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lundi 20 décembre 2010

Qu'est-ce que la mafia ?

( MAFIA )

I.   Qu'est-ce que la mafia ?
II.  150 ans de mafia : histoires siciliennes, histoires italiennes...

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Pieuvre aux multiples tentacules, chaque tentacule de la mafia exerce son étreinte mortelle sur une des dimensions de la vie en société :

Introduction
Définitions


Dimension criminelle de la mafia
Dimension systémique de la mafia
Dimension militaire de la mafia
Dimension internationale de la mafia
Dimension rituelle de la mafia
Dimension familiale de la mafia
Dimension politique de la mafia
Dimension économique de la mafia
Dimension sociale de la mafia
Dimension culturelle de la mafia
Dimension légale de la mafia


Conclusion : l'Antimafia

La liste ci-dessus n'est pas exhaustive (on pourrait également approfondir chaque dimension et en ajouter d'autres : stratégique, psychologique, linguistique, etc.), mais on ne saurait épuiser l'argument "mafia" en un seul billet de blog (en voici un deuxième...), même si j'espère vous fournir suffisamment d'éléments pour mieux appréhender le phénomène.

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Introduction

Comme le reconnaît l'Encyclopædia Universalis dans son introduction au thème, « fréquemment utilisé, le terme mafia souffre cependant d'un déficit global de définition ». D'autant plus que la réalité qu'il englobe est totalement différente d'un pays à l'autre : donc bien que ce soit le même mot, qui définit apparemment les mêmes choses si on s'en limite aux définitions du dictionnaire, le fait est que la perception "culturelle" qu'en ont les italiens n'a absolument rien à voir avec celle qu'en auront les français.

Et pour tout dire, posons qu'au-delà d'une représentation superficielle et médiatique par trop caricaturale, les français ignorent totalement ce qu'est la mafia.

Cet article se propose donc de répondre à la question « Qu'est-ce que la mafia ? » pour un lectorat francophone, tout en précisant d'emblée qu'il n'y a pas une seule mafia, mais plusieurs. Par conséquent, sans parler des mafias japonaises, russes, etc., le singulier désigne aussi le pluriel, et le contenu de l'article s'applique à toutes les formes de mafia italienne indépendamment du nom qu'elles portent : cosa nostra, camorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, etc., et des spécificités qui les différencient. [Début]

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Définitions

Commençons par les définitions des dictionnaires, que je commenterai ensuite en les raccordant avec mon explication et en les "critiquant" (au sens propre). J'en ai choisi deux dans ma bibliothèque :

1. Petit Larousse illustré, édition 2000 (c'est la plus récente que j'ai à la maison) : organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte, reposent sur une stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions.

2. La Grande Encyclopédie (publiée en France entre 1886 et 1902) : sorte de brigandage régularisé, de société privée qui se constitue parallèlement au gouvernement officiel et en contradiction avec lui. Elle se rattache aux Compagnie d'armi, formées en 1800 par la monarchie, qui, pour se défendre contre la Révolution française et assurer un peu d'ordre, arma et enrégimenta les brigands. La dissolution du régime féodal avait donné beau jeu à ceux-ci ; la Mafia continua plus méthodiquement leurs opérations et fit payer tribut aux propriétaires en garantie de leur sécurité. Garibaldi, en 1860, prononça la dissolution des Compagnie d'armi ; une commission extraordinaire en 1875, Nicotera en 1876, Crispi en 1895 firent de vains efforts pour abolir la Mafia, dont le peuple reconnaît l'autorité ; on s'explique les formidables progrès que firent les Fasci dei lavoratori organisés par les socialistes, à leur tête De Felice, groupant le prolétariat sicilien pour la revendication de réformes sociales. L'état actuel de la propriété, la misère générale des travailleurs assurent à la Mafia leurs sympathies. Les propriétaires sont contraints de se placer sous sa protection, de lui payer tribut, de prendre ses affiliés pour gardes, jardiniers, etc. Celui qui refuse ou qui dénonce un mafioso n'échappe pas à la vendetta. La mafia est solidement organisée, sous des chefs sévèrement obéis. Ses adeptes ont à faire la preuve de leur courage dans un duel au couteau. Ils s'engagent à ne jamais s'adresser aux tribunaux et à ne jamais témoigner devant eux, à se faire justice eux-mêmes. Le meurtre ou les vols sont interdits, sauf en cas de vendetta. La Mafia protège ceux que poursuit la justice ; elle intervient dans les fermages, etc. Les agents d'exécutions violentes sont appelés Malandrini ; les mafiosi s'intitulent Giovanni d'onore.
J'ai graissé les concepts clés, car même si ces deux définitions limitent fortement le champ sémantique de ce qu'est la mafia, elles fournissent déjà de nombreux éléments pour tenter de mieux circonscrire la question. Sans l'épuiser, c'est clair... [Début]

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La dimension criminelle de la mafia

Depuis l'aube de l'Humanité, le crime a toujours fait partie intégrante des sociétés. La force de la mafia, c'est d'avoir su organiser le crime. D'où les expressions "crime organisé", ou "organisation criminelle", comme dit le Larousse. Et, surtout, de l'avoir organisé efficacement, très efficacement.

Récemment, un repenti mafieux de premier plan, Gasparre Spatuzza, a déclaré : « La mafia est le système plus fonctionnel qui soit ». (La mafia è il sistema più funzionante che ci sia).

Voilà, le mot clé est prononcé : "système", le même terme qui désigne la camorra, comme nous le rappelle Roberto Saviano dans Gomorra...

Un système criminel dont le but se renouvelle constamment, toujours identique à lui-même : conquérir le pouvoir et l'argent. Par tous les moyens. Illicites et ... licites !

Car c'est là où l'évolution de la mafia dans les siècles représente un danger et un poison mortels pour la démocratie : grâce à une constante stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions (cf. Larousse), elle vise aujourd'hui à en conquérir la sphère "légale", en asseyant son emprise essentiellement sur quatre piliers, étroitement interdépendants :
  1. le contrôle territorial
  2. les relations de dépendance personnelle
  3. la violence comme instance suprême de régulation des conflits
  4. les relations symbiotiques avec la politique
(cf. Nando dalla Chiesa, La Convergenza, Ed. Melampo, 2010)

Le tout déployé de façon systématique pour étendre sa mainmise toujours plus loin, toujours plus profondément, dans l'espace et dans le temps. [Début]

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La dimension systémique de la mafia

Un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon un certain nombre de principes ou règles, qui ne laisse rien au hasard, où tout est prévu, planifié, analysé, pesé...

1. Le contrôle territorial s'exerce surtout à travers le "pizzo", véritable taxe mafieuse imposée à tous les agents économiques, du petit commerçant à la grande surface, du vendeur ambulant aux multinationales, etc., comme je l'ai déjà brièvement expliqué dans le bilan 2009 de l'entreprise MAFIA SA, en précisant :
...la force de la mafia c'est la façon dont elle contrôle et noyaute le territoire et se substitue à l'État dans une série croissante de "fonctions régaliennes". Outre les complicités au niveau de l'État, c'est aussi ce qui explique pourquoi certaines cavales durent des décennies, parce que des portions entières de territoire échappent au contrôle des pouvoirs publics.
Cela passe également par la corruption et les pots-de-vin, notamment dans les marchés publics (autour de la "table à trois pieds" siègent les mafieux, les entreprises et les politiques...), ou pour s'accaparer les financements nationaux et communautaires, voire par l'embauche de gens recommandés directement par la mafia, d'où le double avantage de les faire payer par l'entreprise à ne rien faire, si ce n'est surveiller et contrôler tout ce qui s'y passe.

Ce concept est fort bien décrit dans la définition n° 2, celle de la Grande Encyclopédie.

À un niveau supérieur, ce contrôle territorial s'exerce également à travers la culture, comme je le détaillerai plus avant, parfois même avec une telle prégnance qu'il est capable de dégager un fort consensus social !

2. Les relations de dépendance personnelle, c'est le réseau de contacts directement géré par les chefs, le plus souvent à l'insu des autres mafieux, qui tissent leur toile en usant de tous les leviers - chantage, corruption, menaces, etc. -, pour établir l'assujettissement de la "relation" ou du "contact" dans la plus parfaite "omertà" : en clair, silence et obéissance absolus sous peine de mort...

3. La violence comme instance suprême de régulation des conflits - économiques, sociaux, politiques, etc. -, c'est la menace permanente du bras armé qui frappe sans prévenir, n'importe où et n'importe quand (temps et espace, toujours), qu'on s'y attende ou pas, dans un crescendo de terreur physique ou morale, qui va des intimidations aux voies de fait sur les choses et les gens, jusqu'à l'enlèvement et à l'assassinat. Comme l'explique fort bien un diction mafieux, si tu ne paies pas par le sang, tu paieras par les larmes...

4. Les relations symbiotiques - ou organiques - avec la politique, c'est la partie la plus délicate, sur laquelle je reviendrai dans la "dimension politique de la mafia", mais disons que la politique est à la mafia ce que l'eau est aux poissons...

L'étroite interdépendance de ces éléments caractérise la mafia, en ce qu'elle se distingue par la réunion des quatre : sans violence vous avez le clientélisme mais pas la mafia, sans la politique vous avez le "milieu" classique mais pas la mafia ; par ailleurs, les relations de dépendance personnelle se nouent davantage grâce à la politique qu'avec la violence, bien qu'elle y contribue, de même que les rapports avec la politique sont liés de très près au contrôle du territoire, notamment à travers le vote (la mafia dispose de dizaines de milliers de votes qu'elle peut déplacer sur un candidat ou sur l'autre, au gré des intérêts du moment...). [Début]

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La dimension militaire de la mafia

La mafia est une organisation militaire et terroriste en guerre permanente, chargée de perpétuer la violence comme instance suprême de régulation des conflits. Sa force de frappe - brutale, cruelle, impressionnante -, se déploie sur un théâtre de guerre (le pays) aux milliers de champs de bataille (les territoires), à la conquête d'un pouvoir spatio-temporel hégémoniste, colonisateur, aux alliances variables : soit les clans se combattent entre eux (entre 1981 et 1983, plus de mille morts pour la seule "guerre de Palerme"), soit ils s'allient contre la société civile pour éliminer la résistance des citoyens honnêtes, que l'état abandonne le plus souvent à leur destinée. Une guerre sans fin.

Naturellement, le trafic d'armes en tout genre est étroitement lié à la dimension militaire, puisque c'est avant tout la principale source d'approvisionnement matériel des mafias, dans un enchevêtrement de trafics (armes contre drogue, armes contre déchets, voire armes nucléaires contre déchets nucléaires) où les ressources économiques phénoménales générées par la drogue ou les déchets permettent aussi de financer les opérations militaires.

Enfin, la dimension militaire de la mafia est également sa partie la plus visible, la plus spectaculaire, et donc la plus médiatisée. L'actuel gouvernement Berlusconi se gargarise des "succès sans précédents" obtenus dans la lutte contre les mafias, en oubliant un peu vite - à dessein - que ces succès sont dus d'abord à l'engagement des juges et des forces de l'ordre en première ligne, mais surtout que la capture des chefs militaires laisse intacte la capacité de l'hydre mafieuse de renouveler ses têtes à l'infini, ce qui revient à soigner les effets sans éliminer les causes...

Les séquestres de biens et de ressources sont évidemment indispensables (l'argent est toujours le nerf de la guerre), mais la législation est tellement pleine de trous que les bénéfices obtenus d'une main sont négativement compensés par les largesses accordées de l'autre...

Or en n'agissant que sur l'aspect militaire, on perd la guerre : nous en revenons là aux convergences coupables entre pouvoirs politiques et mafias, puisqu'en Italie il est largement prouvé, et depuis longtemps, que l'aile militaire de la mafia a trop souvent été recrutée par des pans entiers de l'état italien (et pas seulement...) pour en être le bras armé et faire les plus sales boulots, depuis Portella della Ginestra aux attentats meurtriers de 1992-1993, dans le cadre de pactes inavouables ! [Début]

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La dimension internationale de la mafia

Il est notoire que la mafia a franchi les frontières italiennes depuis longtemps, pour étendre son emprise potentiellement dans tous les coins du globe. Sa première terre de conquête fut les États-Unis, mais elle a essaimé depuis en Australie, au Canada, partout en Europe et dernièrement en Europe de l'Est et dans les pays satellites de l'ex-Union Soviétique...

Par ailleurs, là où elle n'arrive pas elle s'allie avec les mafias locales, d'Asie ou d'Amérique du Sud, ou avec la politique corrompue, comme en Afrique. Une propension naturelle à la mondialisation qui lui ouvre des perspectives souriantes pour le futur :
Dans ce paysage, le destin d'une organisation singulière devient secondaire, l'attention se déplace sur la croissance de l'accumulation illégale et sur la formation de groupes criminels toujours plus ramifiés et toujours plus puissants. Les activités illégales ont devant elles un très grand avenir, elles font entièrement partie du nouvel ordre mondial, avec de graves risques pour la société civile.
Un scénario catastrophe qui n'est pas sans rappeler les prévisions que fait Jacques Attali dans Une brève histoire de l'avenir (Fayard, 2006), sur la naissance de l'hyperempire, destiné à déconstruire "les services publics, puis la démocratie, puis les États et les nations mêmes."

Pensez donc qu'il situe l'émergence de cet hyperempire vers 2050, alors que l'Italie est d'ores et déjà en plein dedans depuis au moins deux décennies... Voici la description qu'il en fait (p. 264-266) :
La classe moyenne, principal acteur de la démocratie de marché, retrouvera la précarité à laquelle elle croyait avoir échappé en se détachant de la classe ouvrière ; le contrat l'emportera de plus en plus sur la loi ; les mercenaires, sur les armées et sur les polices ; les arbitres, sur les juges. Les juristes de droit privé feront florès.

Pendant un certain temps, les États des pays maîtres de l'ordre polycentrique pourront encore fixer quelques règles de leur vie sociale. La majorité politique y rejoindra la majorité économique, c'est-à-dire l'âge auquel l'enfant deviendra un consommateur autonome. Dans chaque pays, les partis politiques, en plein désarroi, chercheront – de plus en plus en vain – des domaines de compétence : ni la gauche ni la droite ne pourront empêcher la privatisation progressive de l'éducation, de la santé, de la sécurité, de l'assurance, ni le remplacement de ces services par des objets produits en série, ni, bientôt, l'avènement de l'hyperempire. La droite en accélérera même l'avènement par des privatisations. La gauche en fera autant en donnant à la classe moyenne les moyens d'accéder plus équitablement à la marchandisation du temps et à la consommation privée. L'appropriation publique des grandes entreprises ne sera plus une solution crédible; le mouvement social n'aura plus la force de s'opposer à la marchandisation du monde. Des gouvernements médiocres, appuyés sur de rares fonctionnaires et des parlementaires discrédités, manipulés par des groupe de pression, continueront à donner un spectacle de moins en moins fréquenté, de moins en moins pris au sérieux. L'opinion ne s'intéressera pas beaucoup plus à leurs faits et gestes qu'elle ne s'intéresse aujourd'hui à ceux des tout derniers monarques du continent européen.
Et de conclure le chapitre sur cette phrase menaçante (p. 301) : "Après la violence de l'argent, viendra - vient déjà - celle des armes.", puis d'enchaîner sur le chapitre dédié à l'hyperconflit, dont je ne résiste pas à vous citer cet extrait (p. 308-311) :
Les États n'ont jamais été les acteurs exclusifs de la violence du monde. Des mafias, des gangs, des mouvements terroristes - je les nomme ici pirates - se sont toujours immiscés entre les nations pour les combattre ou, à tout le moins, violer leurs lois. Quand la déconstruction affaiblira les États, que le droit et la police se feront plus discrets, la violence proliférera dans la vie publique et entre individus ; ces pirates deviendront même des agents essentiels de l'économie et de la géopolitique.
(...)
Des organisations mafieuses, des cartels, des criminels en col blanc, responsables de trafic de drogue, de femmes, d'armes ou de jeux, opérant sans base géographique, collecteront des fonds, menaçant et agissant comme des États et contre des États pour garantir leur sécurité. lis se doteront – ils se dotent déjà – des armes les plus sophistiquées ; ils menaceront juges, policiers et dirigeants politiques susceptibles de se mettre en travers de leur route. Parfois, comme c'est déjà le cas en Colombie, en Somalie, au Brésil ou au Pakistan, ces bandes contrôleront des villes, des territoires, voire des pays entiers.
(...)
Certaines de ces forces se ligueront contre des États, et en particulier contre des démocraties : on verra - on voit déjà - des barons de la drogue au service de causes politiques ou se servir d'immigrants comme passeurs. On verra - on voit déjà - des nations en ruines devenir les repaires de mafieux. On verra - on voit déjà - des forces terroristes, par nature nomades, trouver refuge dans des non-États ; on verra - on voit déjà - des organisations mafieuses soutenir des ambitions politiques, laïques ou religieuses comme le fit la Mafia, Cosa Nostra, ou les gangsters français devenus collabos en 1940.
Voilà ! La seule erreur, dans ce terrible scénario, c'est de décliner les verbes au futur et au passé simple, alors que l'Italie les vit au temps présent, qui plus est avec un regain de force depuis que Berlusconi est au pouvoir. D’où mon questionnement, que je vous invite à méditer : « Pourquoi l'Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l'Europe ? »

Car l’actuel projet politique de la Mafia corrobore parfaitement les prévisions d’Attali... [Début]

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La dimension rituelle de la mafia

J'entends par "dimension rituelle" celle du rite, de la tradition, de la partie occulte (y compris dans ses rapports avec la maçonnerie secrète), et de la religiosité maladive qui veut s'approprier "verbe évangélique" et symbolisme chrétien, un parallèle qu'on retrouve dans toutes les expressions mafieuses en Italie : cosa nostra, camorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, jusque dans leur dénomination : "sacra corona unita" signifie "sacrée couronne unie", où couronne fait référence au rosaire ("corona", en italien) utilisé dans les processions,  ces mêmes processions où les mafieux occupent des positions de choix, puisqu'en général ce sont ceux qui ont été affiliés dans l'année qui portent la statue de la Vierge ou du Saint !

À Pâques cette année, un prêtre qui a voulu faire cesser cet "usage" a dû essuyer quelques coups de feu d'intimidation car les "sacrés" affiliés (l'affiliation dans l'organisation se traduit par un "baptême" ou une "consacration", comme pour un véritable sacrement religieux) n'avaient pas apprécié...

Quant à l'épithète "unie", elle symbolise une union forte "comme les anneaux d'une chaîne", et jusqu'aux grades hiérarchiques qui s'inspirent de cette terminologie : "santisti" (de saints), "evangelisti" (évangélistes), "medaglioni" (médaillons), "médaillons avec la chaîne de la Société majeure", huit médaillons de la chaîne formant la "Société très secréte" qui commande à son tour un "Escadron de la mort".

Il en va de même pour la 'ndrangheta, où la Société majeure s'appelle aussi "La Sainte", qui compte parmi ses membres les saints évangélistes (santisti evangelisti)...

Je vous fais grâce de toute l'imagerie pieuse et des formules bigotes, mais celle de l'adhésion à l'Évangile (Vangelo) vaut son pesant d'or, d'encens et de myrrhe :
« Au nom de Gaspard, Melchior et Baltazar, cette sainte chaîne est formée avec un coucher de soleil et un lever de lune. Et sous le nom de Gaspard, Melchior et Baltazar et de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort sur la terre et ressuscité au ciel, nous, frères sages, formons ce saint Évangile. »

« In nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre con una bassata di sole e un'alzata di Luna è formata la Santa catena. Sotto il nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre e di Nostro Signore Gesù Cristo che dalla terra è morto, risuscitò in cielo, noi saggi fratelli formiamo questo sacro Vangelo. »
Le "code d'honneur" de Cosa Nostra, en revanche, préfère utiliser une aiguille et une image pieuse, pour mêler le sang et le feu.

Lors de l'initiation le candidat se fait piquer le bout du doigt de la main droite pour en faire sortir quelques gouttes de sang (d'où l'expression, être "punciutu", pour signifier l'affiliation à Cosa Nostra), suivi de la formule rituelle prononcée par le parrain : c'est par le sang que tu entres dans Cosa Nostra, c'est par le sang que tu en sortiras (“col sangue si entra e col sangue si esce da Cosa Nostra”). Une manière de dire que la mafia n'admet aucune défection : être mafieux, c'est pour toujours.

Les gouttes de sang tombent sur une image pieuse, que l' "officiant" fait alors brûler dans la main du nouvel entrant tandis qu'il prête le serment suivant : je brûlerai comme cette image pieuse si un jour je décide de trahir les commandements de Cosa Nostra (“brucerò come questo santino se un giorno decidessi di tradire i comandamenti di Cosa Nostra”). Trahir, c'est mourir, brûlé dans les feux de l'Enfer.

Ce désir d'appropriation ressort très clairement à la lecture de nombreux pizzini de Bernardo Provenzano, ces bouts de papier auxquels le chef mafieux confiait ses ordres à transmettre, qui sont truffés de références bibliques et dans lesquels il s'efforce d'apparaître comme un humble serviteur :
Avec le bon vouloir de Dieu, je ne demande qu'à servir, commandez-moi, et si possible, dans le calme et la discrétion, tentons de progresser, je compte tant, pour moi et pour vous, sur votre collaboration. ... Mon but est de vous prier...... je suis né pour servir...
Io con il volere di Dio voglio essere un servitore, comandatemi, e sé possibile con calma e riservatezza vediamo di andare avandi, e spero tando, per voi nella vostra collaborazione. ... Il mio fine è pregarvi...... sono nato per servire...
La chose n'est pas sans évoquer cette déclaration de ... Silvio Berlusconi :
Je suis le Jésus-Christ de la politique, une victime patiente, qui se sacrifie pour les autres...
Io il Gesù della politica, una vittima paziente, mi sacrifico per tutti...
Donc je suis sûr que tout ça va paraître très folklorique aux francophones, mais il ne faut surtout pas sous-estimer l'importance du rite, resté secret pendant près d'un siècle jusqu'à ce que les premiers repentis ne jettent quelques rayons de lumière sur ces pratiques. Avant, personne ne savait rien de la mafia, qui est comme les vampires : elle a besoin du secret de la nuit pour vivre. L'éclairer et la faire sortir au grand jour revient à lui porter un coup mortel (voir ma réponse au commentaire de Joseph en P.S. à ce billet...).

C'est également un point crucial qu'elle partage avec la maçonnerie secrète, dont font partie beaucoup de chefs mafieux. Mais la chose mériterait un billet entier, et même plusieurs (d'ailleurs, en France aussi...).

Du reste la définition du petit Larousse illustré, "organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte", souligne fort bien ces deux composantes au cœur de la vitalité mafieuse : la composante occulte et la composante "familiale". [Début]

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La dimension familiale de la mafia

La "famille" mafieuse, cellule primordiale de Cosa Nostra, ne doit pas être confondue avec un réseau de parenté : il s'agit en fait de la structure territoriale de base, qui contrôle et commande une ville ou un quartier dont elle prend le nom (famille de Brancaccio, de Villabate, etc.). C'est le lieu unitaire des "hommes d'honneur", et le nombre de ses membres peut atteindre plusieurs centaines. La hiérarchie est très stricte, chef, sous-chef, conseiller, etc. Le chef exerce une juridiction absolue, reconnue par tous les membres. Cela signifie par exemple qu'aucun crime ne peut être commis sur son territoire sans qu'il ne l'ait approuvé, tout contrevenant étant passible de mort. Et si un assassinat est décidé par la Commission (l'organe suprême de commandement) sur le territoire en question, le chef de famille en est averti au préalable en signe de respect.  Lorsque le chef est en prison, un "régent" prend sa place : « Spatuzza était le chef du "mandement" de Brancaccio, d'abord "régenté" par les frères Graviano... »

Le "mandement", regroupant plusieurs familles qui occupent des territoires limitrophes, tire son nom de l'une des familles qui le forment. La province de Palerme réunit 17 mandements (Tommaso Natale / San Lorenzo ; Resuttana ; Passo di Rigano / Boccadifalco ; della Noce ; Porta Nuova ; Pagliarelli ; Santa Maria di Gesù ; Brancaccio-Ciaculli ; Partinico ; Cinisi ; Corleone ; San Giuseppe Jato ; Belmonte Mezzagno ; Bagheria ; Villabate ; Caccamo / Trabia ; San Mauro Castelverde), formés chacun de 3 à 6 familles.

Ajoutez-y les provinces de Trapani (4 mandements), d'Agrigento (6 mandements), de Caltanisetta (4 mandements), d'Enna (3 mandements) ; celles de Messina et de Catania n'ont pas de mandements attitrés, et les familles des provinces de Siracusa et de Ragusa appartiennent à la Stidda (l'étoile : après les rois mages, l'étoile du berger...), organisation mafieuse concurrente de Cosa Nostra.

(Explications tirées du dictionnaire mafieux-italien / italien-mafieux, par Vincenzo Ceruso, Ed. Newton Compton, Roma 2010)

Vous avez ainsi le tableau de la Sicile, assujettie à un strict contrôle territorial de la mafia, les Pouilles étant sous l'empire de la sacra corona unita, la Campanie sous l'emprise de la camorra, la Calabre et la Basilicate sous le joug de la 'ndrangheta (à noter que les familles de la 'ndrangheta se fondent beaucoup plus sur les liens de sang que leurs homologues de Sicile ou de Campanie). De là, les "familles" italiennes se sont fixé pour but de coloniser d'abord le reste du pays, et ensuite le monde entier (voir la section "Dimension internationale de la mafia")...

Notamment grâce au concours intéressé de la politique, fortes de leur suprématie économique. [Début]

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La dimension politique de la mafia

Voici probablement le chapitre le plus délicat à écrire. Mais une chose est sûre : sans l'appui constant des politiques, la mafia aurait été définitivement éliminée depuis longtemps, conformément à cette prédiction de Giovanni Falcone livrée à Marcelle Padovani : la mafia n'est pas invincible, c'est un phénomène humain, et comme tous les phénomènes humains, elle a eu un début, une évolution, et elle aura une fin.

Or au lieu de décliner, la mafia ne cesse de prospérer, financièrement et géographiquement. Cherchez l'erreur...

Selon Nando dalla Chiesa, fils du général Carlo Alberto dalla Chiesa [assassiné par la mafia (interprété à l'écran par Lino Ventura...), même s'il est fort probable que les véritables commanditaires aient été externes à la mafia], le succès du binôme mafia-politique est dû à une "convergence d'intérêts", une expression écrite noir sur blanc dans les actes du maxi-procès de Palerme, confirmée par le Parquet et en Cour d'Assises.

Une expression indiquant que tant de crimes de la mafia n'auraient pas été commis s'ils n'avaient été préalablement assurés d'avoir, au plan opérationnel et judiciaire, une "couverture" de la part des politiques et des membres des institutions, qui avaient leurs propres raisons de vouloir éliminer certains des acteurs fondamentaux de la lutte à la mafia.

Or force est de constater aujourd'hui, que d'Andreotti à Berlusconi, non seulement rien n'a changé mais les choses ont empiré !!!

En 2001, Pietro Lunardi, Ministre des Infrastructures et des Transports sous le gouvernement Berlusconi II, crut bon de déclarer :
il faut cohabiter avec la mafia et la camorra, que chacun résolve les problèmes de criminalité comme il préfère...
con mafia e camorra bisogna convivere e i problemi di criminalità ognuno li risolva come vuole...
Mais il ne faudrait pas croire qu'il s'agit là d'une position isolée ! Dans un billet que j'ai consacré à la Ligue du Nord d'Umberto Bossi sur mon blog italien, je rapporte cette déclaration impardonnable de Gianfranco Miglio, triste théoricien de la race padane (...), qui dit ceci dans une interview au Giornale de Berlusconi, le 20 mars 1999 :
Je vous dirai même plus. Je suis pour le maintien de la mafia et de la 'ndrangheta. Le Sud de l'Italie doit se donner un statut qui s'appuie sur les personnalités aux commandes. Or qu'est-ce que la mafia ? Si ce n'est un pouvoir personnel, poussé jusqu'au délit. Je n'entends pas réduire le Mezzogiorno au modèle européen, ce serait absurde. Il existe aussi un bon clientélisme, qui génère de la croissance économique. Partons donc du principe que certaines manifestations spécifiques du Sud doivent être institutionnalisées.
Di più. Io sono per il mantenimento anche della mafia e della ‘ndrangheta. Il Sud deve darsi uno statuto poggiante sulla personalità del comando.
Che cos’è la mafia? Potere personale, spinto fino al delitto. Io non voglio ridurre il Meridione al modello europeo, sarebbe un’assurdità. C’è anche un clientelismo buono che determina crescita economica. Insomma, bisogna partire dal concetto che alcune manifestazioni tipiche del Sud hanno bisogno di essere istituzionalizzate.
Or permettez-moi de rappeler que ces positions ont été exprimées par des membres influents de la coalition ACTUELLEMENT aux affaires : Berlusconi + Ligue du Nord...

Convergence encore :
« Il y a une convergence objective entre les intérêts politiques de Cosa Nostra et quelques-unes des orientations programmatiques de la nouvelle formation politique [Forza Italia] : sur l'article 41-bis, sur la législation des collaborateurs de justice et sur le "garantisme" dans les procès, trop négligé dans la législation du début des années 90 ».
Et je pourrais dérouler la liste pendant des pages et des pages ! Dans son livre, intitulé La Convergenza (Ed. Melampo, 2010), Nando dalla Chiesa identifie, outre cette fameuse convergence d'intérêts entre mafia et politique, des convergences morales, judiciaires, mentales, journalistiques, sémantiques, réformistes, philosophiques, padanes, institutionnelles, rhétoriques, divergentes (sur le principe de vérité), outre des allergies convergentes et des comportements convergents typiques des politiques et des parlementaires...

Tommaso Buscetta ne confiait-il pas à Giovanni Falcone : ne me demandez pas quels sont les politiques qui se sont compromis avec la mafia, car mes réponses pourraient déstabiliser l'état italien ! (Non mi chiedete chi sono i politici compromessi con la mafia perché se rispondessi, potrei destabilizzare lo Stato.)

Quant à Giuseppe Fava, journaliste assassiné - un de plus -, il prévenait, dès les années 80 :
Les mafieux siègent au Parlement, tantôt ils sont ministres, tantôt ils sont banquiers, les mafieux sont ceux qui, en ce moment-même, dirigent la nation. Si personne ne tire au clair ce malentendu ... on ne peut pas définir mafieux le petit délinquant qui veut racketter une activité commerciale, ça c'est la micro-criminalité qu'on peut trouver, je crois, dans toutes les villes italiennes, dans toutes les villes européennes. Non, le phénomène mafieux est bien plus tragique et plus important. C'est un problème au niveau des instances dirigeantes qui gèrent la nation, un problème qui risque de conduire définitivement l'Italie à sa ruine et à sa déchéance culturelle...
I mafiosi stanno in Parlamento, i mafiosi a volte sono ministri, i mafiosi sono banchieri, i mafiosi sono quelli che in questo momento sono ai vertici della nazione. Se non si chiarisce questo equivoco di fondo... Non si può definire mafioso il piccolo delinquente che arriva e ti impone la taglia sulla tua piccola attività commerciale, questa è roba da piccola criminalità, che credo abiti in tutte le città italiane, in tutte le città europee. Il fenomeno della mafia è molto più tragico ed importante. È un problema di vertici e di gestione della nazione, è un problema che rischia di portare alla rovina e al decadimento culturale definitivo l'Italia...
Les choses vont-elles mieux aujourd'hui ? Certes pas ! Elles vont même dans le sens exact des précisions néfastes de Giuseppe Fava il y a 30 ans ! Si ce Néron des temps modernes qu'est Silvio Berlusconi s'accroche au pouvoir avec plus de frénésie qu'un morpion aux poils du pubis, ce n'est point pour gouverner en se fixant comme but suprême le bien d'un pays qu'il déclare aimer et de ses citoyens, mais uniquement parce que c'est la seule possibilité qu'il a pour tenter d'échapper aux procès actuels et à venir, en se faisant voter d'autres "lois" sur mesure, voire en changeant la constitution italienne par un coup d'état "légal"...

Mais pour en revenir à la mafia, le fait est que depuis le milieu des années 70 elle a cessé de se servir simplement de la politique - et des politiques -, pour revendiquer sa propre autonomie et devenir un acteur à part entière de la vie politique italienne, en n'étant plus seulement un réservoir de votes mais en finançant directement des campagnes, voire en parrainant (c'est le cas de dire) tel ou tel candidat. Jusqu'à vouloir créer son propre parti, Sicilia Libera (sous l'impulsion de Leoluca Bagarella, beau-frère de Totò Riina, destiné à faire le pendant à la Ligue du Nord), avant de se rabattre sur Forza Italia dès 1993-1994.

Des infos récentes indiquent même que la mafia investit maintenant sur la formation de jeunes en pariant sur leur avenir politique ... à disposition des clans ! Tout comme Silvio Berlusconi se déclara à disposition de Stefano Bontate à l'époque où celui-ci était le chef des chefs de la mafia : ce témoignage direct de Francesco Di Carlo est écrit noir sur blanc dans la condamnation en appel de Marcello Dell'Utri - éminence noire de Berlusconi - à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, Dell'Utri que le Parquet avait défini comme « le garant des intérêts mafieux au sein de Fininvest » (centre de l'empire berlusconien), un personnage « à la disposition des chefs mafieux depuis plus de 30 ans, à partir des années 70 et jusqu'à ce jour, dont la contribution avait aidé de façon significative Cosa nostra à se renforcer ».

Or être "à disposition" de la mafia signifie assurer sa disponibilité TOTALE pour satisfaire les intérêts criminels de l'organisation mafieuse, ad vitam æternam : c'est comme pour l'initiation, quand on a mis le doigt dedans, c'est pour toujours ! On n'en sort que les pieds devant...

Mais écoutons le témoignage direct de Francesco Di Carlo :
À la fin, Berlusconi nous a dit que lui aussi était “à disposition” pour quoi que ce soit. Or “à disposition”, je ne sais pas si le sens est le même pour les milanais que pour les siciliens, mais chez nous, dans Cosa Nostra, être “à disposition” signifie être disponible en tout et pour tout.

(Berlusconi) alla fine ci ha detto che era pure a disposizione per qualsiasi cosa. E “a disposizione” non so se per i milanesi abbia un senso differente che per i siciliani, perché noialtri, quando ci dicono “a disposizione”, in Cosa Nostra, si deve essere disponibile a tutto.
Un autre repenti, Leonardo Messina, explique dès le mois de décembre 1992 devant la Commission Antimafia, comment la Coupole mafieuse (principal organe de commandement de Cosa Nostra) se réunit vers la fin de l’automne 1991 dans la province d’Enna, réunion durant laquelle Cosa Nostra décide de se faire … État !
Ils mirent au point la nouvelle stratégie, identifièrent les nouveaux contacts politiques et décidèrent de se débarrasser des anciens. Cosa nostra réaffirmait ainsi son rêve de devenir indépendante, de devenir le chef suprême d'un pan entier de l'Italie, de son propre État, le nôtre.
Elle se tourna ainsi vers de nouvelles formations politiques, autres que les formations traditionnelles, hors de la Sicile. Cosa Nostra n’était pas seule impliquée dans ce projet, elle pouvait compter sur l’aide de la franc-maçonnerie.
Jusqu'alors elle avait contrôlé l'État, maintenant Cosa nostra voulait devenir l’État.
Son intérêt étant d’arriver au pouvoir avec ses propres hommes, autant d’expressions de Cosa nostra, qui n’aurait plus été assujettie à personne.
Cosa Nostra doit parvenir à ses fins, indépendamment de l'appui de la franc-maçonnerie, de l'Église ou de qui que ce soit d’autre, elle doit atteindre son objectif. Cosa Nostra doit atteindre son objectif, quelle que soit la voie à suivre.

Hanno fatto la nuova strategia e deciso i nuovi agganci politici perché si stanno spogliando anche di quelli vecchi. Cosa nostra sta rinnovando il sogno di diventare indipendente, di diventare padrona di un'ala dell'Italia, uno Stato loro, nostro. Si sta rivolgendo a formazioni nuove, non tradizionali e che non vengono dalla Sicilia. Cosa nostra in tutto questo non è sola ma è aiutata dalla massoneria.
Finora hanno controllato lo Stato. Adesso vogliono diventare Stato.
... loro hanno interesse ad arrivare al potere con i propri uomini, che sono la loro espressione: non saranno più sudditi di nessuno.
Devono raggiungere un fine: che sia la massoneria, che sia la Chiesa, che sia un'altra cosa, devono raggiungere l'obiettivo. Cosa nostra deve raggiungere l'obiettivo, qualsiasi sia la strada.
L’objectif de Cosa Nostra n’est donc plus seulement de se faire État dans l’État, ou État parallèle, mais de devenir un État tout court, l’anti-État !

Et les grandes manœuvres auxquelles nous assistons aujourd’hui en Sicile, sous l’impulsion souterraine de Marcello Dell’Utri, toujours lui (également impliqué dans les « magouilles énergétiques » entre Berlusconi et Poutine…), notamment autour de la création de Forza del Sud par Gianfranco Miccichè, « dissident » du parti de Berlusconi (pour vous donner une idée du personnage, il vient juste de déclarer que si Falcone & Borsellino étaient encore en vie, ils auraient absous Dell'Utri...), qui regroupe déjà 9 parlementaires avec l’intention affichée de devenir la « Ligue du Mezzogiorno » (d’ailleurs il n’est pas le seul : Sud, Noi Sud, Mpa, Popolari per il Sud, Partito del Sud, Lega Sud, etc., sont la nouvelle expression des anciennes « Ligues méridionales » qui devaient être le pendant de la Ligue du Nord, sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir en détail…), indiquent clairement que le projet politique de la Mafia de se faire État n’a jamais été abandonné mais qu’au contraire, il est plus que jamais d’actualité : « Cosa Nostra DOIT atteindre son objectif, quelle que soit la voie à suivre… »

Parenthèse : tout projet politique de cette envergure ayant forcément besoin de s’adosser à un versant économique, la création tout juste annoncée par le gouvernement Berlusconi de créer la Banca del Mezzogiorno (« seule région européenne qui n’a pas encore sa propre banque », selon Tremonti), dans le cadre du Plan pour le Sud (Piano per il Sud) récemment approuvé en conseil des Ministres, ne manque pas de soulever quelques préoccupations sur l’utilisation future des milliards d’euros destinés à alimenter la banque et le Plan…

Tout comme l’étrange concomitance temporelle entre cette annonce et l’explosion d’une dizaine de nouvelles « ligues méridionales » ne peut que laisser perplexes ! [Début]

* * *
La dimension économique de la mafia

L'engagement politique de la mafia est lié en ligne directe avec sa décision, toujours vers le milieu des années 70, de se lancer dans le marché de la drogue. Un choix qui a eu pour conséquence d'accroître de façon exponentielle la puissance financière de l'organisation mafieuse. D'où la nécessité de trouver constamment de nouveaux débouchés pour blanchir des milliards de narcodollars, et de multiplier par conséquent les contacts avec la politique.

Mais la mafia s'est largement diversifiée depuis, notamment dans le trafic des déchets toxiques et nucléaires, au point de dégager un chiffre d'affaires de 135 milliards d'euros en 2009 !

Ajoutons cela à 60 milliards d'euros que coûte annuellement la corruption en Italie (rapport de la Cour des comptes italienne), plus au bas mot 100 milliards d'euros d'évasion fiscale (statistiques du Ministère de l'Économie), et ça nous fait un trou annuel de 300 MILLIARDS € : pratiquement 1/5e du PIB italien qui est détourné chaque année aux dépens des citoyens honnêtes et au profit exclusif de politiques vendus et corrompus, de prostitués dans l'âme et de mafieux en tout genre qui se remplissent les poches.

Pour avoir un ordre de grandeur, 300 milliards d'euros sur l'année, c'est entre 3 et 4 fois le plan européen de sauvetage de l'Irlande !

Après on s'étonne qu'officiellement l'Italie se place au troisième rang des pays européens pour la pression fiscale exercée sur les contribuables, juste derrière le Danemark et la Suède. Or de fait il faudrait préciser qu'elle est au premier rang, si l'on tient compte que les états danois et suédois redistribuent l'argent des impôts en assurant à leurs ressortissants des services sociaux collectifs dignes de ce nom. Ce qui n'est certainement pas le cas de l'Italie...

Y a-t-il donc un seul pays en Europe, autre que l'Italie, dont les gouvernants volent - ou permettent que soit volé - autant d'argent à ses citoyens, mais pas seulement ?

Et puis comme tout ça n'est pas encore assez, Berlusconi a aussi fait voter LE bouclier fiscal du siècle, celui qui lave plus blanc que blanc et dont les mafias en tout genre n'auront pas manqué de bénéficier, et tant qu'on y est, il a fait exploser la dette publique italienne, en l'augmentant avec son fidèle Tremonti (actuel ministre des finances, autre énergumène qui a toujours la référence biblique sur le bout de la langue...), de plus de 516 milliards d'euros depuis 1994 !!!

Convergences, vous avez dit convergences ?

Pour autant, même en voulant se limiter aux 135 milliards € de C.A. annuel, soit plus de 11 milliards € par mois, il faudrait également se demander que peut bien faire la mafia des surplus d'autant d'argent ?

Et bien c'est simple : elle investit dans tout ce qui est légal ! En cette période de crise généralisée, où les entreprises manquent cruellement de liquidités et où les banques resserrent les filets du crédit, la mafia vient au secours des entreprises en difficulté avec ses valises pleines de millions, l'important c'est de mettre le pied dans la place. Après, comme pour les initiés ou ceux qui se mettent à disposition, c'est pour toujours...

D'où des pans entiers de l'économie de plus en plus pollués par les capitaux mafieux, qui n'épargnent aucun secteur industriel : de l'énergie à la santé, des infrastructures au bâtiment, des transports aux déchets, etc. etc., un aspect que je traiterai de manière plus détaillée dans la dimension légale de la mafia, même si d'ores et déjà il est évident que tôt ou tard tout cela aura de fortes répercussions sociales, voire culturelles. [Début]

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La dimension sociale de la mafia

Il est évident qu'une force politico-économique aussi puissante que la mafia impacte en profondeur le tissu social qu'elle gangrène, en termes de représentation sociale, de pénétration sociale, voire de statut social...

Lorsque la Grande Encyclopédie (cf. premier billet) nous dit que : « L'état actuel de la propriété, la misère générale des travailleurs assurent à la Mafia leurs sympathies. », elle cache entre les mots de ce bout de définition une grande vérité, qui est également une immense culpabilité : celle de la politique de maintenir systématiquement le peuple en conditions de misère et d'ignorance pour mieux le manipuler !

Un peuple ignorant et miséreux exprime peu de prétentions "démocratiques", et réaliser les premiers niveaux de la pyramide des besoins de Maslow lui suffit amplement. Ses priorités vont rarement au-delà du troisième degré, puisque comment penser à l'estime de soi et à l'accomplissement personnel lorsque l'on n'a même pas de quoi satisfaire ses propres besoins physiologiques (manger, boire, dormir, respirer...), de sécurité (du corps, de l'emploi, de la santé, de la propriété...), d'appartenance et affectifs (amour, amitié, intimité, famille...) ?


Sans compter qu'un peuple ignorant et miséreux fournit un bassin de main-d'œuvre inépuisable où la mafia peut recruter à volonté les candidats aux basses besognes. Prenez des jeunes sans aucun espoir d'avenir, faites-leur miroiter la possibilité d'avoir de l'argent, de l'influence, du pouvoir, et l'appartenance à la mafia devient statut social, idéalement capable de combler les degrés supérieurs de la pyramide. Saviano a fort bien expliqué cela dans Gomorra...

C'est ainsi que la visibilité sociale de la mafia est sous les yeux de tout un peuple, en négatif ou en positif, mais bien présente ! Par exemple - cela arrive -, lorsqu'une société fait appel aux services de l'organisation mafieuse sans même avoir été menacée, une telle circonstance indique que la mafia est un "acteur social" reconnu.

Lorsque des citoyens se regroupent en hurlant après les policiers qui viennent d'arrêter un boss mafieux, ils expriment un "consensus social" qui est dirigé vers la mafia et non pas vers l'ordre établi.

Un consensus qui témoigne du véritable niveau de pénétration sociale de la mafia, diffus, profond, puisqu'il y a longtemps que la présence mafieuse a dépassé les seules régions du Sud pour aller coloniser le Centre et le Nord de l'Italie, un constat que seuls les politiques - en particulier ceux de la Ligue du Nord - continuent à nier de toutes leurs forces, en dépit du bon sens et d'une réalité largement observable.

Un consensus, enfin, qui exprime l'adhésion à la culture mafieuse, à ses codes de comportements, ses codes linguistiques, puisque durant plus d'un siècle et demi d'existence, la mafia a pu et su élaborer un riche patrimoine culturel que l'on retrouve mêlé aux traditions populaires, au folklore, à l'histoire, à la littérature, et même au droit... [Début]

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La dimension culturelle de la mafia

La mafia est aussi culture, et toute culture passe par la langue, le code linguistique. Personnellement je suis fasciné par le langage mafieux, en ce qu'il est capable d'exprimer en peu de mots une vérité noyée au milieu d'un océan de mensonges. Le problème pour les interlocuteurs étant de savoir constamment faire la part entre vérité et mensonge ... sous peine de mort, puisque la sanction ultime des mots et des discours mafieux, c'est la mort.

Imaginez une seconde que votre vie dépende à chaque instant des mots que vous prononcez !

Dans son interview à Giovanni Falcone (Cose di Cosa Nostra), Marcelle Padovani dit ceci :
Peu à peu, j'ai appris moi aussi à m'exprimer dans une sorte de langage codifié, à interpréter les inflexions de voix, à ne pas en demander et surtout à ne pas en dire trop. Exactement comme fait Falcone avec les présumés mafieux. Ou comme le font les mafieux entre eux, toujours sur le qui-vive dans leur activité quotidienne de décodage de signaux. C'est une activité intellectuelle passionnante, qui démontre la vacuité des longues digressions et encourage à économiser les mots : le verbe a une charge de densité telle qu'il équivaut à l'action la plus éclatante.

A poco a poco, ho imparato anch'io a esprimermi in una specie di linguaggio in codice, a interpretare le inflessioni di voce, a non chiedere e soprattutto a non dire mai troppo. Proprio come Falcone con i presunti mafiosi. O come i mafiosi tra loro, sempre sul chi vive nel loro quotidiano lavoro di decifrazione di segnali. E' un'attività intellettuale appassionante, che dimostra la vacuità di lunghe digressioni e incoraggia a risparmiare parole: il verbo ha una tale carica di densità da corrispondere all'azione più plateale.
Vingt ans après, le décodage que fait Saviano des discours de la Camorra est tout simplement bouleversant. Il vous montre une langue que vous ignorez même si vous en connaissez les mots. Une langue qui puise autant dans la tradition que dans la modernité, où tout est code, faite de mots et de non-dits, de silences et de détails, de signaux, d'un lexique de petites choses, de gestes et de demi-gestes qui remplacent parfois les mots, voire de regards qui ponctuent les phrases, où tout a une signification précise, où tout est symbole, où tout est lié à un dessein logique.

Une situation très proche de ce que j'ai essayé de décrire dans Le sens et la valeur des mots, une situation de communication qui tend parfois vers la langue poétique ultime, à l'extrême opposé de ce qu'est devenue la langue du berlusconisme, d'un messianisme fourchu... Et, de fait, tout cela ne s'apprend pas dans les livres mais dans la rue.

Un magistrat en première ligne contre la 'ndrangheta, Nicola Gratteri, répète souvent qu'absolument aucune émotion ne doit transparaître du visage du juge interrogeant un mafieux. En fait c'est comme au poker, où les joueurs doivent se montrer impénétrables aux sentiments, aux émotions. Sauf que là, l'enjeu c'est la vie ou la mort.

Et le comble dans cette histoire, c'est que tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la nature et les formes de la culture mafieuse, nous le savons grâce à la parole des "repentis". Une bombe que les politiques - de droite et de gauche, cf. Loi Fassino de 2001 - ont tenté de désamorcer par une série de lois allant dans le sens des revendications mafieuses, puisque c'est la quatrième exigence mentionné dans le Papello : 4. réformer la législation sur les repentis (riforma legge pentiti).

Déjà en mars 1999, Silvio Berlusconi avait déclaré : « Nous présenterons un projet de loi pour imposer aux repentis mafieux de TOUT dire durant le premier mois de leur collaboration... » Autrement dit, tout ce qu'ils raconteront à partir du 32ème jour n'aura plus jamais aucune valeur. Comme si un repenti pouvait raconter des décennies de mafia, de crimes et de contacts en un mois ! Actuellement, ce délai est de six mois.

Mais il est évident que la parole fait peur, puisque c'est la seule antidote à la culture du silence que partagent mafieux et politiques corrompus. C'est d'ailleurs le combat que je mène à mon niveau, qui sait si ça débouchera un jour sur quelque chose de positif. En tout cas, je le dois à mon fils. [Début]

* * *
La dimension légale de la mafia

Nous voici arrivés - presque - au terme de ce parcours, que je terminerai par cette nouveauté absolue d'une mafia qui pénètre la légalité sociale par toutes les portes. D'une mafia qui se fait entreprise après s'être fait politique, non pas entreprise illégale mais avec pignon sur rue !

D'une mafia dont les jeunes générations ont étudié dans les meilleurs collèges, fréquenté les meilleures universités, pris leur diplôme en Italie ou à l'étranger, et qui sont analystes financiers, médecins, avocats, etc., cols blancs parmi les cols blancs, si ce n'est qu'ils peuvent compter sur une double puissance, économique et de feu, face à laquelle aucune concurrence au monde ne peut résister.

Antonio Ingroia le reconnaît :
Aujourd'hui la mafia est surtout une mafia financière, une mafia des affaires, qui a démultiplié sa présence au cœur de l'économie légale !

La mafia oggi è soprattutto mafia finanziaria, mafia degli affari, che ha moltiplicato la sua presenza nell'economia legale.
Et d'ajouter une déclaration qui me frappe plus particulièrement :
Nous avons à présent une mafia plus civile et une société plus mafieuse. Une mafia toujours plus en costume-cravate et une société qui préfère se déguiser en changeant d'habits plusieurs fois par jour. En somme, nous avons désormais des pans entiers de la société qui ont intériorisé les modèles de comportement des mafieux. Et ça se voit dans tous les domaines.

Abbiamo oggi una mafia più civile e una società più mafiosa. Una mafia sempre più in giacca e cravatta e una società che cambiandosi abito troppe volte al giorno sceglie il travestimento. Insomma, abbiamo interi pezzi di società che hanno ormai introiettato i modelli comportamentali dei mafiosi. E lo si vede in tutti i campi.
Des déclarations inquiétantes, qui signifient surtout que la société italienne dans son ensemble s'est tellement compromise avec la mafia et la corruption que le mal finit par déteindre sur le bien, alors que dans une société normale, ce sont les parties saines qui devraient finir par éradiquer les parties malades.

En revanche nous avons un cancer malin - la mafia - dont les métastases visibles et invisibles colonisent le corps social, dans l'espace et dans le temps.

Giovanni Falcone le confiait déjà à Marcelle Padovani (Cose di Cosa Nostra) :
La mafia, je le répète, n'est pas un cancer qui aurait proliféré par hasard sur un tissu sain. Elle vit en symbiose parfaite avec une myriade de protecteurs, de complices, d'informateurs, de débiteurs de toute sorte, de petits et grands maîtres-chanteurs, de gens intimidés ou rackettés qui représentent toutes les couches de la société. Tel est le bouillon de culture de Cosa Nostra, avec tout ce que cela signifie en termes d'implications directes ou indirectes, conscientes ou non, volontaires ou forcées, qui peuvent souvent compter sur le consensus de la population.

La mafia, lo ripeto ancora una volta, non è un cancro proliferato per caso su un tessuto sano. Vive in perfetta simbiosi con la miriade di protettori, complici, informatori, debitori di ogni tipo, grandi e piccoli maestri cantori, gente intimidita o ricattata che appartiene a tutti gli strati della società. Questo è il terreno di coltura di Cosa Nostra con tutto quello che comporta di implicazioni dirette o indirette, consapevoli o no, volontarie o obbligate, che spesso godono del consenso della popolazione.
Une société qui permet cela sans réagir est une société qui a abdiqué face au mal, en renonçant à sa liberté, sa dignité et ses responsabilités, une société qui, pour tout dire, ne mérite pas la démocratie qu'elle proclame vouloir dans les mots mais qu'elle éloigne et rejette dans les actes. [Début]

* * *
L'antimafia (conclusion)

Notre société aura-t-elle les anticorps suffisants pour se soigner et guérir ?

Il y a toujours eu une gigantesque ambiguïté sur l'antimafia en Italie, puisque de tout temps mafieux et corrompus se sont unis pour délégitimer, diffamer et décrédibiliser les acteurs de l'antimafia, avec d'autant plus de virulence qu'ils étaient sincères et courageux.

Parfois aidés dans cette tâche par des intellectuels de bonne foi ou non, conscients ou inconscients, journalistes ou écrivains, comme Leonardo Sciascia, qui publia le 10 janvier 1987, dans le "Corriere della Sera", un article malencontreusement intitulé "Les professionnels de l'antimafia", qui critiquait entre les lignes le maire du "Printemps de Palerme, Leoluca Orlando, et accusait explicitement Paolo Borsellino de profiter de sa position de juge antimafia reconnu pour favoriser sa carrière ! Comme quoi être un professionnel de l'antimafia avait aussi ses avantages...

Effectivement, on a vu comment s'est terminée la carrière de Paolo Borsellino !

Une expression qui a donc fini par devenir une formidable arme idéologique aux mains de la mafia et de ses complices, pour intimider et combattre ceux qui sont en première ligne sur le front de l'antimafia en les accusant de tous les maux, de toutes les cupidités, de n'être que des opportunistes, des bavards, etc.

Un antagonisme systématiquement soulevé par les membres du gouvernement Berlusconi, qui serait, selon eux, le champion de l'antimafia dans les faits, par opposition aux velléitaires de l'antimafia dans les paroles, qui est loin d'être innocente et cause bien des dégâts :
  • en faisant de l'ombre, au plan médiatique, à l’antimafia dans les faits, c'est-à-dire aux efforts des forces de l'ordre, d'une bonne part de la magistrature, du gouvernement et du parlement, qui ont entrepris une voie absolument nouvelle pour combattre la mafia ;
  • en prétendant d'imposer sa propre liste, arbitraire, des bons et des méchants, le plus souvent sans savoir de quoi elle parle ;
  • en ignorant quels sont aujourd'hui les véritables enjeux au niveau des relations entre les institutions et une partie de la magistrature.
Que dire, face à ce déluge de mensonges ? Sinon conseiller le décalogue de l'Antimafia dressé par Nando dalla Chiesa à la fin de son livre, préalable à toute activité visant à rendre la société moins accueillante, moins hospitalière pour le crime organisé : (1) se former et (2) s'informer sur la mafia, (3) créer et cultiver une conscience, une sensibilité civile, (4) diffuser l'information, (5) organiser et participer aux campagnes d'opinion et de dénonciation, (6) consommer de façon critique et consciente, (7) exercer un contrôle continu sur la légalité, (8) se servir de son vote avec discernement, (9) appuyer celles et ceux qui luttent, et (10) ne jamais agir seul(e).

Dans son livre-interview de Giovanni Falcone, intitulé Cose di Cosa Nostra (Rizzoli, Milan 1991), Marcelle Padovani définit ainsi la mafia :
système de pouvoir, articulation du pouvoir, métaphore du pouvoir, pathologie du pouvoir, la mafia se fait État là où l'État est tragiquement absent. La mafia système économique, impliquée depuis toujours dans des activités illégales, rentables et pouvant être exploitées de façon méthodique. La mafia organisation criminelle, qui use et abuse des valeurs siciliennes traditionnelles. La mafia, dans un monde où la notion de citoyenneté tend à se diluer alors que la logique de l'appartenance tend à se renforcer, un monde où les citoyens, avec leurs droits et leurs devoirs, s'effacent devant les clans et le clientélisme, la mafia, donc, se présente comme une organisation dont l'avenir est assuré. Et dont le contenu politique de ses actions en fait sans aucun doute une alternative au système démocratique. Mais combien de personnes sont-elles conscientes, aujourd'hui, du danger qu'elle représente pour la démocratie ?
Et Marcelle Padovani de terminer son livre sur ces mots de Giovanni Falcone :
On meurt généralement parce qu'on est isolé ou parce qu'on s'est lancé dans un jeu plus grand que soi. On meurt souvent parce qu'on ne dispose pas des alliances nécessaires, parce qu'on est laissé sans appui. En Sicile, la mafia agresse les serviteurs de l'État que l'État n'a pas réussi à protéger.

Si muore generalmente perché si è soli o perché si è entrati in un gioco troppo grande. Si muore spesso perché non si dispone delle necessarie alleanze, perché si è privi di sostegno. In Sicilia la mafia colpisce i servitori dello Stato che lo Stato non è riuscito a proteggere.
J'ajouterais : et que l'État n'a pas voulu protéger !

[Début]

* * *

À l'automne 1994, deux ans après les assassinats politico-mafieux-terroristes des juges Giovanni Falcone & Paolo Borsellino, Berlusconi, alors président du conseil pour la première fois, se mit en tête de faire une visite surprise à la famille Borsellino. Rita, la sœur de Paolo et Salvatore, refusa à quatre reprises de faire monter Berlusconi chez elle, si bien qu'à la fin celui-ci ne put que la saluer à l'interphone en lui posant la question suivante : - « Madame, que pouvons-nous faire pour combattre la mafia ? »

J'imagine que Paolo lui aurait répondu de la façon suivante :
La lutte contre la mafia doit d'abord être un mouvement culturel qui habitue les gens à sentir la beauté du frais parfum de la liberté, qui s'oppose à la puanteur du compromis moral, de l'indifférence, de la contiguïté et, donc, de la complicité.

La lotta alla mafia deve essere innanzitutto un movimento culturale che abitui tutti a sentire la bellezza del fresco profumo della libertà che si oppone al puzzo del compromesso morale, dell'indifferenza, della contiguità e quindi della complicità.

Un frais parfum de liberté pour lequel des milliers de gens honnêtes se sont sacrifiés ou ont été sacrifiés, le sont et le seront, un frais parfum de liberté anéanti par cette puanteur méphitique qui recouvre depuis trop longtemps l’Italie d’une chape infernale, un frais parfum de liberté que tu ne pourras jamais sentir ni comprendre, Silvio Berlusconi : tu pues la mort, ton mausolée t'attend. Le plus tôt sera le mieux. [Début]

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P.S. Cela faisait longtemps que je voulais écrire un article de fond sur la mafia, le déclencheur aura été la lecture de l'essai de Nando dalla Chiesa, intitulé La Convergenza - Mafia e politica nella seconda Repubblica, Ed. Melampo, Milano 2010.

J'adresse une pensée émue à Salvatore Borsellino, que j'ai l'honneur de connaître, et qui met toutes ses énergies au service d'un combat sans fin pour établir la Justice et la Vérité sur l'assassinat de son frère et des membres de son escorte.

Mon amitié, mon affection et ma reconnaissance vont à toutes celles et ceux qui font vivre l'antimafia en Italie, avec cœur, courage, constance et abnégation. Eux sont les véritables acteurs de l'antimafia dans les faits et dans les paroles, cohérents entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Nos enfants ont tant besoin d'eux pour grandir dans l'espoir d'un avenir meilleur, plus juste et plus vrai.

Et puisque cette version intégrale et mise à jour réunit mes trois articles précédents, voici le lien des originaux non retouchés :
  1. Première partie
  2. Deuxième partie
  3. Troisième et dernière partie
Pour autant, si vous souhaitez reprendre ou citer ma réponse à la question « Qu’est-ce que la mafia ? », merci de considérer que c’est le présent billet qui fait foi (version PDF).

J'ajouterai juste le dialogue que j'ai eu avec Joseph en commentaire au premier billet :
J'ai deux questions sur cette vision prospective.

1. Qui dit MAFIA dit loi du silence. Internet dit liberté d'expression. Comment les deux vont pouvoir cohabiter?

2. Est ce que la pieuvre peut finir par mettre la main sur Google, Twitter, Facebook ou tout autre outil dominant dans la libre information? ou alors forcer le passage de lois dans de nombreux pays visant à restreindre cette liberté?
Jean-Marie Le Ray :
Mafia loi du silence, certes. Mais les temps changent, et la mafia a toujours su s'adapter aux évolutions et aux tendances, souvent avec plusieurs longueurs d'avance.
Et, chose autrefois impensable, il y a aujourd'hui un "présumé" chef mafieux qui tient son blog ! (cherche "ninomandala" sur blogspot). Il est question de lui ici. Sa position est nette : il a subi des condamnations, il purge sa peine, et reste libre de s'exprimer... Certains analystes ont même observé qu'il pouvait faire passer certains messages entre les lignes !

Cela d'une part. Ensuite il y a l'éclairage de Roberto Saviano, entre autres, qui nous fait comprendre combien il est important de parler de mafia. Puisque le premier complice de la mafia, c'est justement le silence. Il y a un proverbe qui dit "occupe toi d'abord de la mafia, avant que la mafia ne s'occupe de toi"...

Or que dit Saviano ? Je l'ai expliqué en commentant ce billet : sa thèse est que Gomorra est devenu dangereux pour la camorra non pas parce qu'il l'a écrit (beaucoup en ont écrit d'autres sur le même argument dont personne n'a jamais entendu parler), mais parce qu'il est lu !

Et cette diffusion en masse de son message à permis à Gomorra de dépasser : 1) le seuil du silence ; 2) la ligne d'ombre.

Je rapporte ces deux expressions (prononcées par Saviano dans deux interviews, la première avec Fazio, la seconde avec Enzo Biagi), parce qu'elles sont très symboliques : ce sont les lecteurs qui donnent au message de Saviano voix (en dépassant le seuil du silence) et visibilité, lumière (en dépassant la ligne d'ombre).

Donc chaque fois que l'info passe d'une manière ou d'une autre, soit par le livre lui-même, soit par celles et ceux qui en parlent, c'est son message qui porte toujours plus loin, toujours plus fort !

Voilà ma réponse à ta première question.

Sur la deuxième, je ne pense pas. Les grands acteurs mondiaux sont américains pour la plupart, et à ce stade ils sont protégés de la mafia. De ce point de vue je vois plus le danger venir de la politique, on ne compte plus le nombre de lois que Berlusconi s'est fait sur mesure, et beaucoup avantagent la mafia. Pour l'instant on a réussi à éviter des lois liberticides qui sont mêmes dénoncées par l'ambassadeur US dans un des mémos diplomatiques qui a filtré de Wikileaks.

Donc de ce côté-là, je pense que le danger vient des gouvernements eux-mêmes qui sont horripilés par la liberté d'un média qu'ils n'arrivent pas à contrôler, mais je leur fais confiance, petit à petit ils réussiront à contrôler aussi Internet.

En France on en a déjà un avant-goût avec la loppsi, et tout se fait dans la plus grande "légalité" :-)
Par ailleurs je n’ai pas résisté à l'envie de faire une succincte analyse statistique des quelque 9400 mots qui composent cet article (desquels j’ai ôté les citations en italien et le commentaire mais laissé les extraits du livre de M. Attali), voici les résultats sous forme de nuage sémantique :


Il s'agit des 20 substantifs plus fréquents, plus 1 patronyme, je vous laisse deviner lequel... [Début]

Tableau :

[Début]

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