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mardi 19 septembre 2006

L'Internet aujourd'hui : de l'hypertexte au palimptexte


Suite : Palimptexte, une tentative de définition

[MàJ - 4 avril 2016] Le palimptexte terminologique

Préambule
L'hypertexte
Le palimpseste
Le palimptexte

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Préambule

Billet éminemment subjectif auquel je pense depuis des mois, exactement depuis que j'ai lu Ipertesto. Il futuro della scrittura (Bologna, Baskerville 1993), traduction italienne de l'essai de George P.Landow, intitulé Hypertext. The Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology (Baltimore, The Johns Hopkins University Press 1992), dont le titre littéral serait Hypertexte. Convergence de la théorie critique contemporaine et de la technologie, malheureusement non traduit en français, à ma connaissance. Ce qui est quand même dommage.

Un livre passionnant, dans lequel je n'ai pourtant trouvé aucune définition de l'hypertexte me convenant, c'est-à-dire qui correspondrait, ou, pour le moins, cernerait au plus près l'idée que je m'en fais d'après mon expérience presque quotidienne d'internaute.

Pour moi Internet a 10 ans, puisque je me suis connecté pour la première fois au réseau des réseaux début 1996. J'aurais pu le faire en 1995, or j'y ai pensé pendant des mois avant de me lancer. Ça va sûrement vous faire sourire, mais j'envisageais cette première connexion comme un saut dans l'inconnu d'Internet tel que je l'imaginais, à savoir un gigantesque trou noir engloutissant à la fois le temps, l'espace et la perception spatio-temporelle qui avait accompagné les 40 premières années de ma vie.

Je sais bien en disant cela que les jeunes qui me liront penseront immanquablement « c'est qui ce vieux schnock ? », mais peu importe, telle est mon expérience. Je me rappelle d'ailleurs ma première connexion et ma première recherche, une recherche de traducteur, toujours en quête de glossaires pour l'aider dans son métier. Mot saisi dans le moteur (Google n'existait pas) : « glossary ». Résultat : 300 000 occurrences en moins d'une seconde. J'ai tout éteint ! Énorme ! J'avais besoin d'y penser. J'ai largement dépassé depuis 1 Téraoctet de données stockées, dont des dizaines de milliers de glossaires, tandis qu'aujourd'hui sur Google j'obtiens ... 248 millions d'occurrences sur la requête « glossary », soit près de 1000 fois plus qu'il y a dix ans. Sans commentaires :-)


Donc après une décennie de navigation intensive, quasiment always on, mon travail aidant, voici que je me risque à proposer « une » définition, suggérée par « mon expérience utilisateur ». [Début]

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L'hypertexte

Il est clair que le socle d'Internet grand public est l'hypertexte, tel qu'il a été défini par Tim Berners-Lee et Robert Cailliau dans le document fondateur WorldWideWeb: Proposal for a HyperText Project.

Il est tout aussi clair qu'au-delà de cette définition purement technique, il en est une multitude d'autres possibles, inutile de tenter d'en faire le tour, ce serait aussi vain qu'illusoire. Je vous renvoie donc à la consultation de la thèse de doctorat d'Olivier Ertzscheid, intitulée « Les enjeux cognitifs et stylistiques de l'organisation hypertextuelle : le Lieu, Le Lien, Le Livre », un Monument, au propre et au figuré, 467 pages de pur savoir, un travail hautement admirable que devrait étudier tout internaute soucieux de naviguer moins bête.

On en apprend à toutes les pages. Notamment que la première occurrence d'hypertexte remonte à 1965, sous la plume de Théodore Nelson (p. 20), à l'origine du projet Xanadu dès 1960. Avant de retrouver une autre idée de l'hypertexte 17 ans plus tard chez Gérard Genette (p. 22) :
J’appelle donc hypertexte tout texte dérivé d’un texte antérieur par transformation simple (nous dirons désormais transformation tout court) ou par transformation indirecte (nous dirons imitation).
Citation extraite de Palimpsestes. La littérature au second degré (Paris, Seuil 1982), dans lequel la notion d'hypertextualité est ainsi définie par l'auteur :
J'entends par là toute relation unissant un texte B (que j'appellerai hypertexte) à un texte antérieur A (que j'appellerai, bien sûr, hypotexte) sur lequel il se greffe d'une manière qui n'est pas celle du commentaire.
« La relation de coprésence de deux ou plusieurs textes » caractérisant l'intertextualité, d'après Genette, souvent confondue ou assimilée à tort à l’hypertexte, selon Olivier Ertzscheid, pour qui, « à l’inverse, l’intertextualité est un épiphénomène d’une organisation hypertextuelle des textes. » (p. 5), l'épiphénomène étant un phénomène accessoire, secondaire, « qui accompagne le phénomène essentiel sans être pour rien dans son apparition ou son développement » (Petit Robert). [Début]

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Le palimpseste

Palimpsestes. Le mot est lancé. Souvent associé à certaines caractéristiques d'Internet, c'est ainsi qu'en mars 2005 Martin Lessard a pu définir le Wiki comme un palimpseste technologique, malgré les différences judicieusement observées par Jean Véronis. C'est encore l'effet palimpseste décrit par Luc Legay :
...le principe de fonctionnement des wiki, comme celui des CVS, est un principe de palimpseste. Les contributions s'empilent jusqu'à atteindre un certain seuil d'utilisabilité, au-delà duquel un effet palimpseste d'effaçage et de réécriture permet de retrouver une certaine lisibilité.
Autant de contributions qui s'écoulent dans le flot de l'histoire [« outil » mis au point par la recherche IBM pour une « visualisation dynamique de l'évolutivité des documents, des interactions et du travail collaboratif d'auteurs multiples » (visualizing dynamic, evolving documents and the interactions of multiple collaborating authors)] du versioning, qu'Olivier Ertzscheid désigne par « l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle (d’un hypertexte local à l’hypertexte planétaire), les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées. » (p. 7), en l'identifiant comme un problème central (p. 99) et en citant André Heck :
« Nous sommes entrés dans une nouvelle ère : celle de l’information fluide. (...) Ce nouveau concept en implique d’autres tels que la stabilité ou l’instabilité des documents, ainsi que la génétique de document : au-delà de son éventuelle évolution propre permanente, un document peut donner le jour à d’autres (...) d’abord liés à lui-même ; la pertinence de ceux-ci peut (...) supplanter celle du document géniteur qui ‘meurt’ virtuellement. »
Lire tout le point 4.6.4 (pages 203-206), qui se termine sur une « vue synoptique des problématiques du lien » :


et introduit le point 4.7, Transclusion, concept que Ted Nelson a étendu ensuite à celui de Transpublishing :


puis de Transquotation et Transcopyright.

Un « recyclage » planétaire né avec le Web, où l’hypertextualité n'y est en aucun cas l' « indice d’un renoncement de l’auteur à son identité individuelle comme à son accomplissement personnel » mais bien la possibilité nouvelle et extraordinaire, jamais expérimentée à une telle échelle depuis l'aube de l'humanité, « de diffuser, contrôler, créer, mixer et remixer du contenu sur Internet », pour reprendre les mots de Martin Lessard qui m'ont fait défaut pendant des mois.

À phénomène nouveau, nouvelle désignination, bien avant d'en connaître la définition, j'avais nommé PALIMPTEXTE mon intuition. [Début]

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Le palimptexte

Pourquoi un néologisme ? Au-delà de ce que je vois pratiquement comme une double justification, s'agissant à la fois de la création d'un mot nouveau pour rendre compte d'un nouvel usage, et de l'emploi d'un mot quasi-préexistant dans un sens nouveau, je dirais que la réponse est un peu une lapalissade : parce qu'il désigne une réalité qui n'a jamais existé jusqu'à présent.

Il y a certes des alchimies secrètes qui traversent les siècles comme une prémonition, une précognition. Ce sont les mains de Gargas qui font pleurer Dominique Autié et dire à l'un des visiteurs qu'il accompagne :
Vous m’avez fait comprendre, à l’instant, en quelques mots devant les empreintes de la grotte, comment fonctionne mon ordinateur et comment fonctionne Internet !

Ce sont encore les liens (d)écrits en 1591 dans le Traité des liens (De vinculis in genere) par Giordano Bruno, lui qui était doté d'une mémoire prodigieuse et fut l'auteur de deux ouvrages sur la mnémotechnique. Or qu'est-ce qu'un hyperlien sinon un ancrage mnémotechnique ?

Comme Stendhal, lequel, pour pallier les défaillances de sa mémoire, (...) avait pris l’habitude de noter ses pensées dans les marges des livres, d’une écriture souvent chiffrée ou iconique, qui jouait ainsi le rôle d’un « ancrage » de lien mnémonique. (Selon Jean-Louis Lebrave, repris par Jean Clément, qu'Olivier Ertzscheid cite dans sa thèse, note n° 106, p. 97).

Or en essayant de tracer les contours de cette réalité « qui n'a jamais existé jusqu'à présent », je me rends compte qu'il ne me faudra pas moins que l'espace d'un nouveau billet (inutile d'alourdir excessivement celui-ci) pour accorder toute la place qui lui est due à ce nouvel « écrit en gestation », dont je ne connais hic et nunc que le titre : Palimptexte, une tentative de définition.

Si entre-temps vous souhaitez me proposer vos remarques/critiques sur ce qui précède, je m'efforcerai d'en tenir compte au cours de ma rédaction. [Début]


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4 commentaires:

SdC a dit…

Remise en contexte téra-intéressante !
Est-ce que l'idée de palimptexte contient en filigrane la notion de mémoire collective, constituée par l'évolution des noeuds qui constituent le réseau (au sens large) ?
Je m'explique. Le nombre de noeuds dans le réseau est endémique (nombre de participants croissant, avancées technologiques...) et en parallèle de nouveaux modes relationnels se développent (les TIC en étant un accélérateur).
Ces modalités relationnelles sont à mon sens partie intégrante de la transformation du texte (au sens premier) : elles influent sur le sens même du texte car elles agrègent de nouveaux points de contact (noeuds) entre des espacs du réseau pas forcément liés auparavant.

Jean-Marie Le Ray a dit…

Sylvain,

Une question difficile, à laquelle je n'ai pas encore la réponse, que je suis en train de formuler.
C'est délicat, j'en suis encore à rassembler mes intuitions...
Merci pour ce commentaire.
Jean-Marie

olivier a dit…

Salut jean-Marie,
et merci pour les superlatifs ... ça fait toujours plaisir de voir que l'on peut trouver de l'intérêt dans la lecture de ce pavé universitaire, et ça m'incite à me reposer la question d'une réécriture plus digeste pour un éventuel bouquin (dès que les journées feront plus de 48 heures). Auquel cas, je ferai probablement appel à tes services pour une traduction ... monumentale ;-)
Amitiés

AAA Copywriter a dit…

Bonjour Jean-Marie,

Comme toujours, ton blog arrive a des considerations auquelles je ne peserais meme pas. C'est un plaisir de te lire... :)

Alex