jeudi 8 octobre 2026

De l'oïkotexte à l'oïkosphère

IA inside 

Nous entrons (ou mieux, nous sommes déjà entrés) dans un monde complexe, et compliqué. Complexe dans sa structure, et compliqué dans son fonctionnement. Cela fait déjà plus d'un an et demi que je réfléchis à la nouvelle organisation du monde depuis fin novembre 2022, date d'apparition de ChatGPT, une interface conversationnelle qui a tout changé. Profondément.

Le premier fruit de cette réflexion m'a conduit à publier mon premier essai : « Le nouveau régime communicationnel de l’humanité / Architecture contemporaine des régimes du langage », en janvier de cette année. Il s'inscrit dans un cycle philosophique d'une quinzaine d'essais en cours de rédaction (j'en ai déjà publié une petite moitié), intitulé « Du régime communicationnel au régime informationnel, puis au régime patrimoniel de l'humanité ».

Le cycle est ambitieux, certes, mais il est à la hauteur du choc de l'IA qui a fait pratiquement disparaître mes quarante années de métier du jour au lendemain ! J'avais - j'ai - besoin de comprendre le pourquoi du comment, ou le comment du pourquoi, comme vous préférez.

L'une de mes premières conclusions fut avant tout que nous manquions de mots. Les mots sont à la fois ma passion et mon métier, et ceux que je possédais n'étaient plus adaptés, ou ils étaient pour le moins insuffisants, à décrire la nouvelle réalité qu'impose l'IA dans nos vies.

J'essaie d'expliquer plus en détail cette carence de mots et de concepts dans mon essai 5 : « Pour une écologie du sens : l'oïkotexte comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA », publié en février, où j'introduis la notion d'oïkotexte.

Je me cite :
« Hier l’hypertexte (réseau étendu) et le palimptexte (strates empilées) décrivaient encore un texte « objet ». Or voici à présent le texte « milieu », que nous allons devoir apprendre à rendre habitable. Je le nomme oïkotexte (le choix de l’étymon n’est pas un hasard, puisqu’il est aussi lié directement à la racine d’écologie, indirectement d’écosystème, etc.), notion ... qui reviendra comme fil conducteur tout au long de cet essai : non pas simplement une maison conçue comme un lieu clos, mais un habitat ouvert, une atmosphère du sens, un climat discursif au sein duquel nous sommes désormais immergés, qu’on le veuille ou non. »

*

J'ai grandi dans les années 1960. Cette époque m'a laissé l'impression d'un langage plutôt simple, essentiellement entre humains. Certes, le langage était toujours médié, il y avait déjà la presse, l’imprimerie, la radio, la télévision, le cinéma, la publicité, la propagande, etc. Mais ces médiations restaient encore relativement identifiables, séparées, au rythme lent et humain dans leur fonctionnement apparent. On savait qui parlait, par quel canal, à quel public.

À présent, ce n'est plus le cas, et cela le sera encore moins demain...

Le langage aujourd'hui, c’est la combinaison de quelque chose qui n'a jamais existé avant ni à cette échelle ni à ce niveau d'intégration : automatisation de la production langagière, circulation mondiale instantanée, recommandation algorithmique, personnalisation, stockage massif, traduction automatique, génération synthétique, agents capables d’agir, intégration du langage aux logiciels, aux infrastructures et aux systèmes décisionnels.

Prenons l'exemple d'un simple message : « Demain, j’irai à Bruxelles. »


Cette représentation simpliste dissimule une machinerie gigantesque, une usine à gaz où le message ne « circule » plus simplement d’un émetteur vers un récepteur. Dès son émission, il est pris en charge par tout un ensemble de dispositifs qui le sélectionnent, le hiérarchisent, le recommandent, le traduisent, le résument, le commentent, le stockent, le rapprochent d’autres traces, parfois même l’interprètent ou déclenchent des actions à partir de lui.

Plus profondément, c'est le statut même du texte qui change.

Hier le texte était encore relativement identifiable comme objet. Il avait un auteur, une forme, une publication, éventuellement plusieurs éditions. Il pouvait certes être cité, traduit ou commenté, mais ces opérations demeuraient suffisamment distinctes pour que l’on puisse encore en suivre la trajectoire.

Aujourd’hui un énoncé peut être parlé, transcrit, résumé, traduit, transformé en image, repris dans une vidéo, réinjecté dans une conversation, recomposé par un modèle, vocalisé à nouveau, puis utilisé comme contexte par un autre système. Il ne passe plus simplement d’un support à un autre : il devient continuellement convertible.

Dans mon premier essai, intitulé « Le nouveau régime communicationnel de l'humanité », j’ai nommé cet état de convertibilité permanente la textoralité.


Ce concept désigne la convertibilité généralisée des énoncés, où l'on dira qu’un énoncé est converti lorsqu’il est transformé d’une forme discursive à une autre (orale, écrite, linguistique ou fonctionnelle) tout en continuant d’être traité comme le même selon l’usage voulu.

Toutes les unités de texte sont donc continuellement transformables, versionnables, recombinables et réinscriptibles dans de nouvelles chaînes de sens et d’action. Le texte cesse d’être seulement un objet transmis ; il devient un processus.

Revenons-en à notre bout de phrase : « Demain, j’irai à Bruxelles. »

À première vue, rien de plus simple. Un énoncé bref, parfaitement intelligible, qui semble conserver son identité quelle que soit la manière dont il nous parvient. Or dans le régime textoral, cette phrase peut être prononcée, elle est alors parole située, portée par une voix, un corps, une intonation, un contexte. Elle peut aussi être transcrite, puis reprise dans un article, puis modifiée (Demain, déplacement à Bruxelles), puis traduite (Tomorrow, I’ll be in Brussels), ou encore transformée en titre, en sous-titre, en notification, en légende de vidéo, en extrait sonore, en sous-titrage automatique ; elle peut être citée, sortie de son contexte initial, faire l'objet d'une interaction : « À Bruxelles, pour y faire quoi ? »

Tout modèle peut intégrer cet énoncé dans un résumé plus large, voire un discours : « Plusieurs responsables européens doivent se rendre à Bruxelles demain... », un système peut l'associer à d’autres traces (agenda officiel, localisation, événements prévus, déclarations antérieures, etc.), en lui attribuant une signification qu’elle n’avait pas isolément. 

À chacune de ces étapes, nous continuons pourtant à considérer qu’il s’agit, d’une manière ou d’une autre, du même énoncé. C’est précisément cela, la textoralité : non pas l’identité matérielle du texte, mais la continuité fonctionnelle de l’énoncé à travers ses transformations. Le message demeure reconnaissable alors même que sa forme, son support, sa langue, son contexte, son destinataire et parfois même sa fonction ont changé.

Mais toutes ces transformations ne se valent pas. Prononcée par un chef d’État, par exemple, elle pourra devenir un signal diplomatique, être reprise par des agences de presse, analysée par d’autres gouvernements, commentée par les marchés ou intégrée à des systèmes de veille. Les mots n’ont pas changé. Leur environnement, oui. C’est précisément là où la textoralité rencontre l’oïkotexte, avant de le déborder.

*

L’oïkotexte désigne le langage devenu milieu : nous ne faisons plus seulement face à des textes que nous lisons successivement ; nous évoluons dans un environnement continu d’énoncés qui se répondent, se superposent, se corrigent, se transforment et se réinjectent les uns dans les autres. La textoralité désigne le mouvement propre à ce milieu : sa convertibilité permanente. 

Pour autant, pourquoi certaines transformations deviennent-elles visibles, et d’autres non ? Pourquoi certains énoncés acquièrent-ils une autorité, une portée ou une efficacité que d’autres n’auront jamais ? Pourquoi le même message produit-il des effets radicalement différents selon celui qui le prononce, la plateforme qui le distribue ou le système qui le traite ? À partir de là, le langage ne suffit plus à expliquer ce qui arrive au langage !

Il faut regarder les conditions de sa circulation : l’auteur, son statut, son réseau, les algorithmes, les plateformes, les institutions, les normes, les systèmes de recommandation, les architectures de mémoire, les profils des utilisateurs, les infrastructures techniques, et désormais les modèles et agents capables non seulement de traiter les énoncés et d’agir à partir d’eux, mais aussi, dans certaines architectures, d’initier, d’enchaîner et de poursuivre des actions avec un degré d’autonomie croissant, sans intervention humaine à chaque étape.

C’est ce changement d’échelle qui conduit de l’oïkotexte à l’oïkosphère :

  • L’oïkotexte désigne le langage devenu milieu. Nous n’avons plus face à nous de simples textes, nous évoluons dans le langage.
  • La textoralité désigne la dynamique de transformation continue des énoncés dans ce milieu, ce qui s'y passe à l’intérieur. Le texte cesse définitivement de n’être qu'un objet pour devenir un événement du milieu
  • L’oïkosphère, enfin, désigne l’ensemble des conditions qui déterminent ce que ces énoncés peuvent devenir, où ils peuvent circuler, quelle crédibilité ils peuvent acquérir et quels effets ils peuvent produire.

Autrement dit, avec « Demain, j’irai à Bruxelles. », l’oïkotexte nous permet de suivre la vie du message, la textoralité nous montre ses conversions, et l’oïkosphère nous permet de comprendre pourquoi cette trajectoire-là plutôt qu’une autre devient possible.

Ce transfert de l'oïkotexte à l'oïkosphère cache toutefois un danger considérable, où le risque n'est pas seulement que l'IA soit partout, mais qu'elle configure sans nous demander notre avis le milieu dans lequel nous évoluons, agissons, jugeons et percevons : le passage de la pervasivité à l'invasivité.


Où l'invasivité devient aussi volontiers intrusivité. Appelons ça l'IA ambiante, évolution de l'ambient computing (voir le Nabaztag...), qui se fait silencieuse, quasi-invisible, mais bien présente. Et cette présence se fait occupation, permanente, de notre environnement quotidien, nos espaces, notre intimité, notre vie privée, individuelle, professionnelle, familiale... Petit à petit, plus rien n'est à l'abri de de son regard, de son écoute. J'ai vu cette semaine l'annonce de deux dispositifs :

Chacun d'eux a l'apparence d'un petit galet bien poli, inoffensif, mais je les assimilerais plutôt à un gros cheval de Troie, bien agressif...

J'ai demandé à ChatGPT de me faire une liste de dispositifs susceptibles de devenir invasifs, il m'en a cité une centaine à la volée :

avant d'ajouter que la liste était potentiellement infinie, le critère déterminant n’étant pas la forme de l’objet...

Je développerai cette notion d'oïkosphère dans mes prochains essais, en attendant voici une première boussole :

Vos commentaires ou questions sont les bienvenus.

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