mardi 2 octobre 2018

La première "traduction automatique" produite au monde (1931)

Cela fait maintenant dix-huit mois que j'écris sur Federico Pucci, et ce billet est mon dix-huitième.

Lorsque j'ai appris l'existence de ce précurseur ignoré de la traduction automatique telle que nous la connaissons aujourd'hui, à part l'incroyable enthousiasme suscité par cette révélation exceptionnelle, mon plus grand étonnement fut de découvrir qu'il publia aussi dès 1931 le premier texte connu au monde en la matière, intitulé « Il traduttore meccanico ed il metodo per corrispondersi fra europei conoscendo Ciascuno solo la propria Lingua : Parte I. », dont voici la couverture :


Traduction : « Le traducteur mécanique et la méthode pour correspondre entre européens, chacun en connaissant uniquement sa propre langue », 1e partie.

Or cette publication précédait de 18 ans celle du "traducteur dynamo-mécanique", objet de mon scoop du 12 mars 2017 !

En allant ainsi de découverte en découverte, je me suis initialement focalisé sur l'existence d'un "traducteur mécanique", à savoir d'une "machine à traduire" dont nous aurions complètement perdu les traces. Le fait que l'inventeur y ait ajouté en 1949 le préfixe "dynamo" signifiant selon moi qu'il avait introduit l'électricité - via une dynamo - afin d'accélérer le fonctionnement de sa machine. En bref, non plus seulement mécanique, mais électro-mécanique. Telle fut mon interprétation, à l'époque. Erronée.

Dans une lettre que j'ai découverte plus tard, où M. Pucci décrit l'évolution de son invention, il nous confirme lui-même la lenteur du traducteur "mécanique" et explique le sens de "dynamo" :
Ces dernières années, l'auteur soussigné s’était proposé d’accélérer la traduction qu’il avait déjà rendue possible auparavant, mais extrêmement lente. (...)
Concernant les traducteurs mécaniques, il convient de noter qu’ils rendaient possible uniquement la traduction mais que le processus était extrêmement lent, du fait qu’ils exigeaient l'utilisation constante du vocabulaire, leur potentiel consistant simplement à mettre quiconque dans les mêmes conditions que quelqu'un qui connaîtrait toutes les grammaires étrangères mais aucun mot de vocabulaire. (...)
J’ai également affronté la question de la traduction électrique, en essayant de répercuter sur le plan de la traduction d’une langue à l’autre la transposition au plan électrique que les allemands avaient réalisé pour la traduction d'une langue donnée en un texte chiffré par le biais de substitutions littérales découlant, comme je l'avais fait au plan théorico-mécanique, de l'application des lois mathématiques relatives au calcul des probabilités. (...)
 
C’est ainsi que je suis parvenu au Traducteur dynamo-mécanique en trois études : 
  1. la première étude, livresque, a consisté en un prospectus servant à rendre possible la traduction à l'aide du vocabulaire (auquel il n’est plus nécessaire d’avoir recours de façon constante, mais seulement dans 15 % des cas pour des langues semblables, et dans 40 % pour des langues d'origine diverse) ; entre mars et avril j’ai publié deux petites éditions du Traducteur dynamo-mécanique à l’usage des italiens (français-italien et anglais-italien, plus une autre édition « anglais-français » à l'usage des français), en mentionnant dans les deux dernières publications la traduction dynamo-mécanique intégrale et la traduction électromécanique déjà réalisée. (...)
  2. la deuxième étape de la traduction dynamo-mécanique introduit le principe du mouvement des mots, il s’agit d’un livre-machine en carton où les mots sont extraits en fonction des mouvements déclenchés de main humaine ; 
  3. dans la troisième étape (électromécanique), le carton est remplacé par le métal et les mouvements ne sont plus impulsés de main humaine mais par l’électricité.
Du reste, toute les indications, à commencer par celles de John Hutchins, seul et unique chercheur de l'histoire de la traduction automatique à mentionner Federico Pucci, conduisaient à une telle interprétation : l'existence d'une machine à traduire, ou pour le moins d'un prototype, qui aurait été présenté au concours d'inventions lors de la Foire Internationale de Paris de 1949.

Pour autant, après avoir parcouru toutes les pistes possibles de recherche pour dénicher un exemplaire de ce "traducteur mécanique", notamment grâce à la rencontre avec la fille et la petite-fille de Federico Pucci, j'en suis arrivé à la conclusion que la « machine à traduire » de M. Pucci n'avait jamais existé !
Malheureusement. Resté seul trop longtemps avec ses idées, et malgré la clairvoyance de sa vision, dès le début il n'est pas parvenu à réunir les ressources financières et techniques nécessaires pour réaliser un prototype fonctionnel de son projet, et pouvoir ainsi breveter une invention qui n’a jamais dépassé le stade conceptuel des dessins, maquettes et descriptifs.
Certes, elle n'a pas existé physiquement, mais M. Pucci avait prévu toutes les déclinaisons possibles de sa machine, destinée à évoluer considérablement au fil des ans.

Tout d'abord, il devait y avoir deux machines par paire linguistique de type AB, une pour chaque sens de traduction : A langue source vers B langue cible, et B langue source vers A langue cible. Ce que M. Pucci nomme plutôt "Traducteurs mécaniques de type A" (de la langue étrangère vers la langue nationale) et "Traducteurs mécaniques de type B" (de la langue nationale vers la langue étrangère), selon les cas, comme le prouve l'intitulé de certains des vocabulaires mobiles mentionnés dans ses publications :
  • anglais - français (1949)
  • francese - italiano (1949)
  • inglese - italiano (1949)
  • italiano - inglese (1950) 
  • italiano - francese (1952)
  • italiano - francese (1958)
  • tedesco - italiano (1960)
Ensuite, chacune de ces machines aurait dû suivre une évolution technologique, en parallèle avec les progrès techniques réalisés dans le temps : machines simples, mécaniques, électriques, phono-électriques, photo-électriques et télé-électriques, et [donnant] naissance à de nombreux autres types composés, dont l'Interprète Électro-mécanique Portable...

L'introduction de l'interprète (portable !) en parallèle au traducteur nous fait comprendre l'ampleur de la vision de M. Pucci :
Pour une machine électrique, le mouvement qui est fait à la main dans le cas présent est effectué par l'électricité ; pour la machine phono-électrique, le vocabulaire mobile comporte trois colonnes, dont les deux premières sont imprimées sur une feuille d'étain, et la troisième est constituée par un disque d'acier tel que celui d'un phonographe, sur lequel le locuteur étranger enregistre la prononciation des termes de sa langue ; près de chaque mot italien se trouve un numéro ; en appuyant sur un bouton, une tête de lecture électrifiée dans un champ magnétique se déplace sur la prononciation enregistrée et lit le mot en langue étrangère, après qu'un mouvement électrique ait procédé aux corrections graphique et phonétique... ; le système télé-électrique suppose deux traducteurs électriques, l'un fonctionnant comme dispositif de transmission, disons à Rome, et l'autre comme dispositif de réception, disons à Londres ; en reliant les deux unités avec un téléimprimeur, le dispositif qui se trouve à Londres effectue les mêmes mouvements que le dispositif de transmission à Rome, pour obtenir à distance la traduction écrite et orale...
*

Donc, jusqu'à parvenir à cette réponse négative - et définitive - sur la réalité physique de cette machine, tellement obnubilé par son existence potentielle, j'en étais passé à côté de l'héritage encore plus extraordinaire que nous a légué M. Pucci : non pas une simple machine à traduire, mais le témoignage datable du premier texte traduit "mécaniquement" dans l'histoire de la traduction automatique : excusez du peu !

J’en ai parlé dès le 2 avril 2017 en décrivant de façon sommaire le livre paru en 1931, dans un billet que j'ai publié sans me rendre compte de l'importance de ce texte...

Il faut dire qu'en mars-avril 2017, j'étais tellement pris sous le feu croisé et incessant des découvertes, et que tout était si neuf qu'il m'était encore impossible d'appréhender et de tracer un cadre global de la situation.

Par conséquent, je n'ai pas examiné le livre dans le détail, je n'en aurais pas eu le temps (d'autant que c'est le plus complet de la série, 68 pages de descriptions), mais je l'ai juste survolé en extrayant tous les passages que je jugeais les plus significatifs : le résultat ici.

J'y présente ce texte de la manière suivante :
Puis il ... [arrive] à une "méthode dérivée" (pour traduire un texte du français à l'italien sans connaître le français), dont la théorie générale est exposée dans les pages restantes, jusqu'à présenter l'exemple (dans les trois dernières pages) de la traduction, selon sa méthode, de ce texte de Voltaire, cité p. 34 et intitulé "Le nez d'un mari" (Zadig) :
Un jour Azora revint d'une promenade, tout en colère, et faisant de grandes exclamations. Qu'avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse ? Qui peut vous mettre ainsi hors de vous-même ? Hélas ! dit-elle, vous seriez indigné comme moi, si vous aviez vu le spectacle dont je viens d'être témoin. J'ai été consoler la jeune veuve Cosrue, qui vient d'élever depuis deux jours un tombeau à son jeune époux auprès du ruisseau qui borde cette prairie. Elle a promis aux dieux dans sa douleur de demeurer auprès de ce tombeau tant que l'eau de ce ruisseau coulerait auprès. …Azora se répandit en des invectives si longues, éclata en reproches si violents contre la jeune veuve, que ce faste de vertus ne plut pas à Zadig.
Il avait un ami, nommé Cador, qui était un de ces jeunes gens à qui sa femme trouvait plus de probité et de mérite qu'aux autres: il le mit dans sa confidence et s'assura autant qu'il le put de sa fidélité par des présents considérables. 
M. Pucci précise :
« Un italien ignorant le français ne peut appréhender que quelques mots isolés, mais le sens général lui échappe tout à fait. Pas plus qu'il ne peut le comprendre à l'aide d'un vocabulaire, puisqu'il n'y trouvera pas des mots tels que: faisant, peut, seriez, etc., que le vocabulaire ne rapporte pas.
Voyons donc ce qui se passe en écrivant le texte ci-dessus selon la méthode exposée ici. »
L'italiano·che non conosce il francese non riesce a comprendere che qualche parola isolata, ma il senso gli è del tutto incomprensibile. Né può compreder nulla utilizzando il vocabolario, perchè comincia a trovare parole come: faisant, peut, seriez ecc. che il vocabolario non riporta. Vediamo che cosa succede scrivendo il brano citato col metodo esposto.
Je vous passe les détails, mais voici le résultat « qu'obtiendrait mécaniquement un italien ne connaissant pas le français, grâce au système de clés présenté ici » (p. 43 : quasi certamente, …, otterrebbe la seguente versione letterale, che è la stessa che otterebbe meccanicamente uno italiano che non abbia studiato il francese, mediante il sistema di chiavi esposto) :
Il naso di un marito
Un giorno Azora ritornò da una passeggiata tutta in collera, e facendo di grandi esclamazioni. Che avete voi, le (gli) disse Zadig, mia cara sposa? Chi può voi mettere così fuori di voi stessa? Ahimè! disse ella, voi sareste indignata come me, se voi avevate visto lo spettacolo di cui io vengo da essere testimone. Io ho stato consolare la giovane vedova Cosrue, che viene da elevare da due giorni una tomba a suo giovane sposo presso il ruscello che costeggia questa prateria. Ella ha promesso agli dei in suo dolore di dimorare (restare) presso quella tomba, finché l'acqua di quel ruscello scorrerebbe presso.
Eli aveva un amico, chiamato Cador, che era uno di quelle giovani genti a chi sua moglie trovava più di probità e di merito che agli altri, egli lo mise in sua confidenza e si assicurò, tanto che egli lo poteva, di sua fedeltà con un dono considerevole.
Croyez-moi, pour un système mécanique conçu en 1930, c'est absolument remarquable !
À titre de comparaison, voici la traduction automatique neuronale de Google, près de 90 ans plus tard...


Toujours à titre de comparaison, voici la traduction automatique de Microsoft, résolument hors-concours au niveau qualité...


J'ai analysé de plus près cette traduction, y compris segment par segment, dans ce PDF intitulé Traduction mécanique d'un extrait de Zadig par Federico Pucci (1931), où je conclus par ces mots :
Dans l’attente qu’une université ou un acteur majeur de la traduction automatique dans le monde finisse par comprendre l’importance de Monsieur Pucci dans l’histoire de la TA et se lance dans la construction d’un prototype fonctionnel des différentes déclinaisons de ses « machines à traduire », une première étape, d’ores et déjà réalisable sans aucun investissement lourd, passerait par la reconstitution de ce premier texte traduit « mécaniquement » en suivant simplement les instructions de Monsieur Pucci ! 
(...) il ne devrait pas être impossible de reconstituer le vocabulaire mobile français-italien ainsi que les correcteurs syntaxique et morphologique pour cette paire linguistique. 
Il se pourrait d’ailleurs que l’Université de Salerne soit intéressée pour approfondir les termes d’une collaboration. Si c’est le cas, je ne manquerai pas de leur proposer cette première expérimentation (certains des ouvrages de M. Pucci se trouvant déjà à la bibliothèque provinciale de Salerne) : parvenir à reconstituer 87 ans après - en respectant scrupuleusement les indications de son concepteur - le premier texte traduit « mécaniquement », puis le comparer à la version rapportée ici, publiée dès 1931 ; obtenir une correspondance de 100 % entre les deux textes serait la preuve définitive, un témoignage éclatant et irréfutable de la clairvoyance unique, voire du génie de M. Federico Pucci !
Certes, d'aucuns pourraient m'objecter que M. Pucci aurait très bien pu traduire lui-même cet extrait sans utiliser sa méthode... Or après plus d'un an et demi que j'étudie de très près l'incroyable histoire de Federico Pucci, je suis intimement convaincu qu'il était trop sérieux et intellectuellement trop honnête pour se livrer à ce genre de supercherie.

En grand linguiste qu'il était, jamais il ne se serait exprimé de la sorte, et s'il est aisé de comprendre que c'est lui qui introduit le nom de Zadig à la place du pronom "il" dans la phrase « Qu’avez-vous, lui dit-il, ma chère épouse ? » (justement là où Google commet un formidable contresens en traduisant « Que dites-vous »...), passons-lui cette coquetterie sans pour autant remettre en question la qualité de sa méthode et la formidable antériorité de sa vision...

Donc si quelques esprits chagrins persistent à penser que tout ceci n'est qu'une fake news, ce qui serait bien dans l'air du temps, je crois que la meilleure réponse à leur donner serait d'expérimenter ma proposition : en respectant scrupuleusement les indications de son concepteur, reconstituer ce passage pour comparer cette reconstitution et la traduction "mécanique" produite par M. Pucci il y a 87 ans.

Le taux de correspondance entre les deux textes serait la preuve définitive et irréfutable, en positif ou en négatif, du fait que M. Pucci est résolument le précurseur, trop longtemps ignoré, de la traduction automatique telle que nous la connaissons aujourd'hui...

Ad maiora semper !