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mardi 8 novembre 2011

L'influence délétère de Silvio Berlusconi

L'une des raisons pour lesquelles Berlusconi s'accroche au pouvoir avec un acharnement incompréhensible vu de l'extérieur, c'est qu'il en profite pour se faire voter des lois "ad personam", autrement dit des lois favorables à lui, à sa famille, ses amis ou ses sociétés. Et si dans le passé, d'autres l'ont fait en sa faveur, aujourd'hui plus personne autre que lui ne pourrait le faire à sa place. D'où son entêtement extrême à vouloir rester aux affaires pour continuer à sucer le peu de sang vif qui reste encore à son pays.

Je vais vous donner quelques exemples peu connus en France, qui expliquent fort bien l'assiduité dans l'enchaînement et la constance sans faille de Silvio Berlusconi pour devenir le patron incontesté de l'Italie. Jusqu'à aujourd'hui !!!

1. Dans les années 70, dès son premier grand chantier, celui qui lui apporta la notoriété, dont Giorgio Bocca (partisan et grand journaliste italien) écrivait, le 11 mars 1976 sur le quotidien La Repubblica :
“Milan est la ville où un certain Berlusconi, 34 ans, est en train de construire "Milano 2", un chantier qui coûte 500 millions de lires par jour. Qui lui a donné cet argent ? Nul ne le sait. Qui lui a donné les permis de construire et l'autorisation de détourner le trafic aérien pour que les avions ne passent plus au-dessus de son quartier ? Ça on le sait, même si on ignore le reste. Comment est-il possible qu'un jeunot de 34 ans comme ce Berlusconi ait son “jet” personnel qui le mène aux Caraïbes, où il prend son bateau qui serait en fait un navire océanographique ? Nous serions quand même très curieux et très intéressés de connaître des lèvres de Monsieur Berlusconi l'histoire de sa vie : qu'il nous raconte comment fait-on pour passer de l'aiguille au million, ou du million aux cent milliards”.
Oui, qui lui a donné cet argent ?

Et qui lui a donné les permis de construire et l'autorisation de détourner le trafic aérien pour que les avions ne passent plus au-dessus de son quartier ? Grâce à un subterfuge gros comme ... un hôpital ! L'hôpital San Raffaele, celui de son ami Verzé, prêtre défroqué dans les années 60 et suspendu a divinis qui continue de s'habiller en curé 50 ans après et vient d'être chassé du conseil d'administration de l'hôpital au bord de la faillite avec plus d'1,5 milliard d'euros de dettes cumulées auprès des banques, son principal collaborateur récemment suicidé et un empire déclinant caractérisé par du louche ... à la louche !

Voici une reproduction des plans de vol donnés aux pilotes atterrissant et décollant de l'aéroport de Linate où la grosse tache noire marquée "Hospital" n'est pas du tout l'hôpital, dont la construction n'était pas même terminée à l'époque, mais représente l'ensemble de la zone Milano 2, la ville-satellite édifiée par Berlusconi, dont le slogan était : "une oasis de paix aux confins de Milan !"


Oasis dont on voit mieux les contours ici, avec en haut à gauche du M2, le H et les dimensions réelles de ce qui était destiné à devenir le complexe hospitalier. Mais jusqu'alors, début des années 70, je rappelle, nul n'avait encore jamais vu un hôpital de 700.000 m² ! Tout comme on aperçoit dans le coin inférieur gauche le cimetière de Lambrate, attenant à Milano 2.

Or voici ce que ça donne aujourd'hui sur Google Maps, où j'ai délimité la zone de Milano 2 en rouge et les deux rectangles hachurés de jaune, qui recouvrent la surface de l'hôpital en haut et du cimetière en bas :


Pour autant, le stratagème a suffi pour détourner le trafic aérien au grand dam des communes environnantes... Du reste, selon la Convention de Chicago relative à l'Aviation Internationale Civile, cette zone devait rester verte et inhabitable, car on comprend bien qu'à l'époque, le passage d'une centaine d'avions par jour sur les têtes des habitants, ça faisait désordre...

2. Le 16 avril 1973, un an avant que l'arrêt n° 226/1974 de la cour constitutionnelle italienne ne libéralise la diffusion télévisée par câble, la chaîne Telemilanocavo est constituée pour desservir les 20 000 télespectateurs de Milano 2, qui deviendra ensuite TeleMilano58 en prenant le numéro du canal qu'elle occupait. Après quatre années de relative inactivité, c'est en 1977 (année précédant celle de l'inscription de Berlusconi à la P2...) que la chaîne commence à émettre sur le réseau hertzien local de la région de Milan, puis évolue sous l'impulsion d'un nouvel associé de Berlusconi, expert de fréquences TV et titulaire de la société Elettronica industriale, Adriano Galliani (actuel vice-président du Milan AC).

Lui a l'expertise, Berlusconi les moyens, et de là partira l'aventure télévisée de Sua Emittenza, que Larousse traduit joliment par Éminence des ondes, dont les débuts ont été retracés dans un livre de Giovanni Ruggeri et Mario Guarino intitulé INCHIESTA SUL SIGNOR TV : Berlusconi essaiera d'en empêcher la publication par tous les moyens et les attaquera en diffamation, mais sans succès...

La référence faite plus haut à la P2 n'est pas gratuite, puisque le tristement célèbre "plan de renaissance démocratique", qui date de 1976, rappelons-le, prévoyait explicitement pour la presse et la TV :
  1. la création immédiate d'une agence chargée de coordonner la presse locale (qui fera dans le temps l'objet d'acquisitions successives) et la TV via câble à implanter en cascade de manière à contrôler l'opinion pubblique des citoyens lambdas au coeur du pays [immediata costituzione di una agenzia per il coordinamento della stampa locale (da acquisire con operazioni successive nel tempo) e della TV via cavo da impiantare a catena in modo da controllare la pubblica opinione media nel vivo del Paese].
  2. la multiplication des chaînes radio et TV au nom de la liberté d'antenne (art. 21 de la Constitution italienne), et la suppression de la RAI. Toutes ces chaînes et ces journaux devront être coordonnés par une agence centralisée de la presse [moltiplicazione delle reti radio e TV in nome della libertà di antenna (art. 21 della Costituzione), e la soppressione della RAI. Queste emittenti e i giornali dovevano essere coordinati da un'agenzia centrale per la stampa].
Pour réussir à fédérer le plus possible les télés locales indépendantes, en 1979 Berlusconi acquiert auprès de la Titanus (à l'époque l'une des plus importantes sociétés cinématographiques d'Italie) environ 300 films pour 2,5 milliards de lires, somme alors considérable, dont il proposera ensuite la diffusion gratuite aux chaînes locales pourvu qu'elles acceptent en contrepartie de faire partie d'un "circuit télévisé" qu'il contrôle. Il passe d'autres partenariats et entrecoupe ses films de publicités provenant d'une seule et même régie, qui deviendra en octobre 1979 Publitalia 80, dirigée par Marcello Dell'Utri...

C'est le plan P2 qui se met doucement mais sûrement en place, à la lettre !

Je vous passe les détails, il faudrait écrire un livre entier (...), disons seulement que le plus grand chaos règne dans le paysage audiovisuel italien, avec en 1975 environ 350 chaînes en Italie, et d'autres grands éditeurs qui voudraient bien leur part du gâteau : Mondadori avec Rete Quattro, Rusconi avec Antenna Nord puis Italia 1, etc. Mais aucun d'eux n'a les disponibilités financières inépuisables ni les relations de Berlusconi, qui raflera la mise...

Un parcours sans trop d'embûches jusqu'au 16 octobre 1984, où les parquets de Rome, Turin et Pescara décident d' "éteindre" au niveau régional ses trois principales chaînes : Canale 5, Italia 1 & Rete Quattro. Une menace sérieuse dont il sera sauvé en catastrophe par trois décrets de Bettino Craxi, un premier décret-loi jugé anticonstitutionnel dans la foulée mais immédiatement représenté tel quel : le 6 décembre, le décret "Berlusconi-bis" est approuvé par le parlement italien sous l'impulsion de Craxi qui menace de faire sauter le gouvernement. L'année suivante, enfin, le décret "Berlusconi" sera définitivement converti en loi.

C'est donc Bettino Craxi qui a permis à Berlusconi de conserver - et, à partir de là, d'augmenter démesurément son pouvoir d'influence, qui a conditionné, et conditionne aujourd'hui encore, toute la vie "démocratique" (au sens piduiste...) italienne. D'ailleurs presque 10 plus tard, Craxi aura également sa part de responsabilité dans les origines du parti politique Forza Italia, et rappellera à Berlusconi l'énorme pouvoir de propagande que lui confèrent la propriété et le contrôle des télés :
Imagine un collège électoral, qui compte environ 110 000 électeurs, dont 80-85 000 ont droit de vote. Sur ceux-là, environ 60-65 000 iront voter. Donc si tu tiens compte de ce nombre et de l'arme formidable que tu as entre les mains, tes télévisions, grâce auxquelles tu peux orchestrer une propagande martelante en faveur de tel ou tel candidat, alors il te suffit d'organiser une étiquette capable d'en regrouper 25 ou 30 000 pour avoir de fortes chances de renverser les pronostics, soit par l'effet de surprise, soit par l'effet « télévision » ou simplement par effet de la volonté qu'ont les électeurs non communistes de ne pas être gouvernés par des communistes.
(...)
Il te suffit de trouver le bon sigle, et grâce à tes télés et à l'organisation structurée de tes entreprises ... avec les femmes et les hommes que tu as partout sur le territoire italien, alors tu pourras réussir à récupérer toute la partie de l'électorat qui est bouleversée, confuse, mais aussi déterminée à ne pas être gouvernée par les communistes et à sauver ce qui peut encore l'être.

"Questo e' un collegio elettorale. Gli elettori saranno presumibilmente 110 mila persone e 80 85 mila quelli che avranno diritto al voto. Quelli che andranno a votare saranno 60 65 mila. Prendendo in considerazione queste persone e con l' arma che tu hai in mano delle tv, attraverso le quali puoi fare una propaganda martellante a favore di questo o quel candidato, ti bastera' organizzare un' etichetta che riesca a raggrupparne 25 30 mila, per avere forti probabilita' di rovesciare il pronostico. Accadra' per l' effetto sorpresa, per l' effetto televisione o per l' effetto del desiderio che gli elettori non comunisti hanno di non essere governati dai comunisti".
Bettino insiste, cerca di convincere l'amico Silvio: "Se trovi una sigla giusta, con le tv e le tue strutture aziendali... Hai uomini sul territorio in tutta Italia, puoi riuscire a recuperare quella parte di elettorato che e' sconvolto, confuso, ma anche deciso a non farsi governare dai comunisti e a salvare il salvabile".
Craxi, qui fut en outre témoin de Berlusconi à son mariage avec Veronica Lario et parrain de Barbara, leur première fille, fut donc aussi un bon prophète puisque c'est effectivement ce qui s'est passé.

Une maîtrise des ondes trop souvent abusive, qui atteignit son comble avec l'affaire Rete 4 contre Europa 7, un conflit impossible à bloguer car trop long, pour lequel Berlusconi s'est fait faire un nombre impressionnant de lois et d'autres mesures ad hoc.

Après plus d'une décennie qui a vu notamment trois sentences de la Cour constitutionnelle italienne (1988, 1994 et 2002) contraires à Rete 4, après la loi Gasparri et une infinie série de retournements ...), dont un rapport d'avril 2004 sur les risques de violation, dans l'Union européenne et particulièrement en Italie, de la liberté d'expression et d'information, où le Parlement européen observe, entre autres :
(...)

61. ... que le système italien présente une anomalie qui réside dans la réunion d'un pouvoir économique, politique et médiatique entre les mains d'un seul homme, à savoir Silvio Berlusconi, actuel président du Conseil des ministres, et dans le fait que le gouvernement italien contrôle directement ou indirectement toutes les chaînes de télévision nationales;

62. prend acte du fait que, depuis des décennies, le système radiotélévisuel fonctionne en Italie dans une situation d'illégalité, qui a été établie à de nombreuses reprises par la Cour constitutionnelle et face à laquelle le concours du législateur ordinaire et des institutions compétentes n'a pas permis le retour à un régime légal...
suivi de la résolution P5_TA(2004)0373 du Parlement européen sur la Liberté d'expression et d'information, qui reprend les termes exacts du rapport en concluant :
87. invite le Parlement italien :

- à hâter ses travaux sur la réforme du secteur audiovisuel selon les recommandations de la Cour constitutionnelle italienne et du président de la République, en tenant compte des incompatibilités avec le droit communautaire que ceux-ci ont relevées dans certaines dispositions projet de loi Gasparri,

- à résoudre réellement et de manière appropriée le problème que pose le conflit d'intérêts du président du Conseil, qui contrôle directement le principal exploitant de télévision privée et indirectement le principal exploitant de télévision publique, la principale régie publicitaire, ainsi que de nombreuses autres activités liées au secteur audiovisuel et médiatique,

- et à adopter des mesures garantissant l'indépendance de l'organisme public de radiodiffusion et de télévision ;
... après un arrêt de la Cour de Justice européenne du 31 janvier 2008, qui statue que LE RÉGIME ITALIEN POUR L’ATTRIBUTION DE RADIOFRÉQUENCES POUR LES ACTIVITÉS DE RADIODIFFUSION TÉLÉVISUELLE EST CONTRAIRE AU DROIT COMMUNAUTAIRE, en ce qu'il « ne respecte pas le principe de libre prestation de services et ne suit pas de critères de sélection objectifs, transparents, non discriminatoires et proportionnés. », après tout cela et de nombreux autres épisodes que je passe sous silence, l'Union européenne a fini par ouvrir une procédure d'infraction contre l'Italie pour l'obliger à mettre un terme à une situation illégitime qui dure depuis une bonne dizaine d'années !

Les choses se sont terminées au profit de Berlusconi, en lui permettant ainsi d'asseoir définitivement son emprise sur la télévision commerciale en Italie.

Quant à l'autre partie "télé" du plan P2, qui prévoyait l'abattement des chaînes publiques, Berlusconi poursuit cette tâche avec assiduité depuis qu'il est au pouvoir, et il faut lui reconnaître qu'il a parfaitement réussi dans l'entreprise. En 1994 il avait promis de ne pas même toucher une plante à la RAI, et il a maintenu sa promesse, puisqu'il ne reste aujourd'hui pratiquement plus rien du service public, sauf les plantes...

Il y a une déclaration de Berlusconi que j'ai vu passer par hasard en 2009, qui selon moi résume parfaitement tout ce que je viens d'expliquer. Berlusconi est en Tunisie où il est associé à Tarak Ben Ammar au capital de Nessma TV, et lors d'une visite sur le tournage de Baaria, il eut ces mots particulièrement inquiétants, en français (à partir de 1'25'', merci à Daniele Sensi pour m'avoir rafraîchi la mémoire) :
Une télévision qui va naître, c'est toujours un miracle, fantastique ! Parce qu'à l'époque moderne, il n'y a rien qui influence les gens plus que la télévision. Même la presse reste loin derrière. Donc vous avez entre vos mains une grande opportunité de faire du bien...


Le désastre italien après 20 ans de berlusconisme (qui n'a rien à envier aux 20 ans du fascisme mussolinien) est l'illustration parfaite de ce type d'influence.

Une influence extrêmement délétère pour la démocratie, et je vois déjà sur l'Internet tunisien des réactions très critiques sur Nessma, qui fut même déclarée indésirable en Algérie. Un peu comme La Cinq en son temps, virée par notre Jacquou national qui s'en prit violemment au "marchand de soupe" transalpin. À noter au passage que l'affaire eut des suites ;-)

J'arrête ici la première partie de ce billet, mais dans un prochain je vous raconterai l'une des dernières dispositions sur mesure, présentée par Berlusconi lui-même, pas très vieille puisqu'elle remonte pas plus tard qu'au 14 juillet dernier. Pour l'occasion, c'était jour de fête aussi en Italie...

Vous verrez, c'est surprenant !

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P.S. Les deux cartes en début de billet sont extraites du Dossier Berlusconi, années 70, paru aux éditions Kaos. (p. 76-77)

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