IA inside
Ou comment une réflexion sur la souveraineté algorithmique, publiée le 29 mars 2026, trouve sept mois plus tard un écho inattendu chez Sam Altman, cofondateur et directeur général d’OpenAI, l’entreprise à l’origine de ChatGPT.
Premier trimestre 2026
Il y a quelque chose d'assez réjouissant, pour le chercheur indépendant que je suis, à découvrir que des personnalités comme Demis Hassabis et Sam Altman s'interrogent sur une question que l'on a soi-même explorée quelques mois auparavant.
Non pas que j'aie inventé l'idée d'un « CERN de l'IA ». Elle circule depuis plusieurs années dans les milieux scientifiques et politiques. Mais le 29 mars 2026, en publiant la première partie de mon essai intitulé « Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l'ère des écosystèmes génératifs », j'avais consacré une annexe entière à une hypothèse qui me semblait devoir prendre une importance croissante : celle d'une souveraineté mutualisée.
Or il y a quelques jours, j'apprends que Sam Altman aurait présenté aux employés d'OpenAI trois scénarios possibles pour la gouvernance de la superintelligence, dont l'un envisage précisément une organisation commune des grands laboratoires sur le modèle du CERN, reprenant une proposition formulée antérieurement par Demis Hassabis, cofondateur et directeur général de Google DeepMind.
Chercheur britannique en IA et neurosciences ayant reçu le prix Nobel de chimie 2024, Hassabis expliquait en 2025, dans un entretien avec Lex Fridman :
« I hope we’ll end up with something more collaborative [...] more like a CERN project »
Son idée était de réunir les meilleurs chercheurs du monde pour accomplir avec prudence les dernières étapes du développement de l'intelligence artificielle générale (AGI), en s'assurant de sa sûreté avant son déploiement. Selon son projet, cet organisme serait financé par l'industrie, disposerait d'experts indépendants et évaluerait les modèles avant leur déploiement. Il pourrait également coordonner un ralentissement collectif en cas de danger.
Il déclarait dans une autre intervention que, dans un laboratoire scientifique de type CERN, les chercheurs pourraient examiner mutuellement leurs travaux, tester rigoureusement les progrès et avancer selon des méthodes scientifiques, plutôt que sous la pression de la concurrence commerciale, tout en reconnaissant que cela aurait pu retarder l'arrivée de l'AGI, éventuellement de plusieurs années.
Coïncidence de calendrier ? Convergence ? Simple conséquence d'un problème devenu impossible à ignorer ? Probablement un peu des trois. Mais revenons à notre point de départ.
Quand la souveraineté ne suffit plus
L'hypothèse centrale de mon essai est relativement simple à formuler : les États continuent d'exercer leur souveraineté mais ne maîtrisent plus l'ensemble des conditions dans lesquelles cette souveraineté serait censée s'exercer.
Exemple de l'intelligence artificielle : un État peut adopter des lois, réglementer les usages, imposer des obligations de transparence ou décider d'intégrer des systèmes d'IA dans ses administrations. Il peut même proclamer son indépendance technologique.
Or de quoi dépend concrètement cette indépendance ? De semi-conducteurs fabriqués ailleurs, de matières premières extraites ou raffinées dans d'autres pays, de centres de données, de réseaux énergétiques, d'architectures logicielles et de modèles développés par quelques entreprises privées.
Autrement dit, les instruments de la souveraineté sont de plus en plus insérés dans des infrastructures que les États ne contrôlent pas entièrement. C'est ce que j'ai appelé le paradoxe de la souveraineté dépendante.
Plus l'intelligence artificielle devient stratégique, plus les États cherchent à en maîtriser le développement et les usages. D'autre part, plus cette maîtrise devient nécessaire, plus elle dépend de chaînes industrielles, technologiques et institutionnelles globalisées.
Et en multipliant les réglementations ne fait pas disparaître le paradoxe : il est inscrit dans l'architecture même des écosystèmes génératifs.
D'où la question : faut-il continuer à penser la souveraineté comme une capacité de contrôle exclusif, ou commencer à la concevoir comme une capacité d'organisation des interdépendances ?
Qu'entend-on par souveraineté mutualisée ?Dans l'annexe F de mon essai, intitulée « Vers une souveraineté mutualisée : approfondissement de l'hypothèse d'un CERN de l'IA », je proposais la définition suivante :
Par souveraineté mutualisée, on désigne une configuration dans laquelle plusieurs États et acteurs non étatiques partagent l'autorité normative, technique et institutionnelle sur des infrastructures communes, sans que cette autorité puisse être réduite à celle d'un acteur unique.
Il ne s'agit donc ni de supprimer les souverainetés nationales, ni de les transférer intégralement à une organisation internationale, ni de confier aux entreprises la responsabilité de s'autoréguler collectivement, mais plutôt de reconnaître que certaines capacités ne peuvent plus être gouvernées efficacement à partir d'un centre de décision unique.
L'idée d'un CERN de l'IA me paraissait particulièrement intéressante parce qu'elle permettait d'envisager simultanément trois dimensions :
- La première est matérielle : mutualiser les infrastructures de calcul, les ressources scientifiques et certaines capacités industrielles pour réduire la dépendance à quelques fournisseurs dominants ;
- La deuxième concerne le sens et la responsabilité : développer des modèles auditables, documentés et soumis à des évaluations indépendantes, plutôt que de laisser leurs conditions de fonctionnement entièrement déterminées par des intérêts propriétaires ;
- La troisième concerne la communication et la légitimité des usages : instituer des procédures collectives permettant de définir des règles, de traiter les désaccords, de certifier certains systèmes et, si nécessaire, de suspendre temporairement des usages.
Cette triple articulation n'est pas fortuite. Elle correspond aux trois piliers — langage, sens et métabolisme — autour desquels s'organise désormais mon approche philosophique de l'intelligence artefactuelle. Initialement conçus comme trois régimes — communication, sens et métabolisme —, ils ont progressivement trouvé leur articulation dans une architecture plus fondamentale : le langage comme condition de l'interlocution, le sens comme horizon de l'interprétation et le métabolisme comme ensemble des processus par lesquels l'intelligence artefactuelle transforme des ressources en capacités opératoires.
Pour autant, une infrastructure commune de type CERN ne suffit pas à produire une autorité légitime. Une autorité légitime ne suffit pas à garantir la disponibilité des infrastructures. Et des règles communes ne suffisent pas à rendre leurs applications effectives. La difficulté consiste précisément à faire tenir ensemble ces dimensions sans prétendre abolir leurs contradictions.
Car qui gouvernerait une telle coopération ? Les laboratoires participants ? Les États qui les financeraient ? Une communauté scientifique indépendante ? Une organisation internationale ? Et selon quelles règles seraient déterminés les droits d'accès, les conditions de déploiement ou les éventuelles limitations des capacités ? C'est à ce niveau que j'ai envisagé mon hypothèse de souveraineté mutualisée.
Sam Altman : trois scénarios pour un même problème
Il y a quelques jours, The Information rapportait que Sam Altman aurait présenté aux employés d'OpenAI trois scénarios possibles pour l'avenir de la superintelligence :
- le premier envisage une autorité internationale comparable à l'Agence internationale de l'énergie atomique, capable de superviser les laboratoires développant les systèmes les plus avancés ;
- le deuxième imagine une organisation commune des grands laboratoires sur le modèle du CERN ;
- le troisième décrit une situation dans laquelle un acteur acquiert une avance technologique décisive, notamment grâce à l'auto-amélioration récursive, au point de concentrer une part considérable de la puissance disponible.
Ces scénarios présentent un intérêt remarquable, en dessinant trois configurations très différentes de l'autorité :
- dans la première, l'autorité supervise.
- dans la deuxième, l'autorité se partage, au moins entre les acteurs participant à l'organisation commune.
- dans la troisième, la puissance se concentre, avec le risque que l'autorité effective suive cette concentration.
Or la question n'est pas simplement de savoir quelle institution serait préférable, mais plutôt de comprendre pourquoi les architectures actuelles rendent simultanément nécessaires et difficiles la supervision, la coopération et la limitation des concentrations de puissance. Et surtout, pourquoi aucune de ces réponses ne constitue, à elle seule, une solution définitive.
Dario Amodei et la question du pacingImpossible de poursuivre cette réflexion sans évoquer Dario Amodei, le dirigeant d'Anthropic. Avec lui apparaît la dimension supplémentaire du pacing, c'est-à-dire la question du rythme auquel les capacités des systèmes d'intelligence artificielle peuvent et doivent progresser.
Faut-il ralentir certains développements ? À partir de quels seuils ? Selon quelles évaluations ? Qui peut décider d'une pause ? Et comment éviter qu'un laboratoire prudent ne se pénalise lui-même pendant que ses concurrents continuent d'accélérer ? Une dernière question fondamentale.
Car une entreprise peut parfaitement reconnaître la nécessité de ralentir le développement de certaines capacités tout en considérant qu'elle ne peut pas le faire seule. Nous sommes alors face à un problème classique d'action collective, mais dans un environnement où les conséquences d'une absence de coordination pourraient être considérables.
Le pacing introduit une dimension temporelle dans la souveraineté algorithmique. Il ne suffit plus de déterminer qui contrôle les infrastructures, qui définit les règles ou qui autorise les usages. Il faut également se demander qui peut légitimement décider du rythme auquel la puissance technologique se développe, devient accessible et se déploie.
Cette question fait apparaître le rôle déterminant des États. Si les entreprises peuvent choisir de ralentir leurs propres développements ou déploiements, elles ne disposent pas, à elles seules, de l'autorité nécessaire pour imposer un rythme à l'ensemble d'un secteur, encore moins à des acteurs relevant d'autres juridictions. Les États, en revanche, disposent d'instruments législatifs, réglementaires, économiques et sécuritaires susceptibles d'influer sur ces temporalités. Mais leur capacité d'intervention demeure territoriale, tandis que la compétition technologique et ses conséquences sont mondiales. Un État peut chercher à ralentir ce qui relève de son autorité sans pouvoir garantir que les autres ralentiront avec lui.
Une souveraineté mutualisée devrait donc être capable d'organiser non seulement des interdépendances matérielles et normatives, mais aussi des temporalités divergentes. Elle rencontrerait ici une difficulté proprement politique : comment coordonner des États dont les capacités technologiques, les intérêts stratégiques, les perceptions du risque et les horizons de décision ne coïncident pas, sans présupposer qu'ils accepteraient de déléguer leur autorité à une instance commune ?
Ce n'est pas une difficulté secondaire. Une institution peut disposer de procédures parfaitement légitimes et devenir néanmoins incapable de gouverner des systèmes dont l'évolution dépasse constamment sa capacité d'évaluation et de décision. La légitimité de l'autorité ne garantit pas sa capacité à intervenir à temps ; sa capacité à intervenir rapidement ne garantit pas davantage la légitimité de ses décisions.
En dernier lieu, cette préoccupation du pacing dépasse désormais Dario Amodei, puisque Sam Altman, Demis Hassabis et Elon Musk ont, à leur tour, reconnu la nécessité de mieux maîtriser cette accélération, même si leurs propositions diffèrent quant aux moyens, au degré de ralentissement et au rôle des pouvoirs publics. Mark Zuckerberg, pour sa part, défend une position différente : chaque laboratoire devrait pouvoir déterminer son propre rythme de développement, en assumant ses responsabilités en matière de sécurité, sans ralentissement coordonné imposé à l'ensemble du secteur.
Toutefois, la question de fond reste la même : non seulement à quel rythme progresser, mais surtout qui est légitime pour en décider.
Mutualiser les capacités ne signifie pas mutualiser l'autorité ni la souveraineté
Imaginons maintenant que les principaux laboratoires mondiaux décident demain de créer une organisation commune, en mutualisant certaines infrastructures, échangent leurs résultats scientifiques, établissent des protocoles de sécurité et conviennent de procédures de coordination.
Ce serait incontestablement une évolution importante. Mais suffirait-elle à constituer une souveraineté mutualisée ? Pas nécessairement.
Si les règles sont exclusivement définies par les laboratoires, si les décisions restent entre leurs mains et si les États ou la société civile n'interviennent qu'à titre consultatif, nous pourrions assister à une nouvelle concentration de l'autorité privée, cette fois sous une forme collective. Une coopération entre puissances dominantes ne garantit pas, par elle-même, une redistribution légitime de l'autorité.
Quant à une souveraineté mutualisée, cela supposerait des mécanismes institutionnels permettant d'organiser les contributions, les responsabilités, les contrôles, les désaccords et les arbitrages entre des acteurs dont les intérêts ne coïncident pas toujours. La problématique ne peut se réduire à une seule entente entre producteurs de technologies, elle doit aussi répondre à la question de celles et ceux qui en subiront les conséquences : nous.
Gouverner les paradoxes plutôt que prétendre les résoudre
Le seul but de l'annexe F (que vous trouverez en P.S.), était d'explorer une possibilité : les précédents historiques (gouvernance d'Internet, standards techniques internationaux, coopération scientifique, Traité sur l'Antarctique, etc.) montrent qu'il est possible d'organiser des formes d'autorité distribuée sans nécessairement les ramener à une souveraineté territoriale exclusive.
Mais ils montrent aussi que ces arrangements ne suppriment ni les rapports de force, ni les asymétries de ressources, ni les conflits d'intérêts. Un CERN de l'IA pourrait lui-même reproduire les dépendances qu'il prétend réduire.
Les États les plus puissants pourraient y imposer leurs priorités. Les laboratoires les mieux dotés en orienter les programmes. Les fournisseurs d'infrastructures critiques conserver une influence considérable. Les procédures intergouvernementales évoluer beaucoup moins rapidement que les technologies qu'elles seraient censées encadrer. Pour autant, ces objections ne disqualifient pas l'hypothèse. Elles en définissent les conditions de possibilité et les limites.
Le compromis devrait viser l'agencement de contraintes hétérogènes, de temporalités divergentes, de ressources inégalement distribuées et d'intérêts partiellement incompatibles. Il n'est pas question de retrouver une indépendance absolue qui n'a probablement jamais existé ni n'existera jamais, mais d'organiser les conditions dans lesquelles les interdépendances peuvent être rendues visibles, discutées et gouvernées.
Dernier trimestre 2026
Cette reprise de l'idée d'un CERN de l'IA par Altman suggère que le problème auquel elle tente de répondre devient de plus en plus difficile à contourner. La puissance de l'intelligence artificielle ne se concentre pas seulement dans les modèles. Elle réside aussi dans les infrastructures, les chaînes d'approvisionnement, les architectures d'accès, les conditions d'autorisation et les institutions qui en organisent les usages.
Et à mesure que cette puissance s'accroît, la question de son gouvernement déborde nécessairement les frontières de chaque entreprise et de chaque État.
Hassabis imagine une coopération scientifique. Altman envisage plusieurs architectures institutionnelles. Amodei interroge le rythme de développement. Musk plaide pour une maîtrise collective des risques liés à l'accélération technologique. Zuckerberg privilégie la responsabilité de chaque laboratoire. Huang défend l'accélération sous condition de sécurité. Ternus privilégie l'intégration de l'intelligence artificielle dans les produits et les usages, plutôt que la seule course à la puissance des modèles, etc.
Pour ma part, je me contente d'examiner ce qui pourrait rendre ces différentes approches politiquement et institutionnellement gouvernables. La souveraineté mutualisée n'est ni une solution miracle ni un modèle achevé, juste une hypothèse : celle selon laquelle, dans les écosystèmes génératifs, la souveraineté ne se préservera peut-être plus en prétendant supprimer les interdépendances, physiologiques, mais en apprenant à les gouverner collectivement.
Et si nous commencions par cette question ?
*
Pourquoi n'ai-je pas encore publié mon essai 8 finalisé ?
Parce que j'attends un document particulier : le prospectus d'introduction en Bourse (IPO) d'Anthropic, et plus précisément sa section Risk Factors, consacrée aux risques auxquels l'entreprise estime être exposée.
Ce n'est pas un détail. Mon essai, Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique et l'accès cognitif conditionnel, est né de ce que j'ai appelé le paradoxe Anthropic : comment une entreprise qui entend définir des limites à l'utilisation de ses modèles peut-elle préserver cette capacité de décision lorsqu'elle se trouve elle-même prise dans des rapports de dépendance économique, technologique et politique ?
De ce paradoxe initial, ma réflexion s'est progressivement élargie à une question beaucoup plus fondamentale : qui détient le pouvoir d'autoriser, de conditionner, de suspendre ou de retirer l'accès aux capacités cognitives dont les sociétés deviennent dépendantes ?
Or le prospectus d'Anthropic pourrait apporter un éclairage singulier sur cette question, en considérant les risques sous un autre angle : celui d'une entreprise appelée à les présenter publiquement à ses futurs investisseurs, dans un cadre réglementaire engageant sa responsabilité. Selon les informations déjà rapportées sur son dépôt S-1 auprès de la SEC, près de 80 pages seraient consacrées aux facteurs de risque, soit presque deux fois la longueur de la section présentant les activités de l'entreprise et à peu près un tiers de l'ensemble du document.
Parmi ces risques figureraient ceux que l'intelligence artificielle avancée pourrait bien faire peser sur notre planète et ses habitants, jusqu'à des conséquences qualifiées de « catastrophiques ou existentielles », mais aussi ceux auxquels Anthropic elle-même est exposée : dépendance aux infrastructures et aux fournisseurs de calcul, besoins de financement, décisions réglementaires, restrictions d'accès, exigences de sécurité nationale, contentieux et évolutions géopolitiques. C'est cette double dimension, des risques que l'intelligence artificielle ferait peser à la fois sur l'humanité et sur les entreprises qui la développent, que je souhaiterais examiner, en confrontant les risques effectivement déclarés par Anthropic à l'architecture conceptuelle développée dans mon essai.
Mais il y a aussi une raison plus profonde à cette attente : articuler la façon dont la dépendance peut devenir vulnérabilité, la vulnérabilité peut devenir levier, et, dans certaines conditions, la crédibilité d'un retrait d'accès peut produire une forme de dissuasion cognitive. Il me semble que cela suffit pour différer encore un peu sa publication.
Références
Jean-Marie Le Ray, Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l'ère des écosystèmes génératifs, publié le 29 mars 2026, notamment l'annexe F : « Vers une souveraineté mutualisée : approfondissement de l'hypothèse d'un CERN de l'IA ».
Sam Altman, Greg Brockman et Ilya Sutskever, Governance of superintelligence, OpenAI, 22 mai 2023.
Demis Hassabis, entretien avec Lex Fridman, sur la perspective d'une coopération scientifique internationale pour l'AGI.
The Information, octobre 2026, reportage sur les trois scénarios de gouvernance de la superintelligence attribués à Sam Altman.
Annexe F — Vers une souveraineté mutualisée : approfondissement de l’hypothèse d’un « CERN de l’IA »
Les exemples évoqués dans le corps de cet essai (voir sections 5 et 6 du
paradoxe C) peuvent être analysés de manière plus systématique afin d’en
dégager des formes institutionnelles distinctes. Ils ne constituent pas des
analogies ponctuelles, mais des configurations stabilisées de gouvernance
distribuée.
Dans ce cadre, la transformation des conditions d’exercice de la
souveraineté algorithmique conduit à interroger les formes institutionnelles
capables de dépasser l’alternative stérile entre dépendance aux infrastructures
privées (qui concentre le métabolisme et le sens chez quelques acteurs) et
fragmentation nationale (qui exacerbe la révocabilité silencieuse et les
asymétries de puissance). Cette tension ouvre la voie à une hypothèse concrète
et déjà en gestation : celle d’une souveraineté mutualisée, fondée
sur des architectures de gouvernance distribuée.
Par souveraineté mutualisée, on désigne une configuration dans laquelle
plusieurs États et acteurs non étatiques partagent l’autorité normative,
technique et institutionnelle sur des infrastructures communes, sans que cette
autorité puisse être réduite à celle d’un acteur unique. Elle ne correspond ni
à une souveraineté classique, territoriale et exclusive, ni à une simple
délégation aux entreprises, mais à une forme intermédiaire structurée par
l’interdépendance assumée et gouvernée, et suppose non pas la disparition des
souverainetés nationales, mais leur reconfiguration dans des dispositifs où
aucune ne peut s’exercer de manière autonome.
1. Précédents
institutionnels : gouverner sans unifier
Si aucun modèle stabilisé de ce type n’existe à ce jour pour l’intelligence
artificielle générative, plusieurs précédents partiels permettent d’en
documenter la possibilité :
·
la gouvernance de
l’internet autour de l’ICANN constitue un premier exemple d’autorité distribuée
sur une ressource critique (noms de domaine) associant États, secteur privé et
communauté technique, sans monopole exclusif ;
·
les standards
cryptographiques du NIST illustrent une seconde configuration : celle
d’une infrastructure normative globale, produite dans un cadre national mais
adoptée internationalement, devenant de facto une référence commune ;
·
le Traité sur l’Antarctique
offre enfin un exemple de suspension partielle des revendications de
souveraineté nationale sur un espace stratégique, au profit d’un régime de
gouvernance coopératif.
Ces exemples, bien qu’imparfaits, montrent qu’il est possible d’instituer
une gouvernance qui ne relève ni exclusivement de la souveraineté étatique ni
de la logique marchande. Ils ont cependant tous émergé après des crises ou des
rapports de force suffisamment clairs pour modifier les calculs d’intérêt des
acteurs dominants.
2. Le « CERN
de l’IA » : une hypothèse institutionnelle désormais ancrée dans le
débat politique
L’idée d’un « CERN de l’IA » n’est plus une pure spéculation
théorique. Elle a été portée dès 2017-2018 par la communauté scientifique
européenne (CLAIRE/CAIRNE), reprise par des rapports influents (notamment celui
de l’International Center for Future Generations en septembre 2024) et
élevée au niveau politique en 2025 : Ursula von der Leyen l’a
explicitement évoquée, la France et l’Allemagne ont lancé en novembre 2025 une Frontier
AI Initiative comme première brique opérationnelle, et la Commission
travaille sur un « Resource for AI Science in Europe » (RAISE)
présenté comme l’embryon d’un CERN-like[1].
Par analogie avec le CERN (qui mutualise un accélérateur de particules dont
le coût excède toute capacité nationale), il s’agirait de constituer une
infrastructure commune de calcul, de recherche et de gouvernance dont le coût
et la complexité dépassent les possibilités d’un acteur isolé. Cette hypothèse
vise à répondre simultanément aux trois dimensions identifiées dans cet essai.
a) Dimension
métabolique : mutualiser les infrastructures
Constituer une capacité de calcul publique à grande échelle (200 000
GPU de dernière génération selon les estimations 2024-2025, répartis sur 1 à 5
hubs interconnectés) financée collectivement (30-35 milliards € sur trois ans
selon l’étude ICFG, potentiellement jusqu’à 100 milliards sur cinq à sept ans).
Objectif : réduire la dépendance aux monopoles privés du cloud et des
semi-conducteurs, tout en introduisant un pôle public capable de sécuriser
l’accès aux ressources critiques (énergie, terres rares via des partenariats
stratégiques). Cela atténuerait le paradoxe de la souveraineté dépendante sans
prétendre à une autarcie impossible.
b) Dimension du
sens : produire des modèles auditables
Développer des modèles d’avant-garde dont les données d’entraînement, les
architectures et les mécanismes d’alignement sont pleinement documentés et
soumis à des audits indépendants. Ces modèles deviendraient des objets
scientifiques plutôt que des produits propriétaires : ils permettraient de
restaurer une architecture de répondabilité (voir la note 33) et de contrer
l’inflation discursive sans répondabilité produite par les systèmes privés.
Cela répond directement au paradoxe Anthropic en déplaçant une partie de
l’autorité normative du privé vers une instance publique et transparente.
c) Dimension de
la communication : organiser la gouvernance des usages
Établir des cadres multilatéraux de définition des usages légitimes,
associant États, institutions scientifiques et représentants de la société
civile. L’objectif n’est pas un consensus global (impossible), mais des
procédures permettant de rendre les désaccords opératoires : certification
des modèles, seuils de risque, mécanismes de suspension temporaire des usages.
Cela inscrit le régime de la communication dans une logique de circulation
contrôlée et légitime, et non plus dans la seule invocation des « all
lawful uses ».
3. Architecture
institutionnelle : une souveraineté distribuée et multi-niveaux
Un « CERN de l’IA » impliquerait une gouvernance à trois étages :
–
niveau intergouvernemental :
un conseil des États membres définissant les orientations stratégiques, les
contributions financières et les règles de sortie/veto ;
–
niveau scientifique
autonome : un conseil d’experts chargé de la validation des modèles, des
protocoles techniques et de la recherche en sécurité (alignement,
interprétabilité, évaluation de risques) ;
–
mécanismes de transparence et
d’audit : audits externes obligatoires, publication des poids des modèles
(sous conditions de sécurité), et participation contrôlée du secteur privé
(co-financement après screening rigoureux, sans droit de veto).
Une telle architecture ne supprimerait pas les souverainetés nationales,
mais les réarticulerait dans un cadre coopératif en permettant de partager les
coûts, les risques et les capacités, tout en introduisant des formes de
coordination aujourd’hui absentes.
4. Limites
structurelles et objections : une reconfiguration, non une résolution
Les obstacles sont réels et doivent être pris au sérieux :
·
asymétries de puissance :
les États ou entreprises les plus puissants risquent de dominer la gouvernance,
reproduisant à l’intérieur de l’institution le paradoxe de la souveraineté
dépendante ;
·
dépendance persistante aux
infrastructures privées : même mutualisée, l’institution resterait
tributaire des semi-conducteurs, des données et des talents concentrés chez
quelques acteurs ;
·
fragmentation géopolitique :
dans un contexte de rivalité États-Unis/Chine, l’initiative risque de rester un
« bloc » plutôt qu’une institution véritablement globale ;
·
inertie institutionnelle :
les processus interétatiques sont lents face à la vitesse de l’innovation
privée ;
·
conflits normatifs :
les divergences entre régimes politiques (démocraties vs. régimes autoritaires)
rendent difficile une définition commune du « sens légitime » ;
·
risques de centralisation :
concentration de capacités critiques = nouvelles vulnérabilités (cybersécurité,
captation politique).
Ces limites ne sont pas des raisons d’abandonner l’idée : elles
soulignent qu’un CERN de l’IA ne résoudrait pas les paradoxes mais pourrait
redéfinir la souveraineté, non plus comme un attribut exclusif, mais comme une
pratique collective d’ajustement des interdépendances.
5. Condition
politique et horizon
L’hypothèse repose sur une condition exigeante : la reconnaissance
collective que la souveraineté algorithmique ne peut plus être pleinement
exercée par un acteur unique. Sans crise suffisamment profonde pour modifier
les calculs d’intérêt des acteurs dominants (États-Unis, Chine, grandes
entreprises), une telle institution semble destinée à rester une proposition
académique ou partielle (comme l’actuelle initiative pour l’intelligence
artificielle d’avant-garde lancée par l’Allemagne, la France et la Commission
européenne, voir la note 49).
Faute d’un tel moment de rupture, les initiatives existantes traduisent une
prise de conscience réelle, sans pour autant créer les conditions d’une
coordination durable. À ce stade, l’hypothèse d’une institution de type « CERN
de l’IA » se situe dans un entre-deux : projection théorique d’une
part, émergence politique encore inachevée de l’autre.
Elle constitue néanmoins l’une des rares configurations institutionnelles à
même de prendre acte de la nature du problème. Il ne s’agit plus de restaurer
une maîtrise perdue ni de recentraliser le contrôle, mais d’organiser les
conditions d’une action collective dans un environnement où les dimensions
constitutives des systèmes ne peuvent être ni unifiées ni stabilisées
simultanément.
Une telle institution ne supprimerait pas les tensions structurelles, elle
les rendrait gouvernables, en permettant de les expliciter, les distribuer et
en organiser les arbitrages, sans prétendre les résoudre. Elle offrirait ainsi
un cadre dans lequel des contradictions autrement disjointes pourraient être
maintenues dans une cohérence opératoire minimale.
La difficulté mise en évidence au niveau de l’ingénierie, à savoir l’impossibilité
de stabiliser simultanément sécurité, capacité et autonomie, trouve ici sa
traduction institutionnelle : il ne s’agit plus de dépasser le trilemme,
mais d’aménager les conditions dans lesquelles ses effets peuvent être
négociés, répartis et provisoirement stabilisés à différentes échelles.
Dans cette perspective, la
souveraineté algorithmique ne doit plus être conçue comme une capacité de
maîtrise, mais comme une capacité d’agencement : agencement de contraintes
hétérogènes, de temporalités divergentes et d’intérêts partiellement
incompatibles. Elle ne réside plus dans l’indépendance, mais dans la capacité à
habiter, de manière réflexive et organisée, un monde d’interdépendances.










