Préface commune aux essais 9 et 10 du cycle « Du régime communicationnel au régime informationnel de l’humanité ».
Je dois d’abord préciser un point important concernant ce cycle d’essais : même si certaines intuitions qui le traversent, notamment autour du palimptexte, de la stratification des traces, du langage comme médiation et de la transformation progressive des environnements informationnels, m’accompagnent depuis plus de vingt ans, le cycle lui-même est extrêmement récent.
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Le premier essai, Le nouveau régime communicationnel de l’humanité, n’a été publié que le 4 janvier 2026. À peine plus de quatre mois séparent donc ce texte des deux essais destinés à venir clore l’ensemble :
- Essai 9 — Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables (Résister à l’occupation permanente du visible et du pensable)
- Essai 10 — Le nouveau régime informationnel de l’humanité (Basculement textoral : oïkosphère, oïkotexte et stabilisation du réel)
Cette rapidité apparente ne correspond pourtant pas à une improvisation théorique. Elle traduit plutôt un phénomène de cristallisation. Pendant longtemps, certaines intuitions demeuraient dispersées : hypertexte et palimptexte, mémoire et traces, langage et médiation, circulation et stabilisation, visibilité et pouvoir. Puis, sous l’effet des transformations contemporaines, notamment la généralisation des IA génératives (que j'ai découvertes au mois d'avril 2025), l'automatisation interprétative, les infrastructures algorithmiques du visible ou les plateformes de captation du langage humain, ces éléments ont commencé à s’organiser avec une cohérence nouvelle.
Le cycle s’est alors écrit presque comme une accélération de la pensée. Non pas une pensée surgie de nulle part, mais une architecture conceptuelle qui, soudainement, devenait possible. Au fil des huit premiers essais, l’analyse s’est progressivement déplacée :
- du message vers les conditions,
- des contenus vers les architectures,
- des médias vers le milieu,
- et, finalement, de la communication vers les conditions mêmes de stabilisation du réel.
C’est cette interrogation qui m'a conduit à concevoir la rédaction des deux derniers essais du cycle comme un diptyque. Ils abordent une même transformation depuis deux points de vue complémentaires.
Le premier part de l’expérience vécue. Il s’intéresse à la saturation des récits, à la fragmentation de l’attention, à l’érosion des horizons collectifs, à la difficulté croissante à maintenir ouvertes des possibilités désirables et habitables. Il interroge les conditions anthropologiques, symboliques et imaginaires qui permettent encore à des sujets humains d’habiter ce monde sans se réduire uniquement à une gestion permanente du présent.
Le second analyse les structures qui produisent cette situation. Il décrit l’émergence d’un nouveau régime informationnel dans lequel les médiations ne se présentent plus comme des dispositifs distincts, mais comme un milieu intégré : l’oïkosphère. Il examine les opérations de captation, de transformation, de hiérarchisation et de stabilisation qui configurent désormais les conditions mêmes du réel commun.
En fait :
- l’essai 9 décrit ce que le régime informationnel fait à l’expérience humaine ;
- l’essai 10 décrit le système qui rend cette transformation possible.
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Nous vivons dans un monde où la réalité n'est pas le réel. N'est plus ? La nuance peut sembler de faible importance, voire futile, elle est pourtant structurante. Je m'explique.
La réalité désigne le monde indépendamment de nous, ce qui existe même sans médiation, ce qui excède toute représentation, le dehors irréductible, à savoir la part de réalité existant indépendamment de nos mots, de nos images, de nos récits, de nos modèles, de nos dispositifs, etc., raisons pour lesquelles il y a toujours quelque chose du monde qui échappe à ce que nous pouvons en dire, en voir, en mesurer ou en stabiliser. De fait, pour exister, la réalité n’a pas besoin d’être nommée, ni d’être visible, ni même d’être reconnue.
En revanche, le réel désigne ce qui devient perceptible, partageable, intelligible, crédible et opératoire collectivement. Il est donc médié, configuré, stabilisé, reconnu.
Autrement dit, le réel n’est pas la réalité brute : il est la forme sous laquelle certaines portions de réalité deviennent accessibles à un instant donné, et à une collectivité humaine donnée. Ce déplacement est fondamental, car il signifie que le réel n’apparaît jamais directement. Il émerge toujours à travers des médiations : langage, images, récits, institutions, techniques, infrastructures, plateformes, dispositifs de mesure, systèmes d’interprétation ou architectures informationnelles.
Pendant longtemps, ces médiations pouvaient encore être relativement identifiées : la parole, l’écriture, le livre, l’école, le journal, la télévision, l’archive, l’institution scientifique ou politique. Elles intervenaient entre le monde et nous comme des relais visibles, discutables, critiquables. Et même lorsqu’elles étaient traversées par des rapports de pouvoir, elles conservaient une certaine visibilité.
Or le régime informationnel contemporain transforme profondément cette situation. Les médiations deviennent distribuées, automatisées, continues et souvent opaques. Elles ne disparaissent pas, elles deviennent milieu. Elles ne se contentent plus de transmettre des contenus : elles organisent en amont les conditions mêmes de leur apparition. Elles configurent ce qui peut être vu, dit, pensé, partagé, hiérarchisé, mémorisé ou ignoré. Elles interviennent désormais à tous les niveaux de production du réel collectif.
Le graphique suivant propose une formalisation synthétique de cette transformation :
Il montre que le passage de la réalité au réel habitable repose sur trois opérations fondamentales.
La première est la configuration. Les architectures techniques, les formats, les algorithmes, les hiérarchies d’attention, les protocoles et les dispositifs informationnels organisent les conditions dans lesquelles certaines choses pourront apparaître comme pertinentes, visibles ou crédibles. La configuration agit donc en amont du réel : elle détermine les cadres de possibilité de ce qui pourra devenir socialement opératoire.
La deuxième opération est la stabilisation. Certaines informations, images, récits, données ou interprétations sont répétées, validées, reprises, mémorisées et intégrées dans des chaînes de reconnaissance collectives. Elles acquièrent ainsi une persistance et une crédibilité suffisantes pour fonctionner comme des formes de réel commun. Le réel ne tient donc pas seulement par existence matérielle, mais par stabilisation collective.
La troisième opération est l’habitabilité. Un réel stabilisé ne suffit pas à faire un monde humainement vivable. Encore faut-il que les sujets puissent y exercer leur jugement, leur imagination, leur capacité de relation, de contestation, de projection et d’action. L’habitabilité désigne précisément cette possibilité de vivre dans les formes du réel sans être entièrement écrasés par ces mêmes formes.
La colonne latérale consacrée à la médiation montre alors que ces trois opérations ne sont jamais immédiates. La médiation intervient à chaque niveau :
- elle cadre, sélectionne et nomme ;
- elle fait circuler, valide, mémorise et répète ;
- elle interprète, raconte, imagine et permet la reprise critique.
Ainsi, la médiation ne constitue pas simplement un intermédiaire neutre entre le monde et nous. Elle est l’ensemble des opérations qui transforment une réalité extérieure en réel collectif.
C’est précisément ce déplacement qui caractérise le régime informationnel contemporain : nous ne vivons plus seulement dans un monde de contenus ou de messages, mais dans un milieu où les conditions mêmes du réel sont de plus en plus médiées, configurées et stabilisées par des environnements informationnels complexes, automatisés, opaques.
Dès lors, la question centrale devient moins : « Qu’est-ce qui est réel ? » que : « Selon quelles médiations certaines formes du réel deviennent-elles visibles, crédibles, partageables et habitables ? »
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Médiations
Les médiations ne sont jamais neutres. Dès lors qu'elles configurent, en amont, les conditions d’apparition du réel, elles participent déjà à sa production collective. Dit comme ça, cela semble compliqué, mais en fait c'est très simple. Imaginez les sondages : la narration officielle des sondeurs est que les sondages mesureraient objectivement ce que pensent les gens !
Or, dans la réalité, un sondage sélectionne, cadre, hiérarchise, simplifie, stabilise et rend visibles certaines configurations plutôt que d’autres. Donc, un sondage ne photographie pas seulement le réel politique, il contribue à le configurer, avant même d'obtenir les premiers résultats, puisqu'il construit, en amont, le champ des réponses possibles.
Tout sondage configure les questions légitimes, les catégories pertinentes, les oppositions visibles, les priorités supposées, les horizons pensables. Par exemple, des formulations en apparence innocentes :
- « Êtes-vous favorable à… ? »
- « Quelle est votre principale inquiétude ? »
- « Parmi ces candidats… »
découpent le réel, imposent des catégories, orientent l’attention, stabilisent certaines représentations.
Avant le sondage, souvent les opinions sont floues, contradictoires, hésitantes, fragmentaires. Mais après que le sondage agrège, quantifie, simplifie et transforme l'instabilité en chiffres visibles, il donne une impression d’objectivité, de neutralité, de scientificité, de réalité déjà constituée. Rien n'est plus faux !
Toute médiation est donc structurante, à tous les niveaux, comme le montre le graphique ci-dessus. Elle ne se contente pas de transmettre le réel, mais contribue à le rendre visible, dicible, pensable et socialement opératoire.
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Johann Chapoutot, dans un livre extrêmement important pour ma réflexion, intitulé Libres d'obéir, montre au fond que le pouvoir moderne ne fonctionne plus principalement par ordre direct, mais par configuration des conditions dans lesquelles les acteurs deviennent eux-mêmes les agents de l’objectif qui leur est assigné.
Dans ce cadre, un système fixe un objectif, délègue l’exécution tout en laissant les agents « libres » des moyens, mais en les rendant responsables du résultat.
Le contrôle ne disparaît pas, il change de niveau. Le pouvoir ne commande plus chaque geste, il le configure en amont, de même que le cadre, les objectifs, les contraintes, les indicateurs, les critères de réussite, etc. Après quoi les personnes s’auto-organisent à l’intérieur du cadre.
Ce que j'ai nommé le pouvoir environnemental. J'y reviendrai...
Ainsi, le pouvoir est d'autant plus efficace qu'il n'a plus besoin d’ordonner directement parce qu’il configure les conditions dans lesquelles les sujets produisent eux-mêmes les comportements attendus. Traduit en termes de nouveau régime informationnel, c'est exactement ce que l'on retrouve dans le management contemporain, les plateformes, les systèmes algorithmiques, les architectures de visibilité, les métriques, les environnements numériques, et ainsi de suite.
En réalité, la "liberté" de l’exécutant reste très limitée, presque paradoxale, puisqu'il n'est libre ni des objectifs ni des finalités, ni du cadre d’évaluation ni des critères des résultats attendus.
Le deuxième point lié à ce contexte est celui de la responsabilité. Ou plutôt, de la non-responsabilité. Plus le pouvoir devient médié, distribué, flexible et orienté par objectifs, plus il devient difficile d’identifier un sujet clairement responsable des effets produits.
Au "hasard" de mes flâneries sur le Web, je suis tombé sur cette extraordinaire intervention de Johann Chapoutot, qui illustre à la perfection cette notion de non-responsabilité, en nommant Grégoire Chamayou et l'un de ses ouvrages, La théorie du drone (© La Fabrique éditions 2013). Je vous conseille vivement de vous arrêter sur ces cinq minutes d'interview :
Source : post de Bruno Gaccio sur X
Dans mon idée, le concept dégagé par Chamayou, et relayé par Chapoutot, en matière de responsabilité individuelle tient en cette formule : la dilution structurelle de la responsabilité par la technique. Tout système continue de mobiliser une multitude d’opérateurs, d’analystes, de coordinateurs, de juristes, de décideurs, de techniciens, d'acteurs, etc., etc., dont aucun, in fine, n’apparaît plus comme sujet pleinement identifiable ni responsable de l’acte global. La responsabilité tend alors à se dissoudre dans l’architecture même du dispositif !
Qui est responsable de quoi ? Plus personne ne peut répondre clairement à la question, car nul n'en sait plus rien. Une lacune gigantesque à laquelle j'ai tenté d'apporter une réponse, justement, avec la notion de répondabilité, centrale dans l'ensemble de mon cycle.
C'est là qu'intervient le sujet habitant, non plus comme sujet souverain, extérieur au système et pleinement maître des conséquences de ses actes, mais comme sujet immergé dans un milieu informationnel, technique et institutionnel dont il dépend autant qu’il contribue à le faire fonctionner. Le sujet habitant ne contrôle pas l’ensemble des chaînes causales auxquelles il participe ; il ne possède ni la vue totale du système ni la maîtrise complète de ses effets. Mais il n’est pas pour autant dissous dans le dispositif.Il demeure engagé dans les processus mêmes qui configurent le réel. La notion de répondabilité vise précisément à penser cette zone intermédiaire que les modèles classiques de la responsabilité ne parviennent plus à saisir. D’un côté, il devient impossible d’attribuer intégralement les effets produits à un acteur unique clairement identifiable ; de l’autre, il serait trop simple de conclure à une disparition totale de toute responsabilité au profit des seules structures, des seuls algorithmes ou systèmes. La répondabilité désigne alors la capacité, pour un sujet situé à l’intérieur d’un milieu qu’il n’a pas créé mais auquel il participe, de reconnaître sa part d’implication dans les dynamiques de stabilisation du réel.
Le sujet habitant ne répond donc plus seulement d’actes isolés, clairement délimités et intentionnellement maîtrisés. Il répond aussi de ses modes de participation au milieu : de ce qu’il relaie, valide, amplifie, invisibilise, hiérarchise ou laisse circuler. Il devient partie prenante d’un métabolisme informationnel continu dans lequel chaque interaction, même minime, contribue à reconfigurer les conditions du visible, du crédible et du pensable.
La responsabilité change alors profondément de nature. Elle cesse d’être uniquement juridique ou morale au sens classique pour devenir écologique et systémique. Être responsable ne signifie plus uniquement contrôler les effets du monde de façon souveraine, mais habiter consciemment un milieu dont on participe constamment à reproduire ou à transformer les équilibres. La répondabilité apparaît ainsi comme une tentative de réintroduire une possibilité de réponse humaine dans des architectures où l’action tend autrement à la - et à se - dissoudre dans la complexité technique et organisationnelle.
Le paradoxe du régime contemporain est en effet le suivant : jamais les systèmes n’ont autant enregistré, tracé, archivé et documenté les actions humaines, et pourtant jamais il n’a été aussi difficile de savoir qui répond véritablement de quoi. L’hyper-traçabilité technique coexiste avec une opacité croissante de l’imputabilité humaine. Le sujet habitant devient alors la figure de celle ou celui qui, sans disposer d’une souveraineté absolue, tente néanmoins de maintenir une forme d’engagement réflexif au sein même de processus qui le/la dépassent.
La répondabilité ne rétablit donc pas l’ancien modèle du sujet autonome ; elle reconnaît au contraire que le sujet contemporain est toujours déjà pris dans des environnements qui conditionnent ses possibilités d’action. Mais elle refuse également la disparition complète du sujet dans les dispositifs. Entre souveraineté illusoire et dissolution totale, elle ouvre un espace de participation consciente, située et critique à l’intérieur du milieu informationnel lui-même.
Cette responsabilité jamais revendiquée ni clairement imputable, cette non-responsabilité, donc, est un véritable cancer. Parfois même à l'origine des pires barbaries. Nous l'avons vu à Nuremberg, où l’un des arguments centraux avancés par de nombreux accusés nazis fut précisément celui de la dilution hiérarchique de la responsabilité : ils soutenaient n’avoir pas véritablement « décidé », mais seulement exécuté des ordres émanant d’une autorité supérieure dans le cadre d’un appareil étatique et militaire extrêmement structuré.
Cette ligne de défense prit plusieurs formes. Il y eut d'abord l'argument classique de l'obéissance hiérarchique (logique selon laquelle l’individu ne se présente plus comme sujet autonome de ses actes, mais comme simple rouage d’une machine politique, militaire ou administrative), aux conséquences probables d’un refus d’obéir : Befehl ist Befehl (« un ordre est un ordre »).
Mais le problème allait plus loin que la simple obéissance, plusieurs accusés ayant insisté sur la fragmentation bureaucratique des tâches, chacun prétendant n’avoir accompli qu’une fonction limitée : organiser des transports ; signer des documents ; transmettre des listes ; appliquer des règlements ; gérer une logistique ; coordonner des opérations techniques. Le crime global semblait alors se dissoudre dans la division administrative du travail.
Précisément ce qui frappa profondément Hannah Arendt lors du procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem, ce dernier se décrivant constamment comme "simple" fonctionnaire, coordinateur, exécutant administratif, technicien de l’organisation, en affirmant n’avoir jamais personnellement « voulu » exterminer qui que ce soit... C’est dans ce contexte qu’Arendt forgea sa célèbre notion de : « banalité du mal ».
Les situations contemporaines ne reproduisent évidemment pas le nazisme au sens historique strict. Les contextes, les idéologies, les acteurs, les dispositifs politiques et les configurations géopolitiques diffèrent profondément. Mais limiter la réflexion à la seule question du nom ou de l’identité historique des régimes ferait courir un autre risque : celui de croire que certaines formes de barbarie appartiendraient définitivement au passé simplement parce qu’elles ne se présentent plus sous les mêmes symboles, les mêmes discours ou les mêmes structures institutionnelles.
Combien de fois l’humanité a-t-elle proclamé : « Plus jamais ça » ? Et pourtant, les violences de masse, les destructions systématiques, les logiques de déshumanisation, les populations abandonnées, les bombardements de civils, les déplacements forcés, les famines organisées ou tolérées et les mécanismes de dilution de responsabilité continuent de réapparaître sous d’autres formes, dans d’autres contextes, sous d’autres noms.
Ce qui se répète n’est donc pas nécessairement l’identité exacte des régimes historiques, mais certaines structures profondes : fragmentation de l’action, bureaucratisation de la violence, technicisation des procédures, dilution des chaînes de responsabilité, normalisation administrative de l’inhumain et incapacité croissante à désigner clairement qui répond de l’ensemble.
C’est précisément pour cette raison que les analyses d’Arendt, de Chamayou ou de Chapoutot demeurent essentielles aujourd’hui. Non parce qu’elles permettraient des assimilations simplistes, mais parce qu’elles aident à reconnaître la manière dont certaines architectures politiques, techniques et organisationnelles rendent de nouveau possibles des formes de violence que l’on croyait historiquement impossibles à reproduire après le XXᵉ siècle.
Que se passe-t-il aujourd'hui à Gaza, ou ailleurs, je vous le demande !?
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Or l’existence du monde ne produit plus automatiquement un réel commun. Entre ce qui existe et ce qui devient collectivement visible, partageable, crédible et socialement opérant s’intercalent désormais des médiations, c'est-à-dire des dispositifs techniques et informationnels qui organisent l’accès au monde. Médias, plateformes numériques, moteurs de recherche, réseaux sociaux, statistiques, bases de données, systèmes de recommandation, métriques, classements, flux de données et intelligences artificielles configurent de plus en plus les conditions à partir desquelles certaines portions de la réalité deviennent perceptibles, intelligibles et reconnues collectivement.
Nous ne rencontrons donc presque jamais le monde directement. Nous le rencontrons à travers des récits, des images, des chiffres, des notifications, des vidéos, des commentaires, des fils d’actualité, des contenus recommandés ou des résumés automatisés. Ces dispositifs ne se contentent pas de montrer le monde : ils le sélectionnent, le hiérarchisent, le découpent, le mettent en forme et orientent notre attention.
- C’est cela que signifie « informationnellement configuré » : le réel commun dépend de plus en plus des systèmes qui organisent les conditions de visibilité, d’intelligibilité et de circulation des représentations du monde.
- C’est cela que signifie « informationnellement stabilisé » : certaines réalités finissent par acquérir une existence collective forte parce qu’elles ont été captées, répétées, relayées, validées, commentées, archivées et intégrées dans des circuits d’information qui leur confèrent une présence durable et socialement opératoire.
Le déplacement récent de l’attention médiatique entre l’Ukraine et Gaza permet d’illustrer concrètement ces deux mécanismes.
Lors des premières années de l’invasion russe, la guerre en Ukraine a bénéficié d’une visibilité mondiale extrêmement forte. Images quotidiennes, cartes interactives, analyses militaires, témoignages, sanctions internationales, débats diplomatiques et flux continus d’informations ont progressivement stabilisé l’Ukraine comme l’un des centres majeurs du réel commun international. La guerre existait évidemment indépendamment de cette visibilité, mais cette présence médiatique massive lui conférait une forte existence collective : elle devenait une réalité continuellement rappelée, discutée, documentée et politiquement opératoire à l’échelle mondiale.
Cette stabilisation informationnelle produisait des effets très concrets : mobilisation des opinions publiques, aides militaires et économiques, priorités diplomatiques, solidarités symboliques, transformations énergétiques et repositionnements géopolitiques. Le conflit ne devenait pas seulement visible ; il s’inscrivait durablement dans les structures de perception et d’action des sociétés.
Or, avec l’intensification de la guerre à Gaza, et avec l’ampleur des destructions et des souffrances qui l’accompagnent, le centre de gravité de l’attention mondiale s’est partiellement déplacé. Gaza occupe désormais une place beaucoup plus importante dans les flux médiatiques, les réseaux sociaux, les débats internationaux et les mobilisations émotionnelles globales. L’Ukraine n’a pourtant pas cessé d’exister. Les combats, les morts, les destructions et les conséquences humaines de la guerre se poursuivent. Mais son degré de présence dans le réel commun tend à diminuer relativement.
Cet exemple montre que le réel commun ne correspond jamais simplement à l’ensemble de ce qui existe dans le monde. Il résulte d’une hiérarchisation permanente de la visibilité et de l’attention. Certaines réalités deviennent centrales parce qu’elles sont massivement captées, relayées et stabilisées par les dispositifs d’information ; d’autres deviennent progressivement périphériques, non parce qu’elles seraient moins réelles, mais parce qu’elles occupent moins de place dans les circuits contemporains de circulation du visible.
Le pouvoir environnemental agit précisément dans cette capacité à configurer et à stabiliser différemment les réalités collectivement perçues. Il ne crée pas les événements, mais il contribue à organiser les conditions sous lesquelles certains événements deviennent durablement présents dans la conscience collective tandis que d’autres s’effacent partiellement de l’horizon attentionnel global.
Le problème n’est donc pas que le réel disparaîtrait, mais que l’accès collectif au réel devient de plus en plus dépendant d’environnements techniques et informationnels que nous comprenons imparfaitement, que nous contrôlons difficilement et qui privilégient souvent ce qui capte l’attention plutôt que ce qui permet de comprendre le monde.
Certaines réalités deviennent omniprésentes parce qu’elles circulent massivement, tandis que d’autres demeurent invisibles ou inaudibles, même lorsqu’elles sont essentielles. Ce qui devient visible n’est pas nécessairement ce qui est le plus vrai, le plus juste ou le plus important, mais souvent ce qui est le plus facilement diffusable, émotionnellement efficace ou économiquement rentable. Voire totalement faux...
Ces transformations modifient profondément la nature du pouvoir.
Dans les régimes antérieurs, le pouvoir s’exerçait principalement à travers des contenus identifiables : doctrines, récits, propagandes, censures, idéologies ou discours officiels. Il pouvait encore être relativement localisé et attribué à des acteurs ou à des institutions visibles.
Le pouvoir contemporain agit autrement. Il intervient moins directement sur les contenus eux-mêmes que sur les conditions à partir desquelles certains contenus deviennent visibles, crédibles, partageables et opératoires. Il agit sur les architectures de circulation, les hiérarchies d’attention, les infrastructures de recommandation, les protocoles, les formats de visibilité, les métriques et les environnements de perception.
C’est ce déplacement que ce cycle désigne comme pouvoir environnemental.
Un tel pouvoir ne fonctionne pas nécessairement par interdiction explicite ou par contrainte directe. Il configure. Il oriente. Il hiérarchise. Il préconditionne les conditions du visible et du pensable avant même que les individus aient le sentiment de choisir librement parmi les possibilités offertes.
Le problème majeur du régime contemporain n’est donc pas seulement celui de la désinformation ou de la manipulation ; il réside plus profondément dans le fait que les conditions mêmes du réel commun deviennent configurables.
Cette mutation n’est pas uniquement technique ou politique. Elle atteint les conditions mêmes de l’imaginaire collectif.
Car l’imaginaire n’est pas un simple domaine de fiction ou d’évasion. Il constitue la capacité collective à maintenir ouverts des horizons de sens, de désir et de projection. Il permet aux sociétés humaines de rendre le monde habitable en conservant des possibilités de représentation, d’interprétation, de critique, de contestation et d’invention collective.
Or lorsque les environnements informationnels deviennent saturés, accélérés et organisés autour de logiques permanentes de captation de l’attention, cette capacité tend progressivement à se fragiliser. Les sociétés continuent certes de produire des images, des récits et des contenus, mais elles peinent de plus en plus à imaginer d’autres formes de vie que la simple prolongation du présent. L’occupation continue du visible et du pensable réduit alors progressivement la possibilité même d’un horizon habitable.
C’est précisément à cet endroit que se rejoignent les deux essais. L’essai 9 cherche les conditions sous lesquelles un imaginaire habitable peut encore se maintenir. L’essai 10 analyse les structures informationnelles et environnementales qui tendent au contraire à refermer, stabiliser ou reconfigurer ces conditions.
Ensemble, ils ne proposent ni une utopie technologique ni une prophétie catastrophiste. Ils tentent plutôt de rendre perceptible un basculement historique dans lequel le problème central devient celui de l’habitabilité du réel lui-même. Car l’enjeu n’est peut-être plus seulement de savoir ce qui est vrai ou faux, ni même qui contrôle les technologies, mais de déterminer sous quelles conditions des sujets humains pourront encore voir autrement, dire autrement, croire autrement, désirer autrement et habiter autrement un monde dont les architectures tendent continuellement à préconfigurer le pensable.
Le problème politique fondamental du XXIᵉ siècle pourrait alors se formuler ainsi : comment maintenir ouvertes les conditions d’un monde humainement habitable dans un régime où le réel devient de plus en plus informationnellement configuré et stabilisé par un pouvoir environnemental diffus, automatisé et globalisé ?
Maintenant que nous avons l'idée complète de ce « régime où le réel devient de plus en plus informationnellement configuré et stabilisé par un pouvoir environnemental diffus, automatisé et globalisé », permettez-moi de développer cette phrase en écriture inclusive.
Dans un tel régime, les gens ne vivent plus seulement dans un monde qu’ils observent ou interprètent librement. Ils évoluent à l’intérieur d’environnements informationnels qui organisent en permanence ce qui devient visible ou invisible, crédible ou suspect, important ou secondaire, désirable ou négligeable.
Autrement dit, ce ne sont plus seulement les contenus qui influencent les sociétés humaines, mais les conditions mêmes qui rendent certains contenus visibles, partageables, mémorisables et socialement opérants. Le risque est alors que les individus deviennent progressivement prisonniers d’environnements qui préconfigurent leurs possibilités de voir, de comprendre, de croire, de désirer et même d’imaginer autrement le monde.
C’est pourquoi la question centrale n’est plus exclusivement : « Que pouvons-nous dire et faire ? », mais surtout : « Dans quelles conditions pouvons-nous encore voir, penser, discuter, contester et habiter collectivement le réel ? »
Dans ce contexte, préserver un imaginaire habitable signifie maintenir ouvertes des possibilités de pluralité, de réflexion, de lenteur, de critique, de dialogue et de réinvention collective face à des systèmes qui tendent, au contraire, à automatiser, accélérer et stabiliser toujours davantage les formes du réel partagé.
Toutefois, comprendre ce qui nous arrive ne suffit plus à savoir comment vivre. Car derrière les transformations décrites dans ce cycle se profile une question plus profonde : quel type de monde nos sociétés sont-elles en train de rendre possible ? Un monde où les êtres humains conserveraient la capacité d’habiter ensemble un horizon commun, de maintenir des formes de confiance, de transmission, de mémoire et de conflictualité démocratique ? Ou bien un monde progressivement refermé sur des flux continus d’adaptation, de réaction et de gestion immédiate du présent ?
Une monde où le pilotage techno-stratégique en temps réel de tous nos « flux humains » (informationnels, économiques, comportementaux, cognitifs, affectifs, sociaux, etc.) finirait par réduire notre capacité collective à prendre du recul, à délibérer, à transmettre, à imaginer d’autres formes de vie ou même à habiter autrement le temps ?
Un monde dans lequel les sociétés humaines, absorbées par la nécessité de répondre sans cesse aux signaux, aux données, aux métriques et aux ajustements continus, risqueraient progressivement de ne plus produire d’horizon commun autre que la stabilisation immédiate du système lui-même ?
C’est précisément à ces questions, et aux conditions sous lesquelles un réel, un imaginaire et un horizon commun peuvent encore demeurer habitables, que les essais 9 et 10 tenteront d’apporter des éléments de réflexion.


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