jeudi 14 mai 2026

Habiter le réel à l’âge du pouvoir environnemental

Préface commune aux essais 9 et 10 du cycle « Du régime communicationnel au régime informationnel de l’humanité ».

Je dois d’abord préciser un point important concernant ce cycle d’essais : même si certaines intuitions qui le traversent, notamment autour du palimptexte, de la stratification des traces, du langage comme médiation et de la transformation progressive des environnements informationnels, m’accompagnent depuis plus de vingt ans, le cycle lui-même est extrêmement récent.

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Le premier essai, Le nouveau régime communicationnel de l’humanité, n’a été publié que le 4 janvier 2026. À peine plus de quatre mois séparent donc ce texte des deux essais destinés à venir clore l’ensemble :

  • Essai 9 — Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables (Résister à l’occupation permanente du visible et du pensable)
  • Essai 10 — Le nouveau régime informationnel de l’humanité (Basculement textoral : oïkosphère, oïkotexte et stabilisation du réel)

Cette rapidité apparente ne correspond pourtant pas à une improvisation théorique. Elle traduit plutôt un phénomène de cristallisation. Pendant longtemps, certaines intuitions demeuraient dispersées : hypertexte et palimptexte, mémoire et traces, langage et médiation, circulation et stabilisation, visibilité et pouvoir. Puis, sous l’effet des transformations contemporaines, notamment la généralisation des IA génératives (que j'ai découvertes au mois d'avril 2025), l'automatisation interprétative, les infrastructures algorithmiques du visible ou les plateformes de captation du langage humain, ces éléments ont commencé à s’organiser avec une cohérence nouvelle.

Le cycle s’est alors écrit presque comme une accélération de la pensée. Non pas une pensée surgie de nulle part, mais une architecture conceptuelle qui, soudainement, devenait possible. Au fil des huit premiers essais, l’analyse s’est progressivement déplacée :

  • du message vers les conditions,
  • des contenus vers les architectures,
  • des médias vers le milieu,
  • et, finalement, de la communication vers les conditions mêmes de stabilisation du réel.
Mais plus l’écriture avançait, plus une question s’imposait : que devient l’humain dans un monde où les conditions du visible, du dicible, du crédible et même du désirable sont de plus en plus configurées par des environnements informationnels automatisés ou fortement contrôlés ?

C’est cette interrogation qui m'a conduit à concevoir la rédaction des deux derniers essais du cycle comme un diptyque. Ils abordent une même transformation depuis deux points de vue complémentaires.

Le premier part de l’expérience vécue. Il s’intéresse à la saturation des récits, à la fragmentation de l’attention, à l’érosion des horizons collectifs, à la difficulté croissante à maintenir ouvertes des possibilités désirables et habitables. Il interroge les conditions anthropologiques, symboliques et imaginaires qui permettent encore à des sujets humains d’habiter ce monde sans se réduire uniquement à une gestion permanente du présent.

Le second analyse les structures qui produisent cette situation. Il décrit l’émergence d’un nouveau régime informationnel dans lequel les médiations ne se présentent plus comme des dispositifs distincts, mais comme un milieu intégré : l’oïkosphère. Il examine les opérations de captation, de transformation, de hiérarchisation et de stabilisation qui configurent désormais les conditions mêmes du réel commun.

En fait :

  • l’essai 9 décrit ce que le régime informationnel fait à l’expérience humaine ;
  • l’essai 10 décrit le système qui rend cette transformation possible.
L’un part du sujet habitant et remonte vers le milieu. L’autre part du milieu et redescend vers le sujet. Leur articulation constitue sans doute le véritable point d’aboutissement du cycle. Car le problème contemporain n’est plus seulement celui de la circulation des informations, ni même celui du contrôle des technologies. Il concerne désormais les conditions d’habitabilité symbolique, cognitive et politique du monde humain.

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Nous vivons dans un monde où la réalité n'est pas le réel. N'est plus ? La nuance peut sembler de faible importance, voire futile, elle est pourtant structurante. Je m'explique.

La réalité désigne le monde indépendamment de nous, ce qui existe même sans médiation, ce qui excède toute représentation, le dehors irréductible, à savoir la part de réalité existant indépendamment de nos mots, de nos images, de nos récits, de nos modèles, de nos dispositifs, etc., raisons pour lesquelles il y a toujours quelque chose du monde qui échappe à ce que nous pouvons en dire, en voir, en mesurer ou en stabiliser. De fait, pour exister, la réalité n’a pas besoin d’être nommée, ni d’être visible, ni même d’être reconnue. 

En revanche, le réel désigne ce qui devient perceptible, partageable, intelligible, crédible et opératoire collectivement. Il est donc médié, configuré, stabilisé, reconnu.

Autrement dit, le réel n’est pas la réalité brute : il est la forme sous laquelle certaines portions de réalité deviennent accessibles à un instant donné, et à une collectivité humaine donnée. Ce déplacement est fondamental, car il signifie que le réel n’apparaît jamais directement. Il émerge toujours à travers des médiations : langage, images, récits, institutions, techniques, infrastructures, plateformes, dispositifs de mesure, systèmes d’interprétation ou architectures informationnelles.

Pendant longtemps, ces médiations pouvaient encore être relativement identifiées : la parole, l’écriture, le livre, l’école, le journal, la télévision, l’archive, l’institution scientifique ou politique. Elles intervenaient entre le monde et nous comme des relais visibles, discutables, critiquables. Et même lorsqu’elles étaient traversées par des rapports de pouvoir, elles conservaient une certaine visibilité. 

Or le régime informationnel contemporain transforme profondément cette situation. Les médiations deviennent distribuées, automatisées, continues et souvent opaques. Elles ne disparaissent pas, elles deviennent milieu. Elles ne se contentent plus de transmettre des contenus : elles organisent en amont les conditions mêmes de leur apparition. Elles configurent ce qui peut être vu, dit, pensé, partagé, hiérarchisé, mémorisé ou ignoré. Elles interviennent désormais à tous les niveaux de production du réel collectif.

Le graphique suivant propose une formalisation synthétique de cette transformation :



Il montre que le passage de la réalité au réel habitable repose sur trois opérations fondamentales.

La première est la configuration. Les architectures techniques, les formats, les algorithmes, les hiérarchies d’attention, les protocoles et les dispositifs informationnels organisent les conditions dans lesquelles certaines choses pourront apparaître comme pertinentes, visibles ou crédibles. La configuration agit donc en amont du réel : elle détermine les cadres de possibilité de ce qui pourra devenir socialement opératoire.

La deuxième opération est la stabilisation. Certaines informations, images, récits, données ou interprétations sont répétées, validées, reprises, mémorisées et intégrées dans des chaînes de reconnaissance collectives. Elles acquièrent ainsi une persistance et une crédibilité suffisantes pour fonctionner comme des formes de réel commun. Le réel ne tient donc pas seulement par existence matérielle, mais par stabilisation collective.

La troisième opération est l’habitabilité. Un réel stabilisé ne suffit pas à faire un monde humainement vivable. Encore faut-il que les sujets puissent y exercer leur jugement, leur imagination, leur capacité de relation, de contestation, de projection et d’action. L’habitabilité désigne précisément cette possibilité de vivre dans les formes du réel sans être entièrement écrasés par ces mêmes formes.

La colonne latérale consacrée à la médiation montre alors que ces trois opérations ne sont jamais immédiates. La médiation intervient à chaque niveau :

  • elle cadre, sélectionne et nomme ;
  • elle fait circuler, valide, mémorise et répète ;
  • elle interprète, raconte, imagine et permet la reprise critique.

Ainsi, la médiation ne constitue pas simplement un intermédiaire neutre entre le monde et nous. Elle est l’ensemble des opérations qui transforment une réalité extérieure en réel collectif.

C’est précisément ce déplacement qui caractérise le régime informationnel contemporain : nous ne vivons plus seulement dans un monde de contenus ou de messages, mais dans un milieu où les conditions mêmes du réel sont de plus en plus médiées, configurées et stabilisées par des environnements informationnels complexes, automatisés, opaques.

Dès lors, la question centrale devient moins : « Qu’est-ce qui est réel ? » que : « Selon quelles médiations certaines formes du réel deviennent-elles visibles, crédibles, partageables et habitables ? »

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Médiations

Les médiations ne sont jamais neutres. Dès lors qu'elles configurent, en amont, les conditions d’apparition du réel, elles participent déjà à sa production collective. Dit comme ça, cela semble compliqué, mais en fait c'est très simple. Imaginez les sondages : la narration officielle des sondeurs est que les sondages mesureraient objectivement ce que pensent les gens ! 

Or, dans la réalité, un sondage sélectionne, cadre, hiérarchise, simplifie, stabilise et rend visibles certaines configurations plutôt que d’autres. Donc, un sondage ne photographie pas seulement le réel politique, il contribue à le configurer, avant même d'obtenir les premiers résultats, puisqu'il construit, en amont, le champ des réponses possibles.

Tout sondage configure les questions légitimes, les catégories pertinentes, les oppositions visibles, les priorités supposées, les horizons pensables. Par exemple, des formulations en apparence innocentes :

  • « Êtes-vous favorable à… ? »
  • « Quelle est votre principale inquiétude ? »
  • « Parmi ces candidats… »

découpent le réel, imposent des catégories, orientent l’attention, stabilisent certaines représentations. 

Avant le sondage, souvent les opinions sont floues, contradictoires, hésitantes, fragmentaires. Mais après que le sondage agrège, quantifie, simplifie et transforme l'instabilité en chiffres visibles, il donne une impression d’objectivité, de neutralité, de scientificité, de réalité déjà constituée. Rien n'est plus faux !

Toute médiation est donc structurante, à tous les niveaux, comme le montre le graphique ci-dessus. Elle ne se contente pas de transmettre le réel, mais contribue à le rendre visible, dicible, pensable et socialement opératoire. 

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Johann Chapoutot, dans un livre extrêmement important pour ma réflexion, intitulé Libres d'obéir, montre au fond que le pouvoir moderne ne fonctionne plus principalement par ordre direct, mais par configuration des conditions dans lesquelles les acteurs deviennent eux-mêmes les agents de l’objectif qui leur est assigné.

Dans ce cadre, un système fixe un objectif, délègue l’exécution tout en laissant les agents « libres » des moyens, mais en les rendant responsables du résultat.

Le contrôle ne disparaît pas, il change de niveau. Le pouvoir ne commande plus chaque geste, il le configure en amont, de même que le cadre, les objectifs, les contraintes, les indicateurs, les critères de réussite, etc. Après quoi les personnes s’auto-organisent à l’intérieur du cadre.

Ce que j'ai nommé le pouvoir environnemental. J'y reviendrai...

Ainsi, le pouvoir est d'autant plus efficace qu'il n'a plus besoin d’ordonner directement parce qu’il configure les conditions dans lesquelles les sujets produisent eux-mêmes les comportements attendus. Traduit en termes de nouveau régime informationnel, c'est exactement ce que l'on retrouve dans le management contemporain, les plateformes, les systèmes algorithmiques, les architectures de visibilité, les métriques, les environnements numériques, et ainsi de suite.

En réalité, la "liberté" de l’exécutant reste très limitée, presque paradoxale, puisqu'il n'est libre ni des objectifs ni des finalités, ni du cadre d’évaluation ni des critères des résultats attendus.

Le deuxième point lié à ce contexte est celui de la responsabilité. Ou plutôt, de la non-responsabilité. Plus le pouvoir devient médié, distribué, flexible et orienté par objectifs, plus il devient difficile d’identifier un sujet clairement responsable des effets produits.  

Au "hasard" de mes flâneries sur le Web, je suis tombé sur cette extraordinaire intervention de Johann Chapoutot, qui illustre à la perfection cette notion de non-responsabilité, en nommant Grégoire Chamayou et l'un de ses ouvrages, La théorie du drone (© La Fabrique éditions 2013). Je vous conseille vivement de vous arrêter sur ces cinq minutes d'interview : 

Source : post de Bruno Gaccio sur X

Dans mon idée, le concept dégagé par Chamayou, et relayé par Chapoutot, en matière de responsabilité individuelle tient en cette formule : la dilution structurelle de la responsabilité par la technique. Tout système continue de mobiliser une multitude d’opérateurs, d’analystes, de coordinateurs, de juristes, de décideurs, de techniciens, d'acteurs, etc., etc., dont aucun, in fine, n’apparaît plus comme sujet pleinement identifiable ni responsable de l’acte global. La responsabilité tend alors à se dissoudre dans l’architecture même du dispositif !

Qui est responsable de quoi ? Plus personne ne peut répondre clairement à la question, car nul n'en sait plus rien. Une lacune gigantesque à laquelle j'ai tenté d'apporter une réponse, justement, avec la notion de répondabilité, centrale dans l'ensemble de mon cycle.

C'est là qu'intervient le sujet habitant, non plus comme sujet souverain, extérieur au système et pleinement maître des conséquences de ses actes, mais comme sujet immergé dans un milieu informationnel, technique et institutionnel dont il dépend autant qu’il contribue à le faire fonctionner. Le sujet habitant ne contrôle pas l’ensemble des chaînes causales auxquelles il participe ; il ne possède ni la vue totale du système ni la maîtrise complète de ses effets. Mais il n’est pas pour autant dissous dans le dispositif.

Il demeure engagé dans les processus mêmes qui configurent le réel. La notion de répondabilité vise précisément à penser cette zone intermédiaire que les modèles classiques de la responsabilité ne parviennent plus à saisir. D’un côté, il devient impossible d’attribuer intégralement les effets produits à un acteur unique clairement identifiable ; de l’autre, il serait trop simple de conclure à une disparition totale de toute responsabilité au profit des seules structures, des seuls algorithmes ou systèmes. La répondabilité désigne alors la capacité, pour un sujet situé à l’intérieur d’un milieu qu’il n’a pas créé mais auquel il participe, de reconnaître sa part d’implication dans les dynamiques de stabilisation du réel.

Le sujet habitant ne répond donc plus seulement d’actes isolés, clairement délimités et intentionnellement maîtrisés. Il répond aussi de ses modes de participation au milieu : de ce qu’il relaie, valide, amplifie, invisibilise, hiérarchise ou laisse circuler. Il devient partie prenante d’un métabolisme informationnel continu dans lequel chaque interaction, même minime, contribue à reconfigurer les conditions du visible, du crédible et du pensable.

La responsabilité change alors profondément de nature. Elle cesse d’être uniquement juridique ou morale au sens classique pour devenir écologique et systémique. Être responsable ne signifie plus uniquement contrôler les effets du monde de façon souveraine, mais habiter consciemment un milieu dont on participe constamment à reproduire ou à transformer les équilibres. La répondabilité apparaît ainsi comme une tentative de réintroduire une possibilité de réponse humaine dans des architectures où l’action tend autrement à la - et à se - dissoudre dans la complexité technique et organisationnelle.

Le paradoxe du régime contemporain est en effet le suivant : jamais les systèmes n’ont autant enregistré, tracé, archivé et documenté les actions humaines, et pourtant jamais il n’a été aussi difficile de savoir qui répond véritablement de quoi. L’hyper-traçabilité technique coexiste avec une opacité croissante de l’imputabilité humaine. Le sujet habitant devient alors la figure de celle ou celui qui, sans disposer d’une souveraineté absolue, tente néanmoins de maintenir une forme d’engagement réflexif au sein même de processus qui le/la dépassent.

La répondabilité ne rétablit donc pas l’ancien modèle du sujet autonome ; elle reconnaît au contraire que le sujet contemporain est toujours déjà pris dans des environnements qui conditionnent ses possibilités d’action. Mais elle refuse également la disparition complète du sujet dans les dispositifs. Entre souveraineté illusoire et dissolution totale, elle ouvre un espace de participation consciente, située et critique à l’intérieur du milieu informationnel lui-même.

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Cette responsabilité jamais revendiquée ni clairement imputable, cette non-responsabilité, donc, est un véritable cancer. Parfois même à l'origine des pires barbaries. Nous l'avons vu à Nuremberg, où l’un des arguments centraux avancés par de nombreux accusés nazis fut précisément celui de la dilution hiérarchique de la responsabilité : ils soutenaient n’avoir pas véritablement « décidé », mais seulement exécuté des ordres émanant d’une autorité supérieure dans le cadre d’un appareil étatique et militaire extrêmement structuré. 

Cette ligne de défense prit plusieurs formes. Il y eut d'abord l'argument classique de l'obéissance hiérarchique (logique selon laquelle l’individu ne se présente plus comme sujet autonome de ses actes, mais comme simple rouage d’une machine politique, militaire ou administrative), aux conséquences probables d’un refus d’obéir : Befehl ist Befehl (« un ordre est un ordre »). 

Mais le problème allait plus loin que la simple obéissance, plusieurs accusés ayant insisté sur la fragmentation bureaucratique des tâches, chacun prétendant n’avoir accompli qu’une fonction limitée : organiser des transports ; signer des documents ; transmettre des listes ; appliquer des règlements ; gérer une logistique ; coordonner des opérations techniques. Le crime global semblait alors se dissoudre dans la division administrative du travail. 

Précisément ce qui frappa profondément Hannah Arendt lors du procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem, ce dernier se décrivant constamment comme "simple" fonctionnaire, coordinateur, exécutant administratif, technicien de l’organisation, en affirmant n’avoir jamais personnellement « voulu » exterminer qui que ce soit... C’est dans ce contexte qu’Arendt forgea sa célèbre notion de : « banalité du mal ».

Les situations contemporaines ne reproduisent évidemment pas le nazisme au sens historique strict. Les contextes, les idéologies, les acteurs, les dispositifs politiques et les configurations géopolitiques diffèrent profondément. Mais limiter la réflexion à la seule question du nom ou de l’identité historique des régimes ferait courir un autre risque : celui de croire que certaines formes de barbarie appartiendraient définitivement au passé simplement parce qu’elles ne se présentent plus sous les mêmes symboles, les mêmes discours ou les mêmes structures institutionnelles.

Combien de fois l’humanité a-t-elle proclamé : « Plus jamais ça » ? Et pourtant, les violences de masse, les destructions systématiques, les logiques de déshumanisation, les populations abandonnées, les bombardements de civils, les déplacements forcés, les famines organisées ou tolérées et les mécanismes de dilution de responsabilité continuent de réapparaître sous d’autres formes, dans d’autres contextes, sous d’autres noms.

Ce qui se répète n’est donc pas nécessairement l’identité exacte des régimes historiques, mais certaines structures profondes : fragmentation de l’action, bureaucratisation de la violence, technicisation des procédures, dilution des chaînes de responsabilité, normalisation administrative de l’inhumain et incapacité croissante à désigner clairement qui répond de l’ensemble.

C’est précisément pour cette raison que les analyses d’Arendt, de Chamayou ou de Chapoutot demeurent essentielles aujourd’hui. Non parce qu’elles permettraient des assimilations simplistes, mais parce qu’elles aident à reconnaître la manière dont certaines architectures politiques, techniques et organisationnelles rendent de nouveau possibles des formes de violence que l’on croyait historiquement impossibles à reproduire après le XXᵉ siècle.

Que se passe-t-il aujourd'hui à Gaza, ou ailleurs, je vous le demande !?

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Le monde existe donc indépendamment de tous les systèmes. Les circonstances, les personnes, les douleurs, les injustices, les expériences humaines, les catastrophes ou les guerres ne sont pas créées par Internet, les médias ou l’intelligence artificielle. Une famine existe même si personne ne la filme. Une souffrance existe même si elle ne devient jamais virale. Une réalité continue d’exister même lorsqu’elle reste invisible.

Or l’existence du monde ne produit plus automatiquement un réel commun. Entre ce qui existe et ce qui devient collectivement visible, partageable, crédible et socialement opérant s’intercalent désormais des médiations, c'est-à-dire des dispositifs techniques et informationnels qui organisent l’accès au monde. Médias, plateformes numériques, moteurs de recherche, réseaux sociaux, statistiques, bases de données, systèmes de recommandation, métriques, classements, flux de données et intelligences artificielles configurent de plus en plus les conditions à partir desquelles certaines portions de la réalité deviennent perceptibles, intelligibles et reconnues collectivement.

Nous ne rencontrons donc presque jamais le monde directement. Nous le rencontrons à travers des récits, des images, des chiffres, des notifications, des vidéos, des commentaires, des fils d’actualité, des contenus recommandés ou des résumés automatisés. Ces dispositifs ne se contentent pas de montrer le monde : ils le sélectionnent, le hiérarchisent, le découpent, le mettent en forme et orientent notre attention.

  • C’est cela que signifie « informationnellement configuré » : le réel commun dépend de plus en plus des systèmes qui organisent les conditions de visibilité, d’intelligibilité et de circulation des représentations du monde. 
  • C’est cela que signifie « informationnellement stabilisé » : certaines réalités finissent par acquérir une existence collective forte parce qu’elles ont été captées, répétées, relayées, validées, commentées, archivées et intégrées dans des circuits d’information qui leur confèrent une présence durable et socialement opératoire.

Le déplacement récent de l’attention médiatique entre l’Ukraine et Gaza permet d’illustrer concrètement ces deux mécanismes.

Lors des premières années de l’invasion russe, la guerre en Ukraine a bénéficié d’une visibilité mondiale extrêmement forte. Images quotidiennes, cartes interactives, analyses militaires, témoignages, sanctions internationales, débats diplomatiques et flux continus d’informations ont progressivement stabilisé l’Ukraine comme l’un des centres majeurs du réel commun international. La guerre existait évidemment indépendamment de cette visibilité, mais cette présence médiatique massive lui conférait une forte existence collective : elle devenait une réalité continuellement rappelée, discutée, documentée et politiquement opératoire à l’échelle mondiale.

Cette stabilisation informationnelle produisait des effets très concrets : mobilisation des opinions publiques, aides militaires et économiques, priorités diplomatiques, solidarités symboliques, transformations énergétiques et repositionnements géopolitiques. Le conflit ne devenait pas seulement visible ; il s’inscrivait durablement dans les structures de perception et d’action des sociétés.

Or, avec l’intensification de la guerre à Gaza, et avec l’ampleur des destructions et des souffrances qui l’accompagnent, le centre de gravité de l’attention mondiale s’est partiellement déplacé. Gaza occupe désormais une place beaucoup plus importante dans les flux médiatiques, les réseaux sociaux, les débats internationaux et les mobilisations émotionnelles globales. L’Ukraine n’a pourtant pas cessé d’exister. Les combats, les morts, les destructions et les conséquences humaines de la guerre se poursuivent. Mais son degré de présence dans le réel commun tend à diminuer relativement.

Cet exemple montre que le réel commun ne correspond jamais simplement à l’ensemble de ce qui existe dans le monde. Il résulte d’une hiérarchisation permanente de la visibilité et de l’attention. Certaines réalités deviennent centrales parce qu’elles sont massivement captées, relayées et stabilisées par les dispositifs d’information ; d’autres deviennent progressivement périphériques, non parce qu’elles seraient moins réelles, mais parce qu’elles occupent moins de place dans les circuits contemporains de circulation du visible.

Le pouvoir environnemental agit précisément dans cette capacité à configurer et à stabiliser différemment les réalités collectivement perçues. Il ne crée pas les événements, mais il contribue à organiser les conditions sous lesquelles certains événements deviennent durablement présents dans la conscience collective tandis que d’autres s’effacent partiellement de l’horizon attentionnel global.

Le problème n’est donc pas que le réel disparaîtrait, mais que l’accès collectif au réel devient de plus en plus dépendant d’environnements techniques et informationnels que nous comprenons imparfaitement, que nous contrôlons difficilement et qui privilégient souvent ce qui capte l’attention plutôt que ce qui permet de comprendre le monde.

Certaines réalités deviennent omniprésentes parce qu’elles circulent massivement, tandis que d’autres demeurent invisibles ou inaudibles, même lorsqu’elles sont essentielles. Ce qui devient visible n’est pas nécessairement ce qui est le plus vrai, le plus juste ou le plus important, mais souvent ce qui est le plus facilement diffusable, émotionnellement efficace ou économiquement rentable. Voire totalement faux...

Ces transformations modifient profondément la nature du pouvoir.

Dans les régimes antérieurs, le pouvoir s’exerçait principalement à travers des contenus identifiables : doctrines, récits, propagandes, censures, idéologies ou discours officiels. Il pouvait encore être relativement localisé et attribué à des acteurs ou à des institutions visibles.

Le pouvoir contemporain agit autrement. Il intervient moins directement sur les contenus eux-mêmes que sur les conditions à partir desquelles certains contenus deviennent visibles, crédibles, partageables et opératoires. Il agit sur les architectures de circulation, les hiérarchies d’attention, les infrastructures de recommandation, les protocoles, les formats de visibilité, les métriques et les environnements de perception.

C’est ce déplacement que ce cycle désigne comme pouvoir environnemental.

Un tel pouvoir ne fonctionne pas nécessairement par interdiction explicite ou par contrainte directe. Il configure. Il oriente. Il hiérarchise. Il préconditionne les conditions du visible et du pensable avant même que les individus aient le sentiment de choisir librement parmi les possibilités offertes. 

Le problème majeur du régime contemporain n’est donc pas seulement celui de la désinformation ou de la manipulation ; il réside plus profondément dans le fait que les conditions mêmes du réel commun deviennent configurables.

Cette mutation n’est pas uniquement technique ou politique. Elle atteint les conditions mêmes de l’imaginaire collectif.

Car l’imaginaire n’est pas un simple domaine de fiction ou d’évasion. Il constitue la capacité collective à maintenir ouverts des horizons de sens, de désir et de projection. Il permet aux sociétés humaines de rendre le monde habitable en conservant des possibilités de représentation, d’interprétation, de critique, de contestation et d’invention collective.

Or lorsque les environnements informationnels deviennent saturés, accélérés et organisés autour de logiques permanentes de captation de l’attention, cette capacité tend progressivement à se fragiliser. Les sociétés continuent certes de produire des images, des récits et des contenus, mais elles peinent de plus en plus à imaginer d’autres formes de vie que la simple prolongation du présent. L’occupation continue du visible et du pensable réduit alors progressivement la possibilité même d’un horizon habitable.

C’est précisément à cet endroit que se rejoignent les deux essais. L’essai 9 cherche les conditions sous lesquelles un imaginaire habitable peut encore se maintenir. L’essai 10 analyse les structures informationnelles et environnementales qui tendent au contraire à refermer, stabiliser ou reconfigurer ces conditions.

Ensemble, ils ne proposent ni une utopie technologique ni une prophétie catastrophiste. Ils tentent plutôt de rendre perceptible un basculement historique dans lequel le problème central devient celui de l’habitabilité du réel lui-même. Car l’enjeu n’est peut-être plus seulement de savoir ce qui est vrai ou faux, ni même qui contrôle les technologies, mais de déterminer sous quelles conditions des sujets humains pourront encore voir autrement, dire autrement, croire autrement, désirer autrement et habiter autrement un monde dont les architectures tendent continuellement à préconfigurer le pensable.

Le problème politique fondamental du XXIᵉ siècle pourrait alors se formuler ainsi : comment maintenir ouvertes les conditions d’un monde humainement habitable dans un régime où le réel devient de plus en plus informationnellement configuré et stabilisé par un pouvoir environnemental diffus, automatisé et globalisé ?

Maintenant que nous avons l'idée complète de ce « régime où le réel devient de plus en plus informationnellement configuré et stabilisé par un pouvoir environnemental diffus, automatisé et globalisé », permettez-moi de développer cette phrase en écriture inclusive.

Dans un tel régime, les gens ne vivent plus seulement dans un monde qu’ils observent ou interprètent librement. Ils évoluent à l’intérieur d’environnements informationnels qui organisent en permanence ce qui devient visible ou invisible, crédible ou suspect, important ou secondaire, désirable ou négligeable.

Autrement dit, ce ne sont plus seulement les contenus qui influencent les sociétés humaines, mais les conditions mêmes qui rendent certains contenus visibles, partageables, mémorisables et socialement opérants. Le risque est alors que les individus deviennent progressivement prisonniers d’environnements qui préconfigurent leurs possibilités de voir, de comprendre, de croire, de désirer et même d’imaginer autrement le monde.

C’est pourquoi la question centrale n’est plus exclusivement : « Que pouvons-nous dire et faire ? », mais surtout : « Dans quelles conditions pouvons-nous encore voir, penser, discuter, contester et habiter collectivement le réel ? »

Dans ce contexte, préserver un imaginaire habitable signifie maintenir ouvertes des possibilités de pluralité, de réflexion, de lenteur, de critique, de dialogue et de réinvention collective face à des systèmes qui tendent, au contraire, à automatiser, accélérer et stabiliser toujours davantage les formes du réel partagé.

Toutefois, comprendre ce qui nous arrive ne suffit plus à savoir comment vivre. Car derrière les transformations décrites dans ce cycle se profile une question plus profonde : quel type de monde nos sociétés sont-elles en train de rendre possible ? Un monde où les êtres humains conserveraient la capacité d’habiter ensemble un horizon commun, de maintenir des formes de confiance, de transmission, de mémoire et de conflictualité démocratique ? Ou bien un monde progressivement refermé sur des flux continus d’adaptation, de réaction et de gestion immédiate du présent ? 

Une monde où le pilotage techno-stratégique en temps réel de tous nos « flux humains » (informationnels, économiques, comportementaux, cognitifs, affectifs, sociaux, etc.) finirait par réduire notre capacité collective à prendre du recul, à délibérer, à transmettre, à imaginer d’autres formes de vie ou même à habiter autrement le temps ? 

Un monde dans lequel les sociétés humaines, absorbées par la nécessité de répondre sans cesse aux signaux, aux données, aux métriques et aux ajustements continus, risqueraient progressivement de ne plus produire d’horizon commun autre que la stabilisation immédiate du système lui-même ?

C’est précisément à ces questions, et aux conditions sous lesquelles un réel, un imaginaire et un horizon commun peuvent encore demeurer habitables, que les essais 9 et 10 tenteront d’apporter des éléments de réflexion.



P.S. Une curiosité : ce billet est le 900e d'Adscriptor, je me devais d'honorer un tel moment de basculement, à la fois théorique, historique et profondément humain...

lundi 27 avril 2026

Le réel reconfiguré

Dix essais sur la transformation d’un monde pensable et habitable à l’ère de l’IA

Le réel a toujours été configuré. Mais il est aujourd’hui en cours de reconfiguration — irréversible.

Par « réel », on entend non pas le monde en soi, mais ce qui devient effectivement visible, intelligible et opérant pour une collectivité.

Ce réel tient parce qu’il est stabilisé : la stabilisation désigne l’ensemble des opérations — langagières, techniques et institutionnelles — qui permettent à certains énoncés de durer, de circuler et de faire autorité plutôt que d’autres.

L’énoncé lui-même change de nature : dans le régime scriptoral, il n’est plus lié à un support déterminé. Il peut être écrit, parlé, synthétisé, transcrit, reformulé, généré, mais aussi mis en images, monté, animé et diffusé sous forme audiovisuelle. Ce n’est plus une forme fixe, c’est une unité de sens transformable qui circule entre ces formes au sein d’un flux, sans perdre son opérativité.

En outre, dans un tel régime, la valeur d’un énoncé ne dépend plus uniquement de sa véracité : un énoncé faux peut devenir plus efficace et plus diffusé qu’un énoncé vrai, dès lors qu’il s’inscrit mieux dans les conditions de circulation et de visibilité. Ce qui est en jeu n’est pas la disparition de la vérité, mais la transformation des conditions de sa reconnaissance.

Les conditions mêmes de cette configuration sont en train de changer. Elles deviennent dynamiques, automatisées et métaboliques : elles opèrent en amont, en continu et en aval, à (très) grande échelle et à (très) grande vitesse. En amont, elles configurent ce qui peut apparaître comme réel ; en continu, elles transforment et recombinent les énoncés ; en aval, elles intègrent les effets produits — réactions, usages, circulations — pour ajuster et reconfigurer leurs propres opérations.

Elles ne se contentent plus de configurer le réel ; elles en reconfigurent en permanence les conditions de production en intégrant leurs propres effets. Le réel n’est plus seulement produit : il est pris dans une boucle de transformation continue.

Un changement de régime

Ce déplacement ne peut être compris comme une simple évolution des techniques de communication ou de traitement de l’information. Il correspond à un changement de régime : dans les régimes antérieurs, les conditions de stabilisation existaient déjà, mais elles restaient relativement distinctes, lentes et lisibles. Le langage, les institutions, les médias formaient un cadre dans lequel les énoncés pouvaient être produits, discutés et stabilisés.

Aujourd’hui, ces conditions deviennent elles-mêmes le lieu d’une transformation continue. Elles ne se contentent plus d’encadrer le réel : elles le produisent en se transformant elles-mêmes.

Ce basculement est indissociable de la généralisation des systèmes computationnels, et en particulier des modèles de langage. Ceux-ci ne se contentent pas d’assister la production d’énoncés ; ils participent directement à la transformation des conditions dans lesquelles ces énoncés apparaissent, circulent et produisent des effets.

Nous n’assistons donc pas simplement à une augmentation de la puissance technique, mais à une transformation des conditions du pensable et de l’habitable.

Objet de ce billet

Ce billet n’est pas un onzième essai. Sa seule fonction est de (tenter de) rendre l’ensemble lisible, de présenter l’architecture de ces essais en explicitant le cadre conceptuel qui les relie. Bien que les dix textes présentés ici n’aient pas été écrits comme un système, ils en constituent pourtant un, une théorie systémique du réel reconfiguré :

  • théorie en ce qu’elle vise à rendre intelligible la transformation en cours : identifier les conditions de stabilisation, décrire leurs mutations, et expliciter les mécanismes par lesquels elles produisent, transforment et hiérarchisent les énoncés qui composent notre expérience du réel. À ce titre, elle élabore des concepts — énoncé scriptoral, stabilisation, textoralité, oïkosphère, métabolisme — et en examine les relations. 
  • systémique en ce qu’elle organise ces analyses en une architecture cohérente. Les essais ne sont pas juxtaposés : ils s’articulent selon des niveaux et des blocs qui décrivent une progression — du réel comme conditionné jusqu’au monde comme habitable — en passant par le langage, les systèmes techniques et les formes de pouvoir.

Cette architecture rend visibles les interdépendances : comment une transformation du langage affecte les systèmes, comment ces systèmes reconfigurent les conditions de visibilité, et comment ces conditions redéfinissent à leur tour les possibilités d’action.

Une architecture en 5 blocs


Sur les dix essais qui composent cet ensemble, huit ont déjà été publiés (essais 1 à 8). Les deux derniers (essais 9 et 10) sont en cours de rédaction.

Ce n’est pas un hasard : ces deux textes sont les plus délicats à élaborer, dans la mesure où ils portent directement sur la cohérence d’ensemble du système, l’un (le 9) en ouvrant la question de l’habitabilité du monde, l’autre (le 10) en formulant explicitement le cadre informationnel dans lequel tous les autres prennent sens.

Le présent billet intervient donc à un moment particulier : celui où l’architecture du système est déjà constituée, mais où sa formulation complète, notamment dans ses points les plus décisifs, est encore en phase d’élaboration.

Les 5 blocs correspondent aux niveaux suivants :

  1. Réel (conditionné)
  2. Langage (transformé)
  3. Système (architecturé)
  4. Pouvoir (reconfiguré)
  5. Monde (habitable) (ou non)

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Bloc 1 — Déplacement du réel / Essais 1 et 10

Niveau du réel comme conditionné. Ce premier bloc pose le cadre général de l’ensemble.

L’essai 1 — Le nouveau régime communicationnel de l’humanité (Architecture contemporaine des régimes du langage) — ouvre le problème : il montre que les énoncés ne se définissent plus seulement par leur contenu, mais par les conditions qui les rendent visibles, circulants et opérants. La communication cesse alors d’être un simple canal ; elle devient un milieu où se configurent les formes mêmes du langage.

L’essai 10 — Le nouveau régime informationnel de l’humanité (Basculement textoral : oïkosphère, oïkotexte et stabilisation du réel) — en formule la structure la plus explicite. Il établit que le réel ne peut plus être pensé comme un donné immédiat, mais comme un effet de stabilisation, le réel étant conditionné par des opérations de stabilisation.

Autrement dit, ce qui devient réel pour une collectivité n’est pas simplement ce qui existe, mais ce qui parvient à être reconnu, partagé, mémorisé, discuté et mobilisé dans un environnement donné.

Ces deux essais encadrent donc tout le système : le premier introduit le déplacement, le second en explicite la portée théorique.

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Bloc 2 — Transformation du langage / Essais 5, 6 et partie de 1

Niveau du langage transformé. Ce deuxième bloc analyse la transformation du langage qui rend possible le déplacement du réel décrit dans le premier.

L’essai 5 (Pour une écologie du sens : le langage comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA) et l’essai 6 (De la mémoire humaine à la mémoire machinique / Trace, rappel, architecture de la mémoire) montrent que le langage ne peut plus être compris comme un simple outil d’expression ou de représentation. Il devient un milieu — un oïkotexte — au sein duquel les énoncés sont produits, transformés et stabilisés.

Le langage est transformé en milieu et en flux scriptoral : dans ce régime, l’énoncé cesse d’être une forme fixe liée à un support déterminé. Il devient une unité de sens transformable, circulant entre des formes multiples — textuelles, vocales, audiovisuelles — au sein d’un flux continu.

Cette transformation s’accompagne d’une mutation de la mémoire. Celle-ci n’est plus une archive stable, mais un système dynamique de recomposition, indexé, réactivé et reconfiguré en fonction des contextes d’usage.

Ainsi, le langage et la mémoire ne se contentent plus de représenter le réel : ils participent directement à sa production en structurant les conditions dans lesquelles les énoncés peuvent apparaître, circuler et faire effet. Le langage n’est plus un instrument, il est un milieu : l'oïkotexte.

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Bloc 3 — Architectonique de l’IA / Essais 2, 3 et 4

Niveau du système architecturé. Ce troisième bloc propose une modélisation systématique des transformations précédemment décrites.

Les essais 2 (Pour une théorie et une pratique du sens à l’ère des modèles / Herméneutique, répondabilité et interprétations), 3 (Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA / Pour une philosophie contemporaine de l’intelligence artificielle) et 4 (Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme / Architectonique de l’Intelligence artefactuelle) introduisent une architectonique de l’intelligence artificielle fondée sur l’articulation de trois régimes : le sens, la communication et le métabolisme. Il ne s’agit pas de catégories abstraites, mais de dimensions opératoires qui structurent concrètement le fonctionnement des systèmes contemporains.

Le système est architecturé par le sens, la communication et le métabolisme :

  1. Le régime du sens concerne la production de significations : il renvoie à la cohérence, à l’interprétation et à l’intelligibilité des énoncés.
  2. Le régime de la communication concerne leur circulation : il organise leur diffusion, leur visibilité et leur mise en relation au sein des flux.
  3. Le régime du métabolisme concerne leur transformation continue : il absorbe, recombine et réinjecte les énoncés en fonction de leurs effets, selon une logique de boucle.
Ces trois régimes ne sont pas indépendants : ils s’articulent en un système dynamique où la production de sens, la circulation et la transformation des énoncés se conditionnent mutuellement.

C’est dans ce cadre que la notion de répondabilité prend tout son sens : dans un environnement où les énoncés sont produits, transformés et diffusés de manière distribuée, la question n’est plus seulement de produire des réponses, mais de savoir qui en répond.

Ainsi, l’intelligence artificielle ne doit pas être comprise comme un ensemble d’outils, mais comme un système architecturé qui organise les conditions mêmes de production, de circulation et de transformation du réel. Le système ne traite plus seulement des énoncés, il en organise les régimes.

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Bloc 4 — Pouvoir et organisation / Essais 7 et 8

Niveau du pouvoir reconfiguré. Ce quatrième bloc examine les conséquences organisationnelles et politiques des transformations précédentes.

Les essais 7 (De maillons faibles à maillons fiables : refonder le (monde du) travail à l’ère de l’IA / Transformer le travail, réorganiser le monde du travail) et 8 (Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l’ère des écosystèmes génératifs / Sens, communication et métabolisme : trois régimes, trois paradoxes) montrent que le déplacement du réel, la transformation du langage et l’architectonique des systèmes ne restent pas sans effet : ils reconfigurent en profondeur les formes du travail, de la responsabilité et de la souveraineté.

Le pouvoir est reconfiguré comme pouvoir environnemental. Dans les régimes antérieurs, le pouvoir s’exerçait principalement par des actions identifiables : décisions, règles, injonctions, interdictions. Il passait par des institutions et des acteurs clairement situés.

Dans le régime actuel, le pouvoir se déplace. Il ne s’exerce plus seulement à travers des contenus ou des décisions explicites, mais à travers la configuration des conditions dans lesquelles ces contenus apparaissent, circulent et produisent des effets.

Il devient environnemental : il agit en amont, en structurant les cadres de visibilité, les hiérarchies de l’attention, les rythmes de circulation et les formes de pertinence.

Cette transformation affecte directement le travail, qui se reconfigure autour de chaînes de production distribuées et souvent automatisées ; elle affecte aussi la responsabilité, qui se dilue ou se déplace dans ces chaînes ; elle affecte enfin la souveraineté, qui ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle des États, mais doit être reconsidérée à partir des infrastructures et des systèmes qui conditionnent le réel.

Ainsi, le pouvoir ne se limite plus à orienter les actions, il organise les conditions de possibilité de ces actions ; il ne dit plus seulement quoi faire, il configure ce qui peut être fait.

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Bloc 5 — Habitabilité du monde / Essai 9

Niveau du monde habitable, ou non. Ce cinquième bloc constitue le point d’aboutissement de l’ensemble.

L’essai 9 (Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables / Résister à l’occupation permanente du visible et du pensable) ne prolonge pas simplement les analyses précédentes : il en déplace l’enjeu.

Il ne s’agit plus seulement de comprendre comment le réel est configuré, mais de savoir dans quelles conditions notre planète peut encore être habitée : le monde devient un problème d’habitabilité.

Si le réel est conditionné (Bloc 1), si le langage devient un milieu (Bloc 2), si les systèmes en organisent les régimes (Bloc 3), et si le pouvoir agit sur ces conditions (Bloc 4), alors la question décisive devient celle-ci : que devient l’expérience humaine dans un tel environnement ? Le monde devient habitable — ou non ? — en fonction des conditions qui le configurent.

L’habitabilité ne désigne pas seulement des conditions matérielles, mais la possibilité même de :

  • se repérer
  • comprendre
  • faire confiance
  • agir
  • projeter

Dans un régime marqué par la saturation, la vitesse, la transformation continue et l’instabilité des énoncés, cette habitabilité ne va plus de soi. Elle dépend de la capacité à maintenir des formes de stabilité, de reprise, de discernement et d’imputation, autrement dit, des conditions dans lesquelles le sens peut encore être partagé et soutenu.

Ainsi, ce dernier bloc ne propose pas une conclusion, mais une ouverture : il déplace la question du réel vers celle du monde, et de sa possibilité même. Le problème n’est plus seulement de savoir ce qui est réel, mais si ce réel est encore habitable.

*

Conclusion

Ces dix essais ne proposent pas une théorie de plus sur l’intelligence artificielle, mais un déplacement plus profond : celui des conditions dans lesquelles le réel devient pensable et habitable.

Le parcours proposé ici suit une progression, du réel comme conditionné au monde comme habitable. À chaque niveau — langage, système, pouvoir — ce sont les conditions de cette montée qui se reconfigurent. Ce qui apparaît ainsi n’est pas seulement une mutation technique ou cognitive, mais une transformation du milieu dans lequel nous pensons, agissons et vivons.

Ce milieu — l’oïkosphère — ne peut être ni contourné ni quitté. Il peut en revanche être décrit, compris, discuté, et, dans certaines limites, orienté. C’est là l’enjeu.

Car si les conditions du réel deviennent dynamiques, automatisées et métaboliques, la question n’est plus seulement de savoir ce qui est vrai, ni même ce qui est réel, mais dans quelles conditions ce réel peut encore être partagé, soutenu et habité.

Ce billet n’a qu’une fonction : rendre visible l’architecture d’un ensemble et la cohérence d’un système. Le reste — la lecture, la discussion, l’appropriation — appartient désormais à qui voudra bien me lire.



P.S. Voici les 10 résumés des billets correspondants (les liens vers les essais 9 et 10 seront ajoutés lorsqu'ils seront publiés), rédigés avec l'IA :


Essai 1 — Le nouveau régime communicationnel de l’humanité / Architecture contemporaine des régimes du langage

Cet article propose une conceptualisation du basculement contemporain des conditions publiques du langage sous l’effet des dispositifs numériques et algorithmiques. Il avance l’hypothèse que les énoncés, textes, paroles, fragments multimodaux, ne se définissent plus d’abord par leur contenu, mais par les procédures de transformation, de sélection, de visibilité et d’attribution qui les rendent socialement opérants.

L’analyse met en évidence un déplacement majeur : la médiation n’est plus un simple intermédiaire entre un locuteur et un auditeur, mais un milieu qui configure en amont la forme même des énoncés. Dans ce contexte, l’oral et l’écrit tendent à se confondre dans des chaînes de conversions et de reformulations, et l’expérience d’une parole adressée se trouve reconfigurée par l’émergence d’énoncés produits, assistés ou simulés par des dispositifs techniques. L’article insiste sur le fait que ces transformations affectent autant la persistance que la circulation : la mémoire devient moins un stockage qu’un système d’indexation, de réactivation et de recomposition, produisant simultanément saturation des traces et oubli par invisibilisation.

Sur le plan politico-épistémique, l’article montre que la fragilisation contemporaine du débat public ne se réduit pas à une question de vrai et de faux. Elle tient au trouble des mécanismes par lesquels une parole peut être reconnue, endossée et imputée. L’autorité se distribue le long de chaînes de médiation où la responsabilité devient difficile à localiser, et où la crédibilité dépend de plus en plus de la compatibilité des énoncés avec des formats, des métriques et des dispositifs de contextualisation.

Pour décrire cette situation, l’article propose une série de concepts articulés. La textoralité désigne d’abord un régime sémiotique dans lequel écriture et parole cessent d’être des catégories distinctes pour devenir des modalités techniquement interconvertibles d’un même processus langagier. Dans ce cadre, le palimptexte caractérise l’objet sémiotique contemporain comme une configuration stratifiée, transformable et souvent multimodale ; la palimptextualité et la palimptextoralité décrivent les régimes de circulation fondés sur la reprise, la recontextualisation et la versionnalité continue des énoncés ; enfin, la textautoralité permet de repenser l’auteur comme une fonction d’endossement et de responsabilité située dans des trajectoires de transformation plutôt que dans une origine unique.

L’enjeu final est politique : il s’agit moins de restaurer une stabilité perdue que de rendre l’instabilité du langage discutable et gouvernable, en identifiant les conditions institutionnelles et techniques permettant de produire à nouveau du crédit public, de la contestation effective et des formes praticables d’imputabilité dans l’écologie socio-technique contemporaine.

Pour situer ce basculement, l’article ouvre brièvement sur deux scènes historiques où vérité, autorité et conditions de circulation se reconfigurent, afin d’éclairer les transformations anthropologiques, politiques et du langage à l’ère des plateformes, de l’automatisation et de l’indexation algorithmique.

Essai 2 — Pour une théorie et une pratique du sens à l’ère des modèles / Herméneutique, répondabilité et interprétations

Le mot sens n’a jamais été univoque. Issu du latin sensus (de sentire : percevoir par les sens et par l’intelligence), il a très tôt désigné en français plusieurs dimensions distinctes, dont l’unité n’était ni logique ni théorique, mais anthropologique. Les sources médiévales et l’histoire lexicographique permettent d’en dégager au moins trois axes principaux :

le sens comme faculté de juger (raison, sagesse, bon sens, discernement),

le sens comme faculté de percevoir (impressions sensibles, expérience vécue),

le sens comme contenu intelligible ou signification (ce à quoi renvoie un signe, un énoncé, un discours).

Dès l’ancien français, ces acceptions coexistent, sans se confondre, mais sans être entièrement dissociées. Leur unité profonde tient à une même condition : un sujet capable de sentir, de juger et d’articuler ces trois activités dans des signes. Dire qu’un énoncé « a du sens » impliquait alors, fût-ce implicitement, une expérience, une orientation du jugement et une possibilité de répondre de ce qui est dit. C’est pourquoi l’histoire du mot associe étroitement sens et désorientation (perdre le sens), ou sens et capacité pratique (savoir quoi faire, garder le sens des choses).

Or cette configuration historique se trouve aujourd’hui profondément déplacée. Les modèles de langage rendent possible une production massive et autonome de signification (cohérence sémantique et discursive) détachée de l’expérience sensible comme de la faculté de juger. La dimension du sens comme signification se trouve ainsi techniquement isolée, tandis que les dimensions du sens comme perception vécue et comme raison endossable ne sont plus portées par le dispositif de production lui-même.

Ce déplacement n’implique pas que le mot sens change de définition, mais qu’il change de régime, c’est-à-dire de conditions d’usage et de stabilisation. Ce qui était historiquement soutenu par l’unité du sujet vivant — sentir, juger, signifier — doit désormais être reconstruit autrement, par des pratiques, des dispositifs et des formes explicites d’endossement. L’enjeu contemporain n’est donc pas la disparition du sens, mais la transformation des modalités de le porter, de l’assumer et de le mettre à l’épreuve.

C’est dans ce contexte que cet essai interroge le sens à l’ère des modèles : non comme simple signification produite, mais comme condition publique de jugement, de reprise et de discutabilité :

Jugement : acte de discerner et de trancher pour de bonnes raisons : évaluer ce qui est fiable, pertinent et solide, puis assumer ce choix de manière explicable, contestable et révisable.

Reprise : possibilité de revenir sur un énoncé pour le corriger, le préciser ou le transformer à la lumière d’objections, de faits nouveaux ou d’un meilleur cadrage — bref, de faire que la discussion ait un effet.

Discutabilité : possibilité effective de soumettre un énoncé à l’examen public : demander des raisons, contester, nuancer, et obtenir des clarifications qui peuvent modifier ce qui est tenu pour valable.

Ce qui précède ne prend pas la même forme selon les usages : on ne demande pas la même capacité de discussion à un outil de fiction qu’à un dispositif qui oriente une décision. Il ne s’agit pas d’attendre des modèles qu’ils jugent ou se corrigent comme des sujets, mais d’organiser les usages (traçabilité, seuils, points d’endossement, procédures de contestation) pour que jugement, reprise et discutabilité restent possibles. Les chapitres suivants traduisent ces exigences en dispositifs et critères de gouvernance adaptés aux contextes.

Le présent essai désigne l’ensemble de ces conditions — juger, reprendre et discuter — sous le terme de « répondabilité ». La préface en pose la nécessité ; l’introduction en donne la définition opératoire.


Cet essai conclut le triptyque des trois régimes de l’intelligence artificielle, dont les deux premiers volets ont porté respectivement sur le sens et la communication. Il propose une analyse de l’IA contemporaine à partir de la notion de métabolisme, entendue non comme un simple ensemble d’impacts environnementaux ou comme une infrastructure de soutien, mais comme un régime structurant de transformations « métaboliques » et symboliques, conditionnant à la fois la production du sens, les usages communicationnels et les formes de gouvernabilité.

En articulant métabolisme, communication et responsabilité, l’article montre que les difficultés persistantes de régulation de l’IA ne relèvent pas principalement d’un déficit normatif ou technique, mais d’un désalignement structurel entre les exigences de répondabilité et les contraintes métaboliques propres aux systèmes à grande échelle. L’analyse distingue plusieurs régimes métaboliques de l’IA — extractif, productiviste, frugal, circulaire, symbiotique — et met en évidence le rôle central de la temporalité, de l’accélération et de la mise à l’échelle dans la stabilisation d’un équilibre social indifférent aux conditions de production et de maintenance des systèmes.

En conclusion, l’article soutient que toute gouvernance effective de l’IA suppose un déplacement du langage de l’optimisation vers celui des seuils, des arbitrages et des coûts incompressibles, et invite à repenser la responsabilité comme une pratique métaboliquement située plutôt que comme un principe abstrait.

Essai 4 — Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme / Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

En 2026, « intelligence artificielle » est devenu un mot-évidence. Mais ce mot ne décrit plus adéquatement la réalité qu’il recouvre : non une faculté unifiée logée dans des machines, ni un objet artificiel isolable, mais un milieu sociotechnique composé de modèles, de plateformes, d’infrastructures, de travail humain, de normes et d’usages — un ensemble massif, instable, difficile à gouverner.

Ce livre propose donc un déplacement conceptuel : parler d’intelligence artefactuelle. Il ne s’agit pas de décider si des systèmes sont « intelligents », mais de comprendre dans quelles conditions leurs productions deviennent intelligibles, crédibles et opérantes au point d’être reconnues comme telles. L’intelligence n’est pas ici une propriété des artefacts : elle est un effet architectonique, conditionnel et réversible, produit par des agencements techniques, symboliques, organisationnels et matériels.

Pour fonder cet objet, l’ouvrage développe une architectonique articulée autour de trois régimes irréductibles. Le régime du sens est abordé à partir de la répondabilité : la question du sens se déplace de la compréhension vers l’endossement au point d’usage, c’est-à-dire vers les conditions concrètes de reprise, de contestation et d’assomption. Le régime de la communication analyse la transformation contemporaine de la parole à l’ère de la circulation algorithmique, de la convertibilité généralisée et de l’autorité distribuée, où la crise du vrai/faux se double d’une crise fiduciaire. Le régime métabolique met en évidence la dette entropique située — accumulation irréversible de flux matériels, énergétiques, humains et organisationnels — qui impose des seuils ultimes de soutenabilité.

L’intelligence artefactuelle n’apparaît que lorsque ces trois régimes parviennent, temporairement, à se contraindre mutuellement sans se neutraliser. Elle peut alors être stabilisée et reconnue, mais demeure fragile, conflictuelle, réversible. Lorsque l’un des régimes écrase les autres, l’IA peut continuer de fonctionner tout en cessant d’être gouvernable : sens sans soutenabilité, communication sans orientation, métabolisme sans signification.

À partir de ce diagnostic, l’ouvrage soutient que gouverner cette intelligence ne consiste ni à optimiser des performances ni à ajouter des normes après coup, mais à rendre visibles et négociables les arbitrages de sens, de circulation et de matérialité qui conditionnent son existence même. Cet essai, Les trois régimes de l’Intelligence artefactuelle, ne propose pas une définition supplémentaire : il change le cadre à partir duquel l’intelligence artefactuelle devient pensable — et gouvernable. Il s’adresse aux chercheuses et chercheurs, décideurs publics, concepteurs, juristes et praticiens devant arbitrer, en situation, entre exigences de sens, conditions de circulation et contraintes métaboliques.

Essai 5 — Pour une écologie du sens : le langage comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA

Cet essai part d’une expérience devenue banale et pourtant décisive : l’interaction avec les grands modèles de langage, souvent décrite comme un « dialogue », mais qui relève plutôt d’un monologue humain-IA. L’IA répond à tout, sans visage, sans monde vécu, sans responsabilité : elle répond à nos requêtes, mais ne répond de rien. Cette dissociation déplace entièrement la charge du sens vers l’humain, désormais seul garant du discernement, de la preuve et de l’endossement.

Pour nommer la mutation en cours, l’auteur propose le concept d’oïkotexte : le passage du texte comme objet (hypertexte, palimptexte) au langage comme milieu — une atmosphère discursive saturée, invisible et pourtant omniprésente, où le vraisemblable tend à circuler comme un quasi-vrai. Dans ce nouvel environnement, le risque majeur n’est pas seulement l’erreur, mais l’épuisement herméneutique, l’atrophie du discernement et l’isolement : signes « sans origine » et lecteur privé d’altérité réelle.

L’essai se déploie alors en trois gestes : diagnostiquer le milieu (ses hybridations, ses forces, ses instabilités), cartographier ses dimensions (à trois échelles : microïkotexte, mésoïkotexte, macroïkotexte), puis apprendre à l’habiter par une éthique de la navigation : lenteur, traçabilité, recherche d’altérité, sobriété attentionnelle, et responsabilité de la restitution. L’enjeu est civilisationnel : préserver les conditions d’habitabilité du vrai dans un monde où le langage devient environnement — un milieu déjà instable, industrialisé, traversé par des logiques économiques et techniques qui rendent le plausible plus disponible que le vrai et n’autorisent aucun optimisme spontané.

Essai 6 — De la mémoire humaine à la mémoire machinique / Trace, rappel, architecture de la mémoire

Cet essai propose une « cosmogonie de la mémoire » visant à clarifier un terme devenu mot-valise sous l’effet des transformations techniques contemporaines. Partant du constat que « mémoire » désigne indistinctement des phénomènes hétérogènes (trace neurobiologique, récit personnel, archive institutionnelle, stockage numérique, traitement algorithmique), l’ouvrage soutient qu’une telle indétermination n’est pas seulement sémantique : elle oriente les pratiques, les imaginaires et les politiques « du passé », à savoir les manières dont les sociétés sélectionnent, interprètent, commémorent ou effacent certains événements. Pour rendre ce territoire pensable, l’auteur construit un cadre analytique articulé autour d’un triptyque — trace, rappel, architecture — et d’un fil rouge : la mémoire ne relève pas d’un simple stockage, mais d’une opération qui organise la temporalité humaine.

La première partie décrit la trace comme condition incarnée de la mémoire : inscription fragile dans le corps, reconstruction, oubli, et articulation du temps vécu. La seconde partie analyse le rappel comme pratique située et socialement structurée : indices sensoriels, récit, discussion, désaccord ; la mémoire individuelle apparaît ainsi inséparable de cadres collectifs (institutions, rites, commémorations, conflits de récit). La troisième partie examine l’architecture de la mémoire à l’ère numérique : l’accès devient milieu, l’archive se transforme en agent, et la visibilité du passé est reconfigurée par l’indexation, la recommandation et les infrastructures de plateformes. L’ouvrage soutient que ces architectures ne se contentent pas de conserver des traces : elles modifient la distance temporelle, redistribuent les conditions du rappel et déplacent les régimes de responsabilité.

Dans ce contexte, le traitement de l’IA générative occupe une place structurante : l’essai distingue la production de discours à partir de traces de l’acte humain de se souvenir, en soulignant le risque d’une « parole sans garant » — récits plausibles sans expérience vécue, sans dette ni imputabilité. L’enjeu devient alors éthique et politique : gouverner les traces (droit, plateformes, États), préserver la confrontabilité des récits, et maintenir des conditions d’habitabilité de la mémoire dans un monde saturé de rappels automatisés.

La thèse générale se formule ainsi : la mémoire est un principe d’articulation du sens dans le temps. Elle transforme la succession d’événements en temporalité vécue, en continuité narrative, en identité (individuelle et collective). L’essai conclut qu’il ne s’agit pas d’opposer mémoire humaine et mémoire technique, mais de déterminer quelles configurations sociotechniques permettent de conserver une mémoire « vivante » — située, sélective, reconstructive, contestable et imputable — plutôt qu’une mémoire subie, opaque et déresponsabilisée.

Essai 7 —  De maillons faibles à maillons fiables : refonder le (monde du) travail à l’ère de l’IA / Transformer le travail, réorganiser le monde du travail

À mesure que l’intelligence artificielle s’impose dans les organisations, le travail ne disparaît pas : il change de place. Dans de nombreux métiers, la production se déplace vers les systèmes, tandis que l’humain se retrouve en bout de chaîne, chargé de vérifier, corriger, arbitrer et assumer. La responsabilité demeure — parfois s’accroît — alors même que le contrôle, les moyens et la valeur reconnue tendent à se réduire. C’est cette position paradoxale que cet essai nomme celle du « maillon faible ».

À partir d’une observation concrète — celle du professionnel devenu garant final d’un résultat qu’il ne produit plus entièrement — cet essai propose une lecture progressive des transformations en cours. Il montre comment l’IA modifie d’abord la perception du travail, puis la réalité des tâches, avant de reconfigurer les trajectoires professionnelles, la distribution de la valeur, la responsabilité et, plus profondément, la place de l’humain dans les systèmes contemporains.

L’analyse s’organise en trois mouvements : observer les mutations silencieuses du travail intellectuel, comprendre leurs implications économiques, organisationnelles et anthropologiques, puis esquisser les conditions d’une refondation. Au cœur de cette démarche se trouve une matrice d’analyse — Responsabilité, Contrôle, Moyens, Valeur (R-C-M-V) —, qui permet de diagnostiquer les désalignements structurels produisant des « fusibles » plutôt que des acteurs fiables.

L’ouvrage soutient que le principal enjeu n’est pas la disparition du travail, mais sa reconfiguration : la fonction humaine se déplace vers la fiabilité. Pourtant, cette fonction reste largement invisibilisée, sous-valorisée et mal comprise, alors même qu’elle conditionne la solidité des systèmes. En refusant de reconnaître la finitude humaine — nos limites cognitives, temporelles et organisationnelles —, les sociétés risquent d’institutionnaliser des formes durables de fragilité.

À partir de ce diagnostic, cet ouvrage propose de passer d’une logique de maillons faibles à une logique de maillons fiables, en repensant les organisations, les formations, les débuts de carrière, la reconnaissance économique de la validation, et le rôle des institutions. Car ce qui se joue dépasse largement les métiers « cols blancs » : c’est la place même du travail comme principe structurant des sociétés modernes qui se transforme.

À l’heure où les premières interprétations de l’IA sont en train de devenir des normes durables, cet essai invite à prendre conscience du moment fondateur que nous traversons. Comprendre aujourd’hui la nature réelle du travail humain dans les systèmes automatisés est une condition pour ne pas en organiser, sans le vouloir, la dévalorisation à long terme. Au fond, la question qui traverse l’ouvrage est simple et décisive : que devient une société fondée sur le travail lorsque le travail change de nature ?

Essai 8 — Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l’ère des écosystèmes génératifs / Sens, communication et métabolisme : trois régimes, trois paradoxes

Les écosystèmes génératifs transforment les conditions d’exercice de la souveraineté sans l’abolir : les États continuent d’agir, mais ne maîtrisent plus les systèmes dans lesquels s’exerce cette action.

Cette transformation ne tient pas à une simple limitation externe, mais à une reconfiguration structurelle. Les contraintes deviennent invisibles, inscrites dans des architectures techniques et des chaînes d’interdépendance globalisées. Elles sont en partie irréversibles, du fait de l’accumulation d’infrastructures et de dépendances, et impersonnelles, car résultant de dynamiques systémiques plutôt que de volontés identifiables.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle ne peut plus être pensée comme une technologie isolée, mais comme un milieu infrastructurel global, articulant modèles, plateformes, flux matériels et dispositifs institutionnels.

La souveraineté algorithmique ne désigne donc plus une capacité de maîtrise, mais un problème de gouvernement : celui de systèmes dont aucun acteur ne contrôle l’ensemble des conditions.

Cette difficulté peut être analysée à partir de trois régimes irréductibles : le sens, qui concerne les conditions d’interprétation et de responsabilité ; la communication, qui organise la circulation et la légitimation des usages ; et le métabolisme, qui renvoie aux infrastructures matérielles et énergétiques des systèmes.

Les tensions contemporaines ne relèvent pas de dysfonctionnements ponctuels, mais de paradoxes structurels inscrits dans ces régimes. Le présent essai en identifie trois : le paradoxe Anthropic, celui des « all lawful uses », et enfin le paradoxe de la souveraineté dépendante, dont l’articulation produit une désarticulation : les systèmes continuent de fonctionner alors même que leurs conditions de gouvernance deviennent instables et contradictoires.

Dès lors, la souveraineté ne consiste plus à maîtriser les systèmes, mais à gouverner les paradoxes qui en conditionnent l’existence.

Essai 9 (à publier) — Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables / Résister à l’occupation permanente du visible et du pensable

Le présent essai part d’un constat simple : dans un monde saturé de crises, de conflits et de récits de désastre, l’esprit humain peine à maintenir une prise sur des horizons positifs.

L’Ombelle de l’imaginaire et des horizons habitables propose une exploration philosophique des conditions qui rendent un monde collectif pensable et habitable. Dans un tel contexte, il devient de plus en plus difficile de se représenter des formes de vie désirables et d’y engager durablement son énergie. Les sociétés contemporaines ne souffrent pas seulement de crises économiques, politiques ou écologiques, mais d’un affaiblissement des conditions de l’imaginaire collectif. Les récits communs se fragmentent, l’attention se disperse, les horizons d’avenir se rétrécissent et les liens sociaux se fragilisent.

Pour analyser cette situation, l’ouvrage propose une métaphore structurante : celle de l’ombelle, une forme botanique composée de multiples fleurs reliées par une même architecture. L’imaginaire humain est envisagé de manière analogue : il ne constitue pas un bloc homogène, mais un ensemble de dimensions interdépendantes qui conditionnent notre manière d’habiter le monde.

Sept ombellules structurent ainsi l’analyse : le temps, l’émerveillement, l’attention, la représentation, le geste, le désir et le lien. Chacune est étudiée à travers un double mouvement : des fleurs fermées, qui décrivent les formes contemporaines de fermeture de l’imaginaire (accélération, saturation, dispersion, cynisme, isolement…), et des fleurs ouvertes, qui désignent les conditions possibles d’une réouverture (lenteur choisie, beauté, présence, récits incarnés, artisanat, engagement, solidarité).

Cette cartographie permet de montrer que les difficultés contemporaines ne sont pas simplement individuelles ou morales. Elles résultent de configurations symboliques et institutionnelles qui orientent la perception du possible. Les architectures numériques de l’attention, la polarisation des récits publics, l’économie de la visibilité et la fragmentation des espaces de discussion contribuent à restreindre l’horizon collectif. L’imaginaire ne disparaît pas, mais il est souvent capturé, redirigé ou appauvri.

L’essai met également en lumière un pédoncule central reliant deux dimensions décisives : la représentation et l’engagement. Les représentations collectives façonnent les désirs et orientent les engagements possibles ; mais l’action et l’engagement peuvent à leur tour transformer les représentations dominantes. C’est dans cette interaction que se jouent les possibilités de transformation symbolique d’une société.

L’ouvrage se conclut sur l’idée que l’imaginaire ne peut être restauré par une simple critique des dérives contemporaines. Il doit être cultivé à travers des pratiques concrètes : attention plus lente, gestes incarnés, récits de coopération, communautés vivantes et formes renouvelées de délibération collective. La reconstruction d’un espace commun n’est pas un retour nostalgique à un passé perdu, mais une invention progressive de dispositifs permettant à des individus différents d’habiter un même monde sans cesser d’être en désaccord.

Ainsi, l’essai défend une thèse centrale : lorsque l’imaginaire se ferme, le monde semble se réduire à la gestion du présent ; lorsque l’imaginaire se rouvre, de nouveaux horizons deviennent pensables et habitables. L’enjeu n’est donc pas seulement intellectuel ou esthétique : il est profondément politique et anthropologique.

Essai 10 (à publier) — Le nouveau régime informationnel de l’humanité / Basculement textoral : oïkosphère, oïkotexte et production du réel

Cet ouvrage propose une analyse du basculement contemporain du régime informationnel à partir d’un déplacement conceptuel central : le réel ne peut plus être compris comme un donné immédiatement accessible, mais comme le produit de conditions de stabilisation historiquement situées. À partir de cette hypothèse, il reconstruit une généalogie des régimes informationnels – oralité, écriture, littératie, ère médiatique – en montrant que chacun d’eux organise différemment les conditions de persistance, d’imputabilité, de mémoire et de reconnaissance des énoncés. Le réel apparaît ainsi comme un effet de stabilisation : ce qui tient suffisamment pour être partagé, reconnu et mobilisé.

Le régime contemporain ne rompt pas avec cette logique, mais en transforme radicalement les modalités. Là où les régimes antérieurs reposaient sur des dispositifs relativement identifiables et stables – mémoire incarnée, archive, institutions, médias – la stabilisation devient aujourd’hui continue, distribuée, automatisée et souvent opaque. Cette mutation correspond à un changement de seuil : les médiations ne sont plus des opérations ponctuelles, mais des conditions permanentes d’apparition du réel. La distinction entre production, circulation et réception tend à s’effacer au profit d’un ensemble de processus intégrés qui configurent en amont ce qui devient visible, crédible et opératoire.

Ce basculement est conceptualisé comme un moment textoral : un régime dans lequel le langage lui-même devient un flux de conversion généralisée, et où les énoncés sont en permanence transformés, recombinés et recontextualisés. Il s’accompagne d’une dissociation croissante entre vérité et reconnaissance, produisant une crise fiduciaire : la validité d’un énoncé ne garantit plus sa visibilité, tandis que sa circulation peut produire des effets indépendamment de sa véracité.

Pour rendre compte de cette transformation, l’ouvrage introduit le concept d’oïkosphère, défini comme le milieu global dans lequel se configurent les conditions d’apparition, de circulation et de reconnaissance du réel. L’oïkosphère ne se réduit ni aux infrastructures techniques, ni aux institutions, ni au langage, mais désigne l’ensemble de leurs interactions. Dans ce cadre, le pouvoir devient environnemental : il ne s’exerce plus seulement à travers des contenus ou des discours, mais à travers la structuration même des conditions du visible et du dicible.

L’analyse se prolonge par l’étude de l’oïkotexte comme couche langagière de ce milieu, de la production du réel comme ensemble d’opérations de sélection, de hiérarchisation et de configuration, et des formes d’agentivité possibles dans un environnement où les conditions d’action sont elles-mêmes structurées par ces processus. Elle met en évidence les tensions politiques du régime – entre efficacité et délibération, sécurité et liberté, vérité et utilité – ainsi que les dérives liées à la fragmentation du réel et à l’érosion des conditions démocratiques.

L’ouvrage conclut en proposant de penser le réel comme un enjeu politique : non plus comme un donné à interpréter, mais comme un espace à configurer, à contester et à habiter collectivement.



jeudi 9 avril 2026

J'utilise l'IA ... et je l'assume

J'emprunte cette citation à Monsieur Philippe Silberzahn
J'utilise l'IA pour rédiger mes articles et je l'assume.
J'ai découvert les LLM il y a précisément un an, en publiant le 13 avril 2025 mon premier billet sur la question. Une heureuse découverte associée à une malheureuse constatation : l'apparition des grands modèles de langage est allée de pair avec la quasi-disparition de mon métier !

Traducteur-interprète professionnel depuis 1985, tout d'un coup c'était comme si ces 40 années de formation continue plurilingue dans une quarantaine de domaines étaient réduites à zéro par l'arrivée des LLM. J'avais besoin de comprendre. Comment était-ce possible ?

Je me suis donc mis à les étudier de près pour déchiffrer le mystère. Et j'ai découvert une "chose" infinement plus calée que moi dans à peu près tout, tous les secteurs et toutes les langues ! Et pratiquement gratuite, ce qui ne gâche rien, avec une capacité de production quasiment illimitée et extrêmement rapide. Comment voulez-vous concurrencer ça ?

J'ai appelé la chose "le rêve impensé de Diderot et d'Alembert"... Et puisque la "chose" m'avait volé mon travail (c'était la perception que j'avais), j'ai décidé de m'en servir. Car la "chose" a beau tout savoir, il lui manque encore quelque chose d'essentiel : la finition.

Un concept éminemment humain, associé à un autre concept, tout aussi crucial, appris des LLM : la répondabilité, à savoir le binôme répondre à / répondre de.

Autrement dit, organiser la finition d'un texte signifie en répondre. Un LLM ne répond jamais de rien à personne, moi si. C'est d'ailleurs pour ça que je signe chacun de mes billets : pour bien indiquer que tous les mots précédant la signature sont miens. On me dira : « Oui, mais ils ont été écrits par la "chose" ».

Et alors ? Une réaction bête m'a récemment mis en colère, aussi dis-je à celles et ceux qui ont des œillères que le problème ne consiste pas à refuser de lire quelque chose qui n'aurait "pas été écrit", mais plus simplement à ne pas lire quelque chose qui "a bien été écrit" : on juge et on critique sur le fond, pas sur la forme !

J'ai "écrit" (ou "produit", comme vous préférez) plus d'un demi million de mots en six mois, chose que je n'aurais jamais pu faire sans l'IA, et encore moins avec ce niveau de compétence et de compréhension, et j'ai fait miens tous ces mots, réunis ici.

J'accepte toutes les critiques, mais pas "t'as écrit ça avec l'IA". Ça veut disqualifier mon texte d'emblée, sans le moindre raisonnement derrière, ce ne sont que préjugés nuls, idées préconçues négatives, etc. Or je veux qu'on me dise ce qui ne va pas dans mon texte, et pourquoi ! Pourquoi il serait faux, incohérent ou sans aucun intérêt. J'ai lu sur LinkedIn un commentaire à ce billet, qui a fait mouche immédiatement :

Un LLM est « un excellent burin pour tout sculpteur des mots et des idées ».

Voilà l'idée, modestement : je suis le sculpteur, le LLM est le burin. Et ce qui sort est juste le produit du travail de l'artisan avec son outil...