà expliqué que la fourchette de l'argent pillé en Italie sur le dos des citoyens, c'est chaque année entre 320 milliards d'euros pour l'estimation la plus faible, et 420 milliards d'euros à blanchir pour l'estimation la plus haute, soit autant que l'ensemble des recettes fiscales perçues par les impôts italiens en 2011 (411,79 milliards d'euros). 
Sans compter que, jusqu'à présent, durant les 3 338 jours que Berlusconi a passés au pouvoir, ses 4 gouvernements successifs ont créé une dette publique cumulée de plus de 571 Mds d'euros, soit une moyenne dépassant 170 millions d'euros / jour
Pendant 9 ans et 51 jours ... lui, ses amis et les amis de ses amis se sont immensément enrichis : un bilan excellentissime ! 
En revanche, pour fêter en beauté les 150 premières années de son unité, l'Italie a franchi le seuil de 2012 grandement appauvrie et détruite au plan politique, économique, juridique, culturel, social, moral, international, etc.
Donc s'il est vrai que l'arbre se reconnaît à ses fruits, je vous laisse juges de ce qu'a produit l'arbre berlusconien, pourri des racines à la cime...