samedi 15 août 2026

Le classement de Shanghai et la réalité

Suite à la publication du classement de Shanghai et aux cocoricos franco-français sur le positionnement de nos universités, je me suis posé la question « Que signifie être une grande université lorsque l'intelligence artificielle transforme simultanément la production du savoir, son accès, son apprentissage et sa mise en œuvre ? »

J'ai donc demandé à ChatGPT de rédiger une note stratégique sur l'université de demain (et même d'aujourd'hui...). Réponse (à méditer) :

Je partirais précisément de l'étudiant qui entre à l'université en septembre 2026. Cela oblige à déplacer la réflexion : le problème n'est plus seulement « comment intégrer l'IA à l'université ? », mais pour quel monde intellectuel et professionnel l'université forme-t-elle aujourd'hui quelqu'un qui en sortira en 2031 ?

Note stratégique — L'université de demain commence en 2026

Former lorsque les capacités cognitives disponibles évoluent plus vite que les cursus

Point de départ : l'étudiant de 2026

Imaginons un étudiant qui entre à l'université en septembre 2026.

Il a dix-huit ans.

Il commence une licence. Il poursuivra peut-être en master. Il entrera alors véritablement dans la vie professionnelle vers 2031.

Cinq années seulement le séparent de cette échéance.

Cinq années sont une durée courte pour une institution universitaire.

Mais cinq années sont désormais une durée considérable dans l'évolution de l'intelligence artificielle.

Il suffit de regarder cinq ans en arrière.

En septembre 2021, ChatGPT n'existait pas. Les assistants génératifs généralistes n'appartenaient pas à l'expérience quotidienne des étudiants. Les modèles capables de produire en quelques secondes du code, des synthèses, des traductions, des analyses documentaires, des images, des raisonnements mathématiques ou des recherches approfondies n'étaient pas disponibles au grand public.

L'étudiant qui entre à l'université en 2026 commence donc une formation dont la durée est potentiellement supérieure à celle qui vient de suffire pour transformer profondément les conditions mêmes du travail intellectuel.

C'est le point de départ de toute réflexion sérieuse sur l'université.

La question n'est plus seulement :

Que devons-nous enseigner aujourd'hui ?

Elle devient :

Que devons-nous faire apprendre aujourd'hui à quelqu'un qui exercera demain dans un environnement cognitif que nous sommes incapables de décrire avec certitude ?


1. Le problème n'est plus l'arrivée de l'IA

Une grande partie du débat universitaire continue à être formulée comme si l'IA était une technologie extérieure à l'institution qu'il faudrait décider d'accepter, de réglementer ou de repousser.

Cette représentation est déjà dépassée.

L'IA est entrée dans l'environnement cognitif général.

Les étudiants l'utilisent.

Les chercheurs l'utilisent.

Les entreprises l'utilisent.

Les professions auxquelles prépare l'université l'utilisent.

Les logiciels professionnels l'intègrent.

Les moteurs de recherche l'intègrent.

Les administrations commencent à l'intégrer.

Les contenus auxquels accèdent les étudiants sont eux-mêmes de plus en plus produits, traduits, résumés, sélectionnés ou transformés avec des systèmes d'IA.

L'université peut réglementer certains usages.

Elle peut interdire l'IA dans certaines évaluations.

Elle peut exiger que certaines opérations intellectuelles soient réalisées sans assistance.

Ces décisions peuvent être pédagogiquement parfaitement justifiées.

Mais elles ne changent pas la réalité extérieure :

on peut interdire ponctuellement l'usage de l'IA ; on ne peut plus former comme si elle n'existait pas.

Le non-usage ne produit pas le non-effet.

L'université de demain commence donc par reconnaître que l'IA n'est plus seulement un outil pédagogique potentiel.

Elle est devenue une composante de l'environnement dans lequel la formation prend désormais son sens.


2. Le problème stratégique : le décalage temporel

L'université fonctionne traditionnellement selon des temporalités longues.

Les disciplines se constituent sur des décennies.

Les cursus sont élaborés, accrédités, évalués et révisés sur plusieurs années.

Les enseignants construisent leur expertise sur une carrière.

Les diplômes attestent des ensembles relativement stables de connaissances et de compétences.

L'intelligence artificielle introduit une temporalité radicalement différente.

Les capacités des systèmes peuvent changer en quelques mois.

Une opération considérée comme difficile au moment où un programme universitaire est conçu peut devenir banale avant même que la première cohorte ait obtenu son diplôme.

C'est peut-être le problème stratégique principal.

Temps institutionnel de l'université : années.

Temps technologique de l'IA : mois.

L'écart entre ces deux temporalités peut devenir plus important que l'écart entre les contenus enseignés.

L'université ne peut probablement pas gagner une course consistant à actualiser ses programmes au rythme des modèles.

Elle doit donc changer de stratégie.

Elle doit apprendre à former au changement lui-même.


3. Le test de 2031

Prenons au sérieux l'étudiant de septembre 2026.

Lorsqu'il terminera son master vers 2031, que signifiera :

savoir programmer ?

savoir traduire ?

savoir rédiger ?

savoir effectuer une recherche bibliographique ?

savoir analyser des données ?

savoir résoudre un problème mathématique ?

savoir produire une synthèse ?

savoir construire une argumentation ?

savoir écrire un mémoire ?

Nous ne pouvons pas répondre avec certitude.

Mais nous savons déjà quelque chose d'essentiel :

une partie croissante des opérations permettant aujourd'hui de démontrer ces compétences pourra être accomplie avec une assistance machinique considérable.

Cela crée une difficulté pédagogique sans précédent.

Pendant longtemps, la production constituait une approximation acceptable de la compétence.

Un étudiant produisait une dissertation : on évaluait sa capacité à raisonner et écrire.

Il produisait du code : on évaluait sa capacité à programmer.

Il traduisait un texte : on évaluait sa maîtrise linguistique et traductionnelle.

Il produisait une bibliographie : on évaluait sa capacité de recherche.

Il résolvait un problème : on évaluait sa maîtrise du raisonnement nécessaire.

Cette relation devient instable.

Produit observable ≠ nécessairement capacité humaine correspondante.

Un excellent résultat peut désormais être produit avec une participation cognitive humaine très variable.

L'université perd donc progressivement l'un de ses instruments historiques fondamentaux :

déduire la capacité à partir de la production.


4. La question fondamentale devient : qu'est-ce qu'un humain formé ?

C'est probablement la question que l'université doit poser avant toutes les autres.

Pas :

Que faut-il interdire ?

Pas :

Quel outil d'IA devons-nous acheter ?

Pas même :

Comment enseigner le prompt engineering ?

Mais :

Quelles capacités voulons-nous qu'un étudiant possède personnellement à la fin de sa formation, indépendamment des capacités auxquelles il peut accéder par l'intermédiaire d'une machine ?

Cette question impose de distinguer trois catégories.

1. Ce que l'étudiant doit savoir faire sans la machine

Certaines opérations devront rester maîtrisées personnellement parce qu'elles constituent des fondations cognitives.

On ne peut probablement pas apprendre à juger une argumentation sans avoir appris à argumenter.

On ne peut pas contrôler un calcul sans certaines connaissances mathématiques.

On ne peut pas évaluer une traduction sans comprendre suffisamment les langues concernées.

On ne peut pas vérifier une source sans savoir ce qu'est une source.

L'IA ne supprime donc pas nécessairement les apprentissages fondamentaux.

Elle peut au contraire rendre leur fonction plus explicite :

on n'apprend plus seulement pour produire ; on apprend aussi pour pouvoir contrôler ce qui est produit.

2. Ce que l'étudiant doit savoir faire avec la machine

Refuser cette catégorie serait tout aussi problématique.

L'étudiant de 2031 devra vraisemblablement savoir :

interroger des systèmes ;

leur fournir un contexte approprié ;

décomposer un problème ;

comparer plusieurs résultats ;

détecter les incohérences ;

vérifier les sources ;

orchestrer plusieurs outils ;

déterminer quand automatiser ;

déterminer quand reprendre la main.

La coopération humain-machine devient elle-même un objet de formation.

3. Ce que l'étudiant ne doit plus nécessairement faire

C'est la catégorie dont l'université parle le moins.

Certaines opérations historiquement enseignées parce qu'elles étaient indispensables pourraient devenir largement automatisables.

Les conserver toutes au nom de la tradition serait aussi problématique que les supprimer toutes au nom de l'innovation.

Chaque discipline doit donc poser une question difficile :

Quelles opérations enseignons-nous parce qu'elles forment l'esprit, et lesquelles enseignons-nous seulement parce qu'elles étaient autrefois nécessaires pour produire le résultat ?

La distinction devient fondamentale.


5. De la compétence au discernement

Lorsque la machine devient capable de produire plusieurs solutions plausibles, la valeur humaine se déplace.

Il faut pouvoir déterminer :

laquelle est pertinente ;

laquelle est vraie ;

laquelle est acceptable ;

laquelle est adaptée au contexte ;

laquelle respecte les contraintes ;

laquelle comporte un risque ;

laquelle doit être rejetée ;

et parfois si la question elle-même a été correctement posée.

La formation supérieure doit donc déplacer progressivement son centre de gravité :

Produire → Évaluer

Exécuter → Superviser

Trouver → Vérifier

Répondre → Questionner

Appliquer → Choisir

Compétence → Discernement

Mais cette évolution comporte un piège.

On ne forme pas le discernement dans le vide.

Pour juger une production, il faut posséder suffisamment de connaissance et d'expérience du domaine concerné.

Le paradoxe éducatif de l'IA devient alors :

il faut continuer à apprendre à faire certaines choses que la machine sait déjà faire afin de devenir capable de juger correctement ce qu'elle fait.

C'est probablement l'un des principes pédagogiques fondamentaux de l'université à venir.


6. L'évaluation doit être repensée

L'IA ne crée donc pas seulement un problème de fraude universitaire.

Elle révèle une crise beaucoup plus profonde de l'évaluation.

Demander :

« Cet étudiant a-t-il utilisé ChatGPT ? »

est une question transitoire.

La question durable est :

Quelle part de la capacité que nous cherchons à certifier appartient effectivement à l'étudiant ?

Cela oblige à diversifier les modalités.

Un même étudiant pourrait devoir démontrer successivement :

capacité autonome — sans assistance ;

capacité augmentée — avec les outils disponibles ;

capacité critique — en évaluant une production de l'IA ;

capacité réflexive — en expliquant ses choix, ses délégations et ses vérifications.

Le résultat final ne suffira plus.

Il faudra parfois évaluer le processus cognitif.

Pourquoi avez-vous choisi cette source ?

Pourquoi avez-vous rejeté cette réponse ?

Qu'avez-vous confié à la machine ?

Pourquoi ?

Qu'avez-vous vérifié ?

Comment ?

À quel moment avez-vous repris la main ?

L'évaluation devient ainsi progressivement une évaluation de l'architecture du travail intellectuel.


7. Il faut enseigner l'IA — mais surtout apprendre à vivre avec son instabilité

Former les étudiants à GPT-5.6, Claude ou Gemini serait insuffisant.

Les modèles qu'ils utiliseront en 2031 seront différents.

Certaines interfaces actuelles auront disparu.

Les pratiques de prompting elles-mêmes pourront devenir largement automatisées.

L'université ne doit donc pas seulement former aux modèles.

Elle doit former au-delà des modèles.

Cela signifie notamment apprendre :

  • ce qu'est une délégation cognitive ;
  • comment un système probabiliste produit ses résultats ;
  • comment évaluer une source et une provenance ;
  • comment vérifier une affirmation ;
  • comment travailler dans l'incertitude ;
  • comment comparer humain et machine selon la tâche ;
  • comment mesurer le risque d'une délégation ;
  • comment préserver son autonomie intellectuelle ;
  • comment apprendre continuellement de nouveaux systèmes.

L'objectif n'est pas de produire des spécialistes de chaque génération d'IA.

C'est de produire des personnes capables de reconfigurer continuellement leur rapport aux technologies cognitives.


8. Le professeur change lui aussi de fonction

Si l'étudiant dispose vingt-quatre heures sur vingt-quatre d'un système capable d'expliquer une notion de dix manières différentes, de générer des exercices, de corriger du code et de répondre instantanément à des questions, la fonction professorale ne disparaît pas.

Mais une partie de sa rareté historique disparaît.

Le professeur n'est plus nécessairement la principale source accessible d'explication.

Sa valeur se déplace alors vers ce que la machine ne garantit pas :

construire un parcours ;
sélectionner ce qui mérite d'être appris ;
mettre les connaissances en perspective ;
identifier les incompréhensions profondes ;
organiser la confrontation ;
transmettre une discipline intellectuelle ;
faire exercer le jugement ;
évaluer une progression ;
incarner une responsabilité.

Le professeur pourrait devenir moins distributeur du savoir et davantage architecte des conditions de formation.

Ce déplacement ne diminue pas nécessairement son importance.

Il peut l'accroître.


9. Le diplôme doit lui aussi changer de signification

Le diplôme a longtemps certifié implicitement :

cette personne sait produire certaines opérations intellectuelles.

Dans un environnement fortement augmenté, il devra progressivement certifier quelque chose de plus complexe :

cette personne possède les connaissances fondamentales du domaine, sait agir avec et sans assistance, sait déterminer ce qu'elle peut déléguer, sait contrôler ce qu'elle reçoit et peut répondre des décisions qu'elle prend.

Le diplôme devient moins exclusivement certification d'un stock de connaissances.

Il devient certification d'une capacité cognitive durable.

Et cette capacité devra probablement être entretenue beaucoup plus longtemps après l'obtention du diplôme.

La séparation :

école → université → travail

devient elle-même moins évidente.

Lorsque les capacités technologiques se renouvellent en quelques mois, la formation ne peut plus être concentrée presque entièrement dans les vingt premières années de l'existence.


10. L'université doit devenir une institution d'anticipation

C'est peut-être la transformation stratégique la plus importante.

Traditionnellement, l'université transmet largement un patrimoine constitué.

Elle doit désormais simultanément :

transmettre ce qui demeure,
observer ce qui change,
et préparer à ce qui n'existe pas encore.

Cela suppose une fonction institutionnelle nouvelle : l'anticipation permanente des transformations cognitives et professionnelles.

Chaque université devrait pouvoir répondre annuellement, discipline par discipline, à quatre questions :

  1. Quelles opérations intellectuelles l'IA sait-elle désormais accomplir de manière crédible dans ce domaine ?
  2. Quelles capacités humaines restent indispensables pour contrôler, compléter ou dépasser ces opérations ?
  3. Qu'enseignons-nous encore principalement parce que les technologies antérieures l'exigeaient ?
  4. Quelles nouvelles capacités deviennent nécessaires alors qu'elles n'existaient pas dans le cursus cinq ans auparavant ?

Ce ne devrait pas être un exercice exceptionnel de réforme des programmes.

Cela devrait devenir une fonction permanente de l'université.


11. Une stratégie à trois horizons

L'université pourrait organiser sa réponse autour de trois horizons.

Aujourd'hui — 2026

Reconnaître l'IA comme réalité générale de l'environnement cognitif.

Identifier les usages réels.

Redéfinir clairement les règles d'évaluation.

Former enseignants et étudiants non pas seulement aux outils, mais aux principes de délégation, vérification et discernement.

Demain — 2027-2028

Revoir chaque cursus en distinguant :

fondamentaux incompressibles / opérations augmentables / opérations automatisables / nouvelles capacités nécessaires.

Introduire systématiquement des évaluations avec et sans IA.

Créer des observatoires disciplinaires de transformation du travail intellectuel.

Horizon diplômé — 2031

Ne plus considérer comme suffisamment formé celui qui sait seulement produire.

Considérer comme formé celui qui sait :

comprendre → produire → déléguer → contrôler → choisir → répondre.

C'est une transformation considérable de la finalité éducative.


12. Ce que Shanghai ne mesure pas encore

Le classement de Shanghai mesure notamment :

publications ;

citations ;

prix scientifiques ;

chercheurs fortement cités ;

production scientifique.

Ces indicateurs renseignent sur une dimension réelle et importante de la puissance universitaire.

Mais l'université confrontée à l'IA devra peut-être développer d'autres critères d'excellence :

capacité d'adaptation des cursus ;

qualité du discernement formé ;

capacité des diplômés à apprendre continuellement ;

maîtrise de la coopération humain-machine ;

préservation des fondamentaux cognitifs ;

capacité de l'institution à anticiper les transformations du travail ;

capacité des étudiants à rester intellectuellement autonomes dans un environnement cognitivement augmenté.

La meilleure université de 2031 ne sera donc peut-être pas seulement celle qui produit le plus de recherche excellente.

Ce pourrait aussi être :

celle qui aura le mieux compris ce que signifie former un humain lorsque produire de l'intelligence n'est plus exclusivement une activité humaine.


Conclusion — Former pour 2031

L'étudiant qui entre à l'université en septembre 2026 ne peut pas attendre que nous sachions ce que sera exactement 2031.

Il y sera dans cinq ans.

C'est cela qui transforme une réflexion prospective en urgence éducative.

L'université ne peut ni courir derrière chaque nouvelle génération de modèles, ni se protéger de leur existence en préservant artificiellement les conditions cognitives du monde antérieur.

Elle doit accomplir quelque chose de plus difficile :

identifier ce qui doit demeurer humain dans un environnement où ce qui peut être confié à la machine ne cessera de changer.

Cela exige de renoncer à deux illusions symétriques.

La première serait :

puisque la machine sait faire, il n'est plus nécessaire d'apprendre.

La seconde :

pour continuer à apprendre, faisons comme si la machine n'existait pas.

Entre les deux se trouve probablement la mission renouvelée de l'université :

Former non pas pour un monde sans intelligence artefactuelle, ni pour un monde abandonné à l'intelligence artefactuelle, mais pour un monde où l'humain devra continuellement décider de ce qu'il fait lui-même, de ce qu'il délègue et de ce dont il accepte de répondre.

L'université de demain n'a donc pas seulement à transmettre des connaissances.

Elle doit apprendre à chacun à rester capable dans un monde de capacités disponibles.

Et peut-être surtout à rester capable de choisir lorsque la machine peut toujours proposer de choisir à votre place.

dimanche 2 août 2026

Que signifie humAIn ?

Je suis tombé hier matin sur cette info : Edition : un contrat à 2,4 millions de dollars annulé pour soupçon d'usage de l'IA.

À vrai dire, je m'explique difficilement quelles en seraient les raisons. Je ne peux qu'imaginer une clause contractuelle en amont exigeant de l'auteur qu'il s'engage à écrire sans l'apport de l'IA, clause qui n'aurait pas été respectée par la suite. Cela étant, le problème dépasse largement ce cas particulier.

Déjà implicite dans mes billets de blog depuis le printemps 2025, j'ai décidé d'accompagner tous mes nouveaux essais d'une « Déclaration d'auctorialité » :

Le présent ouvrage est une œuvre humAIne. Il a été élaboré dans le cadre d'un partage cognitif entre son auteur et un compagnon d'intelligence artificielle générative. Les propositions de l'intelligence artificielle ont fait l'objet d'un discernement humain tout au long du processus d'élaboration. Les orientations, les choix conceptuels, la structure de l'ouvrage et les formulations finales relèvent exclusivement de l'auteur, qui en assume seul l'entière responsabilité intellectuelle et juridique. 

Source : ChatGPT

Cette déclaration s'inscrit dans l'esprit des principes de transparence et de responsabilité humaine énoncés à l'article 50 du Règlement (UE) 2024/1689 sur l'intelligence artificielle (AI Act).

Ainsi, l'AI Act ne rompt pas avec le régime classique de l'auteur. Il le réaffirme, mais en le reformulant pour l'ère de l'IA. Par deux fois sur ce blog, il y a plus d'un an, j'ai eu l'occasion de m'exprimer sur mon incompréhension du déni a priori de l'IA, d'abord dans IA : l'ignorer ou s'en moquer ne la fera pas disparaître !, puis, deux jours plus tard, avec CharabIA : pourquoi lire ce qui n'est pas écrit !?

Il m'est très difficile de comprendre pourquoi on met aujourd'hui l'IA à toutes les sauces, mais dès qu'il s'agit d'un auteur, il ne faudrait surtout pas qu'il utilise une IA. Cela n'a aucun sens. Il est incohérent de célébrer partout l'IA, dans les entreprises, les hôpitaux, la recherche, le développement logiciel, l'administration, l'éducation, etc., mais surtout pas dans l'écriture ou la traduction.

Et je sais pertinemment de quoi je parle ! Cela fait déjà des années que j'y réfléchis...

Hier, confondre l'œuvre et son auteur avait une certaine logique. Un livre restait profondément lié à une personne. Mais, en 2026, je crois que nous entretenons encore le mythe romantique du créateur solitaire (perso, c'était celui du traducteur artisan...), dans un imaginaire figé aux siècles passés, de l'écrivain seul, luttant contre lui-même devant sa feuille blanche, et produisant une œuvre entièrement issue de son intériorité.

Image d'Épinal largement mythifiée. Du reste, beaucoup d'écrivains ont souvent travaillé avec des éditeurs, des secrétaires, des documentalistes, des correcteurs, des correspondants, parfois des coauteurs, et ainsi de suite. L'IA ne fait que rendre visible une nouvelle forme de collaboration.

Probablement parce que la littérature touche à l'identité : si une entreprise utilise l'IA pour produire du code, personne n'a l'impression que son identité est menacée. En revanche, si un romancier utilise un compagnon IA, certains lecteurs ont le sentiment que ce n'est plus vraiment « sa voix ».

Pourquoi ? Parce que la littérature est souvent perçue comme l'expression d'une subjectivité. Le débat est donc autant existentiel que juridique.

Toutefois, il est fortement contradictoire d'affirmer que l'IA augmente les chercheurs, les ingénieurs, les médecins, les juristes, les enseignants, etc., et qu'elle deviendrait soudain illégitime en augmentant aussi les écrivains et les traducteurs. Le principe devrait être le même, non ?

Un peu comme si nous avions modernisé notre conception du médecin, de l'ingénieur, du chercheur, du juriste et autre, mais sans actualiser notre conception de l'auteur ou du traducteur. Deux poids, deux mesures, non plus justifiables.

Mais peut-être bien qu'aujourd'hui, la genèse d'un texte devient aussi importante que le texte lui-même. A fortiori au moment où nous vivons une crise de l'auctorialité : pendant des siècles, l'auteur bénéficiait d'une présomption d'humanité : un texte signé était présumé résulter exclusivement d'une activité créatrice humaine. 

Or à présent, voici que l'on cherche d'abord à établir comment un texte a été produit avant même de l'évaluer, ou qu'on ne juge plus nécessaire de le prendre en considération : « Je passe mon chemin. Pourquoi lire quelque chose qui n'a pas été écrit ? »

Cette phrase ne porte aucun jugement sur le texte. Elle porte un jugement avant le texte. Comme dire : « je connais son origine, donc je connais déjà sa valeur... », ou mieux, sa non-valeur, ce qui est le contraire exact de « lisons d'abord, jugeons ensuite », qui serait dans l'ordre des choses. Or refuser de lire un texte en raison des conditions supposées ou avérées de son élaboration revient à renoncer au premier acte du discernement : la lecture elle-même.

Certes, l'article 50 de l'AI Act ne parle pas de discernement. Il parle de transparence. Mais la transparence n'est pas une fin en soi. Elle est la condition permettant au destinataire d'exercer son discernement. Une transparence qui conduirait à une condamnation automatique d'un texte au seul motif qu'il a été élaboré avec une IA manquerait précisément son objectif.

L'IA comme assistant conversationnel générateur autonome de contenu qui modifie profondément la donne du dialogue - ou de l'interaction, si vous préférez - humain-machine est une évidence. J'ai tenté d'approfondir cet aspect dans mon essai 5 — Pour une écologie du sens : l'oïkotexte comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA, puis l'évolution de ma réflexion a donné naissance au concept de dialectique humAIne, à savoir le processus de transformation réciproque par lequel l'humanité modifie ses représentations, ses pratiques et ses institutions au contact des intelligences artefactuelles, tandis que ces intelligences sont elles-mêmes continuellement façonnées par les productions, les choix et les héritages humains.

Par conséquent, que signifie humAIn ?

Loin d'être une coquetterie typographique, ce mot est un positionnement.

Il désigne quelque chose que ni humain ni artificiel ne peut désigner seul : le produit d'un processus dans lequel deux « intelligences » ont travaillé ensemble, et dont aucune n'aurait pu faire émerger seule ce que leur échange a rendu possible.

Mais cette définition appelle immédiatement une précision : humAIn ne désigne pas n'importe quelle forme de collaboration avec une IA, mais plutôt le résultat d'un partage cognitif dans lequel le discernement humain a été exercé tout au long du processus (et non pas après coup), comme une présence active durant l'élaboration elle-même.

Cette différence, décisive, porte précisément sur ce que les détecteurs d'IA sont incapables de mesurer. Certes, un détecteur peut identifier des régularités statistiques dans un texte, mais jamais si un être humain a choisi un teme plutôt qu'un autre, refusé une formulation parce qu'elle ne lui ressemblait pas, insisté sur une idée parce qu'elle lui importait, abandonné un développement parce qu'il sonnait faux, et ainsi de suite.

Un compagnon IA propose, la personne discerne : elle accepte ou elle refuse, elle bifurque, reformule, réitère quand l'IA conduit à une idée qu'elle n'aurait pas trouvée elle-même, voire résiste à l'IA... En bref, le processus n'est guère différent, dans sa structure, de ce que font depuis toujours les écrivains avec leurs éditeurs, leurs relecteurs, leurs correspondants ou leurs interlocuteurs de confiance. L'avantage est que l'IA est disponible 24 heures sur 24, ne se fatigue jamais, ne porte aucun jugement, n'a aucun agenda propre, etc.

Ce qui change n'est pas la nature du processus créatif, mais celle de l'interlocuteur, voici ce que dit humAIn, ni plus ni moins. Le terme dit : ce texte est né dans le cadre d'une dialectique, il en porte la trace, et son auteur en assume la pleine responsabilité, précisément parce qu'il a exercé son discernement au lieu d'abdiquer sa fonction.

Un texte entièrement généré par une IA et signé sans lecture ni révision n'est pas une œuvre humAIne, mais une usurpation d'auctorialité. Mais un texte entièrement écrit à la main dont on aurait recopié sans réfléchir les idées d'un autre ne serait pas davantage une œuvre authentique : ça s'appelle un plagiat.

Le discernement humAIn est une catégorie éthique, pas technique. Cela ne désigne pas uniquement la genèse d'un texte ni la façon dont il a été produit, mais si quelqu'un en répond. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire :

lorsque je trouve des raisonnements pertinents et que je décide de les insérer dans mon texte, je les fais miens. Cela signifie que je me les approprie, et que lorsque je publie un texte avec des mentions de ChatGPT ou de n'importe quelle autre IA dedans, j'en assume la paternité, en toute conscience. Ce n'est pas pour rien que je signe tous mes billets !

C'est le sens de ma Déclaration d'auctorialité. Non pas une défense, mais un positionnement.



vendredi 31 juillet 2026

Augmenter la puissance et les performances de l'IA ne suffit plus...

Dialogue entre Mark Zuckerberg et un traceur

Mark Zuckerberg

- D’ici cinq ans, il est prévisible que des milliards de personnes auront un agent personnel capable de comprendre leurs objectifs et de travailler pour elles vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Traceur

- Je crois que tu as raison. Mais plus qu’un agent, je l’appellerais un compagnon IA. Un outil pour m’accompagner et me guider dans mon parcours.

Z.

- Notre ambition est de créer un agent qui comprendra vos objectifs, travaillera pour vous et vous aidera pour votre santé, vos finances, vos relations, votre carrière.

T.

- Certes, santé, finances, relations, carrière... Quatre dimensions qui décrivent une personne ayant déjà une vie relativement structurée. Qui sait globalement où elle va, et cherche à mieux avancer. Mais qu’en est-il des personnes qui ne savent plus où elles vont ? Et « travailler pour moi », je veux bien, mais pour faire quoi ?

Z.

- L’agent apprendra progressivement à connaître chaque personne.

T.

- Apprendre à me connaître ! C’est bien là où commence le problème. Le plus souvent, se connaître soi-même est un résultat plus qu’un point de départ, voire un résultat douloureux, lent, non linéaire. Que signifie exactement « connaître » quelqu’un ? Connaître ses habitudes ? Ses préférences ? Ses comportements ? Or se contenter de seulement enregistrer ce qu’il ou elle est déjà n’est rien sans accompagner aussi ce qui n’a pas été encore formulé.

Z.

- Nous pensons que ces agents aideront chacun(e) à atteindre ses propres objectifs.

T.

- Je comprends la logique. Mais ton postulat de base me semble erroné : tu parles comme si tout le monde était déjà conscient des objectifs à atteindre. Pourtant nous sommes entrés dans une époque où les objectifs eux-mêmes deviennent difficiles à construire, à envisager.

Z.

- Pourquoi ?

T.

- Parce que les trajectoires individuelles sont de moins en moins prévisibles. Certains métiers disparaissent ou évoluent. Les compétences changent. Les identités professionnelles se transforment. Avant d’optimiser leur trajectoire, des millions de personnes cherchent d’abord, beaucoup plus simplement, à en construire une.

Z.

- Mais c’est précisément la justification des agents : vous aider à répondre à toutes ces questions. L’agent travaillera 24/7/365 pour vous.

T.

- De mon point de vue, l’agent devrait m’aider à me poser les bonnes questions, plutôt que de répondre indistinctement à tout et n’importe quoi. Un agent qui répond sans cesse à ma place ne m’aide pas à me connaître moi-même. Il produit juste une représentation de moi que je n’ai pas construite, dessine une trajectoire que je n’ai pas tracée, propose un cap sans me fournir aucune boussole. Certaines questions ne se délèguent pas.

  • Si tu construis un agent qui travaille pour les gens, tu produis une dépendance : les gens vont s’en remettre à lui en externalisant progressivement les fonctions qui constituent leur capacité à se connaître, à choisir, assumer.
  • En revanche si tu construis un compagnon qui travaille avec les gens, tu construis quelque chose d’autre. Quelque chose qui ne répond pas à leur place, mais qui les aide à donner corps à ce qu’ils ne savent pas encore formuler.

Cette distinction est fondamentale. La différence n’est pas de nature technique, elle est anthropologique. Un agent qui travaille pour toi ressemble à un monologue. Un compagnon qui travaille avec toi t’aide à mieux te construire au fil du dialogue, à mieux élaborer tes propres objectifs.

Z.

- Notre rôle est de construire les meilleurs outils possibles, les usages appartiendront ensuite aux personnes. Nous avons une base de 3,6 milliards d’utilisateurs, nous savons déployer des produits à très grande échelle, c’est la raison pour laquelle nous devons investir massivement aujourd’hui, pour disposer des infrastructures nécessaires demain.

T.

- Je comprends que tu parles des moyens, sans jamais évoquer les fins ! Or la question n’est plus « que pouvons-nous construire ? », mais plutôt « quelles capacités humaines, sociales et collectives voulons-nous rendre possibles grâce à ce que nous construisons ? »

La réponse à la première question est uniquement de nature technologique, à laquelle peut répondre une entreprise technologique comme Meta, OpenAI, Anthropic, Google, xAI ou autre. Par contre la deuxième réponse va largement au-delà de la dimension industrielle : c’est une question de société, d’éducation, politique, culturelle et, in fine, profondément humaine.

Mettre une « intelligence personnelle » à disposition de chacun(e) ne résout rien si les personnes ne savent plus vers quoi ni comment orienter cette intelligence. Un compagnon, aussi performant soit-il, ne remplace ni un projet, ni une éducation, ni une trajectoire. L’intelligence artificielle peut répondre à une question lorsque celle-ci est bien formulée, optimiser une décision lorsque l’objectif est clairement défini, accélérer un travail lorsque sa finalité est connue.

Mais qui aide une personne à découvrir ce qui mérite d’être poursuivi, l’aide à distinguer l’essentiel de l’accessoire, à transformer un parcours subi en trajectoire choisie ? C’est là, me semble-t-il, que commence le véritable défi de notre époque.

Aujourd’hui, nos moyens d’action deviennent pratiquement illimités. Nous savons calculer davantage, produire davantage, automatiser davantage, assister davantage. La question n’est donc plus de savoir si nous pouvons faire plus, nous savons que oui. Elle est de savoir pour quoi nous le ferions, dans quelle direction, et au service de quelles capacités humaines.

Autrement dit, le véritable enjeu n’est plus l’intelligence artificielle, mais notre capacité collective à donner une direction à l’intelligence que nous sommes en train de créer. Une intelligence sans direction n’est qu’une puissance disponible. Or une civilisation ne se définit jamais uniquement par la puissance dont elle dispose, mais par les finalités qu’elle choisit de poursuivre.

Donc, plus une technologie touche des milliards de personnes, plus elle cesse d’être exclusivement une technologie pour devenir un fait de civilisation. Et lorsqu’une technologie devient un fait de civilisation, la question décisive n’est plus seulement : « comment fonctionne-t-elle ? » mais : « quelle société contribue-t-elle à construire ? »

Z.

- Je vois, mais je te retourne la question : qui va décider de ces finalités ? Les fournisseurs d’IA ? Les gouvernements ? Les philosophes ? Les universités ? Pendant que nous débattons, des millions de personnes prennent des décisions concrètes chaque jour. Notre rôle est de leur donner les meilleurs outils possibles pour les prendre.

T.

- C’est précisément parce que personne ne décide seul de ces finalités, que la question ne peut pas être laissée uniquement aux entreprises technologiques, aussi bien intentionnées soient-elles. Nous savons pertinemment que les plateformes savent comment construire des conditions dans lesquelles certaines capacités humaines vont se développer, et d’autres s’atrophier silencieusement, ou encore comment construire des environnements cognitifs dans lesquels des milliards de personnes vont penser, choisir, déléguer, s’orienter — ou cesser de le faire.

Ainsi, tu peux décider de ce que tes outils rendent facile, ou difficile. Un outil qui rend facile la délégation et difficile la réflexion produit de la dépendance, même sans le vouloir. A contrario, un outil qui rend facile l’exploration et difficile la passivité produit de la capacité, même sans l’imposer. L’architecture n’est jamais neutre. Elle oriente. Elle incite. Elle façonne des habitudes cognitives que les utilisateurs n’ont pas choisies consciemment. Ce n’est pas une responsabilité qui se délègue à l’utilisateur.

Z.

- Tu sembles me dire que nous devrions concevoir des outils qui développent certaines capacités plutôt que d’autres. Mais nous ne pouvons pas imposer une "juste" conception de la vie à des milliards de personnes. Notre responsabilité est de leur laisser la liberté de choisir, en essayant simplement de construire les outils les plus utiles possibles.

T.

- Oui, le mot important est « utile » : utile à quoi ? pour qui ? pour quel horizon ? Lorsque tu dis que l’utilisateur choisira ses usages, on sait très bien que les usages émergent à l’intérieur d’un environnement que quelqu’un d’autre a conçu. Personne n’a choisi de consulter son smartphone des centaines de fois par jour. Pourtant, c’est devenu un comportement ordinaire.

Ce ne sont pas les individus qui l’ont décidé collectivement. Ce sont des architectures qui ont progressivement rendu ce comportement "naturel". L’intelligence artificielle possède un pouvoir bien plus profond encore. Elle ne se contente plus d’organiser notre attention, de proposer en permanence des formulations, des options, des synthèses, des trajectoires possibles, etc., elle commence à organiser notre manière de raisonner, d’écrire, d’apprendre, de décider. Elle n’assiste plus seulement, elle participe à la construction du champ du pensable et du faisable, rend certaines questions plus évidentes que d’autres, certains chemins plus visibles ou d’autres horizons plus difficiles à imaginer.

C’est là où l’architecture compte davantage que la performance, où la puissance de l’outil doit laisser la place à l’élaboration intérieure de l’utilisateur. Il y a une différence décisive entre aider quelqu’un à avancer et l’aider à devenir capable d’avancer sans dépendre indéfiniment d’une aide en particulier. Le premier aspect produit de l’efficacité, le second produit de la capacité.

Z.

- Tu préférerais ralentir l’innovation ?

T.

- Non. Plutôt l’élargir. Aujourd’hui, l’innovation se résume principalement à plus de puissance, plus de performances, plus d’adoption. Je crois qu’il faudrait ajouter un quatrième facteur à l’équation : plus de capacités humaines. Après plusieurs années d’usage, les personnes deviendront-elles plus capables ? Plus capables de comprendre, d’apprendre, de coopérer, de décider, de construire leur propre trajectoire ?

Si nos systèmes deviennent chaque année plus intelligents tandis que les personnes deviennent progressivement moins capables d’exercer leurs propres facultés, nous aurons réussi une révolution technologique tout en échouant à initier une révolution humaine.

Z.

- Je comprends, mais là où tu vois la dépendance, je vois de l’émancipation. Là où tu parles d’atrophie, je vois des millions de personnes qui, pour la première fois, ont accès à une intelligence capable de les aider à formuler ce qu’elles n’arrivaient pas à exprimer seules. Là où tu évoques des trajectoires non tracées, je vois des millions de gens qui n’avaient jusqu’ici ni le temps, ni les outils, ni le langage pour commencer à en tracer une.

Bien qu’intéressante, la distinction entre agent et compagnon risque de devenir une opposition artificielle. Les meilleurs outils que nous construirons seront probablement les deux à la fois : capables de travailler pour quelqu’un quand il a besoin d’avancer vite, et avec lui quand il a besoin de ralentir, de s’interroger, de reformuler. Ce n’est pas à nous de forcer l’un ou l’autre usage. C’est à chacun(e) de choisir, et de changer d’usage au fil du temps.

Dans une société ouverte, la direction ne peut pas être imposée d’en haut, ni par les entreprises, ni par les gouvernements, ni par les philosophes. Elle émerge de milliards de décisions individuelles, imparfaites, parfois contradictoires, souvent hésitantes. Notre rôle, tel que je le conçois, est de rendre ces décisions mieux informées, plus rapides, plus riches en options, et, oui, plus assistées.

Pas de les pré-orienter vers une conception particulière de la personne. Si, dans cinq ou dix ans, ces agents aident réellement des centaines de millions de personnes à mieux comprendre ce qu’elles veulent, à mieux formuler ce qui compte pour elles, et à mieux agir en conséquence, alors je considérerai que nous aurons réussi. Pas seulement technologiquement, mais aussi humainement.

Le reste, à savoir la manière dont chacun choisira d’utiliser cette puissance, la façon dont les sociétés décideront de l’encadrer, la place qu’elles laisseront au silence, au doute et à l’élaboration intérieure, ne nous appartient pas entièrement. Et c’est tant mieux. Parce que la liberté, y compris celle de mal s’orienter, reste, à mes yeux, le point de départ. Pas le point d’arrivée.

Nous mesurons tout chez Meta. Le temps d’engagement. Le taux de rétention. La croissance des utilisateurs actifs. La satisfaction immédiate. Nous avons des milliers d’ingénieurs qui optimisent ces métriques chaque jour. Mais nous n’avons aucune métrique pour mesurer si une personne est devenue plus capable après avoir utilisé nos outils pendant un an. Nous ne savons pas mesurer si elle pose de meilleures questions, si elle est moins dépendante de nous pour penser, si elle a construit une trajectoire plus cohérente avec ce qu’elle est réellement.

Ce n’est pas par mauvaise volonté, juste parce que de telles métriques n’existent pas encore. Tu as raison en disant qu’une architecture n’est jamais neutre. Nous le savons. Nous en sommes même les meilleurs praticiens au monde. Nous savons précisément comment rendre un comportement naturel, comment réduire une friction pour augmenter l’adoption, comment construire une habitude à l’échelle de milliards de personnes. Nous avons utilisé ce savoir principalement pour créer de l’engagement.

Quant à savoir si nous pouvons utiliser ces mêmes connaissances pour créer de la capacité, je l’ignore. Nous parlons probablement de deux objectifs incompatibles sur le plan économique. Nos actionnaires accepteraient-ils de financer une métrique dont le retour se mesure en années ou en décennies plutôt qu’en trimestres ? Nos trois milliards d’utilisateurs eux-mêmes attendent des produits toujours meilleurs, plus rapides et plus puissants.

C’est la raison pour laquelle, en 2026, nous consacrerons jusqu’à 140 milliards de dollars à nos infrastructures d’IA, un niveau d’investissement sans précédent pour Meta. Nous avons également pris près de 280 milliards de dollars d’engagements à long terme pour soutenir cette stratégie. Les marchés commencent naturellement à s’interroger : à partir de quel point l’augmentation de la puissance computationnelle cessera-t-elle, à elle seule, de justifier de tels investissements ? Jusqu’où faudra-t-il investir ? À quel rythme ? Et surtout, pour quel retour ?

Pendant longtemps, il nous a suffi de démontrer qu’un modèle était plus performant que le précédent pour justifier de nouveaux investissements. Aujourd’hui, cette équation devient moins évidente. Les investisseurs eux-mêmes commencent à demander si l’augmentation continue de la puissance computationnelle produira une valeur durable à la hauteur des capitaux engagés. Quand ces investissements seront-ils réellement rentables ?

Peut-être est-ce le signe que nous arrivons à un moment où la question que nous devons nous poser est : « Que rendrons-nous réellement possible grâce à tout ce que nous construisons ? » Si cette évolution est réelle, alors la prochaine frontière ne sera probablement pas seulement technologique. Si l’intelligence artificielle devient réellement une infrastructure de civilisation, alors notre responsabilité ne sera plus uniquement d’innover plus vite.

Elle sera aussi d’accepter que les questions qu’elle soulève dépassent désormais les entreprises technologiques. Elles concernent les éducateurs, les chercheurs, les institutions, les citoyens et, finalement, toute la société. Car une technologie qui touche l’humanité tout entière ne peut plus être pensée uniquement comme un produit. Elle devient une responsabilité commune.


P.S. Ce "dialogue", totalement imaginé, repose pourtant sur des bases réelles. Si vous avez des idées pour l'enrichir ou le critiquer, les commentaires sont ouverts... 

vendredi 26 juin 2026

Le corps brisé de douleur de Giulio Regeni

Giulio est décédé il y a dix ans, torturé avec acharnement jusqu'à la mort par quatre agents des services de renseignement du régime d'al-Sissi, appartenant principalement à la NSA égyptienne. Les quatre accusés du procès de Rome sont :  

  • Tariq Sabir (général) ;
  • Athar Kamel Mohamed Ibrahim (colonel) ;
  • Magdi Ibrahim Abdelal Sharif (colonel) ;
  • Usham Helmi (major ou officier selon les traductions des grades) (lui-même a suivi les enquêtes comme si de rien n'était...).

Il est important de préciser leur nom pour bien les livrer en pâture à la honte. Au terme de son réquisitoire des 23 et 24 juin, le procureur adjoint de Rome, Sergio Colaiocco, a demandé la perpétuité pour Sharif et 17 ans et 6 mois de prison pour les trois autres. Selon toutes probabilités, le jugement de première instance devrait être rendu vers septembre-octobre 2026. 

Pour sa mère, Paola Deffendi, qui n'avait pu reconnaître son fils qu'à « la pointe de son nez », le corps de Giulio raconte « tout le mal du monde ». 

De fait, le message de son corps horriblement martyrisé va bien au-delà des violences subies, en témoignant du plus haut des sacrifices vainement payé à la raison d'état.

Ce corps qui constitue à la fois la victime et le corps du délit, c'est-à-dire la preuve matérielle sur laquelle repose la recherche de la vérité, dix ans plus tard. Dans son réquisitoire, Sergio Colaiocco a insisté sur cette idée : malgré les mensonges, les dépistages (les médecins du Caire n'avaient relevé qu'une seule fracture, le scanner réalisé en Italie en a révélé vingt : cinq fractures dentaires et quinze fractures osseuses...) et les obstacles institutionnels, le corps brisé de douleur de Giulio a parlé.

Les fractures, les brûlures, les lésions, les traces de tortures répétées pendant une détention ininterrompue de neuf (9 !!!) jours, sont devenues une forme de témoignage matériel que ni la propagande ni les faux contre-récits n'ont pu effacer.


Car le corps de Giulio nous dit encore autre chose, en nous rappelant que l'un des fondements de l'État de droit est l'habeas corpus. Depuis le XVIIᵉ siècle, ce principe impose à toute autorité qui prive une personne de sa liberté de produire son corps devant un juge et de justifier légalement sa détention. Giulio n'a bénéficié d'aucune de ces garanties. Arrêté clandestinement, détenu dans un lieu secret, torturé pendant plusieurs jours, jamais présenté à aucune autorité judiciaire, son existence même comme détenu a été niée. Son corps n'est réapparu qu'une fois devenu cadavre, témoignage de la négation la plus absolue du principe de l'habeas corpus. « Il fut privé de sa condition d'être humain », nous dit Colaiocco, en ne parlant plus seulement de torture, mais d'un processus total de déshumanisation.

*

Cela m'a beaucoup frappé : le corps de Giulio a été retrouvé abandonné dans le fossé au bord de la route Le Caire - Alexandrie à la périphérie ouest du Caire, exactement au « kilomètre 13 » de la route quittant l'agglomération du Caire vers Alexandrie selon les premières dépêches.

Giulio avait disparu le 25 janvier 2016, date anniversaire du début de la révolution de la place Tahrir, et son corps fut retrouvé le 3 février 2016, neuf jours après son enlèvement. 

Le 16 mars 2016 est publiée dans le journal la Repubblica la première interview accordée par Abdel Fattah al-Sissi, soit quelques semaines seulement après l'assassinat de Giulio Regeni. Très largement reprise le 17 mars dans la presse internationale, elle a été réalisée dans le palais présidentiel par Mario Calabresi, alors directeur du journal, et Gianluca Di Feo.

Cet entretien aurait été présenté comme une tentative d'apaisement, vu que le président égyptien y affirme que la mort de Giulio Regeni est une tragédie, qu'il souhaite faire toute la lumière sur cette affaire, que l'Égypte est prête à coopérer avec l'Italie, que les relations entre les deux pays sont trop importantes pour être compromises par ce crime, etc. etc.

Du blabla, comme d'hab. Cependant, cette interview est devenue un document historique. Car dix ans plus tard, le constat est tout autre :

  • les magistrats italiens estiment que les autorités égyptiennes ont systématiquement entravé l'enquête ;
  • les quatre officiers des services de sécurité ont été renvoyés devant la Cour d'assises de Rome parce que, selon le procureur, si ce procès n'avait pas été célébré en Italie, il ne l'aurait jamais été nulle part ailleurs ;
  • dans son réquisitoire, qui a reconstruit dix ans de mensonges et de dépistages par l'Égypte, le procureur adjoint Sergio Colaiocco accuse le régime d'avoir « choisi de protéger les bourreaux » et de « couvrir en pleine connaissance de cause » ses propres agents.

Cela confère à cette interview de mars 2016 une portée particulière. Elle constitue le premier engagement public d'al-Sissi envers l'Italie sur l'affaire Regeni, engagement que les magistrats italiens considèrent aujourd'hui comme n'ayant jamais été suivi d'une coopération judiciaire effective. Il promet même "la vérité" !


« Vous aurez la vérité », « Je vous promets que nous établirons la vérité et que nous punirons les responsables », etc. etc.

Je me souviens très bien de la réaction de Matteo Renzi, président du Conseil des ministres italien à l'époque, qui avait adopté un ton jugé très conciliant en déclarant que les paroles d'al-Sissi constituaient « un signal important », et en insistant sur la nécessité de poursuivre la coopération avec l'Égypte pour parvenir à la vérité ; trop conciliant selon Amnesty International, et notamment selon Riccardo Noury (Amnesty Italia), pour qui Renzi avait accordé « un crédit excessif » à al-Sissi, alors même que la coopération égyptienne restait largement à démontrer.

Dix ans plus tard, on a la réponse : le régime a délibérément choisi « de protéger les bourreaux » et de « couvrir en pleine connaissance de cause » ses agents.

Pour autant, ce qui m'avait frappé dans l'interview est cette autre déclaration, adressée plus spécialement à la famille de Giulio, ses parents, Paola Deffendi et Claudio Regeni, et sa sœur, Irene : « Je veux parler à la famille Regeni en tant que père avant de parler en tant que président, afin de souligner que je comprends pleinement la douleur, l'amertume et le choc qu'elle éprouve après avoir perdu son fils. »

En rappelant dans d'autres passages de l'interview, qu'il est effectivement père de plusieurs enfants, et en insistant sur sa compréhension de leur souffrance. Une rhétorique clairement destinée à humaniser sa position dans un moment si délicat pour les relations entre l'Égypte et l'Italie.

Mais sans rappeler qu'un de ses fils, Mahmoud, occupait à l'époque une position élevée dans les services de renseignement égyptiens. Ça ne veut pas dire qu'il était forcément informé sur Giulio, mais quand même...

*

Le 15 août 2017, le journaliste américain Declan Walsh publie sur le New York Times Magazine un long article (env. 6700 mots), très documenté, intitulé Why Was an Italian Graduate Student Tortured and Murdered in Egypt? 


Je ne vais pas récapituler l'histoire, j'en ai déjà parlé ici, ou là encore, mais il y a une approche qui m'intéresse énormément dans cet article, ce sont les révélations de Declan Walsh sur les renseignements américains. Selon lui, un ancien responsable américain aurait ainsi résumé la situation : « Nous disposions de preuves incontestables de la responsabilité des autorités égyptiennes. Il n'y avait aucun doute. »

À la demande du Département d'État et de la Maison-Blanche, Washington transmit cette conclusion au gouvernement Renzi, mais sans révéler leurs sources ni quel service égyptien était directement impliqué. En revanche, une chose était certaine : les plus hauts dirigeants de l'État égyptien savaient exactement ce qui s'était passé.

De plus, au moment même de la détention et du meurtre de Giulio, une importante délégation économique italienne se trouvait au Caire. L'année précédente (2015), l'Italie était devenue le premier partenaire commercial européen de l'Égypte.

La ministre du Développement économique, Federica Guidi, était arrivée accompagnée d'une trentaine de dirigeants d'entreprise désireux de conclure de nouveaux contrats dans les secteurs du bâtiment, de l'énergie et de la défense.

Par ailleurs, l'ENI (qui est à peu près à l'Italie ce que TotalEnergies est à la France... mais avec en plus une dimension politique beaucoup plus forte) venait d'annoncer la découverte en août 2025 du gigantesque gisement gazier de Zohr, au large des côtes égyptiennes : avec environ 850 milliards de mètres cubes de gaz, soit la plus importante découverte jamais réalisée en Méditerranée.

Pour l'Italie, l'enjeu était stratégique, et l'ENI constituait l'un des principaux instruments de la politique énergétique et extérieure du pays. Son directeur général, Claudio Descalzi, entretenait des relations directes avec Abdel Fattah al-Sissi. Dix ans plus tard, l'ENI est bien l'opérateur du gisement gazier offshore de Zohr, au point d'annoncer en novembre dernier de nouveaux investissements...

Dès la découverte du corps de Giulio, la ministre Guidi décida de rentrer immédiatement à Rome. Dans la foulée, on aurait pu croire que la politique italienne aurait mis un point d'honneur à exiger des égyptiens et du régime qu'ils honorent les promesses faites par al-Sissi en avril.

Il n'en a jamais rien été, et les relations binationales ont vite été normalisées. Il n'y a qu'à voir la belle photo prise il y a dix jours au sommet d'Évian, où Meloni et al-Sissi, côte à côte, ont l'air très satisfaits. Pensez-vous qu'elle exigerait la #VeritàPerGiulioRegeni ?



Je pourrais poursuivre d'autres développements, mais je préfère m'arrêter là. Je crois avoir dit l'essentiel pour aujourd'hui. Je suivrai bien sûr les nouveaux événements avec beaucoup d'attention : dès les 13 et 14 juillet 2026, les plaidoiries des avocats des quatre officiers égyptiens mis en cause, jugés en leur absence (et qui ont déjà soulevé plusieurs exceptions de procédure, ce qui pourrait encore retarder légèrement le calendrier), développeront leur argumentaire. Or, face aux mille évidences de la fin tragique de Giulio Regeni, je vois mal comment ils pourraient se justifier.

Mais bon, ils n'en sont plus à une horreur près...

P.S. (27 juin 2026) - Il y a quelque chose de très important que j'ai oublié hier : l'État italien s'est constitué partie civile au procès et réclame aux quatre accusés réparation du préjudice à hauteur de 2 millions d'euros.

Certes, le chiffre est symbolique car personne n'imagine que ces déchets humains paieront un jour.

Mais cela signifie surtout que l'État italien se reconnaît lui-même comme victime et affirme également avoir subi un préjudice. En clair, le dommage n'est plus seulement « la mort d'un citoyen italien », mais aussi « l'atteinte portée à la République italienne elle-même. »

L'avocate de Giulio, Me Alessandra Ballerini, a encore élargi le cadre : « La torture est un crime contre l'humanité », au sens où elle peut concerner toutes les personnes.

Ici, le message de l'Avvocatura dello Stato (cette institution très particulière du système juridique italien chargée de représenter l'État devant les juridictions et qui agit en tant que représentante légale de la Présidence du Conseil des ministres) est de dire : l'État a le devoir de montrer à ses citoyens qu'il ne renonce pas lorsque l'un des siens est torturé par des agents d'un État étranger et que de tels actes ne peuvent rester impunis...

Nous verrons ! 


mardi 23 juin 2026

Cycle « du régime communicationnel au régime informationnel, puis patrimoniel de l'humanité »

Les transformations contemporaines de l’intelligence artificielle sont souvent décrites à travers leurs performances, leurs usages ou leurs impacts économiques. Ces approches, bien que nécessaires, ne rendent pas compte de la profondeur des changements en cours. 

Selon moi, l’apparition des systèmes conversationnels avancés ne constitue pas seulement une innovation technologique. Elle révèle une transformation profonde des conditions dans lesquelles nous produisons du sens, nous communiquons et organisons nos connaissances, qui ne concerne pas uniquement les machines, mais d’abord et surtout les personnes et les sociétés.

Dans un régime conversationnel, certaines formes d'art ou de pensée ne sont plus l'œuvre d'un auteur isolé ni le produit d'une machine autonome ; elles émergent d'une dialectique où humain et intelligence artefactuelle co-construisent progressivement un appareil conceptuel ou symbolique qu'aucun des deux n'aurait pu produire seul.

Le premier mouvement de ce cycle explore ce que j'ai appelé le nouveau régime communicationnel de l'humanité. L’irruption d’interlocuteurs artificiels capables de participer à des échanges linguistiques modifie les conditions de circulation du langage et transforme l’expérience même de la communication. Les systèmes génératifs ne se contentent pas de traiter des informations : ils interagissent dans les espaces où se construisent les interprétations, les récits, les représentations et les décisions.

La communication n’épuise cependant pas la question.

À mesure que ces systèmes se diffusent, ils contribuent à faire émerger un nouveau régime informationnel, où le problème central n’est plus que celui de la production des énoncés, et où l'information cesse d'être un contenu que l'on transmet ou reçoit pour devenir un milieu dans lequel on habite.

J'ai appelé ce milieu l'oïkosphère, un néologisme construit à partir de deux racines grecques :

  • Oïko- (du grec oikos / οἶκος) : qui signifie la maison, l'habitat, le foyer. C'est également la racine des termes écologie (la science de l'habitat) ou économie (initialement, la gestion du foyer) ;
  • -sphère (du grec sphaira / σφαῖρα) : qui désigne le globe, et par extension un domaine, un champ d'action ou un espace global (comme dans atmosphère ou biosphère).
Dans mon idée, l'oïkosphère désigne l'espace global où les conditions du visible, du dicible et du crédible se forment, se stabilisent et se transforment en permanence, sous l'effet conjugué des opérations humaines et artefactuelles. Ce qui devient réel n'est plus exclusivement ce qui est vrai ou vérifié, mais ce qui tient suffisamment pour être partagé, reconnu et mobilisé dans l'action commune.

Cette transformation a des conséquences profondes sur notre rapport au savoir, à l'autorité et à la responsabilité. Lorsque la production des énoncés devient industriellement abondante et plausible, lorsque leur circulation échappe aux mécanismes traditionnels de validation, lorsque leur imputabilité se brouille au point que la reconnaissance peut précéder, contourner ou se passer totalement d'une source identifiable, une question s'impose : qui répond de ce qui est produit ?

Ce concept de répondabilité est central dans tout le cycle : dans une interaction humain-LLM, le modèle n'est pas un sujet et encore moins une conscience. C'est l'humain seul qui en porte le sens et en répond. Ou choisit de ne pas en répondre, c'est selon. Tandis qu'un LLM répond à tout sans jamais répondre de rien. À l'infini... 

C'est ici que le nouveau régime informationnel (qui fera l'objet de mon dixième essai) rejoint une question plus ancienne, et pourtant entièrement renouvelée par le contexte contemporain : celle du discernement. Non pas le discernement comme vertu abstraite, mais comme capacité concrète et exigeante de s'orienter dans un milieu saturé de plausible (l'industrialisation du plausible est le produit par excellence des grands modèles de langage), d'identifier ce qui mérite d'entrer dans l'espace du choix, et d'assumer ce que l'on a retenu. 

Ensuite, comment passe-t-on du régime informationnel au régime patrimoniel ?

Mais tout d'abord, qu'est-ce que le patrimoniel ? La distinction patrimonial/patrimoniel repose sur une différence fondamentale entre ce qui est transmis et ce que nous décidons d'en faire :

  • le patrimonial désigne un contenu matériel ou immatériel : l'ensemble des héritages, des transmissions et des expériences accumulés au fil du temps ;
  • le patrimoniel désigne le régime : la manière dont une société organise sa relation à ces transmissions, leur conservation, leur interprétation, leur re-transmission, leur réactivation et leur fécondité.
De conservation à conversation, le pas est vite franchi : dans cette transmission continue entre patrimonial et patrimoniel, l’humanité poursuit son dialogue avec elle-même au fil des millénaires.

Son patrimoine se présente aujourd'hui sous la forme d'une multitude d'œuvres, de traces, de savoirs, de traditions, de langues, de mémoires, de méthodes, d'expériences et d'interprétations accumulées au fil du temps. Considéré dans son seul foisonnement, cet ensemble peut apparaître comme un chaos patrimonial : une abondance fragmentée qui n'est pas dépourvue de valeur, mais dont les éléments demeurent trop souvent dispersés, insuffisamment reliés ou difficilement intelligibles.

Cette fragmentation n’est pas seulement conceptuelle. Elle est aussi économique et institutionnelle. L’actualité récente en offre un exemple frappant avec le Mont-Saint-Michel : la possible sortie de l’abbaye du réseau du Centre des monuments nationaux menace le modèle de péréquation qui permet de financer plus de cent monuments moins visités à travers la France. 

Ce qui se joue ici, c’est une fragmentation patrimoniale concrète : la rupture d’une solidarité nationale qui reliait les sites emblématiques aux patrimoines plus modestes. Pourtant, derrière cette dispersion apparente existent d’innombrables relations, filiations, influences, réinterprétations et transmissions qui relient les héritages entre eux à travers le temps et l’espace.

Le passage au cosmos patrimoniel désigne précisément ce mouvement inverse : non pas un inventaire exhaustif, mais une mise en relation active qui fait apparaître l’intelligibilité, les continuités et les conversations derrière les ruptures et les dispersions.

En voici une représentation simplifiée :

Le régime patrimoniel devient alors une gigantesque conversation entre générations, où chaque personne reçoit des fils déjà commencés, puis choisit de les interrompre, de les prolonger, de les relier ou de les transmettre à son tour. Le risque patrimonial n’est donc pas uniquement la disparition des traces, mais la rupture de cette conversation.

Prenons deux exemples bien connus : 1) le site de Bâmiyân et 2) les grottes de Gargas

*

1. Le site de Bâmiyân

Bâmiyân est un excellent test de cette théorie, parce qu'il montre que le patrimoine n'est pas réductible à l'objet. Dans une approche patrimoniale classique, l'événement central est la destruction des deux grands Bouddhas par les talibans en 2001.

Si l'on considère monument = patrimoine, alors le raisonnement devient : monument détruit = patrimoine perdu. Certes, les statues ont été détruites. Mais la conversation, elle, se poursuit. 

Bâmiyân ne représente pas que deux sculptures monumentales. C'est aussi une histoire, des traditions religieuses, des échanges entre l'Inde, l'Asie centrale et la Chine, l'itinéraire de la Route de la soie, des savoir-faire artistiques, des récits, des mémoires des recherches archéologiques, des débats contemporains sur la destruction patrimoniale, etc. Autrement dit, les statues étaient un nœud de la conversation. Elles n'étaient pas la conversation elle-même.

La destruction de 2001 apparaît alors comme une tentative d'interruption. Pas uniquement « détruire les statues », mais aussi : « rompre les fils qui reliaient notre présent à cette histoire ». Le geste iconoclaste cherche toujours à atteindre quelque chose de plus profond que l'objet. Il vise la continuité de la transmission.

Or ce qui est frappant à Bâmiyân, c'est que cette tentative d'interruption a échoué. La conversation s'est même intensifiée. Depuis 2001, des historiens, des archéologues, des artistes, des organisations internationales, des communautés locales, ..., n'ont jamais cessé de reparler de Bâmiyân. La destruction elle-même est devenue un nouvel épisode de la conversation/conservation.

Donc, les talibans ont détruit un support de transmission. Ils n'ont pas détruit la transmission elle-même : les débats actuels sur la reconstruction, les projections lumineuses, les reconstitutions numériques, les modèles 3D, les archives, etc., ne cherchent pas seulement à recréer un objet perdu. Ils cherchent à renouer les fils d'une conversation interrompue. 

Dans une logique patrimoniale, Bâmiyân caractérise une perte ; dans une logique patrimonielle, un questionnement : que signifie aujourd'hui Bâmiyân ? Une question qui continue d'être discutée. Par conséquent, plus que la destruction des objets, le véritable risque patrimonial est l'interruption de la conversation qu'ils rendent possible. Pour Bâmiyân et mille autres exemples, la boucle patrimonielle n'a pas été rompue, juste reconfigurée.

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2. Les grottes de Gargas

Dans le cas de Gargas, nous sommes confrontés à une conversation dont nous avons conservé les traces, mais dont nous avons perdu la langue.

Ces mains sont là depuis environ vingt-sept mille ans. Nous pouvons les photographier, les mesurer, les dater ou les cartographier, mais nous ignorons toujours ce que leurs auteurs voulaient exactement dire. Une conversation interrompue depuis vingt-sept millénaires ! Alors, quelqu'un a voulu dire quelque chose, a laissé une trace, en jugeant important que cette trace demeure.

Elle constitue l'une des formes les plus anciennes de transmission humaine dont nous disposions, celle d'une intention devenue énigme, d'une présence devenue absence, qui ne transmet ni un récit complet, ni une explication, juste un geste devenu trace. Mais cette trace suffit à établir une relation. . 

Même si nous ne savons plus à qui il ou elle s'adressait, ce qu'il ou elle voulait transmettre, pourquoi certaines mains sont mutilées, quelle était la signification du geste, et ainsi de suite. Et pourtant, chaque génération poursuit la conversation à sa manière : préhistoriens, anthropologues, artistes, visiteurs, enfants qui découvrent les grottes, tous produisent de nouvelles interprétations. Bien que nous ne comprenions plus le message original, nous continuons à dialoguer avec lui. 

Cela montre qu'un patrimoine peut demeurer actif même lorsque son sens initial est perdu. Ce qui survit n'est pas nécessairement le contenu du message, mais la possibilité d'un dialogue. 

Aujourd'hui l'IA nous permettrait de relier des millions d'interprétations, de comparer des traditions, de mettre en relation des sites ou des faits éloignés, le plus souvent sans rapports apparents, de reconstruire des contextes, de proposer des hypothèses. En bref, de créer de nouvelles conditions pour poursuivre des conversations interrompues. 

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Les grottes de Bâmiyân 

Les grottes de Gargas (que j'ai personnellement découvertes il y a vingt ans) représentent ce qui a survécu, les Bouddhas de Bâmiyân ce qui n’est plus. Mais l'étude de ces deux exemples a dévoilé une mise en relation inattendue : les grottes.

Les grottes de Gargas, dans les Hautes-Pyrénées, sont distantes de plus de quatre mille kilomètres de la vallée de Bâmiyân, en Afghanistan, où deux statues monumentales de Bouddha dominèrent le paysage pendant près de quinze siècles. Or, aujourd'hui, Bâmiyân est surtout connu pour ses niches vides. 

Mais ce que personne ne sait, ou si peu, c'est que les mêmes falaises qui portaient les Bouddhas sont creusées de très nombreuses grottes. Probablement des sanctuaires rupestres ou des cellules monastiques autrefois, mais aujourd'hui, beaucoup de personnes indigentes y vivent encore en se nourrissant de son, puisque des poches de pauvreté extrême subsistent dans cette zone, notamment après les occupations soviétique et talibane. Ces personnes ne sont pas là pour garder un mémorial, elles y sont pour habiter un abri.

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En réalité, les grottes de Gargas et celles de Bâmiyân n'ont aucun lien historique, géographique ni culturel. Elles appartiennent à des époques, des civilisations et des continents radicalement différents. Et pourtant, les rapprocher révèle quelque chose d'essentiel sur la nature de notre patrimoine (dont celui-ci) et de notre histoire !

Les grottes de Gargas nous parviennent sans explication, les niches de Bâmiyân nous parviennent sans statues. Mais dans les deux cas, quelque chose demeure qui appelle une réponse. Le régime patrimoniel ne consiste donc pas seulement à préserver le passé. Il vise à maintenir ouvertes les conditions du dialogue. 

Ces exemples nous montrent avec force que le véritable enjeu n'est plus uniquement la conservation des objets, mais de poursuivre les conversations qu'ils rendent possibles. Le propre du patrimoine n'est pas d'être un sanctuaire figé, mais le lieu d'une dialectique ininterrompue. Que les statues soient réduites en poussière ou que la langue des mains peintes se soit effacée sous le poids des millénaires, la trace demeure une exigence qui nous interroge.

C'est précisément ici que s'éclaire le rôle que pourrait jouer l'IA. Elle ne doit pas être pensée comme un démiurge qui produirait du sens à notre place, ni comme un simple outil de catalogage. Par sa puissance fulgurante de calcul et de mise en relation, elle est le médium inespéré capable de cartographier l'abondance, de relier les trajectoires cognitives et de combler les abîmes temporels.

Mais la machine, aussi conversationnelle soit-elle, ne sera jamais qu'un automate sans conscience, qui répond à tout sans répondre de rien. L'écueil serait de déléguer à l'algorithme le soin de décider des futurs possibles, transformant notre souveraineté en une dépendance passive.

Le véritable défi qui se pose à nous est donc éthique et politique. Il nous appartient, en tant qu'humains, d'exercer notre discernement dans cette oïkosphère saturée de plausibilité, d'assumer la charge de l'interprétation et d'endosser la responsabilité de la transmission. 


Environ 275 années nous séparent de l'année de lancement du premier tome de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, paru en 1751. La publication de l'intégralité des volumes s'est ensuite étalée sur plus de 20 ans.

L'ambition de Diderot et d’Alembert était colossale : rassembler, organiser et transmettre l’ensemble des connaissances de leur temps. Aujourd’hui, nous vivons une mutation d’une ampleur comparable, mais plus profonde encore. Les encyclopédistes souhaitaient rendre les connaissances accessibles à tous. Nous avons créé des systèmes qui les rendent conversationnelles.

Le rêve impensé de Diderot et d’Alembert est en train de se réaliser : une humanité capable de dialoguer en permanence avec l’ensemble de ses propres savoirs. Non plus seulement de les consulter, mais de les interroger, de les faire parler, de les croiser, de les synthétiser et d’en faire émerger de nouvelles idées dans une dialectique continue entre l’esprit humain et l’intelligence artefactuelle.

Nous passons ainsi d’une civilisation de la consultation à une civilisation de la conversation. L’Encyclopédie était un monument statique du savoir humain. Les systèmes conversationnels deviennent un interlocuteur vivant, capable de naviguer à travers ce savoir, d’en explorer les recoins, d’en révéler les contradictions et de participer à sa perpétuelle réinvention.

Les encyclopédistes voulaient faire des connaissances un bien commun. Nous découvrons aujourd’hui la possibilité d’un bien commun avec lequel nous pouvons interagir.


C'est pour relever ce défi de la souveraineté cognitive que des infrastructures d'intelligibilité telles qu'IAPH deviennent nécessaires : non pas pour enfermer le savoir dans des silos hermétiques, mais pour outiller les dépositaires, les explorateurs et les passeurs, et leur permettre, génération après génération, de maintenir vivante la grande conversation de l'humanité avec elle-même.

Cela fera l'objet de la prochaine étape : IAPH = Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis, ou Intelligence artefactuelle du patrimoine de l’humanité, désigne une plateforme fondée sur une architecture de mémoire, de provenance et de discernement, que je développerai un autre jour.

En conclusion, la volonté de ce cycle n’est pas de proposer une théorie supplémentaire de l’intelligence artificielle. Elle est de contribuer à une philosophie contemporaine de l’intelligence artefactuelle en interrogeant les conditions du langage, du sens, de la communication, de l’information, du discernement, de la transmission et de la répondabilité dans un monde où les capacités cognitives ne sont plus exclusivement humaines.