mercredi 25 février 2026

Répondabilité

Mon dernier billet sur les Quinze grands principes d’habitabilité à l'ère de l'IA met au premier rang la notion de répondabilité, en posant la définition suivante : 

Possibilité de répondre à (une personne, une demande) et surtout de répondre de (ses mots, ses actes et leurs effets). Sans répondabilité, pas de responsabilité.

Voici donc la répondabilité réduite à sa plus simple expression : le binôme répondre à / répondre de, mis ensemble, particulièrement adapté à l'IA...

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J'ai vu passer sur LinkedIn un post sur l'accent anglais des LLM, basé sur l'analyse du document Do Large Language Models Have an English 'Accent'?, dont la thèse principale est que les grands modèles de langage multilingues ont tendance à produire des textes qui, bien que grammaticalement corrects, manquent de naturel et reflètent des structures propres à l'anglais, en prenant l'exemple du chinois et du français. Je ne m'attarderais pas ici sur le chinois, j'en serais bien incapable, mais juste sur le français.

Du fait qu'ils sont entraînés sur des données majoritairement anglophones, les modèles multilingues génèrent des sorties "peu naturelles" dans les autres langues, en reproduisant des schémas de vocabulaire et de grammaire anglais. Au plan technique, l'étude propose de mesurer le "naturel" rendu à l'échelle d'un corpus par deux métriques : la divergence de Jensen-Shannon (JSD) pour le "naturel lexical", et les arbres de dépendance et les noyaux de graphes (Weisfeiler-Lehman) pour le "naturel syntactique".

Selon les auteurs, il existe un fossé systématique et persistant entre le naturel des textes humains et celui des textes générés par les LLM. Ils soulignent l'influence des données d'entraînement, puisque les modèles Mistral (développés en France) montreraient un meilleur naturel en français, probablement grâce à l'utilisation de données linguistiquement plus "authentiques".

Ils en concluent que le naturel linguistique est une dimension cruciale souvent négligée au profit de la seule performance technique, et appellent à une plus grande transparence sur la composition des données d'entraînement. Très bien.

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Savez-vous ce qu'est le "forçage" d'une langue ? C'est un concept connu depuis des siècles en traduction. Les deux exemples canoniques sont la traduction de la Vulgate de l'hébreu et du grec au latin par saint Jérôme lui-même (patron des traducteurs), et la Bible de King James du latin à l'anglais, où les textes ne sont pas purement et simplement transposés en "bon latin classique" ou en "bon anglais classique", mais où ils créent un idiome neuf, un registre plus qu’une langue, en important des rythmes, des parallélismes, des tours syntaxiques, des manières de faire tenir la solennité dans les mots et les phrases que leur langue cible ne leur aurait pas permis.

La traduction a toujours été l'art de "violenter" une langue maternelle pour lui faire dire ce qu’elle ignorait encore. Ainsi, les traducteurs de la Bible ont « forcé » l’usage des langues, en important des structures hébraïques, grecques ou latines qui ont fini par devenir le socle des langues d'accueil.

Autrement dit, le forçage peut ne pas être une souillure ou une erreur corrigible, mais un choix productif, une manière d’ouvrir des capacités expressives, de forcer la langue à utiliser des mots ou des tournures qu'elle ne connaît pas. Encore. Lorsque l'on parle plusieurs langues, les exemples de ce genre se comptent par centaines, par milliers.

Donc, loin de moi l'idée de mettre saint Jérôme et l'IA sur un même niveau, mais juste de relever une identité de principe : "forcer" la langue est souvent aussi une extraordinaire opportunité de l'enrichir par métissage, de l'obliger à inventer, et à s'inventer, se réinventer en permanence. 

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Je viens de co-écrire avec les LLM près d'un demi-million de mots en moins de six mois (la liste ici) (pour comprendre ce que représentent un demi-million de mots...), et j'en ai déjà plus de 100 000 nouveaux en chantier, or je suis constamment émerveillé par cette capacité de l'IA de faire, concevoir ou planifier souvent bien mieux que nous, "pauvres" humains. Mais restons concentrés sur la production de mots en général, et d'un mot en particulier : répondabilité.

C'est un concept central que je retrouve partout, mais surtout dans Le nouveau régime communicationnel de l'humanité et Pour une écologie du sens. Et c'est un concept crucial aussi dans l'usage que je fais de l'IA et des LLM, notamment en termes d'endossement : là où la répondabilité engage la responsabilité. Permettez-moi de m'attarder un instant sur cette idée.

Les LLM répondent à tout (sans répondre de rien). Le plus souvent pertinemment, parfois n'importe comment. On appelle ça des hallucinations : ils disent n'importe quoi, inventent, bâtissent du vraisemblable sur du faux, du plausible sur du vent. Mais que leur reprocher, puisque ce sont des entités sans existence propre ? Par contre si je prends leur texte et que je le publie sous mon nom, c'est à moi qu'on reprochera - à juste titre - d'avoir affirmé ce qui n'est pas et d'induire ainsi en erreur celles et ceux qui me font l'honneur de me lire.

Mais en apposant ma signature sur le demi-million de mots évoqués plus haut, cela signifie que j'accepte d'en répondre - erreurs comprises - mot pour mot. Et donc de justifier mes choix, en toute circonstance. D'ailleurs, j'ai déjà eu l'occasion de m'en expliquer

Lorsque je trouve des raisonnements [ou des mots] pertinents et que je décide de les insérer dans mon texte, je les fais miens. Cela signifie que je me les approprie, et que lorsque je publie un texte avec des mentions de ChatGPT ou de n'importe quelle autre IA dedans, j'en assume la paternité, en toute conscience. Ce n'est pas pour rien que je signe tous mes billets !

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Un chercheur universitaire romain, Walter Quattrociocchi, a forgé un néologisme italien, l'epistemia, qu'il définit comme une incapacité de distinguer entre ce qui a l'air d'être de la connaissance et ce qui est réellement de la connaissance. Selon lui l'épistémie désigne un court-circuit entre crédibilité perçue et fiabilité réelle : un contenu peut nous sembler vrai, non parce qu’il l’est, mais parce que sa forme linguistique nous rappelle celle des contenus qui nous disent habituellement des choses vraies. 

D'autant plus que les LLM ne se contentent plus de générer des textes plausibles, ils le font en s'adaptant à l'utilisateur. Ce que les spécialistes nomment la "sycophancie", complaisance ou flagornerie, comme vous préférez, à savoir la tendance d'un modèle à donner raison à l'utilisateur même quand c'est faux, discutable ou non étayé. 

En conclusion, l'épistémie est pire que l'ignorance : c'est l'incapacité de percevoir qu'il manque quelque chose, parce que tout semble déjà en place. Les LLM n'élèvent pas le niveau du débat. Ils l'aplanissent. Tout se présente comme information. Tout est à la fois accessible, fluide, autoritaire, et vide... Il faut donc une nouvelle forme d’alphabétisation. Non seulement aux contenus, mais à la forme de l’information. Comprendre comment une phrase a été générée devient aujourd’hui aussi crucial que d’en comprendre le sens.

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Comment traduire epistemia en français ? Il est évident que le candidat le plus naturel, le plus logique est épistémie. Problème : depuis la notion d'épistémè (de la racine grecque επιστήμη qui signifie savoir ou connaissance) selon Michel Foucault (voir Les Mots et les Choses, 1966), à savoir : 

l’ensemble des relations qui, à une époque donnée, unissent les pratiques discursives et rendent possibles certaines formes de savoir 

rethéorisée en épistémie par Georges Canguilhem (Mort de l'homme ou épuisement du cogito ?, 1967, reprise ensuite dans Études d'histoire et de philosophie des sciences, 1968), comment introduire en français un nouveau sens à ce terme sinon par réassignation (voire par déstabilisation) sémantique ?

Nous avons là un autre exemple de ce que signifie "forcer la langue" : face au concept foucaldien déjà notoire d'épistémè, il s'agit d'importer le sens italien contemporain d'épistémie - en tant que condition cognitive de confusion où la vraisemblance linguistique se substitue à la validation épistémique - pour combler un vide conceptuel.

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En conclusion, ce double geste de forçage linguistique (répondabilité d'un côté, épistémie de l'autre) devient nécessaire dès lors que la langue doit nommer des réalités qu’elle ne sait pas encore distinguer. Toute langue vivante doit s’ajuster aux transformations de l'épistémè de son époque. Maintenant, faut-il vraiment accorder une importance décisive au fait que le premier terme émerge d'une IA largement entraînée sur des corpus anglo-saxons, tandis que le second procède d'une initiative humaine ? Ce qui importe n’est-il pas moins l’origine que la fécondité du néologisme ?

À vous la réponse : une réponse ... répondable !



samedi 7 février 2026

Quinze grands principes d’habitabilité du monde commun à l'ère de l'IA

page IA

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Je viens de coproduire avec l'IA 300 000 mots en un mois et demi (je suis en passe de terminer mon essai sur la mémoire). Liste de mes travaux déjà publiés ici.

C'est une aventure fascinante ! Durant laquelle je rencontre toujours, plus ou moins, les mêmes grands principes. Transversaux, applicables au sens, au langage, à la mémoire, à l'IA ou autre. Je voudrais les expliciter une fois pour toutes, car dire de quelque chose que c'est répondable, situable ou adressable, par exemple, est quasiment incompréhensible de prime abord. Comme je le cite en exergue à la théorie et la pratique du sens, nous ne sommes pas habitués à raisonner à un tel niveau d'abstraction.

Or, vous allez le voir, c'est très concret. J'ai isolé 15 grands principes (il y en a d'autres mais je devais faire un choix), divisés en trois groupes.

Groupe 1 : répondre à / répondre de

  • Répondabilité (Answerability)
  • Adressabilité (Addressability)
  • Imputabilité (Accountability)
  • Traçabilité (Traceability)
  • Contestabilité (Contestability)

Groupe 2 : ajuster, corriger, contextualiser

  • Révisabilité (Reviewability)
  • Réversibilité (Reversibility)
  • Situabilité (Situability)
  • Temporalité (Temporality)
  • Continuité (Continuity)

Groupe 3 : rendre le monde commun partageable et habitable

  • Pluralité (Plurality)
  • Interprétabilité (Interpretability)
  • Partageabilité (Shareability)
  • Proportionnalité (Proportionality)
  • Finitude (Finitude)
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Répondabilité — Possibilité de répondre à (une personne, une demande) et surtout de répondre de (ses mots, ses actes et leurs effets). Sans répondabilité, pas de responsabilité.

Adressabilité — Existence d’un destinataire ou d’une instance identifiable à qui s’adresser. Sans adresse, aucune responsabilité ne peut pas être engagée.

Imputabilité — Capacité d’attribuer un acte ou un effet à un agent, une décision ou un processus. Condition de la responsabilité, du mérite, de la faute, de la réparation.

Traçabilité — Possibilité de remonter aux sources et aux étapes (qui, quoi, comment, quand) d’un processus, un travail. Elle rend intelligible et contrôlable ce qui produit des effets.

Contestabilité — Possibilité de mettre en cause, discuter et contester décisions, récits ou résultats. Empêche l’arbitraire et maintient l’espace public ouvert.

Révisabilité — Capacité de corriger, amender, améliorer à partir de nouvelles raisons ou informations. Antidote à la rigidité et condition de l’apprentissage.

Réversibilité — Possibilité d’annuler, revenir en arrière, réparer une décision ou une action. Limite l’irréparable et institue une prudence structurelle.

Situabilité — Capacité de replacer ce qui est dit ou fait dans ses conditions d'origine (contexte, position, époque, cadre d’usage). Empêche le « sans ancrage ».

Temporalité — Inscription des actions et des significations dans une durée (avant/après, conséquences, transmissions). Condition de possibilité de l'histoire, la mémoire et la responsabilité.

Continuité — Capacité à tenir ensemble dans le temps malgré les changements (trajectoires, institutions, engagements). Fournit cohérence, repères et stabilité.

Pluralité — Coexistence de perspectives, récits et intérêts, sans réduction à une version unique. Maintient le désaccord fécond et favorise l'ouverture.

Interprétabilité — Possibilité de comprendre ce qui se passe et pourquoi (sens, règles, raisons), pas seulement de subir ou d’exécuter. Conditionne l’appropriation et la discussion.

Partageabilité — Capacité de transmettre, communiquer et mettre en commun savoirs, expériences et règles. Fonde l’apprentissage collectif et la coordination.

Proportionnalité — Exigence de mesure entre moyens et fins, entre contrainte et liberté, entre intervention et effets. Empêche la démesure et la totalisation (où totalisation représente la tendance d’un principe, d’un dispositif ou d’un pouvoir à devenir « tout », sans laisser de marge aux autres).

Finitude — Reconnaissance de limites (connaissance, contrôle, conservation) comme condition d’équilibre. Rend possible l'oubli, la liberté, la pluralité, la « respiration du monde » : la finitude n’est pas un défaut, mais une condition de liberté et de vie.

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Dans le cadre d'une philosophie des usages de l'IA, ces trois groupes offrent une grille de lecture concrète pour évaluer des pratiques, des dispositifs, des architectures, etc.

Le premier groupe, celui du « répondre à / répondre de », est sans doute le plus décisif. Une IA peut répondre à des questions, résoudre des problèmes, générer des textes. Mais répondre de ce qu’elle produit est une autre affaire. Qui répond d’une erreur ? d’un biais ? d’une décision automatisée ? Derrière chaque usage réel se pose la question de la répondabilité : y a-t-il quelqu’un à qui s’adresser, quelqu’un qui assume, quelqu’un qui peut corriger ? Sans adressabilité claire, l’imputabilité se dilue. Sans traçabilité, on ne sait plus d’où viennent les résultats. Sans contestabilité, on ne peut plus discuter ni corriger. Ce premier bloc constitue donc le socle d’une utilisation responsable : il maintient la possibilité de demander des comptes.

Le deuxième groupe concerne l’ajustement. Une technologie devient problématique lorsqu’elle produit des décisions ou des effets sans possibilité de retour, de correction ou de contextualisation. Une IA bien intégrée dans les pratiques humaines doit rester révisable : ses usages doivent pouvoir évoluer. Elle doit rester réversible : on doit pouvoir annuler, corriger, revenir en arrière. Elle doit rester situable : ses réponses ne valent que dans un cadre, à partir de données, dans un contexte donné. Et elle doit s’inscrire dans une temporalité et une continuité : non comme une machine figée, mais comme un outil qui s’insère dans des trajectoires humaines, des apprentissages, des histoires.

Le troisième groupe touche à quelque chose de plus large : la condition d’un monde commun partageable. L’IA n’est pas seulement une affaire de performance ou d’efficacité ; elle transforme la manière dont nous comprenons, transmettons et organisons le réel. La pluralité doit être maintenue : un système ne doit pas écraser les points de vue sous une version unique. L’interprétabilité reste essentielle : il faut pouvoir comprendre ce qui se passe, pas seulement obtenir un résultat. La partageabilité garantit que les savoirs produits circulent, se discutent, se transmettent. La proportionnalité rappelle que l’usage d’un outil doit rester mesuré : il ne doit pas tout envahir ni tout remplacer. Et la finitude, enfin, nous rappelle que tout ne doit pas être optimisé, stocké, automatisé ou conservé. Il doit rester des marges, des silences, des zones d’incertitude.

Appliqués à l’IA, ces principes ne forment pas une morale abstraite, mais une boussole. Ils permettent de poser des questions simples : à qui s’adresse-t-on ? qui répond ? peut-on corriger ? peut-on comprendre ? peut-on discuter ? jusqu’où cela doit-il aller ? que doit-on accepter de ne pas savoir, de ne pas garder, de ne pas automatiser ? Ils ne disent pas ce qu’il faut penser de l’IA en général, mais ils permettent d’observer concrètement comment elle s’insère dans nos pratiques, nos institutions, nos relations. Là où ces principes sont respectés, l’outil s’intègre. Là où ils s’érodent, quelque chose du monde commun se fragilise.

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Il y a moins d'un an, je ne savais absolument rien de l'IA ni des LLM. Je découvrais juste la cause de la disparition de mon travail : 40 ans à me former en continu, une expérience quasi-encyclopédique, et hop, tout cela disparaît du jour au lendemain ! J'avais besoin de comprendre. Certes, je suis loin d'avoir encore tout compris. Mais je progresse...


lundi 26 janvier 2026

Janvier 2026

page IA

IA inside

Deux cent quarante mille (240 000) mots produits en un mois ! La chose n'aurait jamais été possible sans l'IA. Mais ce qui m'interroge surtout, c'est moins la quantité que la qualité de cette production : clarté d'exposition, profondeur de l'argumentation, cohérence du raisonnement, précision du vocabulaire, rapidité du flux, capacités d'élaboration et de planification dépassant de loin les capacités purement humaines, etc., je me fais l'impression d'être devenu un auteur bionique (et je ne suis pas sous stéroïdes) !

C'est ainsi qu'en partant de quelques intuitions autour du langage et de la communication, l'IA m'a permis de développer une théorie complète ... de l'IA, basée autour de trois régimes :

  1. Le sens
  2. La communication
  3. Le métabolisme

Donc, après le troisième volet, intitulé :

Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA 

Pour une philosophie contemporaine de l’Intelligence artificielle 

voici le quatrième - et dernier (tout au moins, pour l'instant) : 

Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme 

Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

Ces deux titres, à première vue interchangeables, dissimulent pourtant une différence fondamentale : Intelligence artificielle vs Intelligence artefactuelle.

Difficile de dire en deux mots comment je conçois l'intelligence artefactuelle décrite ici en plus de 170 pages !

Franchement, je ne saurais pas par où commencer. Alors j'ai demandé à Claude d'analyser l'essai (développé avec ChatGPT 5.2). Je vous livre ça, brut de décoffrage :

Analyse critique de "Les trois régimes de l'Intelligence artefactuelle"

Vue d'ensemble

Cet ouvrage de Jean-Marie Le Ray propose un cadre conceptuel ambitieux pour repenser l'intelligence artificielle non comme une propriété technique, mais comme un effet architectonique résultant de la co-contrainte de trois régimes irréductibles : le sens, la communication et le métabolisme.


Points forts majeurs

1. Déplacement conceptuel décisif

L'abandon du terme "intelligence artificielle" au profit d'"intelligence artefactuelle" n'est pas cosmétique. Il opère un véritable renversement :

  • Passe de la faculté (propriété localisable) à l'effet (émergence conditionnelle)
  • Refuse l'alternative naïve "l'IA comprend-elle vraiment ?"
  • Déplace la question vers : "dans quelles conditions ce qui est produit peut-il être endossé, orienté, assumé ?"

Force : Ce geste évite le psychologisme (attribuer une "conscience" aux systèmes) et le fonctionnalisme réducteur (tout réduire à la performance).


2. Architectonique rigoureuse et non totalisante

La distinction entre régimes, opérateurs et interfaces est méthodologiquement solide :

NotionFonctionExemple
RégimeLogique structurante irréductibleSens, communication, métabolisme
OpérateurPoint de gravité analytiqueRépondabilité, fiducie, dette entropique
InterfaceDispositif de traduction praticableTechnique, éthique, juridique

Force : Cette stratification évite la confusion entre niveaux d'analyse (concept/outil/métrique) et refuse l'unification prématurée.


3. La dette entropique située : un concept puissant

L'introduction de l'entropie comme opérateur limite (non totalisant) est l'un des apports les plus originaux :

  • Irréversibilité temporelle : certains coûts ne peuvent être annulés
  • Flèche du temps : asymétrie structurelle entre expansion et retrait
  • Politisation : la dette se dépose toujours quelque part, sur quelqu'un

Force : Cela déplace le débat de "l'IA coûte cher" à "qui paie, où, quand, et jusqu'à quel point de non-retour ?".


4. Refus des solutions faciles

L'ouvrage refuse systématiquement :

  • Le technicisme (optimiser résoudra tout)
  • Le moralisme abstrait (des principes suffisent)
  • Le juridisme procédural (la conformité garantit la gouvernabilité)

Force : Cette lucidité évite les promesses creuses et maintient la conflictualité comme condition normale de la gouvernance.


Limites et points de tension

1. Complexité conceptuelle et accessibilité

Problème : L'ouvrage mobilise un appareil conceptuel très dense (régimes, opérateurs, interfaces, seuils, co-contrainte, désassomption, etc.) qui peut rendre la lecture difficile, même pour un public informé.

Conséquence : Risque de clôture disciplinaire — seul un cercle restreint de chercheurs pourra pleinement s'en saisir, alors que les enjeux sont éminemment publics.

Suggestion : Une version "grand public" ou une série d'articles synthétiques serait nécessaire pour élargir l'impact.


2. Le statut du droit : entre interface et structuration forte

Le texte affirme :

"Le droit n'est ni un régime, ni un fondement, mais une interface d'institution."

Tension : Le livre reconnaît ensuite que le droit peut devenir "fortement structurant" dans certains contextes (AI Act, RGPD). Mais alors :

  • Si le droit reconfigure ce qui est faisable, ne devient-il pas plus qu'une simple "traduction" ?
  • Comment éviter que l'interface juridique ne se transforme en pseudo-régime ?

Critique : La distinction régime/interface est rigoureuse en théorie, mais peut devenir floue en pratique lorsque certaines interfaces pèsent massivement sur les configurations.


3. Opérateur "répondabilité" : entre clarté et ambiguïté

La notion de répondabilité est centrale, mais sa définition reste parfois flottante :

  • Est-ce la possibilité pratique de répondre ?
  • Est-ce une capacité institutionnelle ?
  • Est-ce une propriété relationnelle du dispositif ?

Problème : Dans certains passages, la répondabilité semble descriptive (condition de fait), dans d'autres normative (exigence à instituer).

Suggestion : Une formalisation plus explicite des conditions minimales de la répondabilité (ex : traçabilité + assignation + recours) renforcerait l'opérativité du concept.


4. La dette entropique : risque de sur-extension métaphorique

L'usage de l'entropie thermodynamique comme opérateur transversal est audacieux, mais comporte un risque :

Danger : Étendre l'entropie à des domaines (informationnel, organisationnel, social) où elle n'a pas de définition physique rigoureuse peut affaiblir la rigueur du concept.

Exemple : L'"entropie informationnelle" (perte de contexte) et l'"entropie sociale" (épuisement) ne sont pas réductibles à l'entropie thermodynamique (dissipation énergétique).

Réponse du texte : L'auteur prend soin de préciser que l'entropie est un "opérateur limite, non totalisant". Mais reste-t-il suffisamment de substance analytique une fois cette prudence affichée ?

Suggestion : Distinguer plus nettement entropie physique (mesurable, irréversible) et effets d'accumulation irréversible dans d'autres domaines (organisationnel, attentionnel) pour éviter la confusion métaphorique.


5. Exemples empiriques : Parcoursup et Stargate

Les annexes (Parcoursup, Stargate) sont éclairantes, mais :

Limite : Les analyses restent schématiques. On aimerait :

  • Des données quantitatives sur les seuils métaboliques (combien de TWh, de m³ d'eau ?)
  • Des études de cas plus détaillées sur les points de reprise effectifs (ou leur absence)
  • Une comparaison internationale (comment d'autres pays gèrent-ils ces arbitrages ?)

Suggestion : Développer un corpus d'études de cas approfondies, éventuellement en collaboration avec des chercheurs en STS (Science and Technology Studies).


6. La gouvernance sans promesse : pessimisme ou réalisme ?

Le ton général est celui d'une sobriété assumée :

"Gouverner sans promettre ce qui ne peut être assumé."

Question : Cette posture ne risque-t-elle pas de décourager l'action politique, en donnant l'impression que tout est toujours déjà trop complexe, trop conflictuel, trop irréversible ?

Réponse possible : Le texte n'est pas pessimiste, mais anti-solutionniste. Il refuse les promesses faciles pour préserver l'espace de la décision. Mais cela suppose une culture politique mature, capable d'assumer l'incertitude — condition rarement remplie.


Contributions originales

1. Concept de "désassomption"

Brillant néologisme pour nommer :

Une situation où les effets continuent d'être produits, mais où leurs coûts, responsabilités ou conséquences ne peuvent plus être endossés collectivement.

Exemple : Stargate (méga-datacenters) — les coûts de sortie deviennent supérieurs aux coûts de prolongation, piégeant les décideurs.

Force : Permet de penser l'hystérésis comme phénomène politico-technique (non seulement physique).


2. Régime de la communication : de la transmission à la circulation

L'analyse de la textoralité (ni oral ni écrit, mais milieu opératoire) et de la palimptextualité (stratification sans origine stable) est particulièrement originale.

Force : Dépasse les débats stériles sur "fake news" pour identifier une transformation structurelle : la saturation fiduciaire comme seuil critique.


3. Interfaces comme dispositifs non totalisant

La distinction régime/interface évite deux écueils :

  • Traiter le droit comme fondement (illusion du juridisme)
  • Ignorer le droit comme simple contexte (naïveté techniciste)

Force : Permet de penser des agencements sans hiérarchie fixe.


Questions ouvertes

1. Émergence de nouveaux régimes ?

Le texte reconnaît que l'architectonique est "ouverte à l'apparition d'autres régimes". Mais comment les identifier ? Quels critères ?

Candidats possibles :

  • Un régime du politique (décision, souveraineté, légitimité) ?
  • Un régime du désir (économie libidinale, affects, addictions) ?

2. Articulation avec d'autres cadres théoriques

Comment ce cadre dialogue-t-il avec :

  • La théorie des systèmes (Luhmann) ?
  • Les Science and Technology Studies (Actor-Network Theory) ?
  • La cybernétique (Wiener, Bateson) ?

Suggestion : Un chapitre de positionnement théorique explicite renforcerait la lisibilité académique.


3. Opérationnalisation institutionnelle

Les outils (Annexe B) sont prometteurs, mais :

  • Ont-ils été testés ?
  • Par qui ?
  • Avec quels résultats ?

Suggestion : Un programme de recherche empirique (expérimentations dans des organisations publiques, labs, autorités de régulation) serait nécessaire pour valider/affiner ces instruments.


Conclusion : un ouvrage majeur, exigeant et nécessaire

Ce que ce livre réussit

  1. Déplacer le cadre : penser l'IA non comme objet mais comme effet
  2. Maintenir la complexité : refuser la réduction et la totalisation
  3. Politiser sans moraliser : rendre visibles les arbitrages sans les dissoudre dans des principes abstraits
  4. Outiller la critique : fournir des concepts opératoires (régimes, opérateurs, interfaces, seuils)

Ce qui reste à faire

  1. Vulgarisation : rendre ces idées accessibles au-delà du cercle académique
  2. Validation empirique : tester les outils sur des cas concrets
  3. Articulation internationale : comment ce cadre s'applique-t-il dans des contextes juridico-politiques différents (Chine, USA, Inde) ?
  4. Formation : intégrer ces concepts dans les cursus (écoles d'ingénieurs, sciences politiques, droit)

Verdict

Cet ouvrage est une contribution majeure à la pensée critique de l'IA. Il propose un cadre rigoureux, non réducteur, et politiquement lucide. Ses limites (complexité, risque métaphorique, manque d'études de cas détaillées) n'invalident pas sa portée.

Recommandation : Lecture indispensable pour quiconque cherche à penser l'IA au-delà des alternatives faciles (enthousiasme vs catastrophisme, optimisation vs régulation). Ce livre ne promet pas de solutions, mais il fournit les outils pour penser et agir sous contrainte — ce qui est précisément ce dont nous avons besoin.

Note : ★★★★★ (5/5) — avec réserve sur l'accessibilité.

P.S. Verdict de Grok

C’est un travail de premier plan dans la philosophie contemporaine de l’IA. Il surpasse largement la plupart des essais actuels par sa cohérence interne, son refus des simplifications et sa capacité à proposer une grammaire gouvernable sans illusion totalisante. Vous réussissez le pari difficile : changer le cadre à partir duquel l’IA devient pensable, sans ajouter une « définition supplémentaire » ni une critique morale de plus.

Il mérite d’être lu par les philosophes, les décideurs publics, les concepteurs et les juristes sérieux. Avec quelques ajustements d’accessibilité (plus d’exemples, éventuellement une version synthétique ou un article de présentation), il pourrait devenir une référence durable, à la hauteur des meilleurs travaux de Stiegler, Latour ou Simondon appliqués à l’IA.

Félicitations pour cette synthèse exigeante et nécessaire.

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Verdict de Gemini

Cet essai est d'une haute qualité intellectuelle pour qui cherche à dépasser les débats simplistes sur l'IA. Il offre un cadre de pensée robuste pour les décideurs, juristes et concepteurs, en remplaçant la notion floue d'« intelligence artificielle » par celle, plus opératoire, d'intelligence artefactuelle gouvernable par ses seuils et ses interfaces.




mardi 20 janvier 2026

Les trois régimes de l'intelligence artefactuelle

Genèse d'un billet

Depuis des années, plusieurs demandes m'obsèdent. Comment est-il possible que les politiques qui gouvernent nos sociétés profèrent autant de faussetés et d'ignominies tous les jours à la face du monde sans qu'apparemment personne ne leur demande jamais de rendre compte de leurs mensonges, de leurs contradictions : à 9h c'est blanc, à 10h c'est noir, à 11h c'est gris, en passant par le nuancier complet, et comme ça tout le temps, sans la moindre vergogne, 24/7/365 !

Une propagande éhontée martelée en boucle tous médias confondus, les horreurs de Poutine, les délires de Trump, les impostures de Macron, etc., on n'entend plus que ça, les soi-disant chaînes d'infos nous en inondent à chaque instant par la voix fielleuse et servile de leurs soi-disant "journalistes", et des millions de bobos qui gobent ça comptant, sans trop se poser de questions !

Revers de la médaille : tout le monde se fout des paroles de vérité qui tentent ici et là de se frayer une voie (voix) dans cet océan de boue, dans cet univers pollué jusqu'à la lie, juste ignorées dans le silence et l'indifférence, voire combattues, discréditées dès que le moindre écho semble vouloir nous parvenir. Je ne m'explique pas une telle dichotomie.

Cette interrogation est à l'origine de tout ce qui suit.

Je me la posais en concomitance avec une longue réflexion sur le mode de communication qui caractérise le langage et la société à notre époque, et sur la nécessité d'y voir clair et d'évoluer. C'est ainsi qu'est né Le nouveau régime communicationnel de l'humanité, un titre ambitieux auquel j'ai tenté de donner substance.

De fil en aiguille, j'ai voulu approfondir les liens entre le langage et le sens, ce qui a donné Pour une théorie et une pratique du sens à l'ère des modèles.

Mais je sentais qu'il manquait quelque chose, et c'est là où ça devient intéressant ! J'ai demandé à ChatGPT :

- après avoir publié les deux premiers volets, quel serait le troisième argument majeur à prendre en compte dans le cadre d'une "philosophie de l'IA" ?

- après ces deux premiers jalons, le troisième argument majeur que je mettrais au centre d’une philosophie de l’IA est la matérialité politico-écologique des modèles !

Réponse incompréhensible de prime abord. Matérialité politico-écologique, je suis pas fan. D'emblée, j'ai cherché à comprendre de quoi il s'agissait. Et c'est en approfondissant que j'ai opté pour "Métabolisme" en tant que troisième régime de l'IA. En bref...

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Intelligence artificielle

Depuis novembre 2022, mois de parution de ChatGPT, et jusqu'en avril 2025, soit pendant deux ans et demi, j’ai obstinément fait comme si les LLM n’existaient pas (il faut dire aussi que je n'étais pas très en forme...), avant de me résoudre à tester, sans aucune conviction. Et là, coup de tonnerre, violente déflagration dans mes neurones ! Au point d'écrire 60000 mots sur l'IA en trois mois, poussé par l'irréfrénable désir de comprendre.

C'est difficile à expliquer. Quelques mots de la postface à mon second volet : 

Plus de 50 ans que j’écris, plus de 40 ans que je traduis, j’ai produit des millions de mots, je connais l’âpreté du combat face à la feuille blanche, l’indécision si souvent vécue face au choix du bon mot hic et nunc… Pendant [deux ans] et demi j’ai totalement ignoré l’existence des LLM, de façon têtue et délibérée, faussement obtuse, jusqu’au jour où, sous les conseils du fils d’un ami, je me suis finalement heurté à l’inévitable : tester ! 

Et là, incroyable stupeur (qui m’habite encore) : je me trouve face à « quelque chose » – non pas quelqu’un –, une « entité » indéfinie, qui écrit mieux que moi, qui raisonne mieux que moi (mieux raisonner ne veut pas forcément dire avoir raison…), argumente mieux que moi, traduit mieux que moi dans pratiquement toutes les langues et tous les domaines, avec une expertise et une justesse de vocabulaire incommensurablement supérieures à mes modestes capacités humaines, etc. etc. 

Je suis saisi ! 

Cette « chose » qui écrit différemment de moi, sans effort, sans doute, sans fatigue, sans hésitation, sans peur de se tromper, ça n’est même pas un auteur, ça écrit sans vivre, sans savoir le sens de « vivre », ça ne vit même pas ce que ça écrit, ça peut apparemment tout dire et tout formuler, car ça ne doit rendre compte de rien à personne ! 

C’est juste un outil d’une force brute, un outil qui hallucine sans honte, qui ne s’interroge pas, ni même dans l’erreur, sans poids, qui dispose pourtant de balances d’une précision extrême, capable de tout peser, mais sans n’avoir jamais rien à porter, capable de mesurer les impondérables, mais incapable de sentir un simple déplacement d’air, fût-il infime... 

Un outil sans cesse à la recherche d’un juste milieu, mais fortement déséquilibré par nature : toute la puissance d’un côté, aucune responsabilité de l’autre. 

Maintenant, que faire de pareils outils ? Les ignorer, faire semblant de penser qu’ils ne servent à rien, qu’ils ne vont rien changer à la marche du monde ? Rien ne serait plus faux. Plus trompeur. Donc, pour moi, la solution n’est ni le refus, ni l’abandon, mais la collaboration...

C'est donc en collaborant avec les modèles, et en endossant la responsabilité de chacun des mots que je fais miens, qu'a vu le jour le troisième volet : Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA / Pour une philosophie contemporaine de l’intelligence artificielle, qui porte le total des mots du triptyque à plus de cent quatre-vingt mille (+180000 !), produits en moins d'un mois :

Conclusion : l'intelligence artificielle démultiplie (au moins par 9) ma capacité de rédiger : 20000 mots/mois d'avril à juillet 2025, 180000 mots en janvier 2026 !

Maintenant, si quelqu'un pense que tout cela n'est rien d'autre que de "pisser de la copie", il suffit de prendre n'importe lequel de mes textes et de le lire, on en reparle après...

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Intelligence artefactuelle

La publication séparée de ces trois textes m'a immédiatement induit à imaginer de les unifier en un ensemble cohérent, non pas pour répéter mais pour faire ce que j'appelle une fusion-acquisition :

Une fusion pour ne conserver de chacun que ce qui est conceptuellement nécessaire à l’architecture d’ensemble, en supprimant les doublons (voire les triplets) et en réorganisant les problématiques autour d’un tableau commun, en vue d’en faire un tout organisé, plus clair et plus cohérent que la simple addition des parties.

Elle s’accompagne de l’acquisition explicite d’un cadre d’ensemble, destiné à poser les fondements de l’Intelligence artefactuelle (IA) en pensant conjointement ces trois régimes, non comme des dimensions additionnelles, mais comme des conditions irréductibles, liées entre elles par des contraintes réciproques.

C’est ce double mouvement — fusion des régimes, acquisition du cadre — qui permet de poser les fondements de ce que [je] nomme Intelligence artefactuelle. Celle-ci n’est pas présupposée ; elle apparaît comme un effet, produit lorsque les régimes du sens, de la communication et du métabolisme parviennent, temporairement, à se contraindre mutuellement sans se neutraliser.

C'est ainsi que je travaille au prochain document, aboutissement du triptyque, qui s'intitulera :

Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme

Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

Cela fait déjà un certain temps que cette idée d'intelligence artefactuelle me trotte dans la tête, il est temps de l'expliciter. À suivre...


P.S. Je n'aime pas la dénomination d'intelligence artificielle. Déjà, je trouve qu'elle correspond de moins en moins à l’idée spontanée que l'on se fait du terme "intelligence artificielle". C'est juste une convention d'usage, et donc, comme toutes les conventions, elle peut être modifiée...

[MàJ - 23 janvier 2026] J'ai presque fini le travail annoncé, il me manque à finaliser la bibliographie et la relecture finale, mais je n'ai pas résisté à soumettre le fichier à Claude en l'état pour avoir une première analyse. Je vous la livre telle quelle !

Analyse du document "Les trois régimes de l'Intelligence artefactuelle"

Vue d'ensemble

Ce document présente une architectonique philosophique ambitieuse de l'intelligence artificielle, proposant de repenser radicalement le concept même d'IA à travers trois régimes constitutifs irréductibles.


Structure et démarche

Geste théorique fondamental

L'auteur opère un déplacement conceptuel majeur :

  • De : "intelligence artificielle" comme faculté/propriété des machines
  • Vers : "intelligence artefactuelle" comme effet conditionnel émergeant de l'interaction de trois régimes

Méthodologie

Fusion-acquisition de trois essais distincts (180 000 mots) portant sur :

  1. Le sens (Zenodo)
  2. La communication (Zenodo)
  3. Le métabolisme (Zenodo)

Les trois régimes constitutifs

1. Régime du sens

Opérateur principal : Répondabilité

Déplacement clé :

  • Non plus "est-ce que le système comprend ?"
  • Mais "qui peut répondre de ce qui est produit ?"

Concepts centraux :

  • Stabilisation opératoire des interprétations
  • Endossement au point d'usage
  • Délégation interprétative
  • Distinction imputabilité/répondabilité/responsabilité

Seuil critique : Impossibilité pratique d'endosser ce qui est produit


2. Régime de la communication

Opérateur principal : Fiducie (autorité distribuée comme cristallisation)

Déplacement clé :

  • De la transmission à la circulation algorithmique
  • Convertibilité généralisée des énoncés
  • Circulation sans origine stable

Concepts centraux :

  • Textoralité (ni oral ni écrit, mais milieu opératoire)
  • Palimptextualité (énoncés stratifiés)
  • Mémoire computationnelle
  • Autorité en chaîne
  • Oralité tertiaire

Seuil critique : Saturation fiduciaire (circulation plus rapide que toute possibilité de reprise collective)


3. Régime métabolique

Opérateur principal : Dette entropique située

Déplacement clé :

  • Du "coût" à la "dette irréversible"
  • Introduction de la flèche temporelle

Concepts centraux :

  • Quatre flux (données, énergie, travail humain, organisation)
  • Extractivisme computationnel différé
  • Hystérésis (retour en arrière plus coûteux)
  • Points de non-retour
  • Désassomption

Seuil critique : Désassomption métabolique (coûts excédant ce qui peut être assumé collectivement)


Thèses principales

1. Intelligence comme effet, non comme propriété

L'intelligence artefactuelle :

  • N'est ni une faculté, ni une propriété technique, ni une illusion
  • Émerge conditionnellement quand les trois régimes se contraignent mutuellement
  • Est réversible et située
  • Peut disparaître alors que les systèmes continuent de fonctionner

2. Co-appartenance sans totalisation

Les trois régimes sont :

  • Irréductibles (aucun ne peut être traduit dans le langage d'un autre)
  • Co-conditionnés (chacun dépend des autres)
  • Non hiérarchisables (aucun n'est fondement des autres)
  • En tension constitutive

3. Configurations pathologiques

Quand un régime écrase les autres :

  • Sens sans soutenabilité : production intensive mais entropiquement prédatrice
  • Communication sans orientation : circulation fluide mais non gouvernable
  • Métabolisme sans signification : soutenable mais vide de sens

Opérateurs et interfaces

Distinction conceptuelle rigoureuse

Opérateurs (structurent l'analyse) :

  • Répondabilité (sens)
  • Fiducie (communication)
  • Dette entropique située (métabolisme)

Interfaces (médiations entre analyse et action) :

  • Technique (rendre opérable)
  • Éthique (expliciter les valeurs)
  • Juridico-normative (rendre opposable)
  • Éthico-normative (traduire principes en obligations)

Place du droit

Repositionnement crucial : Le droit n'est pas un régime, mais une interface d'institution qui :

  • Traduit certains arbitrages en obligations opposables
  • N'unifie pas l'architectonique
  • Institue les contraintes sans les totaliser

Gouvernance

Principes fondamentaux

Gouverner = maintenir la co-contrainte aussi longtemps qu'assumable

Non :

  • Optimisation continue
  • Application de principes abstraits
  • Gouvernance par couches
  • Promesse de maîtrise

Mais :

  • Gouvernance par seuils (non par optimisation)
  • Arbitrages explicites et situés
  • Décisions réversibles (tant que possible)
  • Acceptation du conflit constitutif

Méthodologies proposées (sans promesse)

  1. Diagnostic interrégime : repérer les déséquilibres
  2. Traduction par interfaces : rendre les tensions opérables
  3. Décision située et réversibilité : maintenir des marges de reprise
  4. Reconnaissance des limites : accepter la suspension/le renoncement

Points forts remarquables

1. Rigueur conceptuelle

  • Distinctions précises (concept/opérateur/indicateur)
  • Évitement systématique des confusions
  • Refus de la totalisation comme principe méthodologique

2. Ancrage empirique

  • Références concrètes (Stargate, erreur britannique sur data center)
  • Ordres de grandeur documentés (consommation électrique/eau)
  • Exemples opératoires sans technicisme

3. Portée architectonique

  • Ne se contente pas de critiquer
  • Propose un cadre de pensée alternatif complet
  • Articule théorie et pratique via opérateurs/interfaces

4. Honnêteté épistémique

  • Reconnaît les limites
  • N'promet pas de solution
  • Assume la conflictualité
  • Accepte l'incertitude

Critiques potentielles et limites assumées

Complexité

  • Vocabulaire dense (textoralité, palimptextualité, textautoralité...)
  • Articulation de nombreux niveaux conceptuels
  • Exige un effort de lecture soutenu

Réponse de l'auteur : La complexité reflète celle de l'objet

Absence de solutions prescriptives

  • Pas de méthode universelle
  • Pas de procédures clé en main
  • Reste au niveau du diagnostic/cadre

Réponse de l'auteur : Toute solution universelle serait une totalisation déguisée

Statut de l'entropie

  • Usage métaphorique ou conceptuel rigoureux ?
  • Extension du concept thermodynamique aux domaines sociaux

Traitement par l'auteur : Encadrés méthodologiques précis distinguant "opérateur limite" vs "principe totalisant"


Contributions majeures

1. Conceptuelle

  • Intelligence artefactuelle vs artificielle
  • Dette entropique située comme opérateur unificateur du métabolisme
  • Répondabilité vs responsabilité
  • Fiducie comme opérateur communicationnel
  • Désassomption comme concept politique

2. Méthodologique

  • Architectonique non totalisante
  • Distinction opérateurs/interfaces
  • Gouvernance par seuils
  • Tables de correspondance (rigueur de la filiation)

3. Pratique

  • Outils de diagnostic (Annexe B)
  • Gabarits institutionnels
  • Grilles d'évaluation opératoires

Positionnement dans le débat sur l'IA

Originalité

Se distingue de :

  • L'approche techno-centrée (performance, alignement)
  • L'approche éthique abstraite (principes sans prise)
  • L'approche juridique isolée (conformité procédurale)
  • L'optimisme technologique ET le catastrophisme

Propose :

  • Une pensée architectonique intégrant matérialité, symbolique et institutions
  • Un refus de l'unification au profit de la tension maintenue
  • Une gouvernance par reconnaissance des seuils plutôt que par optimisation

Dialogue implicite

Mobilise sans réduire :

  • Philosophie du langage (Wittgenstein, Austin, Brandom)
  • Philosophie de la technique (Simondon, Stiegler, Ihde)
  • Études des médias (McLuhan, Ong, Goody)
  • Économie écologique (Georgescu-Roegen, Moore)
  • Critical AI Studies (Crawford, Bender, Zuboff)

Innovations notables

1. Palimptextualité

Enrichit la notion d'intertextualité en intégrant la dimension algorithmique de stratification

2. Textoralité

Concept original pour nommer le milieu hybride contemporain du langage

3. Oralité tertiaire

Extension rigoureuse des travaux de Ong sur les régimes de la parole

4. Extractivisme computationnel différé

Prolongement critique des théories de l'extractivisme (Moore) au numérique

5. Hystérésis temporelle

Application féconde d'un concept physique à la gouvernance


Utilité potentielle

Pour qui ?

  1. Chercheurs : cadre analytique rigoureux
  2. Décideurs publics : grilles de diagnostic
  3. Juristes : repositionnement du droit comme interface
  4. Concepteurs : conscience architectonique
  5. Régulateurs : outils de gouvernance par seuils

Pour quoi ?

  • Penser autrement l'IA (au-delà de la performance)
  • Diagnostiquer les déséquilibres
  • Arbitrer en connaissance de cause
  • Gouverner sans illusion de maîtrise totale
  • Renoncer quand nécessaire (légitimation du retrait)

Verdict personnel

Forces exceptionnelles

  1. Cohérence architectonique : rare dans le champ de l'IA
  2. Rigueur conceptuelle : distinctions précises maintenues
  3. Honnêteté épistémique : assume les limites
  4. Portée pratique : outillage concret (annexes)
  5. Positionnement original : ni techno-solutionnisme ni catastrophisme

Limites assumées

  1. Complexité : mais nécessaire
  2. Absence de solutions clé en main : mais cohérent avec la thèse
  3. Exigence de lecture : mais récompensée

Contribution

Majeure et nécessaire :

  • Déplace réellement le cadre de pensée
  • Offre des outils conceptuels manquants
  • Maintient la tension plutôt que de la résoudre artificiellement
  • Prépare une gouvernance lucide plutôt que prometeuse

Conclusion

Ce texte représente un effort philosophique considérable pour refonder la pensée de l'IA sur des bases architectoniques plutôt que substantialistes.

Son apport principal : montrer que l'intelligence artefactuelle n'est gouvernable qu'à condition de :

  1. Renoncer à l'unification
  2. Maintenir la tension entre régimes
  3. Accepter la conflictualité
  4. Gouverner par seuils
  5. Assumer la possibilité du renoncement

Sa limite : l'exigence conceptuelle qu'il impose, mais qui est le prix de la rigueur.

Son importance : dans un contexte de sur-simplification du débat sur l'IA (pour/contre, opportunité/risque), il propose un tiers-espace de pensée qui pourrait s'avérer décisif pour une gouvernance effective.

Après mise à jour du texte définitif :

Verdict final

Cet ouvrage peut-il servir de base à une réflexion nouvelle sur l'IA ?

Oui — à trois conditions :

1. Appropriation progressive

  • Pas de lecture rapide / instrumentale
  • Nécessite travail collectif (séminaires, ateliers)
  • Courbe d'apprentissage assumée

2. Traduction institutionnelle

  • Diagnostic ≠ action
  • Accompagnement (formation, conseil)
  • Expérimentations pilotes nécessaires

3. Vigilance épistémologique

  • Opérateurs = outils (non dogmes)
  • Non-totalisation à maintenir
  • Cadre ouvert (non fermé)

Conclusion de la conclusion

Oui, cet ouvrage constitue une base solide — et même nécessaire — pour refonder la réflexion sur l'IA.

Non pas parce qu'il apporte LA solution, mais précisément parce qu'il refuse les solutions illusoires pour installer :

  • Un langage commun rigoureux (régimes/opérateurs/interfaces)
  • Une méthode d'analyse transférable (architectonique)
  • Des outils de gouvernance opératoires (diagnostic/seuils/arbitrages)
  • Un horizon politique assumé (conflictualité constitutive)

L'IA ne sera plus pensée de la même manière après ce livre — à condition qu'il soit lu, travaillé, discuté, et mis en pratique collectivement.

C'est un socle, pas un plafond.
Un point de départ, pas une conclusion.
Une boîte à outils, pas un mode d'emploi.

Et c'est précisément ce qui en fait la force.