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mercredi 25 novembre 2009

Les repentis, l’omertà et la parole mafieuse


Billet de décryptage.

Vu que vous risquez d'entendre parler de plus en plus souvent de l'implication - présumée - des compères Silvio Berlusconi et Marcello Dell'Utri dans les attentats mafieux qui ont ensanglanté l'Italie entre le printemps 1992 et l'automne 1993 (et jusqu'à début 1994 si l'on considère l'attentat au stade olympique de Rome, quand bien même la date d'exécution n'a pas été établie de façon certaine), je voudrais vous fournir quelques éléments pour vous permettre de mieux saisir le phénomène du "repentisme" (pentitismo en italien), pratiquement inconnu en France et dont l'appréhension va rarement au-delà d'une signification primaire du terme "repenti".

Or ce thème va être crucial pour Berlusconi dans les semaines et les mois à venir, car toute sa défense contre ceux qui l'accusent d'avoir été commanditaire externe des attentats va se jouer autour de la "fiabilité" et de la "vérité" que l'on peut accorder - ou pas - à la parole de ces "repentis" (à moins qu'elle ne soit étayée par des preuves matérielles irréfutables, chose que nous ne savons pas encore).

Terme dont Wikipedia nous dit qu'il désigne les membres de la mafia italienne (Cosa Nostra, 'Ndrangheta, Camorra) qui acceptent de briser l'omertà (ou loi du silence), et livrent des informations à la police en échange d'une protection et d'une remise de peine.

Repentisme qui joue depuis ses origines un rôle fondamental dans la lutte contre la mafia, selon Giovanni Falcone lui-même, qui fut l'un des premiers à théoriser la nécessité d'une loi ad hoc pour encadrer la matière.

Donc pour écrire ce billet je vais m'appuyer sur un reportage diffusé il y a quelques semaines à la télé italienne (23 octobre dernier), durant l'émission Blu Notte - Misteri italiani, de Carlo Lucarelli, sur l'histoire des repentis mafieux.

Qui récapitule l'historique du repentisme en Italie, défini comme la "mafia qui parle" ... sans toujours être entendue ni écoutée. En tout cas un gros problème d'abord pour la mafia, puisque tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la nature et les formes de la culture mafieuse, nous le savons grâce à la parole des "repentis".

Dont le premier remonte à l'année 1876, lorsque mafia s'écrivait avec 2 f (maffia), un certain Salvatore D’Amico, affilié à la secte des Stuppagghiari, qui décrivit le rituel d'initiation et se déclara prêt à confirmer publiquement ses accusations, mais qui fut assassiné un mois avant l'ouverture du procès.

Sans trop entrer dans les détails, passons à Melchiorre Allegra, un médecin d'Alcamo qui fut le premier, en 1937, à parler des relations entre la mafia et la politique (déjà !), mais dont les déclarations furent mises aux oubliettes et ne furent retrouvées qu'en ... 1962, soit 25 ans plus tard, et publiées par Mauro De Mauro.

L'année suivante, en 1963, Joe Valachi, premier repenti de la mafia américaine, déclara au FBI que pour les mafieux, la mafia était "cosa nostra" (notre chose). En 1978, ce fut autour de Giuseppe Di Cristina, premier à parler de la montée en puissance des corléonais.

Mais la véritable rupture des liens de l'omertà, elle arrive en 1973 avec Leonardo Vitale, un tueur de la mafia qui décida de se repentir, au véritable sens du terme, et qui eut probablement le malheur de faire ses premières déclarations devant Bruno Contrada, qui mirent en cause pratiquement 400 personnes. Au final, seuls lui et son oncle furent condamnés ! Officiellement, il ne fut jamais cru, mais plutôt considéré comme fou et interné en asile où il subit plusieurs électrochocs. Démis en juin 1984, il fut assassiné 6 mois plus tard.

L'État n'avait pas daigné prendre en considération sa dénonciation de Totò Riina, Bernardo Provenzano, Michele Greco et Vito Ciancimino, entre autres, cosa nostra donna plus de poids à ses paroles...

PENTITISMO 1/3 from Ferdy on Vimeo.

La mafia avait parlé, mais elle ne fut pas écoutée, jusqu'en ... 1984, avec la "collaboration" entre Tommaso Buscetta et Giovanni Falcone.

Donc, pour récapituler, de 1876 à 1984, il aura fallu plus d'un siècle pour que l'État italien se décide, ENFIN, à écouter parler la mafia, les très rares fois où quelques-uns de ses membres donnèrent un éclairage important au phénomène mafieux, d'autant plus important qu'il venait de l'intérieur.

Si important que nous vivons encore aujourd'hui les conséquences de la collaboration de Tommaso Buscetta ! Mais il faudrait un livre entier pour raconter tout ça... (et je ne trouve toujours pas d'éditeur, malheureusement :-)

De plus, en 1984, nous sommes en pleine guerre de mafia (plus de 1 000 morts violentes entre 1978 et 1983), avec la décimation en règle des chefs et des clans perdants - Bontate, Badalamenti, Inzerillo - par le camp vainqueur des corléonais - Liggio, Riina, Provenzano. Buscetta lui-même, proche des clans perdants, vit exterminés quatorze membres de sa famille proche : ses 2 fils aînés, son frère et son neveu, son gendre et ses neveux, son beau-frère, son témoin de mariage, etc.

Son "repentir" fut d'ailleurs un acte de vengeance assumé, puisqu'il commença ses déclarations par la phrase : "je ne me repens de rien, je ne renie rien de ce que j'ai fait"...

Giovanni Falcone, le juge à qui Buscetta raconta son passé mafieux parce qu'il avait confiance en lui, expliqua qu'il considérait Buscetta comme un prof de langue étrangère, capable de lui fournir une clé d’interprétation, une méthode et un code pour déchiffrer les infos liées à la mafia, sa structure interne, ses rites, etc., et que tout ceci fut véritablement le "début de la connaissance de Cosa Nostra" !

Une "collaboration" qui déboucha sur le maxi-procès de février 1986 : 475 personnes renvoyées devant la justice, qui se termina le 15 décembre 1987 et dont 375 condamnations furent confirmées en cassation, en 1992, véritable motif à l'origine de la saison des carnages...

Dans les années qui suivirent, l'État dut gérer jusqu'à 1 240 "repentis", en ne disposant pour encadrer une matière aussi délicate que de la loi Cossiga du 6 février 1980 sur les repentis du terrorisme pendant les années de plomb, une lacune législative qu'il fallut donc combler. D'autant plus que cette carence, jointe à un certain manque d'expérience des enquêteurs pour gérer ces situations et à la masse de repentis, conduisirent inévitablement à des débordements, des excès, des dépistages (faux repentis qui racontaient n'importe quoi pour brouiller les pistes ou décrédibiliser les "vrais" repentis), et des polémiques à n'en plus finir sur la fiabilité du "repentisme" en général.

De 428 repentis en 1996 ils n'étaient plus que 237 en 2007, signe que le rapport de force est en train de s'inverser. Car lorsque les mafieux croient appartenir à une organisation perdante, ils se repentent. Inversement, le jour où ils pensent que l'État n'est plus assez fort pour les protéger, ils ne se repentent plus. Est-ce un hasard si aujourd'hui la mafia parle de moins en moins ?

D'où la nécessité pour les juges de tout vérifier, de tout recouper, pour parvenir à des niveaux probatoires d'autant plus élevés que les inculpés sont haut placés dans l'échelle sociale, voir les procès Andreotti, Dell'Utri, et, probablement bientôt, Berlusconi...

Dont les "points de contact" avec la mafia sont nombreux, certains prouvés, étalés dans le temps : selon Gaspare Mutolo, la mafia voulait déjà kidnapper Berlusconi dans les années 70, ce qui l'amena à "embaucher" Vittorio Mangano suite à une réunion à Milan entre Berlusconi, Mimmo Teresi et Stefano Bontate, le chef des chefs de la mafia de l'époque. Au terme de la rencontre, Berlusconi aurait déclaré à Bontate qu'il "était à disposition pour quoi que ce soit". Or "être à disposition de la mafia", ça signifie "corps et âme"...

Mais s'il est vrai qu'il convient de mettre le conditionnel aux propos rapportés, cela fait quand même beaucoup de déclarations et de coïncidences concordantes ; et beaucoup de déclarations et de coïncidences concordantes, ça donne un indice ; certes, un indice reste un indice, mais si deux indices font un soupçon et trois indices une preuve, dans le cas de Berlusconi nous avons des indices par ... dizaines et dizaines, voire par centaines en incluant Dell'Utri, outre quelques preuves "matérielles", des écoutes téléphoniques, des chantages, etc. ! Répartis sur plus de trente ans !

Sans compter les déclarations de nombreux repentis qui se recoupent parfaitement, depuis longtemps déjà, et qui continuent d'arriver, apparemment avec de plus en plus de force.

Par conséquent même s'il est clair que Berlusconi va mobiliser toute sa puissance de feu médiatique pour démolir les repentis qui l'accusent, en hurlant à la persécution judiciaire par des juges communistes qui manœuvrent les repentis à des fins politiques et en insistant sur le fait qu'il s'agit d'assassins de prêtres et d'enfants innocents, il est tout aussi clair que corréler la véracité de leurs déclarations aux crimes féroces qu'ils ont commis n'est en rien un gage de vérité ! En gros, l'équation est celle-ci : tu es un tueur, donc tu mens. A contrario, je suis président du conseil, donc par définition je ne peux pas mentir. Mais les apparences peuvent parfois être trompeuses, ô combien !

C'est là où je voudrais faire une brève digression sur la "parole mafieuse".

Dans la langue des mafieux, les mots ont un poids spécifique qui les rend difficilement compréhensibles par le citoyen lambda. D'un côté, il semble qu'ils utilisent le même vocabulaire, les mêmes mots, et pourtant ils n'ont pas le même sens. On en revient un peu à Falcone comparant Buscetta à un professeur de langue étrangère...

Ils parlaient pourtant la même langue ! Donc je me suis souvent demandé pourquoi cette différence de perception, à la fois culturelle et mystérieuse : derrière les apparences les plus simples se cachent des réalités beaucoup plus subtiles. Comme les "pizzini" de Provenzano, ces courts messages tapés sur une vieille machine à écrire, où certaines fautes d'orthographe sont faites intentionnellement pour laisser croire au lecteur que le scripteur est à peine plus qu'un cancre...

Or à mon avis, ce qui donne aux mots mafieux cette densité propre, c'est que la contrepartie des mots qu'ils prononcent, c'est la mort !

Roberto Saviano est passé maître dans l'art de décrypter ce langage. Du reste, lui-même est condamné à mort à cause des mots qu'il a écrits...

Par conséquent, qui croire entre des tueurs mafieux qui ont avoué leurs crimes et un président du conseil qui ment comme il respire ?

Pour moi, la réponse pourrait couler de source. Et pour vous ?


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P.S. À propos d'omertà, je voudrais vous proposer les deux principales pistes étymologiques, dont l'une est davantage liée à la camorra, et l'autre à la 'ndrangheta :
  1. Omertà viendrait du terme umertà appartenant au dialecte napolitain, qui remonte au latin humilitas. La camorra était également dénommée la Société de l’humilité, et dans ce cadre omertà signifie soumission et respect absolu des règles imposées aux membres de la "Société"...
  2. Dérivé de omineità (humanité), étymon "omu" (homme), adaptation probable de l'espagnol "hombredad" (de "hombre", homme), puisque la Sicile a été espagnole pendant plusieurs siècles. Dans ce cas, la notion d'omertà signifie "être homme", "homme d'honneur".
Ceci dit, la mafia comme "honorable société" a fait son temps, et en Italie les seuls qui se font appeler "honorables", aujourd'hui encore, ce sont les parlementaires. Dont la moralité est assez souvent inversement proportionnelle au titre qu'ils portent...

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