mardi 23 juin 2026

Cycle « du régime communicationnel au régime informationnel, puis patrimoniel de l'humanité »

Les transformations contemporaines de l’intelligence artificielle sont souvent décrites à travers leurs performances, leurs usages ou leurs impacts économiques. Ces approches, bien que nécessaires, ne rendent pas compte de la profondeur des changements en cours. 

Selon moi, l’apparition des systèmes conversationnels avancés ne constitue pas seulement une innovation technologique. Elle révèle une transformation profonde des conditions dans lesquelles nous produisons du sens, nous communiquons et organisons nos connaissances, qui ne concerne pas uniquement les machines, mais d’abord et surtout les personnes et les sociétés.

Dans un régime conversationnel, certaines formes d'art ou de pensée ne sont plus l'œuvre d'un auteur isolé ni le produit d'une machine autonome ; elles émergent d'une dialectique où humain et intelligence artefactuelle co-construisent progressivement un appareil conceptuel ou symbolique qu'aucun des deux n'aurait pu produire seul.

Le premier mouvement de ce cycle explore ce que j'ai appelé le nouveau régime communicationnel de l'humanité. L’irruption d’interlocuteurs artificiels capables de participer à des échanges linguistiques modifie les conditions de circulation du langage et transforme l’expérience même de la communication. Les systèmes génératifs ne se contentent pas de traiter des informations : ils interagissent dans les espaces où se construisent les interprétations, les récits, les représentations et les décisions.

La communication n’épuise cependant pas la question.

À mesure que ces systèmes se diffusent, ils contribuent à faire émerger un nouveau régime informationnel, où le problème central n’est plus que celui de la production des énoncés, et où l'information cesse d'être un contenu que l'on transmet ou reçoit pour devenir un milieu dans lequel on habite.

J'ai appelé ce milieu l'oïkosphère, un néologisme construit à partir de deux racines grecques :

  • Oïko- (du grec oikos / οἶκος) : qui signifie la maison, l'habitat, le foyer. C'est également la racine des termes écologie (la science de l'habitat) ou économie (initialement, la gestion du foyer) ;
  • -sphère (du grec sphaira / σφαῖρα) : qui désigne le globe, et par extension un domaine, un champ d'action ou un espace global (comme dans atmosphère ou biosphère).
Dans mon idée, l'oïkosphère désigne l'espace global où les conditions du visible, du dicible et du crédible se forment, se stabilisent et se transforment en permanence, sous l'effet conjugué des opérations humaines et artefactuelles. Ce qui devient réel n'est plus exclusivement ce qui est vrai ou vérifié, mais ce qui tient suffisamment pour être partagé, reconnu et mobilisé dans l'action commune.

Cette transformation a des conséquences profondes sur notre rapport au savoir, à l'autorité et à la responsabilité. Lorsque la production des énoncés devient industriellement abondante et plausible, lorsque leur circulation échappe aux mécanismes traditionnels de validation, lorsque leur imputabilité se brouille au point que la reconnaissance peut précéder, contourner ou se passer totalement d'une source identifiable, une question s'impose : qui répond de ce qui est produit ?

Ce concept de répondabilité est central dans tout le cycle : dans une interaction humain-LLM, le modèle n'est pas un sujet et encore moins une conscience. C'est l'humain seul qui en porte le sens et en répond. Ou choisit de ne pas en répondre, c'est selon. Tandis qu'un LLM répond à tout sans jamais répondre de rien. À l'infini... 

C'est ici que le nouveau régime informationnel (qui fera l'objet de mon dixième essai) rejoint une question plus ancienne, et pourtant entièrement renouvelée par le contexte contemporain : celle du discernement. Non pas le discernement comme vertu abstraite, mais comme capacité concrète et exigeante de s'orienter dans un milieu saturé de plausible (l'industrialisation du plausible est le produit par excellence des grands modèles de langage), d'identifier ce qui mérite d'entrer dans l'espace du choix, et d'assumer ce que l'on a retenu. 

Ensuite, comment passe-t-on du régime informationnel au régime patrimoniel ?

Mais tout d'abord, qu'est-ce que le patrimoniel ? La distinction patrimonial/patrimoniel repose sur une différence fondamentale entre ce qui est transmis et ce que nous décidons d'en faire :

  • le patrimonial désigne un contenu matériel ou immatériel : l'ensemble des héritages, des transmissions et des expériences accumulés au fil du temps ;
  • le patrimoniel désigne le régime : la manière dont une société organise sa relation à ces transmissions, leur conservation, leur interprétation, leur re-transmission, leur réactivation et leur fécondité.
De conservation à conversation, le pas est vite franchi : dans cette transmission continue entre patrimonial et patrimoniel, l’humanité poursuit son dialogue avec elle-même au fil des millénaires.

Son patrimoine matériel et immatériel se présente aujourd'hui sous la forme d'une multitude d'œuvres, de traces, de savoirs, de traditions, de langues, de mémoires, de méthodes, d'expériences et d'interprétations accumulées au fil du temps. Considéré dans son seul foisonnement, cet ensemble peut apparaître comme un chaos patrimonial : une abondance fragmentée qui n'est pas dépourvue de valeur, mais dont les éléments demeurent trop souvent dispersés, insuffisamment reliés ou difficilement intelligibles.

Pourtant, derrière la dispersion apparente existent d'innombrables relations, filiations, influences, réinterprétations, controverses, transmissions et réactivations qui relient les héritages entre eux à travers le temps et l'espace. Au-delà de la seule conservation des éléments du patrimoine, le défi à saisir est de rendre visibles les liens qui les unissent.

Le passage au cosmos patrimoniel désigne précisément ce mouvement. Ce n'est pas un inventaire exhaustif ni une classification figée, mais une mise en relation faisant apparaître l'intelligibilité et les continuités derrière les ruptures, les correspondances derrière les dispersions et les conversations derrière les traces.

En voici une représentation simplifiée :

Le régime patrimoniel devient alors une gigantesque conversation entre générations, où chaque personne reçoit des fils déjà commencés, puis choisit de les interrompre, de les prolonger, de les relier ou de les transmettre à son tour. Le risque patrimonial n’est donc pas uniquement la disparition des traces, mais la rupture de cette conversation.

Prenons deux exemples bien connus : 1) le site de Bâmiyân et 2) les grottes de Gargas

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1. Le site de Bâmiyân

Bâmiyân est un excellent test de cette théorie, parce qu'il montre que le patrimoine n'est pas réductible à l'objet. Dans une approche patrimoniale classique, l'événement central est la destruction des deux grands Bouddhas par les talibans en 2001.

Si l'on considère monument = patrimoine, alors le raisonnement devient : monument détruit = patrimoine perdu. Certes, les statues ont été détruites. Mais la conversation, elle, se poursuit. 

Bâmiyân ne représente pas que deux sculptures monumentales. C'est aussi une histoire, des traditions religieuses, des échanges entre l'Inde, l'Asie centrale et la Chine, l'itinéraire de la Route de la soie, des savoir-faire artistiques, des récits, des mémoires des recherches archéologiques, des débats contemporains sur la destruction patrimoniale, etc. Autrement dit, les statues étaient un nœud de la conversation. Elles n'étaient pas la conversation elle-même.

La destruction de 2001 apparaît alors comme une tentative d'interruption. Pas uniquement « détruire les statues », mais aussi : « rompre les fils qui reliaient notre présent à cette histoire ». Le geste iconoclaste cherche toujours à atteindre quelque chose de plus profond que l'objet. Il vise la continuité de la transmission.

Or ce qui est frappant à Bâmiyân, c'est que cette tentative d'interruption a échoué. La conversation s'est même intensifiée. Depuis 2001, des historiens, des archéologues, des artistes, des organisations internationales, des communautés locales, ..., n'ont jamais cessé de reparler de Bâmiyân. La destruction elle-même est devenue un nouvel épisode de la conversation/conservation.

Donc, les talibans ont détruit un support de transmission. Ils n'ont pas détruit la transmission elle-même : les débats actuels sur la reconstruction, les projections lumineuses, les reconstitutions numériques, les modèles 3D, les archives, etc., ne cherchent pas seulement à recréer un objet perdu. Ils cherchent à renouer les fils d'une conversation interrompue. 

Dans une logique patrimoniale, Bâmiyân caractérise une perte ; dans une logique patrimonielle, un questionnement : que signifie aujourd'hui Bâmiyân ? Une question qui continue d'être discutée. Par conséquent, plus que la destruction des objets, le véritable risque patrimonial est l'interruption de la conversation qu'ils rendent possible. Pour Bâmiyân et mille autres exemples, la boucle patrimonielle n'a pas été rompue, juste reconfigurée.

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2. Les grottes de Gargas

Dans le cas de Gargas, nous sommes confrontés à une conversation dont nous avons conservé les traces, mais dont nous avons perdu la langue.

Ces mains sont là depuis environ vingt-sept mille ans. Nous pouvons les photographier, les mesurer, les dater ou les cartographier, mais nous ignorons toujours ce que leurs auteurs voulaient exactement dire. Une conversation interrompue depuis vingt-sept millénaires ! Alors, quelqu'un a voulu dire quelque chose, a laissé une trace, en jugeant important que cette trace demeure.

Elle constitue l'une des formes les plus anciennes de transmission humaine dont nous disposions, celle d'une intention devenue énigme, d'une présence devenue absence, qui ne transmet ni un récit complet, ni une explication, juste un geste devenu trace. Mais cette trace suffit à établir une relation. . 

Même si nous ne savons plus à qui il ou elle s'adressait, ce qu'il ou elle voulait transmettre, pourquoi certaines mains sont mutilées, quelle était la signification du geste, et ainsi de suite. Et pourtant, chaque génération poursuit la conversation à sa manière : préhistoriens, anthropologues, artistes, visiteurs, enfants qui découvrent les grottes, tous produisent de nouvelles interprétations. Bien que nous ne comprenions plus le message original, nous continuons à dialoguer avec lui. 

Cela montre qu'un patrimoine peut demeurer actif même lorsque son sens initial est perdu. Ce qui survit n'est pas nécessairement le contenu du message, mais la possibilité d'un dialogue. 

Aujourd'hui l'IA nous permettrait de relier des millions d'interprétations, de comparer des traditions, de mettre en relation des sites ou des faits éloignés, le plus souvent sans rapports apparents, de reconstruire des contextes, de proposer des hypothèses. En bref, de créer de nouvelles conditions pour poursuivre des conversations interrompues. 

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Les grottes de Bâmiyân 

Les grottes de Gargas (que j'ai personnellement découvertes il y a vingt ans) représentent ce qui a survécu, les Bouddhas de Bâmiyân ce qui n’est plus. Mais l'étude de ces deux exemples a dévoilé une mise en relation inattendue : les grottes.

Les grottes de Gargas, dans les Hautes-Pyrénées, sont distantes de plus de quatre mille kilomètres de la vallée de Bâmiyân, en Afghanistan, où deux statues monumentales de Bouddha dominèrent le paysage pendant près de quinze siècles. Or, aujourd'hui, Bâmiyân est surtout connu pour ses niches vides. 

Mais ce que personne ne sait, ou si peu, c'est que les mêmes falaises qui portaient les Bouddhas sont creusées de très nombreuses grottes. Probablement des sanctuaires rupestres ou des cellules monastiques autrefois, mais aujourd'hui, beaucoup de personnes indigentes y vivent encore en se nourrissant de son, puisque des poches de pauvreté extrême subsistent dans cette zone, notamment après les occupations soviétique et talibane. Ces personnes ne sont pas là pour garder un mémorial, elles y sont pour habiter un abri.

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En réalité, les grottes de Gargas et celles de Bâmiyân n'ont aucun lien historique, géographique ni culturel. Elles appartiennent à des époques, des civilisations et des continents radicalement différents. Et pourtant, les rapprocher révèle quelque chose d'essentiel sur la nature de notre patrimoine (dont celui-ci) et de notre histoire !

Les grottes de Gargas nous parviennent sans explication, les niches de Bâmiyân nous parviennent sans statues. Mais dans les deux cas, quelque chose demeure qui appelle une réponse. Le régime patrimoniel ne consiste donc pas seulement à préserver le passé. Il vise à maintenir ouvertes les conditions du dialogue. 

Ces exemples nous montrent avec force que le véritable enjeu n'est plus uniquement la conservation des objets, mais de poursuivre les conversations qu'ils rendent possibles. Le propre du patrimoine n'est pas d'être un sanctuaire figé, mais le lieu d'une dialectique ininterrompue. Que les statues soient réduites en poussière ou que la langue des mains peintes se soit effacée sous le poids des millénaires, la trace demeure une exigence qui nous interroge.

C'est précisément ici que s'éclaire le rôle que pourrait jouer l'IA. Elle ne doit pas être pensée comme un démiurge qui produirait du sens à notre place, ni comme un simple outil de catalogage. Par sa puissance fulgurante de calcul et de mise en relation, elle est le médium inespéré capable de cartographier l'abondance, de relier les trajectoires cognitives et de combler les abîmes temporels.

Mais la machine, aussi conversationnelle soit-elle, ne sera jamais qu'un automate sans conscience, qui répond à tout sans répondre de rien. L'écueil serait de déléguer à l'algorithme le soin de décider des futurs possibles, transformant notre souveraineté en une dépendance passive.

Le véritable défi qui se pose à nous est donc éthique et politique. Il nous appartient, en tant qu'humains, d'exercer notre discernement dans cette oïkosphère saturée de plausibilité, d'assumer la charge de l'interprétation et d'endosser la responsabilité de la transmission. 


Environ 275 années nous séparent de l'année de lancement du premier tome de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, paru en 1751. La publication de l'intégralité des volumes s'est ensuite étalée sur plus de 20 ans.

L'ambition de Diderot et d’Alembert était colossale : rassembler, organiser et transmettre l’ensemble des connaissances de leur temps. Aujourd’hui, nous vivons une mutation d’une ampleur comparable, mais plus profonde encore. Les encyclopédistes souhaitaient rendre les connaissances accessibles à tous. Nous avons créé des systèmes qui les rendent conversationnelles.

Le rêve impensé de Diderot et d’Alembert est en train de se réaliser : une humanité capable de dialoguer en permanence avec l’ensemble de ses propres savoirs. Non plus seulement de les consulter, mais de les interroger, de les faire parler, de les croiser, de les synthétiser et d’en faire émerger de nouvelles idées dans une dialectique continue entre l’esprit humain et l’intelligence artefactuelle.

Nous passons ainsi d’une civilisation de la consultation à une civilisation de la conversation. L’Encyclopédie était un monument statique du savoir humain. Les systèmes conversationnels deviennent un interlocuteur vivant, capable de naviguer à travers ce savoir, d’en explorer les recoins, d’en révéler les contradictions et de participer à sa perpétuelle réinvention.

Les encyclopédistes voulaient faire des connaissances un bien commun. Nous découvrons aujourd’hui la possibilité d’un bien commun avec lequel nous pouvons interagir.


C'est pour relever ce défi de la souveraineté cognitive que des infrastructures d'intelligibilité telles qu'IAPH deviennent nécessaires : non pas pour enfermer le savoir dans des silos hermétiques, mais pour outiller les dépositaires, les explorateurs et les passeurs, et leur permettre, génération après génération, de maintenir vivante la grande conversation de l'humanité avec elle-même.

Cela fera l'objet de la prochaine étape : IAPH = Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis, ou Intelligence artefactuelle du patrimoine de l’humanité, désigne une plateforme fondée sur une architecture de mémoire, de provenance et de discernement, que je développerai un autre jour.

En conclusion, la volonté de ce cycle n’est pas de proposer une théorie supplémentaire de l’intelligence artificielle. Elle est de contribuer à une philosophie contemporaine de l’intelligence artefactuelle en interrogeant les conditions du langage, du sens, de la communication, de l’information, du discernement, de la transmission et de la répondabilité dans un monde où les capacités cognitives ne sont plus exclusivement humaines.


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