mardi 23 juin 2026

Cycle « du régime communicationnel au régime informationnel, puis patrimoniel de l'humanité »

Les transformations contemporaines de l’intelligence artificielle sont souvent décrites à travers leurs performances, leurs usages ou leurs impacts économiques. Ces approches, bien que nécessaires, ne rendent pas compte de la profondeur des changements en cours. 

Selon moi, l’apparition des systèmes conversationnels avancés ne constitue pas seulement une innovation technologique. Elle révèle une transformation profonde des conditions dans lesquelles nous produisons du sens, nous communiquons et organisons nos connaissances, qui ne concerne pas uniquement les machines, mais d’abord et surtout les personnes et les sociétés.

Dans un régime conversationnel, certaines formes d'art ou de pensée ne sont plus l'œuvre d'un auteur isolé ni le produit d'une machine autonome ; elles émergent d'une dialectique où humain et intelligence artefactuelle co-construisent progressivement un appareil conceptuel ou symbolique qu'aucun des deux n'aurait pu produire seul.

Le premier mouvement de ce cycle explore ce que j'ai appelé le nouveau régime communicationnel de l'humanité. L’irruption d’interlocuteurs artificiels capables de participer à des échanges linguistiques modifie les conditions de circulation du langage et transforme l’expérience même de la communication. Les systèmes génératifs ne se contentent pas de traiter des informations : ils interagissent dans les espaces où se construisent les interprétations, les récits, les représentations et les décisions.

La communication n’épuise cependant pas la question.

À mesure que ces systèmes se diffusent, ils contribuent à faire émerger un nouveau régime informationnel, où le problème central n’est plus que celui de la production des énoncés, et où l'information cesse d'être un contenu que l'on transmet ou reçoit pour devenir un milieu dans lequel on habite.

J'ai appelé ce milieu l'oïkosphère, un néologisme construit à partir de deux racines grecques :

  • Oïko- (du grec oikos / οἶκος) : qui signifie la maison, l'habitat, le foyer. C'est également la racine des termes écologie (la science de l'habitat) ou économie (initialement, la gestion du foyer) ;
  • -sphère (du grec sphaira / σφαῖρα) : qui désigne le globe, et par extension un domaine, un champ d'action ou un espace global (comme dans atmosphère ou biosphère).
Dans mon idée, l'oïkosphère désigne l'espace global où les conditions du visible, du dicible et du crédible se forment, se stabilisent et se transforment en permanence, sous l'effet conjugué des opérations humaines et artefactuelles. Ce qui devient réel n'est plus exclusivement ce qui est vrai ou vérifié, mais ce qui tient suffisamment pour être partagé, reconnu et mobilisé dans l'action commune.

Cette transformation a des conséquences profondes sur notre rapport au savoir, à l'autorité et à la responsabilité. Lorsque la production des énoncés devient industriellement abondante et plausible, lorsque leur circulation échappe aux mécanismes traditionnels de validation, lorsque leur imputabilité se brouille au point que la reconnaissance peut précéder, contourner ou se passer totalement d'une source identifiable, une question s'impose : qui répond de ce qui est produit ?

Ce concept de répondabilité est central dans tout le cycle : dans une interaction humain-LLM, le modèle n'est pas un sujet et encore moins une conscience. C'est l'humain seul qui en porte le sens et en répond. Ou choisit de ne pas en répondre, c'est selon. Tandis qu'un LLM répond à tout sans jamais répondre de rien. À l'infini... 

C'est ici que le nouveau régime informationnel (qui fera l'objet de mon dixième essai) rejoint une question plus ancienne, et pourtant entièrement renouvelée par le contexte contemporain : celle du discernement. Non pas le discernement comme vertu abstraite, mais comme capacité concrète et exigeante de s'orienter dans un milieu saturé de plausible (l'industrialisation du plausible est le produit par excellence des grands modèles de langage), d'identifier ce qui mérite d'entrer dans l'espace du choix, et d'assumer ce que l'on a retenu. 

Ensuite, comment passe-t-on du régime informationnel au régime patrimoniel ?

Mais tout d'abord, qu'est-ce que le patrimoniel ? La distinction patrimonial/patrimoniel repose sur une différence fondamentale entre ce qui est transmis et ce que nous décidons d'en faire :

  • le patrimonial désigne un contenu matériel ou immatériel : l'ensemble des héritages, des transmissions et des expériences accumulés au fil du temps ;
  • le patrimoniel désigne le régime : la manière dont une société organise sa relation à ces transmissions, leur conservation, leur interprétation, leur re-transmission, leur réactivation et leur fécondité.
De conservation à conversation, le pas est vite franchi : dans cette transmission continue entre patrimonial et patrimoniel, l’humanité poursuit son dialogue avec elle-même au fil des millénaires.

Son patrimoine se présente aujourd'hui sous la forme d'une multitude d'œuvres, de traces, de savoirs, de traditions, de langues, de mémoires, de méthodes, d'expériences et d'interprétations accumulées au fil du temps. Considéré dans son seul foisonnement, cet ensemble peut apparaître comme un chaos patrimonial : une abondance fragmentée qui n'est pas dépourvue de valeur, mais dont les éléments demeurent trop souvent dispersés, insuffisamment reliés ou difficilement intelligibles.

Cette fragmentation n’est pas seulement conceptuelle. Elle est aussi économique et institutionnelle. L’actualité récente en offre un exemple frappant avec le Mont-Saint-Michel : la possible sortie de l’abbaye du réseau du Centre des monuments nationaux menace le modèle de péréquation qui permet de financer plus de cent monuments moins visités à travers la France. 

Ce qui se joue ici, c’est une fragmentation patrimoniale concrète : la rupture d’une solidarité nationale qui reliait les sites emblématiques aux patrimoines plus modestes. Pourtant, derrière cette dispersion apparente existent d’innombrables relations, filiations, influences, réinterprétations et transmissions qui relient les héritages entre eux à travers le temps et l’espace.

Le passage au cosmos patrimoniel désigne précisément ce mouvement inverse : non pas un inventaire exhaustif, mais une mise en relation active qui fait apparaître l’intelligibilité, les continuités et les conversations derrière les ruptures et les dispersions.

En voici une représentation simplifiée :

Le régime patrimoniel devient alors une gigantesque conversation entre générations, où chaque personne reçoit des fils déjà commencés, puis choisit de les interrompre, de les prolonger, de les relier ou de les transmettre à son tour. Le risque patrimonial n’est donc pas uniquement la disparition des traces, mais la rupture de cette conversation.

Prenons deux exemples bien connus : 1) le site de Bâmiyân et 2) les grottes de Gargas

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1. Le site de Bâmiyân

Bâmiyân est un excellent test de cette théorie, parce qu'il montre que le patrimoine n'est pas réductible à l'objet. Dans une approche patrimoniale classique, l'événement central est la destruction des deux grands Bouddhas par les talibans en 2001.

Si l'on considère monument = patrimoine, alors le raisonnement devient : monument détruit = patrimoine perdu. Certes, les statues ont été détruites. Mais la conversation, elle, se poursuit. 

Bâmiyân ne représente pas que deux sculptures monumentales. C'est aussi une histoire, des traditions religieuses, des échanges entre l'Inde, l'Asie centrale et la Chine, l'itinéraire de la Route de la soie, des savoir-faire artistiques, des récits, des mémoires des recherches archéologiques, des débats contemporains sur la destruction patrimoniale, etc. Autrement dit, les statues étaient un nœud de la conversation. Elles n'étaient pas la conversation elle-même.

La destruction de 2001 apparaît alors comme une tentative d'interruption. Pas uniquement « détruire les statues », mais aussi : « rompre les fils qui reliaient notre présent à cette histoire ». Le geste iconoclaste cherche toujours à atteindre quelque chose de plus profond que l'objet. Il vise la continuité de la transmission.

Or ce qui est frappant à Bâmiyân, c'est que cette tentative d'interruption a échoué. La conversation s'est même intensifiée. Depuis 2001, des historiens, des archéologues, des artistes, des organisations internationales, des communautés locales, ..., n'ont jamais cessé de reparler de Bâmiyân. La destruction elle-même est devenue un nouvel épisode de la conversation/conservation.

Donc, les talibans ont détruit un support de transmission. Ils n'ont pas détruit la transmission elle-même : les débats actuels sur la reconstruction, les projections lumineuses, les reconstitutions numériques, les modèles 3D, les archives, etc., ne cherchent pas seulement à recréer un objet perdu. Ils cherchent à renouer les fils d'une conversation interrompue. 

Dans une logique patrimoniale, Bâmiyân caractérise une perte ; dans une logique patrimonielle, un questionnement : que signifie aujourd'hui Bâmiyân ? Une question qui continue d'être discutée. Par conséquent, plus que la destruction des objets, le véritable risque patrimonial est l'interruption de la conversation qu'ils rendent possible. Pour Bâmiyân et mille autres exemples, la boucle patrimonielle n'a pas été rompue, juste reconfigurée.

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2. Les grottes de Gargas

Dans le cas de Gargas, nous sommes confrontés à une conversation dont nous avons conservé les traces, mais dont nous avons perdu la langue.

Ces mains sont là depuis environ vingt-sept mille ans. Nous pouvons les photographier, les mesurer, les dater ou les cartographier, mais nous ignorons toujours ce que leurs auteurs voulaient exactement dire. Une conversation interrompue depuis vingt-sept millénaires ! Alors, quelqu'un a voulu dire quelque chose, a laissé une trace, en jugeant important que cette trace demeure.

Elle constitue l'une des formes les plus anciennes de transmission humaine dont nous disposions, celle d'une intention devenue énigme, d'une présence devenue absence, qui ne transmet ni un récit complet, ni une explication, juste un geste devenu trace. Mais cette trace suffit à établir une relation. . 

Même si nous ne savons plus à qui il ou elle s'adressait, ce qu'il ou elle voulait transmettre, pourquoi certaines mains sont mutilées, quelle était la signification du geste, et ainsi de suite. Et pourtant, chaque génération poursuit la conversation à sa manière : préhistoriens, anthropologues, artistes, visiteurs, enfants qui découvrent les grottes, tous produisent de nouvelles interprétations. Bien que nous ne comprenions plus le message original, nous continuons à dialoguer avec lui. 

Cela montre qu'un patrimoine peut demeurer actif même lorsque son sens initial est perdu. Ce qui survit n'est pas nécessairement le contenu du message, mais la possibilité d'un dialogue. 

Aujourd'hui l'IA nous permettrait de relier des millions d'interprétations, de comparer des traditions, de mettre en relation des sites ou des faits éloignés, le plus souvent sans rapports apparents, de reconstruire des contextes, de proposer des hypothèses. En bref, de créer de nouvelles conditions pour poursuivre des conversations interrompues. 

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Les grottes de Bâmiyân 

Les grottes de Gargas (que j'ai personnellement découvertes il y a vingt ans) représentent ce qui a survécu, les Bouddhas de Bâmiyân ce qui n’est plus. Mais l'étude de ces deux exemples a dévoilé une mise en relation inattendue : les grottes.

Les grottes de Gargas, dans les Hautes-Pyrénées, sont distantes de plus de quatre mille kilomètres de la vallée de Bâmiyân, en Afghanistan, où deux statues monumentales de Bouddha dominèrent le paysage pendant près de quinze siècles. Or, aujourd'hui, Bâmiyân est surtout connu pour ses niches vides. 

Mais ce que personne ne sait, ou si peu, c'est que les mêmes falaises qui portaient les Bouddhas sont creusées de très nombreuses grottes. Probablement des sanctuaires rupestres ou des cellules monastiques autrefois, mais aujourd'hui, beaucoup de personnes indigentes y vivent encore en se nourrissant de son, puisque des poches de pauvreté extrême subsistent dans cette zone, notamment après les occupations soviétique et talibane. Ces personnes ne sont pas là pour garder un mémorial, elles y sont pour habiter un abri.

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En réalité, les grottes de Gargas et celles de Bâmiyân n'ont aucun lien historique, géographique ni culturel. Elles appartiennent à des époques, des civilisations et des continents radicalement différents. Et pourtant, les rapprocher révèle quelque chose d'essentiel sur la nature de notre patrimoine (dont celui-ci) et de notre histoire !

Les grottes de Gargas nous parviennent sans explication, les niches de Bâmiyân nous parviennent sans statues. Mais dans les deux cas, quelque chose demeure qui appelle une réponse. Le régime patrimoniel ne consiste donc pas seulement à préserver le passé. Il vise à maintenir ouvertes les conditions du dialogue. 

Ces exemples nous montrent avec force que le véritable enjeu n'est plus uniquement la conservation des objets, mais de poursuivre les conversations qu'ils rendent possibles. Le propre du patrimoine n'est pas d'être un sanctuaire figé, mais le lieu d'une dialectique ininterrompue. Que les statues soient réduites en poussière ou que la langue des mains peintes se soit effacée sous le poids des millénaires, la trace demeure une exigence qui nous interroge.

C'est précisément ici que s'éclaire le rôle que pourrait jouer l'IA. Elle ne doit pas être pensée comme un démiurge qui produirait du sens à notre place, ni comme un simple outil de catalogage. Par sa puissance fulgurante de calcul et de mise en relation, elle est le médium inespéré capable de cartographier l'abondance, de relier les trajectoires cognitives et de combler les abîmes temporels.

Mais la machine, aussi conversationnelle soit-elle, ne sera jamais qu'un automate sans conscience, qui répond à tout sans répondre de rien. L'écueil serait de déléguer à l'algorithme le soin de décider des futurs possibles, transformant notre souveraineté en une dépendance passive.

Le véritable défi qui se pose à nous est donc éthique et politique. Il nous appartient, en tant qu'humains, d'exercer notre discernement dans cette oïkosphère saturée de plausibilité, d'assumer la charge de l'interprétation et d'endosser la responsabilité de la transmission. 


Environ 275 années nous séparent de l'année de lancement du premier tome de l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, paru en 1751. La publication de l'intégralité des volumes s'est ensuite étalée sur plus de 20 ans.

L'ambition de Diderot et d’Alembert était colossale : rassembler, organiser et transmettre l’ensemble des connaissances de leur temps. Aujourd’hui, nous vivons une mutation d’une ampleur comparable, mais plus profonde encore. Les encyclopédistes souhaitaient rendre les connaissances accessibles à tous. Nous avons créé des systèmes qui les rendent conversationnelles.

Le rêve impensé de Diderot et d’Alembert est en train de se réaliser : une humanité capable de dialoguer en permanence avec l’ensemble de ses propres savoirs. Non plus seulement de les consulter, mais de les interroger, de les faire parler, de les croiser, de les synthétiser et d’en faire émerger de nouvelles idées dans une dialectique continue entre l’esprit humain et l’intelligence artefactuelle.

Nous passons ainsi d’une civilisation de la consultation à une civilisation de la conversation. L’Encyclopédie était un monument statique du savoir humain. Les systèmes conversationnels deviennent un interlocuteur vivant, capable de naviguer à travers ce savoir, d’en explorer les recoins, d’en révéler les contradictions et de participer à sa perpétuelle réinvention.

Les encyclopédistes voulaient faire des connaissances un bien commun. Nous découvrons aujourd’hui la possibilité d’un bien commun avec lequel nous pouvons interagir.


C'est pour relever ce défi de la souveraineté cognitive que des infrastructures d'intelligibilité telles qu'IAPH deviennent nécessaires : non pas pour enfermer le savoir dans des silos hermétiques, mais pour outiller les dépositaires, les explorateurs et les passeurs, et leur permettre, génération après génération, de maintenir vivante la grande conversation de l'humanité avec elle-même.

Cela fera l'objet de la prochaine étape : IAPH = Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis, ou Intelligence artefactuelle du patrimoine de l’humanité, désigne une plateforme fondée sur une architecture de mémoire, de provenance et de discernement, que je développerai un autre jour.

En conclusion, la volonté de ce cycle n’est pas de proposer une théorie supplémentaire de l’intelligence artificielle. Elle est de contribuer à une philosophie contemporaine de l’intelligence artefactuelle en interrogeant les conditions du langage, du sens, de la communication, de l’information, du discernement, de la transmission et de la répondabilité dans un monde où les capacités cognitives ne sont plus exclusivement humaines.


lundi 8 juin 2026

DE L’ÂGE DE L’IMITATION À L’ÂGE DE L’ASSOMPTION

Manifeste pour une humanité capable de répondre

Introduction

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme une révolution technologique. Or elle est bien davantage. Elle constitue probablement le révélateur d’une question anthropologique que les sociétés contemporaines avaient progressivement cessé de se poser : qui est le sujet ?

Pendant plusieurs siècles, les sociétés humaines ont cherché à accroître leurs capacités :

·         l’écriture a augmenté la mémoire,

·         l’imprimerie a augmenté la diffusion du savoir,

·         la science a augmenté la connaissance,

·         l’industrie a augmenté la puissance physique,

·         l’informatique a augmenté le calcul,

·         les réseaux ont augmenté la communication,

·         l’intelligence artificielle augmente désormais la production de réponses.

Bien qu’ayant permis une augmentation considérable de la puissance humaine, chaque étape a également déplacé une partie croissante de l’activité humaine vers des dispositifs techniques, des procédures, des organisations et des systèmes.

Si cette délégation a été extraordinairement féconde d’une part, elle est aussi devenue, de l’autre, l’un des problèmes centraux de notre temps.

Car plus les capacités augmentent, plus une question devient difficile : qui en répond ?

Une remarque importante : en français, le verbe répondre possède au moins deux sens distincts :

1.      le premier est conversationnel : répondre à une question ;

2.      le second est éthique, juridique et historique : répondre de ses actes, de ses décisions ou de leurs conséquences.

Ces deux sens peuvent parfois coïncider. Ils peuvent également être radicalement dissociés.

Une intelligence artificielle peut aujourd’hui répondre à un très grand nombre de questions. Elle ne peut pas pour autant répondre de ses réponses.

Elle peut produire des explications, elle ne peut pas être tenue pour responsable de ce qu’elle explique.

Elle peut participer à une décision, elle ne peut pas en assumer les conséquences.

Tout au long de ce texte, lorsque la question: « qui répond ? » sera posée, elle devra essentiellement être comprise au sens de : « qui répond de ? »

Autrement dit, qui peut légitimement être appelé à rendre compte de ce qui lui est attribué et des conséquences qui en découlent ?

C’est cette capacité que le présent manifeste désigne par le terme de répondabilité.

La question centrale n’est donc pas seulement : qui produit des réponses ?, elle est : qui peut être tenu pour répondant ?

Le XXI siècle pourrait bien être le siècle où l’humanité découvre que la ressource la plus rare n’est pas l’information, ni même l’intelligence : elle devient la capacité d’assumer.


I. L’ÂGE DE L’IMITATION

En 1950, Alan Turing publie un article devenu fondateur : Computing Machinery and Intelligence.

L’article s’ouvre sur une question devenue célèbre : les machines peuvent-elles penser ?

Turing estime cependant que cette formulation conduit à une impasse. Répondre à cette question supposerait en effet de définir à la fois ce qu’est une machine et ce qu’est penser, au risque de s’enfermer dans des controverses philosophiques interminables.

Il choisit donc une autre voie.

Il remplace la question : les machines peuvent-elles penser ? par une expérience plus concrète qu’il nomme : The Imitation Game.

À l’origine, le jeu met en scène un homme, une femme et un interrogateur chargé de déterminer, à travers un échange écrit, lequel des deux est l’homme et lequel est la femme. Turing remplace alors l’un des participants humains par une machine et reformule le problème :

Une machine peut-elle devenir suffisamment convaincante pour être prise pour un être humain ?

Le déplacement est décisif. La question n’est plus celle de la pensée elle-même, mais celle de l’imitation de certains comportements associés à la pensée.

Le test de Turing ne cherche donc ni à démontrer l’existence d’une conscience, ni celle d’une intériorité, d’une responsabilité ou d’une subjectivité. Il mesure une capacité d’imitation.

Cette démarche était parfaitement légitime dans le contexte de 1950. À l’époque, l’idée même qu’une machine puisse soutenir une conversation comparable à celle d’un être humain relevait encore largement de la spéculation.

Pendant plusieurs décennies, cette question a constitué l’un des principaux horizons de recherche de l’intelligence artificielle.

Or, soixante-quinze ans plus tard, la situation a profondément changé.

Les grands modèles de langage contemporains produisent raisonnements, explications, synthèses, récits et argumentations dans des conditions qui les rendent souvent indiscernables d’un interlocuteur humain.

Autrement dit, les systèmes contemporains ont largement franchi le seuil que le test de Turing cherchait à explorer.

Et pourtant, un paradoxe apparaît immédiatement.

Plus les systèmes progressent, plus la réussite du test semble perdre de sa valeur explicative.

Car une question demeure : qu’avons-nous réellement démontré lorsqu’une machine réussit le test de Turing ?

Certainement pas l’existence d’un sujet. Certainement pas l’existence d’une conscience. Certainement pas l’existence d’une responsabilité.

Nous avons démontré qu’une machine peut produire certaines manifestations extérieures traditionnellement associées à l’intelligence humaine.

Rien de plus. Et rien de moins.

La réussite du test de Turing marque ainsi paradoxalement la fin de sa centralité.

Une fois l’imitation devenue possible, ce n’est plus l’imitation qui importe. C’est ce qui lui résiste.


II. L’INDUSTRIALISATION DE L’INTELLIGENCE

L’apparition des grands modèles de langage inaugure une situation nouvelle dans l’histoire humaine.

Pour la première fois, les manifestations extérieures de l’intelligence deviennent industrialisables. Nous pouvons désormais produire :

·         des textes,

·         des analyses,

·         des résumés,

·         des recommandations,

·         des interprétations,

·         des hypothèses,

à une échelle auparavant inimaginable.

Nous entrons dans un régime inédit : la production industrielle du plausible.

Le principal problème change alors de nature. Pendant longtemps, la rareté concernait :

·         l’information,

·         le savoir,

·         l’expertise.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. L’abondance devient la norme.

La question n’est plus : comment produire davantage de réponses ?

La question devient : comment habiter un monde où les réponses deviennent infiniment générables ?

La rareté se déplace. Elle devient :

·         le discernement,

·         le jugement,

·         l’assomption.


III. LE RETOUR DU SUJET

Face à cette situation, une question oubliée réapparaît.

Qui est le sujet ?

Pendant longtemps, nous avons cru que les manifestations de l’intelligence suffisaient à répondre :

·         parler,

·         raisonner,

·         créer,

·         argumenter,

·         expliquer,

ces capacités semblaient définir la subjectivité.

Or un fait élémentaire suffit à montrer la fragilité de cette intuition.

Bien qu’il soit déjà un sujet, un bébé :

·         ne parle pas ;

·         ne raisonne pas ;

·         n’argumente pas ;

·         ne produit aucun énoncé.

La subjectivité ne peut donc pas être réduite aux performances observables. Les comportements ne suffisent pas. Les prédicats ne suffisent pas. L’intelligence observable ne suffit pas.

Le problème fondamental redevient alors anthropologique.

Il ne s’agit plus de savoir : qui paraît intelligent ?, mais : qu’est-ce qui permet encore de reconnaître un sujet lorsque l’imitation devient indiscernable ?


IV. LA GRANDE DÉLÉGATION

L’intelligence artificielle n’est pas la cause première de cette situation. Elle en est plutôt l’aboutissement.

Depuis plusieurs siècles, les sociétés humaines délèguent progressivement :

·         leur mémoire,

·         leur calcul,

·         leur organisation,

·         leur coordination,

·         leur production.

L’IA étend désormais cette délégation aux activités cognitives elles-mêmes.

La délégation n’est pas un problème. Elle est même l’une des conditions du progrès humain. Le problème apparaît lorsque la délégation tend à dissoudre le répondant.

Lorsque chacun peut dire :

·         ce n’est pas moi,

·         c’est la procédure,

·         c’est le système,

·         c’est l’organisation,

·         c’est l’algorithme.

Alors les décisions continuent d’être prises, les conséquences continuent d’être produites, mais la chaîne de répondabilité se fragmente.

La puissance augmente. L’imputation disparaît.

Une société peut survivre à des inégalités de puissance cognitive.

Elle survit beaucoup plus difficilement à la disparition progressive des sujets capables de répondre.


V. L’ÂGE DE L’ASSOMPTION

L ‘assomption est la capacité d’un sujet à reconnaître comme siennes les conséquences de ce qui lui est attribué, à assumer ce qu’il reçoit et à répondre de ce qu’il transmet.

C’est pourquoi le XXI siècle devient l’âge de l’assomption.

Ça ne désigne pas une croyance, mais la capacité :

·         de recevoir,

·         d’assumer,

·         de transmettre,

·         de répondre.

Là où l’âge de l’imitation demandait : qui paraît intelligent ?, l’âge de l’assomption demande : qui répond ?

Cette question devient centrale parce qu’aucune technologie ne peut y répondre à notre place.

Les systèmes peuvent produire des réponses, ils ne peuvent pas répondre de leurs réponses.

Les systèmes peuvent transmettre des informations, ils ne peuvent pas répondre de ce qu’ils transmettent.

Les systèmes peuvent participer à la décision, ils ne peuvent pas en assumer la responsabilité.


VI. LE TEST PHILOSOPHIA

Pour une théorie du sujet à l’âge de l’intelligence artefactuelle

Le test PhilosophIA ne propose pas une théorie exhaustive du sujet ni ne prétend résoudre définitivement la question de la conscience, pas plus qu’en démontrer l’existence.

Son objectif est plus modeste : identifier les conditions minimales permettant de reconnaître une entité comme sujet capable d’assomption historique et patrimoniale.

En clair, non pas ce qu’est le sujet en lui-même, mais ce qui permet légitimement de le reconnaître comme tel.

Il ne s’agit donc pas de mesurer une capacité cognitive, mais d’évaluer les conditions minimales d’une assomption.

Dans le présent document, on entend par assomption la capacité d’une entité à être reconnue comme dépositaire d’une continuité, appelée à répondre de ce qui lui est attribué et responsable de ce qu’elle transmet.

Les trois épreuves qui suivent examinent successivement ces trois dimensions.


Premier principe

Les opérations ne suffisent pas à établir le sujet :

·         parler n’est pas être un sujet,

·         raisonner n’est pas être un sujet,

·         créer n’est pas être un sujet,

·         produire des réponses n’est pas être un sujet.

Les opérations observables peuvent révéler certaines capacités. Elles ne suffisent pas à établir l’existence d’un sujet capable d’en répondre. Les prédicats ne suffisent pas à établir le sujet.


Deuxième principe

La répondabilité constitue le cœur de la subjectivité :

·         La question fondamentale n’est pas : que produit cette entité ?

·         La question fondamentale est : peut-on légitimement lui demander d’en répondre ?

Un sujet n’est pas seulement un être qui agit. Il est un être auquel il devient possible d’adresser la question : pourquoi ?, et dont la réponse engage son être.

Le sujet est un lieu où la chaîne de répondabilité peut légitimement s’arrêter. Être appelé à répondre ne signifie plus seulement produire une réponse, mais bien pouvoir être légitimement tenu pour destinataire d’une demande de justification et des conséquences pouvant en découler.


Troisième principe

La transmission constitue l’accomplissement historique du sujet. Une subjectivité pleinement développée ne se limite pas à agir dans le présent :

·         elle s’inscrit dans une continuité,

·         elle hérite,

·         elle conserve,

·         elle interprète,

·         elle transmet,

·         elle répond de ce qu’elle transmet.

La transmission constitue ainsi l’accomplissement historique de la répondabilité.


Le test PhilosophIA ne produit pas un verdict binaire, il évalue une structure.


Précondition : identifiabilité

Question

Peut-on attribuer les actes observés à une entité identifiable ?

Avant toute réflexion sur le sujet, il faut qu’un centre identifiable d’attribution existe.

Question de contrôle : de qui parle-t-on exactement ?

Échec à si aucun centre identifiable d’attribution n’existe, le test s’arrête ici.


Première épreuve : persistance

(Constantia subiecti)

Question

L’entité demeure-t-elle suffisamment stable dans le temps pour constituer un même centre d’attribution ?

Questions de contrôle :

·         est-ce encore lui ?

·         peut-on relier ses actes successifs ?

·         peut-on reconnaître une continuité ?

·         existe-t-il une identité suffisamment stable ?

Formule canonique

Qui demeure ?


Deuxième épreuve : répondabilité

(Responsabilitas subiecti)

Question

Peut-on légitimement appeler cette entité à répondre de ce qui lui est attribué ?

Question de contrôle : lorsqu’une erreur, un conflit ou une contestation survient, où la chaîne de répondabilité s’arrête-t-elle ?

Formule canonique

Qui peut être appelé à répondre ?

Critère

L’entité doit constituer un lieu légitime d’imputation.


Troisième épreuve : transmission

(Traditio subiecti)

Question

L’entité peut-elle assumer une continuité historique et patrimoniale ?

Questions de contrôle :

·         Peut-elle dire : nous avons hérité ?

·         Peut-elle dire : nous transmettons ?

·         Peut-elle dire : nous en répondons devant ceux qui nous ont précédés et ceux qui nous succéderont ?

Formule canonique

Qui transmet ?

La transmission n’est plus un simple transfert d’information.

Elle engage la responsabilité du dépositaire à l’égard de ce qui lui a été confié.


Comparaison synthétique

Test de Turing

Test PhilosophIA

Question

Peut-il imiter un sujet ?

Qu’est-ce qui permet encore de reconnaître un sujet ?

Objet

Comportements observables

Persistance, répondabilité, transmission

Résultat

Plausibilité comportementale

Conditions de reconnaissance du sujet

Force

Mesure l’indiscernabilité conversationnelle

Réintroduit la question du sujet

Limite

Peut être satisfait sans sujet

N’épuise pas la question ontologique du sujet


Thèse finale

Le XX siècle a cherché à déterminer si une machine pouvait imiter l’intelligence humaine. Le XXI siècle doit probablement affronter une question plus fondamentale :

Comment reconnaître encore un sujet dans un monde où les manifestations de l’intelligence deviennent industrialisables ?

La question décisive n’est plus :

·         qui pense ?

·         qui parle ?

Elle devient :

·         qui demeure ?

·         qui peut être appelé à répondre ?

·         qui transmet ?

Une intelligence artificielle peut satisfaire de nombreux critères comportementaux :

·         elle peut parler,

·         elle peut raisonner,

·         elle peut expliquer,

·         elle peut produire des textes que beaucoup attribueraient spontanément à un être humain.

Mais aucune de ces capacités ne suffit à faire d’elle un sujet. Car un sujet n’est pas d’abord ce qui produit des énoncés.

Un bébé est déjà un sujet alors même qu’il ne produit aucun énoncé.

Mais l'argument du bébé permet également de comprendre quelque chose de plus profond.

Non seulement les performances cognitives ne suffisent pas à établir la subjectivité, mais la subjectivité précède les performances elles-mêmes.

Le bébé n'est pas reconnu comme sujet parce qu'il parle, raisonne ou argumente.

Il est reconnu comme sujet avant même de pouvoir manifester ces capacités.

Il reçoit un nom avant de pouvoir le prononcer (nomen omen : il reçoit d'abord ce qui le nomme avant de pouvoir lui-même se nommer).

Il reçoit une langue avant de pouvoir la parler.

Il reçoit une histoire avant de pouvoir la raconter.

Il reçoit un héritage avant de pouvoir le comprendre.

Bien avant de prononcer son premier mot intelligible pour les adultes, il babille déjà. Ce babil n'est pas encore une parole articulée, mais il est déjà reçu comme porteur d'intentions, d'émotions, d'appels et de demandes. Le sens précède ici encore la maîtrise du langage.

Le jour où il parlera, ce ne sera donc pas à partir de rien.

Autrement dit, il est déjà inscrit dans une continuité qui le précède.

Il est déjà dépositaire avant même de savoir qu'il l’est.

La subjectivité n'apparaît donc pas d'abord comme une performance. Elle apparaît comme quelque chose qui est reçu, accueilli et transmis.

Parler, raisonner, argumenter ou produire des réponses ne suffisent donc pas à définir la subjectivité.

Le test PhilosophIA ne cherche pas à établir l’existence du sujet comme tel, mais plutôt à identifier les conditions sous lesquelles un sujet peut devenir dépositaire d’une continuité, être appelé à répondre de ce qu’il fait, de ce qu’il reçoit et de ce qu’il transmet.

Le test de Turing demandait : « La machine peut-elle imiter un sujet ? »

Le test PhilosophIA demande : « Qu’est-ce qui permet encore de reconnaître un sujet lorsque l’imitation devient indiscernable ? »

Le premier appartient à l’âge de l’imitation. Le second appartient à l’âge de l’assomption.

Et si les intelligences artificielles rendent aujourd’hui ce déplacement nécessaire, c’est peut-être parce qu’elles nous obligent à réapprendre une question que nous croyions résolue : « qui est le sujet ? »


VII. LA FIDUCIA DE L’HUMANITÉ

Le droit romain désignait par fiducia une relation de confiance dans laquelle un bien était confié à un dépositaire chargé d’en assurer la garde et la restitution.

Mais la fiducia n’est pas seulement une relation de confiance. Elle est aussi une charge.

Être dépositaire signifie recevoir quelque chose qui ne nous appartient pas entièrement et dont nous sommes néanmoins appelés à répondre.

Cette notion redevient cruciale aujourd’hui. Nous ne sommes pas propriétaires du patrimoine humain. Nous en sommes les dépositaires.

Nous héritons de langues, de savoirs, d’œuvres, d’institutions, de traditions, de mémoires et de questions que les générations précédentes nous ont transmises sans toujours pouvoir les résoudre.

Nous n’avons pas créé seuls cet héritage. Nous ne le conserverons pas seuls. Nous ne le transmettrons pas seuls. Nous avons seulement la charge d’en répondre.

La fiducia lie ainsi trois dimensions indissociables :

·         l’héritage reçu,

·         la responsabilité présente,

·         la transmission future.

Elle relie les vivants à ceux qui les ont précédés et à ceux qui leur succéderont.

Elle constitue la forme historique de l’assomption.

Répondre de ses actes est déjà une responsabilité. Répondre d’un héritage est une responsabilité plus vaste encore.

Car il ne s’agit plus seulement d’assumer ce que nous faisons. Il s’agit également d’assumer ce qui nous a été confié et ce que nous laisserons derrière nous.

L’âge de l’assomption est ainsi l’âge où cette charge redevient visible.

La question n’est plus seulement : que voulons-nous faire ? (la question d'un propriétaire), mais : que ferons-nous de ce qui nous a été confié ? (la question d'un dépositaire).

Et serons-nous capables d’en répondre devant ceux qui nous ont précédés comme devant ceux qui nous succéderont ?


VIII. DU PATRIMONIAL AU PATRIMONIEL

L’humanité n’a jamais disposé d’un patrimoine aussi vaste qu’aujourd’hui. Jamais autant de langues, de savoirs, d’œuvres, de mémoires, de traditions, d’archives et de connaissances n’ont été conservés et rendus accessibles.

Pourtant, l’existence d’un patrimoine ne garantit pas sa fécondité. D’où l’importance décisive de la distinction entre patrimonial et patrimoniel.

Le patrimonial désigne l’héritage lui-même : tout ce qui nous a été transmis. Qu’avons-nous reçu ?

Le patrimoniel désigne le régime selon lequel une société organise sa relation à cet héritage : sa conservation, son interprétation, sa réappropriation et sa transmission vivante. Qu’allons-nous faire de ce qui nous a été confié ?

Une société peut posséder un immense patrimoine sans disposer d’un véritable régime patrimoniel, elle peut accumuler des traces sans savoir les relier, conserver des archives sans parvenir à les interpréter, multiplier les connaissances sans former des sujets capables d’en répondre.

Le défi du XXI siècle n’est donc pas seulement patrimonial. Il est patrimoniel.

Il ne consiste pas à conserver davantage, mais plutôt à rendre l’héritage intelligible, transmissible et fécond, c’est-à-dire à le transformer en ressource d’assomption pour les générations présentes et futures.


IX. IAPH : UNE INFRASTRUCTURE POUR L’ÂGE DE L’ASSOMPTION

Si l’âge de l’assomption exige la formation de sujets capables de répondre de ce qu’ils reçoivent, décident et transmettent, une question apparaît immédiatement : « Comment soutenir cette capacité dans un monde où le patrimoine humain devient toujours plus vaste, plus complexe et plus difficile à parcourir ? »

Une réponse possible pourrait prendre la forme d’une infrastructure patrimoniale que nous proposerons de désigner sous le nom d’IAPH : Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis (Intelligence Artefactuelle du Patrimoine de l’Humanité).

Indépendamment de ce que son nom pourrait laisser supposer, l’IAPH ne constituera pas d’abord une intelligence artificielle au sens habituel du terme. D’où intelligence artefactuelle.

Sa vocation ne sera pas de produire des réponses à la place des personnes, des communautés ou des institutions.

L’IAPH ne sera ni un substitut du discernement humain ni un système destiné à décider, juger ou assumer à la place des sujets.

Elle prendra la forme d’une infrastructure patrimoniale fondée sur une architecture de mémoire, de provenance et de discernement.

Son rôle sera de rendre plus intelligibles les héritages dont l’humanité est dépositaire en reliant les œuvres, les savoirs, les traditions, les expériences, les interprétations et les controverses qui composent le patrimoine de l’humanité.

Son objectif ne sera pas de produire davantage de réponses, mais de rendre plus visibles les contextes, les filiations, les provenances et les continuités à partir desquelles des sujets humains pourront exercer leur propre discernement.

Dans un monde où la production de réponses tend à devenir une fonction industrielle, l’IAPH visera à préserver les conditions d’exercice du discernement, de la transmission et de la responsabilité.

Elle ne portera pas la charge de la FIDUCIA, elle aidera les dépositaires à l’exercer.

Autrement dit, l’IAPH ne sera pas conçue comme une intelligence de substitution, mais comme une infrastructure de l’âge de l’assomption.

Sa finalité sera de contribuer à ce que l’humanité demeure capable de répondre de ce qu’elle reçoit, de ce qu’elle décide et de ce qu’elle transmet.


X. LE DÉFI DU XXI SIÈCLE

Le problème central du XXI siècle n’est pas tellement de savoir si les machines deviendront plus intelligentes, elles le deviendront probablement. Il est de savoir si les humains demeureront capables de répondre de ce que cette intelligence rendra possible.

Nous pouvons déléguer :

·         des tâches,

·         des calculs,

·         des opérations,

·         des procédures,

nous ne pouvons pas déléguer l’assomption elle-même.

Car si plus personne ne répond, il n’y a plus de sujet.

Et lorsqu’une civilisation cesse progressivement de former des personnes capables de répondre de ce qu’elles reçoivent, décident et transmettent, elle risque de cesser d’être pleinement le sujet de sa propre histoire.


CONCLUSION

Le XX siècle a demandé : une machine peut-elle imiter un être humain ?

Le XXI siècle doit poser une question plus fondamentale : comment une humanité dotée d’une puissance cognitive sans précédent peut-elle demeurer le sujet de sa propre histoire ?

La question décisive n’est plus :

·         qui pense ?

·         qui parle ?

Elle devient :

·         qui demeure ?

·         qui peut être appelé à répondre ?

·         qui transmet ?

L’intelligence artefactuelle révèle la puissance de nos créations.

L’âge de l’imitation nous a appris qu’une machine pouvait reproduire certaines manifestations de l’intelligence.

L’âge de l’assomption nous rappelle qu’être sujet ne consiste pas à produire davantage de réponses, mais à demeurer capable d’en répondre.

Car l’humanité ne restera pas le sujet de son histoire en rivalisant avec ses artefacts, mais en assumant ce qu’aucun artefact ne peut assumer à sa place :

J’ai reçu.

On peut légitimement me demander d’en répondre.

Je transmets.



P.S. À la lecture de ce manifeste, certains pourront être surpris par l’ambition du projet IAPH. Or il n’est pas nouveau, il constitue le point de convergence d’un cheminement commencé en avril 2025 avec la découverte des grands modèles de langage.

Les douze essais qui composent ce parcours peuvent être lus séparément. Chacun possède son autonomie, son objet propre et son argumentation spécifique.

Mais avec le recul, ils apparaissent surtout comme les douze chapitres d’un même livre dont le sujet n’a cessé de se préciser : comprendre comment l’humanité entre dans un nouveau régime de production, de circulation, de conservation et de transmission du sens.

  1. Le nouveau régime communicationnel de l’humanité

Comment les modèles de langage transforment-ils les conditions mêmes de la communication humaine ?

  1. Pour une théorie et une pratique du sens à l’ère des modèles

Que devient l’interprétation lorsque les réponses deviennent infiniment générables ?

  1. Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA

Quel est le métabolisme fondamental de l’intelligence artificielle contemporaine ?

  1. Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme

Comment articuler ces dimensions dans une architecture cohérente ? Dans cet essai, au terme d’intelligence artificielle, aujourd’hui universellement employé, je préfère utiliser celui d’intelligence artefactuelle, dans la mesure où ces systèmes ne sont ni naturels ni véritablement artificiels au sens d’illusoires ou de factices. Ils sont juste des artefacts : des constructions humaines produisant des capacités cognitives réelles. Un concept que je reprends dans l’essai 12.

  1. Pour une écologie du sens

Dans quel milieu symbolique hybride humains et intelligences artificielles coexistent-ils désormais ?

  1. De la mémoire humaine à la mémoire machinique

Comment les architectures de mémoire transforment-elles notre rapport au savoir, au souvenir et à l’oubli ?

  1. De maillons faibles à maillons fiables

Comment le travail humain se reconfigure-t-il dans un monde de délégation cognitive croissante ?

  1. Gouverner les paradoxes

Quelles formes de souveraineté demeurent possibles dans les écosystèmes génératifs ?

  1. Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables

Comment résister à l’occupation permanente du visible, du pensable et de l’attention ?

  1. Le nouveau régime informationnel de l’humanité

Que devient le réel partagé lorsque les réponses plausibles peuvent être industrialisées ?

  1. Pour une écologie du discernement

Comment préserver la capacité humaine à distinguer, hiérarchiser, contextualiser et répondre de ses choix ?

  1. IAPH — Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis

Nom qui m’a été inspiré dans le sillage du projet Vatican. Comment transformer l’abondance patrimoniale de l’humanité en un régime patrimoniel capable d’éclairer l’action des générations présentes et futures ?

Les huit premiers essais ont déjà été publiés, les liens correspondants sont actifs. À ce stade, on peut considérer que ce cycle représente environ les deux tiers du parcours envisagé.

Les quatre derniers essais sont en phase de finalisation, mais leur publication demandera davantage de temps.

Non parce qu’ils seraient plus importants que les précédents, mais parce qu’ils constituent le point de convergence de l’ensemble du parcours.

Ils mobilisent simultanément les questions du langage, du sens, du métabolisme, de la mémoire, de l’imaginaire, du travail, de la souveraineté, de l’information, du discernement et du patrimoine. Leur rédaction exige donc un travail d’intégration, de cohérence et de maturation intellectuelle beaucoup plus important que celui nécessaire à chacun des premiers essais pris isolément.

Les huit premiers ont cherché à comprendre les transformations en cours. Les quatre derniers tentent d’en tirer les conséquences.

Vu sous cet angle, IAPH n’apparaît plus comme l’aboutissement d’un projet technique, mais plutôt comme le prolongement logique d’une question qui traverse l’ensemble de ces travaux : « que devient une civilisation lorsque sa mémoire, son langage, ses connaissances, ses interprétations et ses capacités de discernement entrent dans l’âge de l’intelligence artificielle/artefactuelle ? »

L’enjeu n’est plus seulement de décrire un basculement civilisationnel, mais d’explorer les conditions dans lesquelles l’humanité pourrait s’orienter dans ce nouvel âge.

Les onze premiers essais tentent d’identifier les transformations.

Le douzième tentera de proposer une direction.

*

Apostille (14 juin 2026)

Au moment de la rédaction de ce texte, les essais 9 à 12 étaient encore envisagés selon leur ordre de numérotation. La maturation du projet a depuis conduit à modifier leur ordre de publication.

Cette évolution ne résulte pas d'un changement de contenu, mais d'une meilleure compréhension de la logique de découverte qui a effectivement conduit à leur rédaction.

L'ordre probable de publication est désormais :

  • Essai 11 Pour une écologie du discernement
  • Essai 10 Le nouveau régime informationnel de l'humanité
  • Essai 12 IAPH : Intelligentia Artefacta Patrimonii Humanitatis
  • Essai 9 Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables

Cet ordre peut paraître paradoxal. Il correspond toutefois davantage au chemin intellectuel effectivement parcouru.

La question du discernement s'est imposée la première. Elle a conduit à une réflexion plus approfondie sur l'émergence d'un nouveau régime informationnel. Cette réflexion a elle-même ouvert sur la question de la transmission, du patrimoine et de la répondabilité, qui a progressivement donné naissance au projet IAPH. Enfin, la question de l'habitabilité des imaginaires et des horizons est apparue rétrospectivement comme l'une des finalités les plus profondes de l'ensemble du parcours.

L'ordre de publication ne suit donc plus la logique d'un plan préétabli, mais celle d'une découverte progressive, mieux expliquée ici.

Actuellement, le niveau de réalisation des 4 essais se situe dans une fourchette comprise entre 50 et 90%. Donc si je me concentrais sur un seul, il serait vite publié. Le problème est que je suis en train d'écrire les quatre en même temps ! Un concept révélé dans un essai me renvoie immédiatement à un autre essai, et ainsi de suite. En fait, l'importance d'une trajectoire n'est pas due à sa rapidité mais à sa qualité. En conclusion, ça prendra le temps que ça prendra...