Manifeste pour une
humanité capable de répondre
Introduction
L’intelligence artificielle est
souvent présentée comme une révolution technologique. Or elle
est bien davantage. Elle constitue probablement le révélateur d’une
question anthropologique que les sociétés contemporaines avaient
progressivement cessé de se poser : qui est le sujet ?
Pendant plusieurs siècles, les
sociétés humaines ont cherché à accroître leurs capacités :
·
l’écriture a augmenté la mémoire,
·
l’imprimerie a augmenté la diffusion du savoir,
·
la science a augmenté la connaissance,
·
l’industrie a augmenté la puissance physique,
·
l’informatique a augmenté le calcul,
·
les réseaux ont augmenté la communication,
·
l’intelligence artificielle augmente désormais
la production de réponses.
Bien qu’ayant permis une
augmentation considérable de la puissance humaine, chaque étape a également
déplacé une partie croissante de l’activité humaine vers des dispositifs
techniques, des procédures, des organisations et des systèmes.
Si cette délégation a été
extraordinairement féconde d’une part, elle est aussi devenue, de l’autre, l’un
des problèmes centraux de notre temps.
Car plus les capacités
augmentent, plus une question devient difficile : qui en répond ?
Une remarque importante : en
français, le verbe répondre possède au moins deux sens distincts :
1.
le premier est conversationnel : répondre à
une question ;
2.
le second est éthique, juridique et historique :
répondre de ses actes, de ses décisions ou de leurs conséquences.
Ces deux sens peuvent parfois
coïncider. Ils peuvent également être radicalement dissociés.
Une intelligence artificielle
peut aujourd’hui répondre à un très grand nombre de questions. Elle ne peut pas
pour autant répondre de ses réponses.
Elle peut produire des
explications, elle ne peut pas être tenue pour responsable de ce qu’elle
explique.
Elle peut participer à une
décision, elle ne peut pas en assumer les conséquences.
Tout au long de ce texte, lorsque
la question: « qui répond ? » sera posée, elle devra essentiellement
être comprise au sens de : « qui répond de ? »
Autrement dit, qui peut
légitimement être appelé à rendre compte de ce qui lui est attribué et des
conséquences qui en découlent ?
C’est cette capacité que le
présent manifeste désigne par le terme de répondabilité.
La question centrale n’est donc
pas seulement : qui produit des réponses ?, elle est : qui
peut être tenu pour répondant ?
Le XXIᵉ siècle pourrait bien être le siècle où l’humanité
découvre que la ressource la plus rare n’est pas l’information, ni même l’intelligence :
elle devient la capacité d’assumer.
I. L’ÂGE DE L’IMITATION
En 1950, Alan Turing publie un
article devenu fondateur : Computing Machinery
and Intelligence.
L’article s’ouvre sur une
question devenue célèbre : les machines peuvent-elles penser ?
Turing estime cependant que cette
formulation conduit à une impasse. Répondre à cette question supposerait en
effet de définir à la fois ce qu’est une machine et ce qu’est penser, au risque
de s’enfermer dans des controverses philosophiques interminables.
Il choisit donc une autre voie.
Il remplace la question : les
machines peuvent-elles penser ? par une expérience plus concrète qu’il
nomme : The Imitation Game.
À l’origine, le jeu met en scène
un homme, une femme et un interrogateur chargé de déterminer, à travers un
échange écrit, lequel des deux est l’homme et lequel est la femme. Turing
remplace alors l’un des participants humains par une machine et reformule le
problème :
Une machine peut-elle devenir
suffisamment convaincante pour être prise pour un être humain ?
Le déplacement est décisif. La
question n’est plus celle de la pensée elle-même, mais celle de l’imitation de
certains comportements associés à la pensée.
Le test de Turing ne cherche donc
ni à démontrer l’existence d’une conscience, ni celle d’une intériorité, d’une
responsabilité ou d’une subjectivité. Il mesure une capacité d’imitation.
Cette démarche était parfaitement
légitime dans le contexte de 1950. À l’époque, l’idée même qu’une machine
puisse soutenir une conversation comparable à celle d’un être humain relevait
encore largement de la spéculation.
Pendant plusieurs décennies,
cette question a constitué l’un des principaux horizons de recherche de l’intelligence
artificielle.
Or, soixante-quinze ans plus
tard, la situation a profondément changé.
Les grands modèles de langage
contemporains produisent raisonnements, explications, synthèses, récits et
argumentations dans des conditions qui les rendent souvent indiscernables d’un
interlocuteur humain.
Autrement dit, les systèmes
contemporains ont largement franchi le seuil que le test de Turing cherchait à
explorer.
Et pourtant, un paradoxe apparaît
immédiatement.
Plus les systèmes progressent,
plus la réussite du test semble perdre de sa valeur explicative.
Car une question demeure : qu’avons-nous
réellement démontré lorsqu’une machine réussit le test de Turing ?
Certainement pas l’existence d’un
sujet. Certainement pas l’existence d’une conscience. Certainement pas l’existence
d’une responsabilité.
Nous avons démontré qu’une
machine peut produire certaines manifestations extérieures traditionnellement
associées à l’intelligence humaine.
Rien de plus. Et rien de moins.
La réussite du test de Turing
marque ainsi paradoxalement la fin de sa centralité.
Une fois l’imitation devenue
possible, ce n’est plus l’imitation qui importe. C’est ce qui lui résiste.
II. L’INDUSTRIALISATION DE L’INTELLIGENCE
L’apparition des grands modèles
de langage inaugure une situation nouvelle dans l’histoire humaine.
Pour la première fois, les
manifestations extérieures de l’intelligence deviennent industrialisables. Nous
pouvons désormais produire :
·
des textes,
·
des analyses,
·
des résumés,
·
des recommandations,
·
des interprétations,
·
des hypothèses,
à une échelle auparavant
inimaginable.
Nous entrons dans un régime
inédit : la production industrielle du plausible.
Le principal problème change
alors de nature. Pendant longtemps, la rareté concernait :
·
l’information,
·
le savoir,
·
l’expertise.
Aujourd’hui, ce n’est plus le
cas. L’abondance devient la norme.
La question n’est plus : comment
produire davantage de réponses ?
La question devient : comment
habiter un monde où les réponses deviennent infiniment générables ?
La rareté se déplace. Elle
devient :
·
le discernement,
·
le jugement,
·
l’assomption.
III. LE RETOUR DU SUJET
Face à cette situation, une
question oubliée réapparaît.
Qui est le sujet ?
Pendant longtemps, nous avons cru
que les manifestations de l’intelligence suffisaient à répondre :
·
parler,
·
raisonner,
·
créer,
·
argumenter,
·
expliquer,
ces capacités semblaient définir
la subjectivité.
Or un fait élémentaire suffit à
montrer la fragilité de cette intuition.
Bien qu’il soit déjà un sujet, un
bébé :
·
ne parle pas ;
·
ne raisonne pas ;
·
n’argumente pas ;
·
ne produit aucun énoncé.
La subjectivité ne peut donc pas
être réduite aux performances observables. Les comportements ne suffisent pas. Les
prédicats ne suffisent pas. L’intelligence
observable ne suffit pas.
Le problème fondamental redevient
alors anthropologique.
Il ne s’agit plus de savoir :
qui paraît intelligent ?, mais : qu’est-ce qui permet
encore de reconnaître un sujet lorsque l’imitation devient indiscernable ?
IV. LA GRANDE DÉLÉGATION
L’intelligence artificielle n’est
pas la cause première de cette situation. Elle en est plutôt l’aboutissement.
Depuis plusieurs siècles, les
sociétés humaines délèguent progressivement :
·
leur mémoire,
·
leur calcul,
·
leur organisation,
·
leur coordination,
·
leur production.
L’IA étend désormais cette
délégation aux activités cognitives elles-mêmes.
La délégation n’est pas un
problème. Elle est même l’une des conditions du progrès humain. Le problème
apparaît lorsque la délégation tend à dissoudre le répondant.
Lorsque chacun peut dire :
·
ce n’est pas moi,
·
c’est la procédure,
·
c’est le système,
·
c’est l’organisation,
·
c’est l’algorithme.
Alors les décisions continuent d’être
prises, les conséquences continuent d’être produites, mais la chaîne de
répondabilité se fragmente.
La puissance augmente. L’imputation
disparaît.
Une société peut survivre à des
inégalités de puissance cognitive.
Elle survit beaucoup plus
difficilement à la disparition progressive des sujets capables de répondre.
V. L’ÂGE DE L’ASSOMPTION
L ‘assomption est la capacité d’un
sujet à reconnaître comme siennes les conséquences de ce qui lui est attribué,
à assumer ce qu’il reçoit et à répondre de ce qu’il transmet.
C’est pourquoi le XXIᵉ siècle devient l’âge de l’assomption.
Ça ne désigne pas une croyance, mais
la capacité :
·
de recevoir,
·
d’assumer,
·
de transmettre,
·
de répondre.
Là où l’âge de l’imitation
demandait : qui paraît intelligent ?, l’âge de l’assomption
demande : qui répond ?
Cette question devient centrale
parce qu’aucune technologie ne peut y répondre à notre place.
Les systèmes peuvent produire des
réponses, ils ne peuvent pas répondre de leurs réponses.
Les systèmes peuvent transmettre
des informations, ils ne peuvent pas répondre de ce qu’ils transmettent.
Les systèmes peuvent participer à
la décision, ils ne peuvent pas en assumer la responsabilité.
VI. LE TEST PHILOSOPHIA
Pour une théorie du sujet à l’âge
de l’intelligence artefactuelle
Le test PhilosophIA ne propose
pas une théorie exhaustive du sujet ni ne prétend résoudre définitivement la
question de la conscience, pas plus qu’en démontrer l’existence.
Son objectif est plus modeste :
identifier les conditions minimales permettant de reconnaître une entité comme
sujet capable d’assomption historique et patrimoniale.
En clair, non pas ce qu’est le
sujet en lui-même, mais ce qui permet légitimement de le reconnaître comme tel.
Il ne s’agit donc pas de mesurer
une capacité cognitive, mais d’évaluer les conditions minimales d’une
assomption.
Dans le présent document, on
entend par assomption la capacité d’une entité à être reconnue comme
dépositaire d’une continuité, appelée à répondre de ce qui lui est attribué et
responsable de ce qu’elle transmet.
Les trois épreuves qui suivent
examinent successivement ces trois dimensions.
Premier principe
Les opérations ne suffisent pas à
établir le sujet :
·
parler n’est pas être un sujet,
·
raisonner n’est pas être un sujet,
·
créer n’est pas être un sujet,
·
produire des réponses n’est pas être un sujet.
Les opérations observables
peuvent révéler certaines capacités. Elles ne suffisent pas à établir l’existence
d’un sujet capable d’en répondre. Les prédicats ne suffisent pas à établir le
sujet.
Deuxième principe
La répondabilité constitue le
cœur de la subjectivité :
·
La question fondamentale n’est pas : que
produit cette entité ?
·
La question fondamentale est : peut-on
légitimement lui demander d’en répondre ?
Un sujet n’est pas seulement un
être qui agit. Il est un être auquel il devient possible d’adresser la question :
pourquoi ?, et dont la réponse engage son être.
Le sujet est un lieu où la chaîne
de répondabilité peut légitimement s’arrêter. Être appelé à répondre ne
signifie plus seulement produire une réponse, mais bien pouvoir être
légitimement tenu pour destinataire d’une demande de justification et des
conséquences pouvant en découler.
Troisième principe
La transmission constitue l’accomplissement
historique du sujet. Une subjectivité pleinement développée ne se limite pas à
agir dans le présent :
·
elle s’inscrit dans une continuité,
·
elle hérite,
·
elle conserve,
·
elle interprète,
·
elle transmet,
·
elle répond de ce qu’elle transmet.
La transmission constitue ainsi l’accomplissement
historique de la répondabilité.
Le test PhilosophIA ne
produit pas un verdict binaire, il évalue une structure.
Précondition : identifiabilité
Question
Peut-on attribuer les actes
observés à une entité identifiable ?
Avant toute réflexion sur le
sujet, il faut qu’un centre identifiable d’attribution existe.
Question de contrôle : de
qui parle-t-on exactement ?
Échec à si aucun centre identifiable
d’attribution n’existe, le test s’arrête ici.
Première épreuve : persistance
(Constantia subiecti)
Question
L’entité demeure-t-elle
suffisamment stable dans le temps pour constituer un même centre d’attribution ?
Questions de contrôle :
·
est-ce encore lui ?
·
peut-on relier ses actes successifs ?
·
peut-on reconnaître une continuité ?
·
existe-t-il une identité suffisamment stable ?
Formule canonique
Qui demeure ?
Deuxième épreuve : répondabilité
(Responsabilitas subiecti)
Question
Peut-on légitimement appeler
cette entité à répondre de ce qui lui est attribué ?
Question de contrôle : lorsqu’une
erreur, un conflit ou une contestation survient, où la chaîne de répondabilité
s’arrête-t-elle ?
Formule canonique
Qui peut être appelé à
répondre ?
Critère
L’entité doit constituer un lieu
légitime d’imputation.
Troisième épreuve : transmission
(Traditio subiecti)
Question
L’entité peut-elle assumer une
continuité historique et patrimoniale ?
Questions de contrôle :
·
Peut-elle dire : nous avons hérité ?
·
Peut-elle dire : nous transmettons ?
·
Peut-elle dire : nous en répondons devant
ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous succéderont ?
Formule canonique
Qui transmet ?
La transmission n’est plus un
simple transfert d’information.
Elle engage la responsabilité du
dépositaire à l’égard de ce qui lui a été confié.
Comparaison synthétique
|
Test de Turing |
Test PhilosophIA |
|
|
Question |
Peut-il imiter un sujet ? |
Qu’est-ce qui permet encore de
reconnaître un sujet ? |
|
Objet |
Comportements observables |
Persistance, répondabilité,
transmission |
|
Résultat |
Plausibilité comportementale |
Conditions de reconnaissance du
sujet |
|
Force |
Mesure l’indiscernabilité
conversationnelle |
Réintroduit la question du
sujet |
|
Limite |
Peut être satisfait sans sujet |
N’épuise pas la question
ontologique du sujet |
Thèse finale
Le XXᵉ siècle a cherché à déterminer si une machine
pouvait imiter l’intelligence humaine. Le XXIᵉ
siècle doit probablement affronter une question plus fondamentale :
Comment reconnaître encore un
sujet dans un monde où les manifestations de l’intelligence deviennent
industrialisables ?
La question décisive n’est plus :
·
qui pense ?
·
qui parle ?
Elle devient :
·
qui demeure ?
·
qui peut être appelé à répondre ?
·
qui transmet ?
Une intelligence artificielle
peut satisfaire de nombreux critères comportementaux :
·
elle peut parler,
·
elle peut raisonner,
·
elle peut expliquer,
·
elle peut produire des textes que beaucoup
attribueraient spontanément à un être humain.
Mais aucune de ces capacités ne
suffit à faire d’elle un sujet. Car un sujet n’est pas d’abord ce qui produit
des énoncés.
Un bébé est déjà un sujet alors
même qu’il ne produit aucun énoncé.
Mais l'argument du bébé permet
également de comprendre quelque chose de plus profond.
Non seulement les performances
cognitives ne suffisent pas à établir la subjectivité, mais la subjectivité
précède les performances elles-mêmes.
Le bébé n'est pas reconnu comme
sujet parce qu'il parle, raisonne ou argumente.
Il est reconnu comme sujet avant
même de pouvoir manifester ces capacités.
Il reçoit un nom avant de pouvoir
le prononcer (nomen omen : il reçoit d'abord ce qui le nomme avant
de pouvoir lui-même se nommer).
Il reçoit une langue avant de
pouvoir la parler.
Il reçoit une histoire avant de
pouvoir la raconter.
Il reçoit un héritage avant de
pouvoir le comprendre.
Bien avant de prononcer son
premier mot intelligible pour les adultes, il babille déjà. Ce babil n'est pas
encore une parole articulée, mais il est déjà reçu comme porteur d'intentions,
d'émotions, d'appels et de demandes. Le sens précède ici encore la maîtrise du
langage.
Le jour où il parlera, ce ne sera
donc pas à partir de rien.
Autrement dit, il est déjà
inscrit dans une continuité qui le précède.
Il est déjà dépositaire avant
même de savoir qu'il l’est.
La subjectivité n'apparaît donc
pas d'abord comme une performance. Elle apparaît comme quelque chose qui est
reçu, accueilli et transmis.
Parler, raisonner, argumenter ou
produire des réponses ne suffisent donc pas à définir la subjectivité.
Le test PhilosophIA ne cherche
pas à établir l’existence du sujet comme tel, mais plutôt à identifier les
conditions sous lesquelles un sujet peut devenir dépositaire d’une continuité,
être appelé à répondre de ce qu’il fait, de ce qu’il reçoit et de ce qu’il
transmet.
Le test de Turing demandait :
« La machine peut-elle imiter un sujet ? »
Le test PhilosophIA demande :
« Qu’est-ce qui permet encore de reconnaître un sujet lorsque l’imitation
devient indiscernable ? »
Le premier appartient à l’âge de
l’imitation. Le second appartient à l’âge de l’assomption.
Et si les intelligences
artificielles rendent aujourd’hui ce déplacement nécessaire, c’est peut-être
parce qu’elles nous obligent à réapprendre une question que nous croyions
résolue : « qui est le sujet ? »
VII. LA FIDUCIA DE L’HUMANITÉ
Le droit romain désignait par fiducia
une relation de confiance dans laquelle un bien était confié à un dépositaire
chargé d’en assurer la garde et la restitution.
Mais la fiducia n’est pas
seulement une relation de confiance. Elle est aussi une charge.
Être dépositaire signifie
recevoir quelque chose qui ne nous appartient pas entièrement et dont nous
sommes néanmoins appelés à répondre.
Cette notion redevient cruciale
aujourd’hui. Nous ne sommes pas propriétaires du patrimoine humain. Nous en
sommes les dépositaires.
Nous héritons de langues, de
savoirs, d’œuvres, d’institutions, de traditions, de mémoires et de questions
que les générations précédentes nous ont transmises sans toujours pouvoir les
résoudre.
Nous n’avons pas créé seuls cet
héritage. Nous ne le conserverons pas seuls. Nous ne le transmettrons pas
seuls. Nous avons seulement la charge d’en répondre.
La fiducia lie ainsi trois
dimensions indissociables :
·
l’héritage reçu,
·
la responsabilité présente,
·
la transmission future.
Elle relie les vivants à ceux qui
les ont précédés et à ceux qui leur succéderont.
Elle constitue la forme
historique de l’assomption.
Répondre de ses actes est déjà
une responsabilité. Répondre d’un héritage est une responsabilité plus vaste
encore.
Car il ne s’agit plus seulement d’assumer
ce que nous faisons. Il s’agit également d’assumer ce qui nous a été confié et
ce que nous laisserons derrière nous.
L’âge de l’assomption est ainsi l’âge
où cette charge redevient visible.
La question n’est plus seulement :
que voulons-nous faire ? (la question d'un propriétaire), mais :
que ferons-nous de ce qui nous a été confié ? (la question d'un dépositaire).
Et serons-nous capables d’en
répondre devant ceux qui nous ont précédés comme devant ceux qui nous
succéderont ?
VIII. DU PATRIMONIAL AU
PATRIMONIEL
L’humanité n’a jamais disposé d’un
patrimoine aussi vaste qu’aujourd’hui. Jamais autant de langues, de savoirs, d’œuvres,
de mémoires, de traditions, d’archives et de connaissances n’ont été conservés
et rendus accessibles.
Pourtant, l’existence d’un
patrimoine ne garantit pas sa fécondité. D’où l’importance décisive de la
distinction entre patrimonial et patrimoniel.
Le patrimonial désigne l’héritage
lui-même : tout ce qui nous a été transmis. Qu’avons-nous reçu ?
Le patrimoniel désigne le régime
selon lequel une société organise sa relation à cet héritage : sa
conservation, son interprétation, sa réappropriation et sa transmission vivante.
Qu’allons-nous faire de ce qui nous a été confié ?
Une société peut posséder un
immense patrimoine sans disposer d’un véritable régime patrimoniel, elle peut
accumuler des traces sans savoir les relier, conserver des archives sans
parvenir à les interpréter, multiplier les connaissances sans former des sujets
capables d’en répondre.
Le défi du XXIᵉ siècle n’est donc pas seulement
patrimonial. Il est patrimoniel.
Il ne consiste pas à conserver
davantage, mais plutôt à rendre l’héritage intelligible, transmissible et
fécond, c’est-à-dire à le transformer en ressource d’assomption pour les
générations présentes et futures.
IX. IAPH : UNE
INFRASTRUCTURE POUR L’ÂGE DE L’ASSOMPTION
Si l’âge de l’assomption exige la
formation de sujets capables de répondre de ce qu’ils reçoivent, décident et
transmettent, une question apparaît immédiatement : « Comment
soutenir cette capacité dans un monde où le patrimoine humain devient toujours
plus vaste, plus complexe et plus difficile à parcourir ? »
Une réponse possible pourrait
prendre la forme d’une infrastructure patrimoniale que nous proposerons de
désigner sous le nom d’IAPH : Intelligentia Artefacta Patrimonii
Humanitatis (Intelligence Artefactuelle du Patrimoine de l’Humanité).
Indépendamment de ce que son nom
pourrait laisser supposer, l’IAPH ne constituera pas d’abord une intelligence
artificielle au sens habituel du terme. D’où intelligence artefactuelle.
Sa vocation ne sera pas de
produire des réponses à la place des personnes, des communautés ou des
institutions.
L’IAPH ne sera ni un substitut du
discernement humain ni un système destiné à décider, juger ou assumer à la
place des sujets.
Elle prendra la forme d’une
infrastructure patrimoniale fondée sur une architecture de mémoire, de
provenance et de discernement.
Son rôle sera de rendre plus
intelligibles les héritages dont l’humanité est dépositaire en reliant les
œuvres, les savoirs, les traditions, les expériences, les interprétations et
les controverses qui composent le patrimoine de l’humanité.
Son objectif ne sera pas de
produire davantage de réponses, mais de rendre plus visibles les contextes, les
filiations, les provenances et les continuités à partir desquelles des sujets
humains pourront exercer leur propre discernement.
Dans un monde où la production de
réponses tend à devenir une fonction industrielle, l’IAPH visera à préserver
les conditions d’exercice du discernement, de la transmission et de la
responsabilité.
Elle ne portera pas la charge de
la FIDUCIA, elle aidera les dépositaires à l’exercer.
Autrement dit, l’IAPH ne sera pas
conçue comme une intelligence de substitution, mais comme une infrastructure de
l’âge de l’assomption.
Sa finalité sera de contribuer à
ce que l’humanité demeure capable de répondre de ce qu’elle reçoit, de ce qu’elle
décide et de ce qu’elle transmet.
X. LE DÉFI DU XXIᵉ SIÈCLE
Le problème central du XXIᵉ siècle n’est pas tellement de
savoir si les machines deviendront plus intelligentes, elles le deviendront
probablement. Il est de savoir si les humains demeureront capables de répondre
de ce que cette intelligence rendra possible.
Nous pouvons déléguer :
·
des tâches,
·
des calculs,
·
des opérations,
·
des procédures,
nous ne pouvons pas déléguer l’assomption
elle-même.
Car si plus personne ne répond, il
n’y a plus de sujet.
Et lorsqu’une civilisation cesse
progressivement de former des personnes capables de répondre de ce qu’elles
reçoivent, décident et transmettent, elle risque de cesser d’être pleinement le
sujet de sa propre histoire.
CONCLUSION
Le XXᵉ siècle a demandé : une machine peut-elle
imiter un être humain ?
Le XXIᵉ siècle doit poser une question plus fondamentale :
comment une humanité dotée d’une puissance cognitive sans précédent peut-elle
demeurer le sujet de sa propre histoire ?
La question décisive n’est plus :
·
qui pense ?
·
qui parle ?
Elle devient :
·
qui demeure ?
·
qui peut être appelé à répondre ?
·
qui transmet ?
L’intelligence artefactuelle
révèle la puissance de nos créations.
L’âge de l’imitation nous a
appris qu’une machine pouvait reproduire certaines manifestations de l’intelligence.
L’âge de l’assomption nous
rappelle qu’être sujet ne consiste pas à produire davantage de réponses, mais à
demeurer capable d’en répondre.
Car l’humanité ne restera pas le
sujet de son histoire en rivalisant avec ses artefacts, mais en assumant ce qu’aucun
artefact ne peut assumer à sa place :
J’ai reçu.
On peut légitimement me
demander d’en répondre.
Je transmets.
Les douze essais qui composent ce
parcours peuvent être lus séparément. Chacun possède son autonomie, son objet
propre et son argumentation spécifique.
Mais avec le recul, ils
apparaissent surtout comme les douze chapitres d’un même livre dont le sujet n’a
cessé de se préciser : comprendre comment l’humanité entre dans un nouveau
régime de production, de circulation, de conservation et de transmission du
sens.
Comment les
modèles de langage transforment-ils les conditions mêmes de la communication
humaine ?
Que devient l’interprétation
lorsque les réponses deviennent infiniment générables ?
Quel est le métabolisme fondamental de l’intelligence artificielle contemporaine ?
Comment
articuler ces dimensions dans une architecture cohérente ? Dans cet essai,
au terme d’intelligence artificielle, aujourd’hui universellement employé, je préfère
utiliser celui d’intelligence artefactuelle, dans la mesure où ces systèmes ne
sont ni naturels ni véritablement artificiels au sens d’illusoires ou de
factices. Ils sont juste des artefacts : des constructions humaines
produisant des capacités cognitives réelles. Un concept que je reprends dans l’essai
12.
Dans quel
milieu symbolique hybride humains et intelligences artificielles coexistent-ils
désormais ?
Comment les
architectures de mémoire transforment-elles notre rapport au savoir, au
souvenir et à l’oubli ?
Comment le
travail humain se reconfigure-t-il dans un monde de délégation cognitive
croissante ?
Quelles
formes de souveraineté demeurent possibles dans les écosystèmes génératifs ?
- Pour un imaginaire et un horizon à nouveau
habitables
Comment
résister à l’occupation permanente du visible, du pensable et de l’attention ?
- Le nouveau régime informationnel de l’humanité
Que devient
le réel partagé lorsque les réponses plausibles peuvent être industrialisées ?
- Pour une écologie du discernement
Comment
préserver la capacité humaine à distinguer, hiérarchiser, contextualiser et
répondre de ses choix ?
- IAPH — Intelligentia Artefacta Patrimonii
Humanitatis
Nom qui m’a été inspiré dans le sillage du projet Vatican. Comment transformer l’abondance patrimoniale de l’humanité en un régime patrimoniel capable d’éclairer l’action des générations présentes et futures ?
Les huit premiers essais ont déjà
été publiés, les liens correspondants sont actifs. À ce stade, on peut
considérer que ce cycle représente environ les deux tiers du parcours envisagé.
Les quatre derniers essais sont en
phase de finalisation, mais leur publication demandera davantage de temps.
Non parce qu’ils seraient plus
importants que les précédents, mais parce qu’ils constituent le point de
convergence de l’ensemble du parcours.
Ils mobilisent simultanément les
questions du langage, du sens, du métabolisme, de la mémoire, de l’imaginaire, du
travail, de la souveraineté, de l’information, du discernement et du
patrimoine. Leur rédaction exige donc un travail d’intégration, de cohérence et
de maturation intellectuelle beaucoup plus important que celui nécessaire à
chacun des premiers essais pris isolément.
Les huit premiers ont cherché à
comprendre les transformations en cours. Les quatre derniers tentent d’en tirer
les conséquences.
Vu sous cet angle, IAPH n’apparaît
plus comme l’aboutissement d’un projet technique, mais plutôt comme le
prolongement logique d’une question qui traverse l’ensemble de ces travaux :
« que devient une civilisation lorsque sa mémoire, son langage, ses
connaissances, ses interprétations et ses capacités de discernement entrent
dans l’âge de l’intelligence artificielle/artefactuelle ? »
L’enjeu n’est plus seulement de
décrire un basculement civilisationnel, mais d’explorer les conditions dans
lesquelles l’humanité pourrait s’orienter dans ce nouvel âge.
Les onze premiers essais tentent
d’identifier les transformations.
Le douzième tentera de proposer une
direction.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire