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mercredi 24 mars 2010

Pourquoi l'Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l'Europe ?


Dans un contexte toujours plus globalisé, il est inutile de penser que les actions d'un pays, quelles qu'elles soient, bonnes et/ou mauvaises, restent sans conséquences sur les pays voisins, mais pas seulement. Avec des implications directes pour tout le tissu social et dans la vie quotidienne des gens. De tous les gens. Vous et moi, nos familles, nos amis, etc.

Pour faire un exemple, l'Espagne et le Portugal n'ont pas de frontières communes avec l'Italie, et pourtant, au sein de l'Europe, les politiques de chaque État membre ont des répercussions positives et/ou négatives sur tous les autres.

Aujourd'hui il est clair que tous les sujets sont largement transnationaux, mais je me contenterai d'en citer trois où le déclin de l'Italie (qui régresse dangereusement au lieu de progresser), pour peu que l'Europe ne fasse rien pour l'en empêcher, ne sera pas sans retombées sur plus de 500 millions d'européens :
  1. La Démocratie
  2. L'Environnement
  3. La Justice
* * *

1. La Démocratie

Parmi tous les cancers malins qui affligent l'Italie, il en est un particulièrement pernicieux qui étend ses métastases, lentement mais sûrement, depuis les années 70 : je veux parler de la P2, à laquelle je n'ai pas encore consacré de billet d'approfondissement mais que je traite en long et en large dans mon projet d'essai sur la République italienne.

Or le vice originel de la loge Propaganda Due (P2), dont Silvio Berlusconi était le piduiste (membre) n° 1816, consistait à subvertir la démocratie en vidant de leur contenu toutes les institutions démocratiques pour ne laisser qu'une coquille vide au regard des "citoyens" et de la "communauté internationale".

Il est vrai qu'à une époque où les États-Unis œuvraient activement à la mise en place de toutes les dictatures d'extrême-droite (du Japon à l'Amérique du Sud en passant par l'Europe, notamment en Grèce, au Portugal et en Espagne) pour contrer la montée en puissance du communisme, une dictature de plus ou de moins travestie en "démocratie" formelle n'aurait pas inquiété les opinions publiques outre mesure.

Mais le fait qu'en 2010, Silvio Berlusconi soit en passe de réaliser ce projet en plein cœur de l'Europe sans que nul gouvernement se proclamant "démocratique" ne trouve rien à y redire, voilà qui dépasse l'entendement !

Ces jours-ci il annonce haut et fort qu'immédiatement après les élections régionales, qui se tiendront ce week-end (à noter un niveau transversal de pourriture dans les listes gauche-centre-droite absolument stupéfiant, au point que Roberto Saviano a invoqué la présence d'observateurs de l'ONU pour surveiller les élections...), il entreprendra une grande, grande, grande et radicale réforme de la justice...

En réalité il s'apprête à mettre un point final à la démocratie en Italie, en réalisant une grande première dans l'histoire de l'humanité : un COUP D'ÉTAT LÉGAL ! Puisqu'il dispose en fait de la majorité parlementaire nécessaire pour modifier, sans violence apparente et sans courir le moindre risque, la Constitution de l'État Italien...

Non pas pour le meilleur, mais pour le pire ! Non pas en vue d'une plus grande démocratisation d'un pays qui serait déjà démocratique, mais plutôt pour privatiser le peu qui reste de démocratie à l'usage et au profit de Silvio Berlusconi en premier lieu, et en second lieu dans l'intérêt de clans, de mafias, de pouvoirs occultes et de corrompus/corrupteurs en tous genres.

Dans ce pays la liste des pourris est incalculable ! À commencer par les 2400 membres de la Loge P2 (à la seule exception du général Carlo Alberto Dalla Chiesa), officiellement dissoute par la loi n° 17 du 25 janvier 1982 en application de l'article 18 de la Constitution italienne, dont le plus célèbre des membres est l'actuel président du conseil des ministres, et dont la seule liste retrouvée ne mentionnait que 962 piduistes, ainsi répartis :
  • 208 militaires et policiers = 21,66%
  • 67 politiques = 7%
  • 52 fonctionnaires ministériels (dirigeants) = 5,5%
  • 49 banquiers = 5%
  • 47 industriels = 5%
  • 38 médecins = 4%
  • 36 professeurs d'université = 4%
  • 28 experts comptables = 3%
  • 27 avocats = 3%
  • 27 journalistes = 3%
  • 23 dirigeants de la grande industrie = 2,5%
  • 18 chefs d'entreprises = 2%
  • 18 juges = 2%
  • 17 membres de professions libérales = 2%
Plus 20% dont on ne sait - publiquement - rien ou pas grand chose, mais vu la nature de ce que l'on sait des autres, il est permis d'être inquiets...

Car lorsque l'on parle de militaires, il ne s'agit certes pas de soldats du rang mais presque uniquement de généraux qui comptent, y compris tous les commandants des services secrets italiens, sans oublier les généraux de la dictature argentine ; quand on parle de dirigeants ministériels, ce sont pour la plupart des grands commis de l'état impliqués dans des scandales sans fin ; quand on parle de banquiers, il s'agit de Roberto Calvi ou de Michele Sindona ; quand on parle de journalistes, ce sont des directeurs de journaux ou des gens qui ont fait carrière dans la presse et à la télévision ; quand on parle de chefs d'entreprises, c'est entre autres Silvio Berlusconi, lui-même introduit dans la loge par un journaliste, et ainsi de suite.

D'ailleurs si pratiquement aucun extrémiste (de gauche, mais surtout de droite) coupable des nombreux attentats qui ont ensanglanté ce pays pendant les années de plomb et la stratégie de la tension n'a jamais été condamné, on le doit en grande partie aux militaires inscrits à la P2 qui ont passé leur temps à dépister les enquêtes et à mettre des bâtons dans les roues aux magistrats en charge des dossiers !

Donc retracer l'histoire des 962 noms de la liste serait sans aucun doute plein d'enseignements, puisque presque tous ont été promus depuis dans l'échelle sociale, mais plus encore celle des quelque 1500 noms manquants : en effet, le 29 mai 1977, l'hebdomadaire L'Espresso annonçait 2 400 inscrits à la Loge, un chiffre confirmé par Gelli lui-même dans une interview à ce même hebdomadaire, publiée moins d'un an plus tôt, en juillet 1976, intitulée "Dottor Gelli cosa ha da dire?", dans laquelle il parle d'un avocat fasciste, Gian Antonio Minghelli (dont le père était membre de la P2, et lui aussi soupçonné d'en faire partie), impliqué dans le blanchiment des rançons de rapts exécutés aux dépens des familles de trois autres piduistes par Albert Bergamelli, l'un des chefs du clan des marseillais, également "trésorier" de la NCO de Raffaele Cutolo, et dont le juge Vittorio Occorsio observa un parallèle pour le moins curieux, à savoir que le montant total payé pour les rançons correspondait exactement à la somme dépensée pour l'acquisition du siège de l'OMPAM à Montecarlo, l'Organisation Mondiale de la pensée et de l'assistance maçonnique fondée par Licio Gelli au printemps 1975 :
Journaliste : - Minghelli est franc-maçon ?
Gelli : - Ils lui ont trouvé une carte d’appartenance à la franc-maçonnerie.
Journaliste : - Minghelli occupait un poste important dans la Loge P2 ?
Gelli : - Purement nominal. Je l'ai vu trois fois à peine car la Loge P2 ne se réunit jamais. Mais même si je l'avais vu trois mille fois, cela ne voudrait rien dire. Dans toutes les organisations ayant de nombreux membres, on peut toujours trouver celui qui dégénère. Or nous sommes 2 400.
Par un étrange hasard, cette interview fut publiée dans l'Espresso du 10 juillet 1976, le jour même de l'assassinat du juge Occorsio par des membres de l'extrême-droite...

Il est d'ailleurs bizarre de noter que Gelli quantifie les membres de sa loge à une époque où il se croit fort et où ses activités se déroulent à la lumière du jour, au vu et au su de tout le monde. D'autant plus qu'il le dit non pas en réponse à une question spécifique sur ce point (combien êtes-vous dans la P2 ?), mais au détour d'une réflexion portant sur tout autre chose. Pour une fois, il n'y a donc aucune raison de mettre en doute ses dires...

Une interview reprise sur Candido Nuovo (extrême-droite) par Giorgio Pisanò en juin 1982, l'un des membres de la Commission d'enquête sur la P2, pour expliquer que la liste retrouvée commençait le décompte à partir du numéro 1600, intitulé au Général Donato Lo Prete (chef d'État-Major, responsable de la nomination du Général Raffaele Giudice sur proposition de Giulio Andreotti, le véritable fondateur de la P2 avec Eugenio Cefis, selon différentes sources..., Lo Prete et Giudice furent compromis dans le scandale des pétroles, une affaire de crontrebande à 2500 milliards de lires dans les années 80).


Et Pisanò de s'interroger : - que sont devenus les 1 599 premiers ?

Selon lui, d'après le récit que lui fait le général Ennio Battelli, grand maître de la maçonnerie, après la découverte et la publication de la liste des piduistes, de nombreux autres lui ont demandé de "régulariser" leur position vite fait, en les inscrivant "officiellement" à une loge quelconque, pour pouvoir se disculper au cas où leur nom serait apparu par la suite. Or naturellement il n'y avait rien dans les archives du Grand Orient d'Italie pour "prouver" leur inscription : ni demande, ni serment, ni versements, etc. Battelli a donc mis nombre de ces frères "en sommeil", en mentionnant uniquement sur les fiches correspondantes : « M.G.M : Mémoire du Grand Maître », mais sans loge de provenance.

Or la Commission parlementaire sur la P2 a vérifié environ 1500 de ces fiches, datées après le 17 mars 1981, jour où la liste a été saisie. Je n'ai pas encore réussi à comprendre si une liste existe des illustres piduistes manquants à l'appel, mais traduit en chiffres (en se basant sur les pourcentages mentionnés plus haut), à ma connaissance cela veut dire que n’ont jamais été identifiés comme appartenant à la P2 entre 300 et 350 militaires et membres des forces de l’ordre, outre une bonne centaine de politiques et presque autant de dirigeants ministériels, environ 150 personnes entre banquiers et industriels, 150 autres entre experts-comptables, avocats et journalistes, 120 entre médecins et professeurs universitaires, une autre centaine entre entrepreneurs, dirigeants de PMI et professions libérales diverses, sans oublier une trentaine de juges, une vingtaine de notaires et environ 300 ou 400 autres membres aux activités variées, appartenant à des sociétés publiques et privées, au monde diplomatique, associatif, syndical, de l’édition et des médias (presse et télé), de la santé, de l’enseignement, des transports, de l’assurance, de l’hôtellerie, du commerce, architectes et analystes financiers, etc. etc.

Le gratin du gratin, quoi… Dont on retrouve aujourd'hui encore certains des noms de la liste au centre d'intrigues nationales et internationales qui pourrissent la vie de ce pays, il n'est que de lire le dernier opus d'Edoardo Montolli, Il caso Genchi, pour s'en convaincre.

Car il est évident que ces pouvoirs occultes n'ont jamais cessé d'étendre leurs métastases malignes sur l'ensemble de la société italienne, on peut très bien les suivre à la trace au fil des ans et des décennies, sans interruption des années 70 (et même avant) à nos jours (voir ici, ou , par exemple)...

Et comme le disent avec courage Gioacchino Genchi et Luigi De Magistris, la nouvelle P2 opère aujourd'hui encore, à 90 ans passés Gelli est plus que jamais actif, avec des implications qu'il serait trop long de détailler ici.

Une citation suffira, de l'un des protagonistes de cette nouvelle affaire (16 juin 2007) :
Je veux créer une force qui, sous des objectifs humanitaires, deviendra aussi une force économique et, surtout, politique... Politique dans le vrai sens du terme.

(...)

On peut compter sur des notaires, sur les meilleurs avocats, des députés, des sénateurs et des parlementaires, et même sur un vice-ministre de l'intérieur.
Dont le nom est largement cité dans le livre de Genchi.

Des ramifications qui nous amènent jusqu'à l'affaire Hiram (qui a dévoilé la façon dont cette bande de corrompus réussissaient à ajuster les procès jusqu'en Cassation !) et, indirectement, jusqu'à ... Marcello Dell'Utri, l'éminence noire de Berlusconi, encore et toujours !

Au vu de ce cancer généralisé, vous comprenez pourquoi l'aspirant dictateur Silvio Berlusconi est extrêmement dangereux (voici plus de 15 ans que son programme politique calque et dépasse même le "plan de renaissance démocratique" voulu par Gelli en 1976), et j'espère que les italiens réussiront à s'en débarrasser uniquement grâce à la force de leur vote citoyen, mais en tout état de cause les gouvernements démocratiques et les sociétés civiles concernées par la démocratie en Europe devraient se faire entendre. Haut et clair. Comme le disait récemment un magistrat italien, si ce n'est pas maintenant, quand !?

On a vu ce que ça a donné de laisser faire deux fous furieux comme Hitler et Mussolini, or les enseignements de l'histoire ont-ils jamais servi à quelque chose ?

J'aborderai une autre fois les thèmes 2. Environnement et 3. Justice, mais laissez-moi conclure sur ceci : dans la liste de la P2, un seul piduiste a été expulsé par Gelli au motif d'indignité : Giancarlo Elia Valori. C'est lui qui serait aujourd'hui à la tête de cette nouvelle P2, selon Luigi De Magistris (dessaisi de ses enquêtes et contraint de quitter la magistrature, de même que les magistrats qui ont eu le tort de lui donner raison). Pratiquement toute la troisième partie du livre d'Edoardo Montolli, Il caso Genchi, parle de lui (soit près de 200 pages !)...


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4 commentaires:

Alciator a dit…

Faites attention à vous! Il se pourrait que même des lecteurs francophones ne soient guère ravis que l'on parle de tout ça.

Jean-Marie Le Ray a dit…

Alciator,

c'est bien pour ça qu'il faut en parler :-)
Je sais aussi qu'il y a des connexions avec la France à certains niveaux, peut-être que tôt ou tard j'en parlerai, et alors là, c'est sûr qu'il y en a à qui ça plaira pas...

Matteo P a dit…

Je suis Italien et francophone (euh, un peu francographe au moins).

Je vous fais mes compliments. En ce moment il est vraiment necessaire que on parle de l'Italie en Europe.
Nous sommes sous un veritable cas de "dictature de la majorité": la moitié des italiens sont prisonniers de l'arbitraire de ce governement qui pense qu'il peut faire ce qu'il veut dans tous les domaines.

La démocratie en Italie n'a jamais été très forte (vous savez que depuis la 2me Guerre la opinion publique a toujours été guidée en fonction anticomuniste) mais au cours des quinze dernières années le lavage de cerveau par les télévisions de Berlusconi sur la popolation a été totale.

Saviez-vous que nous ne pouvons pas élire nos députés? On vote pour une des deux coalitions (les partis mineurs sont très petits) qui naturellement sont d'accord entre eux, et leurs dirigeants choisissent qui mettre au parlement. Voila pourquoi il a aussitant de criminels dans notre parlament et dans le governement.

Je crois que si les choses ne changent completement dans quelques années, on facera le bord d'une guerre civile. Une grande minorité ne peut plus accepter de vivre dans un pays regi par la mafia (et le vaticain avec elle).

Jean-Marie Le Ray a dit…

Matteo,

merci pour ton commentaire (diamoci del tu, all'italiana :-)

Jean-Marie