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mardi 20 septembre 2011

Pourquoi Berlusconi est-il encore au pouvoir ?

Plus l'énergumène en fait de toutes les couleurs et moins sa permanence aux affaires résulte compréhensible aux opinions publiques démocratiques non italiennes. Voici deux ans et demi que je tente d'expliquer l'exception italienne à un lectorat francophone et pourquoi Silvio Berluconi est également un danger pour l'Europe, chose que je ne suis désormais plus seul à dire..., et Bruxelles le sait, mais malheureusement la situation n'arrête pas d'empirer.

Je pourrais vous en tartiner des billets et des billets sur l'horreur démocratique que représente ce vieux pervers corrompu qui dirige l'Italie, mais je vais essayer de prendre un peu de hauteur - pour autant que le sujet le permette - pour répondre à la question que je pose en titre, en identifiant quatre raisons fondamentales pour lesquelles Berlusconi est encore au pouvoir bien qu'il ne soit qu'une immonde caricature de ce que devrait être un homme d'état :
  1. Berlusconi n'est pas seul
  2. La "Loi Calderoli" : une vraie saloperie !
  3. L'absence - la complicité - de l'opposition
  4. L'apathie de la population italienne
* * *

1. Berlusconi n'est pas seul

Berlusconi n'est pas arrivé seul en politique, mais porté par tout un système de pouvoirs occultes qu'il est difficile d'expliquer en France (et ailleurs...), aussi bien externes (notamment Grande-Bretagne, États-Unis et Vatican) qu'internes (mafias). Et si ce dernier rapprochement vous étonne, sachez que les connexités (nous dirons ça comme ça) entre les mafias et Berlusconi sont innombrables et sérieusement documentées, y compris judiciairement (que ce soit directement ou par personne interposée : Dell'Utri, pour n'en citer qu'un), voire financièrement (des enquêtes dont personne ne parle jamais dans la presse sont actuellement en cours).

L'origine de milliards et de milliards de lires qui ont servi a financer ses débuts est tout simplement inconnue, alors que plusieurs repentis ont déclaré que la mafia avait blanchi des milliards dans ses affaires. Quant à l'origine de son parti politique, elle fait planer de nombreux doutes, notamment si l'on considère les ambitions politiques de la mafia.

De même que l'on compte par dizaines et dizaines les politiques de l'entourage de Berlusconi qui ont des "connexités" avec la mafia et sévissent actuellement sur les bancs du gouvernement et du parlement italiens, y compris au plus haut niveau en passant par des ministres. Ou d'autres, tels Angelino Alfano, ex-ministre de la justice (!) récemment nommé par Berlusconi comme son successeur, dont il est difficile de comprendre pourquoi il fut un jour invité au mariage d'une fille d'un chef mafieux et s'y rendit avec un cadeau pour les époux avant d'aller embrasser le père de la mariée... Chose qu'il nia dans un premier temps, jusqu'à ce que circule un clip vidéo où on le voyait embrasser le parrain. Il s'en tira par une pirouette en disant qu'il ne savait pas de qui il s'agissait et que sa présence était le pur fruit du hasard, même si en Sicile il est difficile d'être invité à un mariage de ce niveau-là par hasard ! Mais bon, s'il le dit... Il n'y a aucune raison de douter de sa parole plus que de celle de Berlusconi, n'est-ce pas ?

Or quel serait le lien commun entre mafias, Grande-Bretagne, États-Unis et Vatican, me direz-vous ? Un ciment fort : celui de l'anti-communisme, considéré comme un danger permanent par ces trois entités, une réalité historique aux fondements mêmes de la République italienne (au point qu'une énorme quantité d'ex-nazis et d'ex-collabos furent exflitrés ou graciés pour occuper ensuite des positions clés dans les appareils administratifs de l'État italien, mais pas seulement, puisque les États-Unis ont fait la même chose dans bon nombre de dictatures en Europe, en Amérique latine ou au Japon...), et dont la "joyeuse machine de guerre" était prête à prendre le pouvoir en Italie aux élections de 1994, qui furent gagnées par Berlusconi, mais sûrement pas par l'Italie...

Quant à l'appui de l'église à Berlusconi, il est largement compensé et récompensé par d'immenses avantages économiques, notamment pour les caisses et le patrimoine immobilier du Vatican, dont la banque, le IOR, fut un coffre-fort de la mafia et où transita le plus gros pot-de-vin jamais versé en Italie aux politiques corrompus, à commencer par Giulio Andreotti, dont Berlusconi est un digne héritier...

Berlusconi n'est donc pas seul, il fait partie d'un système : un système anti-démocratique et autoritaire, qui se partage les destinées d'un pays entier au moins depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale en privatisant les profits (de toute nature) et en socialisant les dommages collatéraux pour la société italienne. Un système qui a provoqué une infinie série de massacres, de Portella della Ginestra aux attentats des années 1992-93, en passant par la stratégie de la tension : carnages, bombes et assassinats de juges, de journalistes, d'innocents et de gens honnêtes, etc., dont pratiquement aucun coupable n'a jamais payé ! Un système basé sur la corruption, le chantage, les dépistages, disparitions et autres trafics en tous genres, de la drogue à la prostitution, du pétrole aux déchets dangereux et nucléaires, etc.

Un système au sein duquel l'état omniprésent a élevé les comportements criminels au rang de modèle économique, en contribuant par un pacte de sang à faire de la mafia la première entreprise italienne, un système parfaitement huilé, personnalisé par la P2 du maléfique Gelli qui continue de nos jours à produire ses effets hautement néfastes, notamment via la mise en oeuvre systématique par Berlusconi du plan de renaissance démocratique, qui consiste non pas à abolir la démocratie dans ses formes, mais à la vider totalement de sa substance pour n'en laisser qu'une belle coquille présentable. Grâce au contrôle de l'information, entre autres choses...

Car Berlusconi ne fait pas seulement partie du système, il en est au centre. En quelque sorte il est le garant du système - ou tout au moins, il l'a été jusqu'à aujourd'hui -, et c'est grâce à lui que tout se tient : un réseau infini de corruptions, de chantages, de dossiers plus ou moins secrets, etc., qui assure la permanence du système grâce au contrôle de quasiment toute la politique et d'une bonne partie de l'économie italiennes par Berlusconi, chose que prévoyait explicitement le Plan de Renaissance démocratique, qui chiffrait également, sans hésiter et avec un froid machiavélisme, les coûts nécessaires pour que le Plan fût une réussite, soit dit en passant :
  • entre 30 et 40 milliards devraient suffire pour permettre à des hommes de bonne volonté et choisis avec soin d'occuper les postes clés indispensables pour contrôler les partis politiques, la presse et les syndicats (le Gouvernement, la Magistrature et le Parlement représentent des objectifs ultérieurs, auxquels l'on pourra prétendre uniquement après la bonne réussite de la première phase, quand bien même ces deux phases s'entrecouperont et subiront nécessairement des interférences réciproques, comme nous le verrons dans le détail au fur et à mesure que nous élaborerons les procédures de mise en oeuvre).
  • environ 10 milliards de fonds nécessaires pour acheter le parti de la DC
  • un coût supplémentaire de 5 à 10 milliards pour diviser les syndicats en vue de leur "renaissance"...
  • un fonds national d'environ 10 000 milliards sur 2 ans pour une réforme structurelle des services sociaux (logement - hôpitaux - écoles - transports)...
Mais d'autres exigences ne sont pas explicitement chiffrées :
  • il faut en outre faire l'acquisition d'un ou deux périodiques hebdomadaires que l'on opposera à Panorama, l'Espresso, l'Europeo... (Gelli ignorait que Berlusconi aurait fait mieux encore en corrompant des juges pour faire main basse sur le tout, ce qui lui a valu une amende de 560 millions €, récemment infligée à lui et son groupe par la Cour d'appel de Milan)
  • Un autre élément clé était la constitution immédiate d'une agence de coordination de la presse locale (au moyen d'acquisitions étalées dans le temps) et d'un réseau TV via câble pour pouvoir contrôler l'opinion publique des italiens lambda (Altro punto chiave è l’immediata costituzione di una agenzia per il coordinamento della stampa locale - da acquisire con operazioni successive nel tempo - e della TV via cavo da impiantare a catena in modo da controllare la pubblica opinione media nel vivo del Paese).
Vous avez sous les yeux le parcours de Berlusconi. Et son programme politique, écrit par Gelli (ou plutôt par de petites mains de la CIA) vers la moitié des années 70. Pour autant, ses intempérances ont fini par mettre en danger le système, puisqu'il a désormais perdu toute crédibilité, tant nationale qu'internationale. Et la crédibilité est la condition numéro 1 pour faire vivre le système :
toute opération politique réussira pour peu que les hommes qui la mettent en oeuvre soient animés d'une foi solide et emportent la crédibilité (ogni operazione politica è destinata al successo se gli uomini che se ne assumono l’onere sono animati da buona fede ed ottengono credibilità)...
Citation extraite du Mémorandum sur la situation politique en Italie, saisi en 1982 à la fille de Gelli en même temps que le Plan de Renaissance démocratique...

Récemment, Berlusconi a d'ailleurs été désapprouvé publiquement par Gelli, ce qui est tout dire ! Gelli qui affirmait au début de ce dernier mandat de Berlusconi que lui seul aurait été capable de mettre en oeuvre son Plan, voici son diagnostic sur l'Italie d'aujourd'hui et sur Berlusconi (interview au magazine Oggi, en début d'année) :
- Le pays est déjà en plein chaos, l'économie est un désastre et nous n'avons plus d'hommes politiques. Par contre beaucoup de voleurs. Et ce n'est pas moi que le dis : ils sont presque tous mis en examen. Or personne ne prend les mesures nécessaires, personne ne met de l'ordre dans ce chaos. 
- Je n'aime pas la politique de Berlusconi. Il s'est avéré être un faible, il a peur de la minorité et ne fait pas valoir le pouvoir qu'il a reçu du peuple. Aujourd'hui le pays traverse une phase d'immobilisme, extrêmement dangereuse. Berlusconi a été trop loin dans la débauche, il aurait dû consacrer davantage de son temps à d'autres types de rencontres, de dîners. 
(Il Paese è già nel caos, l'economia va malissimo e non ci sono politici. Solo tanti ladri. E non sono io a dirlo: sono quasi tutti indagati. E nessuno prende i provvedimenti necessari, nessuno mette ordine. «La sua politica non mi piace. Si è dimostrato un debole, ha paura della minoranza e non fa valere il potere che il popolo gli ha dato. Oggi il Paese è in una fase di stallo. Molto pericolosa. Berlusconi è stato troppo goliardico, avrebbe dovuto dedicare più tempo ad altri incontri, ad altre cene.)
Tout est dit ! (même si se faire traiter de voleur par Gelli, c'est un peu comme se faire traiter de mafieux par Riina...)

Voilà pourquoi les rapports de force sont en train de changer et les mafias de se repositionner en vue de l'après-Berlusconi, inéluctable : ce n'est plus qu'une question de temps. Le problème est que lui ne veut rien savoir, qu'il est incontrôlable et continuera probablement à faire le mal de ce pays jusqu'à son dernier souffle. Sans compter que la permanence d'un tel système aurait besoin d'une transition en douceur, pour perdurer tel quel sans que personne ne s'y oppose vraiment. Tandis que si la chute de Berlusconi est violente, c'est tout le système qui s'écroulera avec lui. Exactement comme lors de la transition du début des années 90, lors du passage de la Ie à la IIe République.

Raison pour laquelle tous ceux et celles qui tomberont avec lui, et il y en a !, s'attachent par tous les moyens à maintenir le système agonisant jusqu'au bout, il en va de leur disgrâce autant que de celle de leur chef. Et pour ce faire, le Porcellum leur est indispensable
(même si un référendum populaire pourrait bien avoir lieu pour l'abroger, hier soir Antonio Di Pietro annoncait que le seuil indispensable des 500 000 signatures était atteint).

2. La Loi Calderoli : une vraie saloperie !

En 2005, la majorité de centre-droit de Silvio Berlusconi fait voter la loi électorale dite Loi Calderoli (ministre de la Ligue du Nord), qu'il a lui-même définie comme une « saloperie » (porcata, qu'on traduirait par cochonnerie en français mais sur un registre de langue moins soutenu, d'où mon choix qui correspond davantage au sens italien), également connue en Italie sous l'appellation de Porcellum. Je vous passerai les détails techniques, pour me concentrer uniquement sur les effets hautement nocifs de cette loi, à savoir que les électeurs ne peuvent indiquer leurs préférences mais doivent se limiter à voter parmi des listes bloquées de candidats désignés en amont par les partis politiques, qui sont ainsi les seuls à pouvoir décider de la nomination des parlementaires.

Autrement dit, cette loi a complètement court-circuité la représentation démocratique, puisque les "élus" n'ont plus aucun compte à rendre à leurs électeurs (qui n'ont eu le choix que de voter pour des listes farcies de "représentants" qu'ils n'ont pas choisis), mais uniquement aux partis - et donc aux chefs de parti - qui les ont nommés. Ce qui explique pourquoi Berlusconi s'en est sorti par 3 voix lors du vote de confiance de décembre dernier, car les parlementaires ne sont plus tenus par aucune fidélité politique mais se vendent au plus offrant, d'autant plus cher que leur position est capable de faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre.

C'est ainsi qu'on a assisté pendant tout le mois qui a précédé le vote de confiance à un spectacle désolant, totalement indigne d'une démocratie : un véritable marché au bétail où de nombreux parlementaires ont retourné leur veste (certains, plusieurs fois), passant de l'opposition au soutien convaincu à Berlusconi. Et de nombreux signes montrent qu'actuellement un second marché au bétail est en cours. Nous verrons...

Donc lorsque vous entendez dire que Berlusconi est soutenu par la majorité des italiens, c'est totalement faux, il est simplement soutenu par une majorité parlementaire achetée, un peu plus de 310 "honorables" dont beaucoup se sont carrément vendus (députés sans accents, si vous voyez ce que je veux dire...). Et plus sa position devient délicate, plus les votes son monnayés au prix fort ! Un misérable marchandage qui explique que la majorité du parlement a voté pour avaliser la version (la blague, devrais-je dire) de Berlusconi, selon laquelle il s'est intéressé de Ruby auprès de la préfecture de Milan uniquement parce qu'il croyait qu'elle était la nièce de Hosny Moubarak et que son seul désir était d'éviter un incident diplomatique !

Mussolini aurait pu transformer le parlement italien en bivouac de ses soudards, Berlusconi en a fait un repaire de voleurs : ce n'est plus Ali Baba et les 40 voleurs, c'est Silvio Berlusconi et les 300 voleurs. De démocratie ! Qui confisquent les voix (au propre et au figuré) des italiens et prennent le pays en otage. Un pays qui souffre malheureusement d'une très grave forme de syndrome de Stockholm, et qui n'est défendu ni pris en charge par aucune véritable opposition politique à l'absolue catastrophe berlusconienne.

* * *

Ça suffira pour aujourd'hui, je traiterai les deux derniers points dans un prochain billet...

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