On parle souvent de « nouveaux médias », de « plateformes » ou de « réseaux » comme si la transformation contemporaine de la communication relevait avant tout des supports. Mais ce qui a changé est plus profond. Ce n’est pas seulement la manière dont les énoncés circulent : c’est le mode communicationnel lui-même, c’est-à-dire l’ensemble des conditions dans lesquelles quelque chose peut être dit, compris, discuté et assumé.
Ce nouveau mode se caractérise par plusieurs traits désormais bien identifiés : la stratification des énoncés, leur versionnalité permanente, leur convertibilité entre formats, leur circulation en chaîne, et surtout la fragilisation des conditions de réception. Les messages ne disparaissent pas, ils s’empilent, se transforment, se rediffusent, changent de régime, et tout ceci à très grande vitesse. Parfois même, dans l'instant ! Ce qui devient rare, ce n’est pas l’information, plus que jamais volumineuse, mais la stabilité du sens.
Dans ce contexte, le modèle de l’hypertexte, longtemps porteur d’une promesse d’émancipation, montre ses limites. L’hypertexte voulait rompre avec la linéarité du livre en multipliant les parcours possibles. Mais, dans ses formes dominantes contemporaines, il a été largement capté par une économie du clic, du flux et du signal. La navigation horizontale — aller d’un lien à un autre — favorise la dispersion plus que la comparaison, la nouveauté plus que la reprise.
Le problème n’est pas le lien en lui-même, mais le fait qu’il fonctionne désormais comme un déclencheur attentionnel plutôt que comme un seuil de compréhension. Dans un tel environnement, la lecture longue, la discussion argumentée et la répondabilité deviennent structurellement coûteuses.
C’est dans ce cadre que la notion de palimptexte prend tout son sens. Le palimptexte ne désigne pas une simple superposition de textes, mais un mode d’organisation vertical : une stratification de couches (a)synchrones qui offrent plusieurs résolutions d’une même pensée. On ne quitte plus le texte pour un autre ; on change de densité, de régime, de profondeur.
Le palimptexte ne s’oppose donc pas à l’hypertexte : il en déplace le principe. Là où l’hypertexte multiplie les directions, le palimptexte multiplie les seuils. Là où l’un étend la surface, l’autre épaissit le texte. Comprendre ne consiste plus à « aller ailleurs », mais à descendre, remonter, comparer, vérifier.
Comme je l'indiquais dans Palimptexte 3.0 – Welcome in the Word Century :
L'hypertexte est l'espace du Web ; le palimptexte le temps du Web. Désormais, nulle lecture n’est possible sans cette double conscience : celle des réseaux qui relient, et celle des strates qui se superposent. Là où l’hypertexte nous apprenait à naviguer, le palimptexte nous oblige à interpréter chaque document comme une condensation de traces, un champ de forces où cohabitent intentions humaines, opérations algorithmiques, réécritures successives et résidus de version.
La textualité numérique du XXIᵉ siècle est un écosystème où hypertexte et palimptexte nous racontent non plus des textes, mais des histoires de textes, non plus seulement des contenus, mais des couches de sens en interaction permanente.
Donc, dans un monde saturé de langage et de messages qui prolifèrent jusqu’à obscurcir ce qu’ils prétendent décrire, il devient vital d'apprendre à distinguer versions humaines et versions générées, à reconnaître les traces, les filtrages, à percevoir les effacements, lire à travers les reformulations, identifier les fake news, etc.
Or depuis déjà 20 ans que je réfléchis à ce concept de palimptexte, je suis enfin parvenu à l'aboutissement de ma réflexion, annoncée le mois dernier dans Le nouveau régime communicationnel de l'humanité.
C'est désormais chose faite : j'ai publié les 95 000 mots de mon « architecture contemporaine des régimes du langage ». Toutefois, ce qui me semble important aujourd’hui n’est pas seulement le fait que mon article existe, mais la manière dont il existe.
Car ce travail n’a pas été publié sous la forme d’un texte unique, linéaire, destiné à être lu d’un bout à l’autre selon un seul rythme. Il a été conçu, dès le départ, comme un dispositif palimptextuel : un même diagnostic, proposé à travers plusieurs couches, plusieurs résolutions, plusieurs portes d’entrée. Une forme qui est loin d'être un simple « habillage ».
Ici, la forme fait partie intégrante du diagnostic. Il n'est plus possible de considérer des textes qui supposeraient un lectorat idéal, parfaitement disponible, homogène, linéaire, déjà familier avec tous les codes d'accès, etc. D'où un texte à plusieurs résolutions, plusieurs formes complémentaires, et plus précisément 4 portes d'entrée :
- un article intégral (50 000 mots), qui demeure le texte de référence et engage pleinement la responsabilité théorique ;
- une synthèse cartographique (10 000 mots), conçue comme une entrée autonome permettant de saisir l’architecture d’ensemble ;
- une V2 scripturale (23 000 mots), organisée en synthèses sectionnelles accompagnées d'un glossaire, relevant d’une véritable hospitalité attentionnelle ;
- et une V2 orale (12 000 mots), pensée non comme simple mise en voix, mais comme régime spécifique de réception, adapté à d’autres temporalités et contraintes.
Du lien au seuil
Ce choix s’inscrit dans l’héritage de l’hypertexte — tel qu’il a été pensé, dès l’origine, comme une critique de la linéarité du livre. Mais il en propose un déplacement, au sens où le dispositif palimptextuel multiplie les seuils de réception : changements de régime, de densité, de vitesse, d’attention. Il ne vise pas la dispersion, mais la stabilisation : rendre possible une compréhension suffisante pour discuter, contester, répondre.
Ainsi, la V2 n’est pas une version simplifiée, mais la conséquence logique du diagnostic : si la circulation des énoncés est aujourd’hui stratifiée, alors l’accès à une pensée critique doit l’être aussi. Qui lit peut ainsi choisir sa ou ses portes d’entrée, selon ses contraintes, ses usages et son degré d’engagement, sans que le cadre d’analyse ne change.
Seule varie la manière d’y pénétrer et d’y répondre, le cas échéant.
Le texte devient ainsi habitable (j'aimerais dire accueillant) : non plus un bloc monolithique imposant un seul rythme, mais un espace à plusieurs profondeurs, dans lequel chacun(e) peut décider jusqu’où descendre.
Le cheminement de ma pensée à suivi le raisonnement suivant : mon texte de référence ayant un haut niveau d'abstraction, je me suis dit que cette complexité allait exclure une part importante de ses destinataires légitimes, alors que ma pensée initiale était de toucher le public le plus large possible. D'où l'évidence de pratiquer une écriture inclusive, au sens des conditions de réception : inclure ne signifie pas adapter le langage à des catégories grammaticales, mais multiplier les seuils d’accès à un même cadre, de manière à ce que la possibilité de comprendre et de répondre soit ouverte à toutes et à tous.
C'est ainsi que le dispositif des « 4 portes d’entrée » devient une expérimentation éditoriale : ni un modèle abouti ni une solution généralisable, mais la mise à l’épreuve concrète d’une hypothèse portant sur les conditions contemporaines de la lecture, de la compréhension et de la discussion.
L’idée de départ est la suivante : dans un régime communicationnel caractérisé par la stratification des énoncés, leur versionnalité et la fragmentation de l’attention, la difficulté majeure n’est plus l’accès à l’information, mais la stabilisation de la réception. Autrement dit, ce qui fait défaut n’est pas le contenu, mais la possibilité pour des lecteurs de pénétrer durablement dans une pensée, de s’y orienter, et de pouvoir y répondre.Selon moi, c’est à ce niveau — formel autant que conceptuel — que se joue aujourd’hui la possibilité d’une pensée et d’un débat publics. L'avenir nous le dira...


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire