jeudi 15 avril 2021

Traduire la poésie signifie re-créer

Billet en italien

Pendant la décennie 90 et jusqu'au début des années 2000, je me suis beaucoup consacré à la poésie, en écrivant plus de 170 sonnets et une bonne centaine de poèmes en prose, ainsi qu'en traduisant des poésies de l'italien au français : 44 poèmes de jeunesse de Karol Wojtyla, le pape Jean-Paul II à l'époque, 3 essais de Francesca Maria Corrao sur la poésie arabe (à propos de Ibn Dåniyål, poète de Mosul, de Mahmüd Darwish et du voyage d'Adonis en Italie), de même qu'une comptine de Noël pour enfants (pure poésie :-) et un petit livre de poésie intitulé "Undici Poesie" (Onze poèmes) :

http://www.literary.it/dati/literary/B/bocchinfuso/undici_poesie.html

Ce livret, dont plusieurs poèmes ont été publiés en revue ici et là, aussi bien en France qu'en Italie (et jusqu'en Catalogne), m’a valu une pluie de critiques fort élogieuses. Florilège :

Remerciements de l'Auteur :
« Je remercie le poète Jean-Marie Le Ray, qui a traduit mes vers en parcourant la seule voie possible : recréer l’original, selon sa propre sensibilité et le génie naturel de sa langue maternelle. »

Extrait de la préface de Ferruccio Masci :
« Ce bref recueil de onze poèmes (...) magistralement traduits par le poète Jean-Marie Le Ray... »

De la présentation de Guido Carmelo Miano, Éditeur :
« Le présent recueil, succinct mais déterminant (avec traduction en regard, remarquablement rendue en français par le poète Jean-Marie Le Ray)... »

D'une lettre reçue du poète Francesco De Napoli (Cassino) :
« Mon ami, Ferdinando Banchini, m'a transmis son livre, "UNDICI POESIE", que j'ai dévoré en admirant, entre autre, la traduction magnifique et - ajouterais-je - parfaite, que vous avez réalisée avec tant d'amour et de passion... »

D'une critique de Francesco Mandrino :
(publiée dans la revue "Punti di vista", Padoue - Année VI, n° 21, juillet-septembre 1999)
« Sur la traduction de Jean-Marie Le Ray, texte en regard : un travail tout autre que superficiel ou facile. Chaque traduction est un acte irrespectueux et grave, arbitraire. Or, dans ce cas, la version française ne vise pas à nous reproposer la forme et la substance de l'objet dans une autre langue, mais plutôt quelque chose de neuf qui conserve le sens de l'objet original. »

D'une critique de Maria Pina Natale :
(publiée en avril 1999 dans la revue "Nuovo Giornale dei Poeti")
« Observons enfin que ce bref florilège poétique a été traduit en français avec dextérité par le poète Jean-Marie Le Ray, qui a suivi « la seule voie possible : recréer l’original, selon sa propre sensibilité et le génie naturel de sa langue maternelle ».
C'est à dessein que nous employons les mots mêmes de l’Auteur, que nous partageons entièrement. Cependant, outre les deux grands mérites signalés par Banchini, qu'il nous soit permis d'ajouter ceci (
pluralis modestiæ) : il y a - nous semble-t-il - adhérence parfaite avec le texte italien, adhérence non pas au sens de littéralité, mais plutôt adhérence au niveau des concepts et de l'expression, ce qui n'est pas la moindre des qualités (parole d'une traductrice de métier, habituée à se mesurer à des textes grecs et latins, mais aussi espagnols et français). »

D'une critique de Walter Nesti
« Les onze poèmes que l'auteur nous présentent sont accompagnés de leur traduction française, réalisée par Jean-Marie Le Ray avec scrupule et avec la liberté nécessaire pour ne pas l'affadir, ce qui est souvent le cas avec les traductions, puisque celle-ci a l'avantage d'être une œuvre autonome tout en restant intimement liée à l'original. De fait, le traducteur a su respecter pleinement l'auteur tout en donnant à sa langue ce souffle de pure poésie qu'aucune traduction mécanique n'aurait jamais pu atteindre.
Un exemple ? « Le nubi nere, inerti, gravano/ sui campi squallidi » est traduit par « Les nuages noirs et lourds, inertes/ étouffent les terres désolées », réussissant ainsi à rendre en français l'atmosphère particulière un peu rimbaldienne des vers de Banchini.
De même qu'il a « recréé », c'est le cas de le dire, « Per caso » (« Hasard ») : chez Banchini, la compacité des deux dernières strophes du poème nous communique le sentiment d'égarement de l'étranger perdu au milieu de la foule, touché par la joie intime que lui procure l'étincelle d'un regard. Or la version française, qui dégage une impression de soulagement un peu plus marquée, atteint ce même effet en ajoutant des espaces et en cassant le vers, tout en conférant au passant une certitude de joie plus intense. Là encore, une traduction trop respectueuse n'aurait fait qu'aplatir les très beaux vers de Banchini.
J'ignore si la poésie de Banchini est connue au-delà des Alpes, mais ce que je sais c'est que ce livre saura utilement l'annoncer. »

Voilà donc quelque chose dont je me souviens avec beaucoup de plaisir, puisque c'est probablement le seul moment de ma vie où d'autres m'ont reconnu non pas comme traducteur, mais comme poète !

Une longue parenthèse poétique qui s'est refermée ensuite pendant plus de 20 ans...

* * *

Il y a quelques semaines, un prof collègue de ma femme (enseignant les mêmes matières : histoire & philosophie) qui écrit sous une forte inspiration poétique en signant "Filuzzo", a posté sur Whatsapp une poésie qui m'a particulièrement frappé, en dépit de son titre : « Quand je serai mort »..., au point que j'ai été envahi par l'irrépressible désir de la traduire.

C'est ainsi que j'en suis revenu à consulter ces vestiges de mon expérience poétique passée, et les commentaires sur le livre de Banchini m'ont particulièrement touché, pour le moins parce que j'y ai vu se dessiner l'ébauche d'une définition de ce que devrait signifier « traduire la poésie » :
L'acte arbitraire lourd et irrespectueux qui caractérise chaque traduction poétique ne doit pas viser à re-proposer dans une autre langue l'objet « poème » dans sa forme et sa substance, mais plutôt à proposer quelque chose de différent – à re-créer –, tout en conservant le sens de l'objet « poème » avec la liberté nécessaire pour ne pas en aplatir le rendu. L’adhésion parfaite au texte original ne doit pas signifier « version littérale », mais adhésion au concept et à l'expression, dans le plus grand respect de l'auteur, pour insuffler dans la langue cible un souffle de pure poésie qu'aucune traduction mécanique ne pourra jamais atteindre, pour re-créer une œuvre en soi mais intimement liée à l’original : la seule manière dont l’on peut traduire la poésie consiste à la re-créer selon sa propre sensibilité et le génie de sa langue.
Naturellement, cette définition est un hommage à Ferdinando Banchini et à ses critiques, mais aussi une tentative de consigner noir sur blanc ce qu'a représenté - et représente - pour moi, la signification de traduire la poésie.

* * *

J'ai commencé à écrire mes premiers poèmes dès l'adolescence, et mes inspirations allaient de Baudelaire à Jim Morrison, d'Antonin Artaud à Armand Robin, de Frédéric Dard à Victor Hugo, avant d'y ajouter plus tard Alda Merini, après avoir appris l'italien...

Dès mon premier recueil, jamais publié (comme tout ce que j'ai écrit à ce jour, du reste), qui évoquait quelques réminiscences d'une partie de ma vie plutôt aventureuse et vagabonde, j'ai cherché à redonner un sens - le leur ou le mien - aux mots, à ceux que l'on parle, que l'on écrit, à ceux que l'on reçoit, aux mots, en somme, à travers lesquels on s'efforce de communiquer, les fameux "mots de la tribu"
en poursuivant délibérément le rêve de la perfection
l'utopie réalisée d'un texte qu'il n'y aura plus à reprendre – jamais !
Comme le petit Prince de sa rose, je me sentais indéfiniment responsable pour chaque mot, pour l'usage propre de chaque mot..., responsable pour
enchâsser chaque parole dans son acception profonde - on n'y saurait en changer une seule sans briser l'équilibre subtil du recueil -, tantôt première tantôt plus actuelle

(combattre l'inadéquation du parler en redécouvrant la ligne de partage entre les antiques beautés de la "vieillerie langagière" et les nouveaux trésors de la langue moderne, davantage ouverte et "démocratique")

inventer une signification plus proche par quelques néologismes, contextuels ou non (plasmer)

masculiniser des substantifs injustement féminins depuis des millénaires (prostitué ou parturient...)

utiliser les vocables les plus humbles en leur rendant le discernement qu'ils ont désappris, leur native splendeur fanée d'avoir étés trop longtemps prononcés, galvaudés
vulgariser la poésie, enfin, et

faire de la langue poétique
une langue charnelle
une langue humaine !


* * *

Or la poésie elle-même est traduction ! Car que fait-elle si ce n'est traduire des mots indicibles en un texte écrit ? Si ce n'est traduire des images perceptibles au seul poète en mots compréhensibles à qui les lira ?

C'est probablement cette proximité entre poète et traducteur qui m'a inspiré un vieux C.V. : Confiez-moi vos idées, je les traduirai en mots ! Confiez-moi vos attentes professionnelles, je les traduirai en résultats ! Confiez-moi vos problématiques "business", je les traduirai en solutions ! Confiez-moi vos projets Web, je les traduirai en réussites !

Durant ma période poétique, j'écrivais ceci :

Nul mieux que le poète ne ressent les mots
Il les communique, les honore et les donne
De dix acceptions il décide la bonne
d'un trait ! le seul qui différencie les jumeaux

Un simple constat, au fond : redonner à chaque mot sa valeur, son poids, son sens commun et partagé, sa vérité, dans un moment historique où les mots n'ont plus de sens, en grande partie à cause des politiques et des médias qui ne racontent plus que des conneries, en répétant sans cesse des mots faux, trompeurs, manipulateurs, des mots de propagande, 24 heures sur 24, délibérément pour que les gens ne comprennent plus ce qui se passe, proies trop faciles de la désinformation organisée au niveau planétaire.

Si jadis les mots d'une langue représentaient le terrain d'entente d'un peuple, son ciment culturel, il n'en est plus de même aujourd'hui, et peut-être même jamais nous ne retrouverons ce socle commun sans lequel aucun dialogue n'est plus possible...

Voici pourquoi la poésie reste une ancre de sauvetage dans ce monde de mensonges, voilà pourquoi en entendant les mots simples, vrais et humbles d'un poète, je n'ai pas pu m'empêcher de les traduire pour les partager avec le plus de gens possibles, au-delà des frontières où ces mots sont nés.

Ci-après ma traduction des deux poèmes de Filuzzo, dont les originaux se trouvent dans mon billet italien.

*

Quand je serai mort
je partirai en dansant
drapé du devantier enfariné de ma grand-mère
enveloppé
dans son linceul paysan.
Je serai encore enfant
redeviendrai fœtus
et puis le néant...
un discours murmuré.
Je serai recouvert
de son parfum de fromage
accompagné
de l’harmonica de grand-père
joué autour du foyer
au calme hivernal
d’un dimanche indolent
passeur d’éternité
à l’ombre brûlée d’une flamme.
Éternellement je meurs
dans leurs pas lents
leur peau flétrie.
Des sillons terreux de leurs rides
naissent pour moi
comme autant d’enfants abandonnés
les fruits savoureux et un peu malades
de la nostalgie.
Dans les mouvances fermes
rugueuses, échappées
de leurs mains mortes
toujours mon esprit se réfugie comme
dans une chaleur ne sentant plus rien
une crevasse érodée par l’absence.

*
À présent
que le vide est partout
sors de terre
et viens me retrouver.
Allons dîner
dans le vieux magasin.
Sur le caisson noir
tresse tes étreintes de pain,
entre farine et fontaine
amalgame les œufs
d’où nous naîtrons.
Rien ne nous manquera
dans ce nid de mie.
Tes cercles de gloire,
couronne-les de paix.
Mamie
nous y chanterons la vie
sur toutes les morts
sur celles que nous n’avons pas souhaitées
celles que nous taisons
celles que nous dissimulons
et qui nous ensevelissent lentement.
Mais toi reviens
dans une traversée de lumière
reviens de toutes les morts.
Viens
comme celle qui dort,
Belle, dans l’instant
je te retrouverai
et ce sera Pâques.



dimanche 20 décembre 2020

Le "native informant", ou "informateur indigène" : évolution d'un concept

Je commence ce billet en remerciant Maître Arié Alimi, qui a posé la question suivante sur Twitter :

Mais voyons d'abord ce qu'évoque, aujourd'hui, la notion de "native informant". Dans un tweet de 2019, Nesrine Slaoui nous dit :

Immédiatement, ce qui transparaît de cette "définition", c'est la connotation fortement racialisée associée au concept, avec en filigrane le binôme dominé/dominant (race dominée/race dominante) (voire classe dominée/classe dominante).

Cela semble corroboré par différentes sources trouvées sur Internet et ailleurs. Dans cet article récent du Figaro, intitulé « Leïla Slimani, nouvelle cible de la censure antiraciste », Fatiha Boudjahlat définit ainsi le/la « Native informant » : 

C'est une notion que les études postcoloniales ont forgée pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d'infériorité à l'égard des Blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnues par eux. À tel point que les Blancs y voient l'enfant d'immigré parfait, le choisissent comme interlocuteur pour représenter tous les enfants d'immigrés, alors que cette représentativité est factice, et n'est que le fait des Blancs.  

Définition dure, dans le sillage de cet article de 2016, Les médias occidentaux aiment les informateurs indigènes, publié par Saoudi Abdelaziz et reprenant une analyse de 2012 d'Alain Gresh, intitulée Bidar, ces musulmans que nous aimons tant :

Il ne manque pas de candidats pour occuper cette place du « bon musulman », de celui qui dit ce que nous avons envie d’entendre, et qui peut même aller plus loin encore dans la critique, car il ne saurait être soupçonné, lui qui est musulman, d’islamophobie. Les Anglo-Saxons ont un joli nom pour désigner ces personnages, « native informant » (« informateur indigène »), quelqu’un qui, simplement parce qu’il est noir ou musulman, est perçu comme un expert sur les Noirs ou sur les musulmans. Et surtout, il a l’avantage de dire ce que « nous » voulons entendre.

Dans la même lignée, en réponse à Maître Alimi, je citais dans un tweet le livre d'Yves Mamou "Le grand abandon : les élites françaises et l'islamisme" :

où il indique en note, de Claude Askolovitch

Askolovitch est ce que la sociologie américaine appelle un "native informant", le porte-parole d’une communauté dont il n’a pas le soutien. Le juif Askolovitch dit aux médias ce qu’ils ont envie d’entendre de la part d’un juif et ce qu’ils trouveraient convenable que les juifs disent collectivement et publiquement... 

[L'article pris en référence est celui d'Adam Schatz, « The Native Informant », thenation.com (10 avril 2003)]

Pratiquement mot pour mot ce que Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, disait 5 ans plus tôt dans le Nouvel Obs à propos de l'Imam Chalghoumi, "en rien représentatif des musulmans" (également cité par Al Kanz) :

Chalghoumi est ce que la sociologie américaine appelle un "native informant", ces figures qui occupent la parole d’une communauté dont ils n’ont pas le soutien, mais qui tirent leur légitimité des médias et des milieux politiques dominants. Il dit ce que la majorité a envie d’entendre de la part d’une minorité, mais pas ce qu’elle pense réellement. Les "informateurs indigènes" valident les stéréotypes que la majorité véhicule sur leur communauté.

Donc, en gros, nous avons là un bon aperçu de ce que la notion de "native informant" représente dans la France de Macron, où tout se mêle : religion, politique, idéologie, race, classe sociale, avec aux deux bouts les extrémismes qui prennent notre pays dans une "tenaille identitaire" (expression tirée de cet article dont je ne partage absolument pas l'analyse), sur fond de polarisation nocive à tous les niveaux, notamment sur le genre.

On chercherait à diviser irrémédiablement notre pays qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

*



Essayons de prendre un peu de recul et d'élargir le champ des perspectives.

Historiquement, l'informateur indigène fut très souvent traducteur/interprète originaire du lieu conquis. Ce que l'on connaît aujourd'hui des Mayas, nous le devons aux espagnols conquérants qui en ont écrit, et qui ont dû fonder leur récit soit sur le témoignage direct des traducteurs/interprètes, soit sur leur médiation du discours des natifs dont la langue était inintelligible aux nouveaux arrivants.

Donc partout, dans le temps et dans l'espace, l'informateur indigène a servi de trait d'union entre dominés et dominants, une relation qui suppose a priori une absence d'égalité. Mais aussi de transmetteur de savoirs, quand bien même sa parole pouvait être soupçonnée de manquer d'objectivité, de ne pas dire "toute" la vérité... En introduction au dossier thématique "Informateurs indigènes", érudits et lettrés en Afrique (nord et sud du Sahara), Sophie Dulucq et Colette Zytnicki nous disent (c'est moi qui souligne) : 

Dès le début de la domination coloniale, divers historiens européens ont, au rythme des conquêtes, entrepris d'écrire non seulement l’histoire de l'expansion occidentale dans le monde, mais aussi celle des peuples soumis. Pour autant, ils ne pouvaient entamer cette quête historiographique sans le concours de nombreux interlocuteurs locaux. On songe d'abord à ceux qui, d'une manière ou d'une autre, étaient porteurs de connaissances précieuses sur le passé de leurs sociétés, ces gardiens du temps jadis (prêtres, notables, généalogistes, griots, religieux, chroniqueurs et autres « informateurs indigènes »...) au contact de qui explorateurs, militaires et administrateurs polygraphes ont découvert l'histoire de populations inconnues d'eux. L'on pense aussi à tous ces intermédiaires culturels créés par la situation coloniale elle-même (instituteurs, interprètes, traditionnistes, lettrés, membres des élites formées à l'occidentale...) qui ont joué un rôle d'interface. Ce dossier thématique se propose donc de réfléchir aux liens tissés entre ces multiples savoirs historiques autochtones et l'historiographie de la période coloniale. Il tente de saisir les processus à l'œuvre dans ces curieuses rencontres entre une narration élaborée selon les normes de l'érudition occidentale et une approche locale du passé. 

Source : Dulucq Sophie, Zytnicki Colette. Présentation : « Informations indigènes », érudits et lettrés en Afrique (nord et sud du Sahara). In : Outre-mers, tome 93, n°352-353, 2e semestre 2006. Savoirs autochtones XIXe-XXe siècles. pp. 7-14 ; https://www.persee.fr/doc/outre_1631-0438_2006_num_93_352_4220 

Pour autant, le rôle du "native informant" est toujours un peu en retrait, dans une relation inégale (« chercheur » occidental / « informateur indigène »), un "rapport de domination" ... "au sein duquel le savant métropolitain parraine l'étude de l'enquêteur qui n'est jamais pleinement reconnu comme auteur", où l'autochtone occupe une position subalterne (la parole subalterne, l'intervalle subalterne) (Les subalternes peuvent-ils parler ?, Les subalternes peuvent-illes parler ?).

Même si, au bout du compte, les « informateurs indigènes », les érudits et les lettrés de l'époque coloniale peuvent être vus comme des « hommes-frontières », des passeurs, des « courtiers culturels » et, au final, comme de véritables « co-locuteurs » de l'histoire africaine. (Dulucq S., Zytnicki C.)

Car bien que le "native informant" fournisse le fond et que le colonial se contente d'y mettre la forme, la position subalterne du premier se retrouve dans de nombreux qualificatifs associés à l'informateur indigène : l'informateur invisible, rarement nommé (The Un-named ‘Native Informant’), dont The Oxford History of Literary Translation in English nous dit :

The use of a literate native informant was an accepted part of the process of translation of works from Asian languages in the nineteenth century, but these individuals were almost never named, or even acknowledged as having existed, when the works were published. 

Source : 

The Oxford History of Literary Translation in English
Volume 4 1790-1900
Edited by Peter France and Kenneth Haynes
(OXFORD University Press, 2006)
Voire traître ! 

De ce point de vue, il est frappant de constater l'analogie prégnante entre l'informateur indigène et l'interprète/traducteur (traduttore = traditore), un profil professionnel souvent caractérisé par son invisibilité et son manque de prise en considération par celles et ceux-là mêmes qui bénéficient de ses services. Les gens du métier comprendront ce dont je parle. 

C'est aussi souvent le lot des interprètes sur les théâtres de guerre, dont la position est parfaitement inconfortable, ingrate autant que dangereuse. Exemple :
Why was the presence of the translator, the mediator who made most interrogations possible, so rarely recorded in interrogation transcripts? When the choices a translator makes have immediate weight and consequences, how does that inflect the act of translation? Can a translator be a witness, or will he always be a special class of native informant – negotiating between the trespassers and trespassed, and frequently finding himself called a traitor? Does the act of translation, like the presence of a recorder, necessarily preclude or occlude, transform or make impossible the act of witnessing?
En fait, un rôle peu enviable... Ne citons à titre d'exemple (terrible) que les centaines d'interprètes afghans abandonnés par la France et la Grande-Bretagne ou les États-Unis !

Toutes proportions gardées, informateurs indigènes et traducteurs-interprètes sont souvent des métis biculturels (ou tri- ou plus), toujours un peu égarés entre deux mondes et davantage, mal-aimés et qui ne sont pleinement acceptés ni reconnus par aucune des cultures qui les ont nourris, maternelle, paternelle et adoptées.

*

Venons-en maintenant à la réponse à Maître Alimi sur les ouvrages qui font référence. Sans aucun doute, le premier à citer est A Critique of Postcolonial Reason: Toward a History of the Vanishing Present, par Gayatri Chakravorty Spivak (Harvard University Press, 1999).

Avec « Can the Subaltern Speak ? », ce sont des ouvrages fondateurs des études postcoloniales. C’est d’ailleurs en citant Gayatri Chakravorty Spivak que « The Postcolonial Studies Dictionary », de Pramod K. Nayar (© 2015 John Wiley & Sons, Ltd), nous donne la définition suivante de « native informant » :
In A Critique of Postcolonial Reason Gayatri Spivak argues that for the Western ethnographer to produce any kind of commentary requires a source that produces the information. Yet this individual providing the information is denied the status of an autonomous, coherent speaker. Thus the Native Informant is at once essential and invisible, providing the ‘essential’ voice of native culture yet who disappears into the text of the white ethnographer. Retaining her concerns with marginalization undertaken by colonial discourse, Spivak argues a case for the importance of the Native Informant within the colonial project itself. The Native Informant is one who is the native voice for a short period but whose voice is simply buried – foreclosed, in Spivak’s psychoanalytic language – in the textual apparatus produced by the European as a result of this voice. (...) Even in the postcolonial period, women and men from the Third World would appear to, or remain, Native Informants for First World consumption. Shahnaz Khan (2005), for example, has written about how she finds herself unfortunately complicit in the First World process of rescuing Pakistani women. For the First World, Khan notes, she is the Native Informant. Such a process enables the First World to position East and West as two absolutes, two irrevocably oppositional cultures, and to ignore the transnational nature of capitalism and patriarchy. 
Le dictionnaire signale également Khan, S. ‘Refiguring the Native Informant: Positionality in the Global Age’, Signs 30.4 (2005): 2017–2035.

Ce travail de Gayatri Chakravorty Spivak a donné lieu à quantité de travaux critiques, dont :

- Gayatri Chakravorty Spivak: Live Theory, de Mark Sanders (Bloomsbury Publishing, 2006) 
- FORECLOSING OTHERS IN CULTURAL REPRESENTATION, par HUEI-JU WANG (UNIVERSITY OF FLORIDA, 2006)
Questioning 'Muslim Fictions', par Faisal Nazir (University of Karachi, September 2019), dont j'extrais la citation suivante :
 
The native as intellectual, the intellectual as native
The concept of « re-Orientalism » is related to and is the latest manifestation of what has earlier been theorized as the role of « native intellectuals » by Frantz Fanon, « native informants » by Spivak and more recently as « native informers » by Hamid Dabashi. 

 - Spivak and Postcolonialism Exploring Allegations of Textuality, par Taoufiq Sakhkhane (Palgrave macmillan, 2012), dont j'extrais la citation suivante à propos du livre de Spivak :

Though the main subject of the book is the different figurations of the native informant as displayed in such different disciplines as philosophy, literature, history and culture, Spivak admits that her work results from previous work and contains much that may lead to forthcoming work.

- THE POSTCOLONIAL WORLD, édité par Jyotsna G. Singh et David D. Kim (Routledge, 2017)
- Empire and Information : Intelligence Gathering and Social Communication in India, 1780-1870 / Cambridge Studies in Indian History and Society, par Bayly, C. A. (Cambridge University Press, 1996)
- Shifting Ethnicities: ‘native informants’ and other theories from/for early childhood education, par JEANETTE RHEDDING-JONES, Oslo University College, Norway, dont j'extrais la citation suivante :
An underlying question for this article regards the ‘native informants’ critiqued recently by Gayatri Spivak (1999a; 1999b). In colonising discourses, the notion of ‘native’ is negative...
- Nation, Language, and the Ethics of Translation, édité par Sandra Bermann et Michael Wood (© 2005 by Princeton University Press), dont j'extrais la citation suivante : 
Questions of cultural translation and radical otherness form the background for Henry Staten’s discussion of the “native informant,” or “aboriginal,” in the work of Gayatri Spivak. At the farthest point from a Western “metropolitan” subject, the aboriginal takes the role of the worldly other that is least knowable in a Western globalizing world. Staten astutely notes a structural relation between Spivak’s “tracking of the native informant” and her account of ethical translation…
Notons enfin qu'Edward W. Said exprime un point de vue un peu différent en réfutant la position du "native informant". 

Sources :

*

Conclusion

Hier personnage d'arrière-plan, plutôt effacé, aujourd'hui de premier plan, plutôt agressif, tendance "collabo", cette évolution négative du concept me semble moins être une progression qu'une régression, ou, pour employer une expression bien dans l'air du temps, un ensauvagement de nos sociétés malades de haine...

En cherchant dans ma tête une image capable de symboliser la notion de "native informant", la seule qui m'est venue à l'esprit est celle de la Statue de la Liberté...

Liberty Enlightening the World

Offerte en 1886 par l'Ancien Monde au Nouveau Monde, la Liberté était censée éclairer le monde. Or dans le pays qui fut le berceau de sa création, 135 ans plus tard la Liberté n'éclaire plus grand monde en France... Pas plus que l'Égalité et la Fraternité, notre belle devise n'étant plus qu'une juxtaposition de grands mots vides.

Je terminerai sur cette citation de Frantz Fanon (Peau noire, masques blancs © Éditions du Seuil, 1952) :

À ce sujet, je formulerai une remarque que j’ai pu retrouver chez beaucoup d’auteurs : l’aliénation intellectuelle est une création de la société bourgeoise. Et j’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire.




vendredi 11 décembre 2020

De la répression d'état au terrorisme d'état, il n'y a qu'un pas

J'ai découvert avec stupeur que lundi 7 décembre, Emmanuel Macron a remis en catimini la grand-croix de la Légion d’honneur au président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Au service de la diplomatie, paraît-il...

Or trois jours plus tard (hier), en Italie, le parquet de Rome a clôturé plus de 4 ans d'enquête sur l'assassinat de Giulio Regeni au Caire, étudiant italien horriblement mutilé, et déclaré le renvoi en justice de quatre officiers des services de sécurité égyptiens...

Il y a quatre ans, j'avais écrit sur ce même blog un billet intitulé "Giulio Regeni, martyr de la démocratie", que je vous encourage à lire dans son intégralité et qui commence ainsi :

Sept côtes cassées, une fracture du coude, une autre de l’omoplate, des traces de décharges électriques sur les organes génitaux, des brûlures de cigarette autour des yeux et en d’autres endroits, des coupures infligées avec un rasoir ou une lame tranchante sur le corps et aux épaules, des signes de matraquage sous la plante des pieds, des lésions traumatiques partout, abrasions, ecchymoses, contusions sur le nez et le visage, écorchures et traces de coups de poing et de pied, les ongles arrachés aux doigts d’une main et d’un pied, les oreilles coupées… ce ne sont là que les informations éparses que j’ai pu rassembler sur la monstrueuse agonie et le pauvre corps supplicié de Giulio. 

Le parquet romain nous en fait savoir davantage aujourd'hui : 9 jours (NEUF JOURS) intercalés de tortures et de sévices avec des fers chauffés au rouge, des instruments tranchants et des bâtons, des coups de poing et de pied, etc., qui ont provoqué chez Giulio "une souffrance physique aiguë" le conduisant lentement à la mort. Une violence perpétrée "avec cruauté" pour "des raisons abjectes et futiles", ayant causé "la perte permanente de plusieurs organes" en lui infligeant "de nombreuses blessures traumatiques à la tête, au visage, à la région cervico-dorsale et aux membres inférieurs". Un trauma massif qui a fini par tuer Giulio en raison d'une insuffisance respiratoire aiguë...

Le parquet romain nomme également les coupables, le principal étant Magdi Ibrahim Abdelal Sharif, puis le général Tariq Sabir, Athar Kamel Mohamed Ibrahim et Uhsam Helmi. Or durant ces quatre années d'enquête, pas une seule fois le régime égyptien n'a collaboré avec les italiens pour parvenir à la vérité ! Jamais ! Bien au contraire, ce ne furent que mensonges et dépistages grossiers de la part des égyptiens, dans le cadre de relations compliquées entre les deux pays.

Les italiens ne doivent qu'à eux-mêmes, à la persévérance du parquet de Rome et de la famille de Giulio d'être parvenus seuls à un résultat loin d'être acquis au départ, obtenu de haute lutte, dû à la mémoire de Giulio et, comme le dit justement le chef du parquet, Michele Prestipino, au fait d'être des magistrats de notre République.

J'avoue personnellement que je n'y croyais pas... Tanto di cappello!

Donc, indépendamment de la présence ou non des mis en examen, le procès se déroulera probablement dès le premier trimestre 2021. Que fera l'Égypte ? Déjà, al-Sissi a fait transmettre deux commissions rogatoires à Rome parce qu'il veut connaître les noms des égyptiens qui ont parlé avec les italiens ! On sait au moins à quoi s'attendre...

Car il est notoire que dans le pays d'al-Sissi les Giulio égyptiens se comptent par dizaines de milliers au sein d'une société sous le joug du pouvoir. 

Est-ce dans cette répression sanguinaire que Macron a trouvé la justification pour décorer al-Sissi ? Ou est-ce à cause du gros chèque en contrepartie des armements que la France refourgue à l'Égypte ?

D'après Amnesty International, Macron aurait dû faire pression sur le président égyptien pour que ce dernier agisse sur le front des violations des droits humain, or selon notre bon président, le sujet des droits de l'Homme ne conditionne pas la coopération entre les deux pays...

Mais au fond, vu la vergogne internationale qu'on se tape avec Macron depuis la crise des Gilets Jaunes, lui qui exerce délibérément une répression brutale contre ses "compatriotes" sans jamais reconnaître ouvertement ses responsabilités, n'est-ce pas logique qu'il décore un dictateur comme al-Sissi ?

Monsieur Macron, président de la France, mon pays autant que le vôtre, vous me faites profondément honte. Je n'aurai jamais de mots assez durs à votre égard...


vendredi 4 décembre 2020

Du distributionnalisme en traduction (pour traduire San-Antonio…)


« ... la tâche du traducteur ne va pas du mot à la phrase, au texte, à l'ensemble culturel, mais à l'inverse : s'imprégnant par de vastes lectures de l'esprit d'une culture, le traducteur redescend du texte, à la phrase et au mot. Le dernier acte, si l'on peut dire, la dernière décision, concerne l'établissement d'un glossaire au niveau des mots ; le choix du glossaire est la dernière épreuve où se cristallise en quelque sorte infine ce qui devrait être une impossibilité de traduire. »

Paul Ricœur 


Je dédie ce billet à la très chère mémoire de Jean-Philippe Hermand, qui m'a fait découvrir les potentiels inexplorés du distributionnalisme...

*

Après avoir souvent évoqué, par le passé, les nuages sémantiques sur Adscriptor, laissez-moi aborder la notion de nuages distributionnels, en appliquant le distributionnalisme à la traduction.

Piqûre de rappel : pour obtenir un nuage sémantique, vous prenez un texte ou un corpus, vous en extrayez les termes plus significatifs (selon un critère de sélection arbitraire : uniquement les substantifs, uniquement les verbes, les deux, etc.) en fonction de leur densité dans le texte ou le corpus considéré.

C’est exactement la même notion que la densité des mots clés dans une page Web, où l’indice de densité est donné par le rapport : nombre d’occurrences du terme considéré au numérateur, sur nombre total de mots du texte ou du corpus considéré au dénominateur.

Or dans certains cas, une approche distributionnaliste peut s’avérer être un filon fertile pour le traducteur.

Je ne prétends certes pas expliquer ici ce qu’est le distributionnalisme, j’en serais bien incapable, mais juste vous fournir un éclairage sur la façon dont cette approche peur se révéler précieuse.

Pour parler en termes aisément compréhensibles, posons que dans les phrases suivantes :
le chat est noir
le chien est noir
le chat est blanc
le chien est blanc
"chat" et "chien" ont la même distribution entre eux, de même que "blanc" et "noir". Au sens où ils peuvent commuter.

Idem pour "chien" et "bureau" dans
le chien est noir
le bureau est noir 
ce qui n’est plus le cas dans
le chien aboie
le chat aboie
le bureau aboie

La distribution possible d’un terme est donc étroitement liée à son contexte, à son environnement.

Nous pouvons ainsi décomposer en unités signifiantes une base, un corpus, voire une langue… quelconques, en procédant de manière récursive pour « casser » les séquences : la récursivité consiste à appliquer une opération sur quelque chose, puis à réappliquer cette même opération aux résultats obtenus, et ainsi de suite…

Ensuite c’est la statistique qui fait le tri. Mais voyons un exemple concret sur la distribution du terme "media"…

Si vous prenez les trois expressions « Mass media », « Mass observation » et « Mass society », les termes media, observation et society sont trois équivalents distributionnels.

Bien sûr, si vous appliquez ensuite le calcul à observation ou society, leur distribution ne sera plus la même que celle de media. C’est évident.

De plus, pour un même terme, sa distribution possible change selon le ou les termes qui le précède(nt),
Mass media
Educational media
Social media
le ou les termes qui le suive(nt),
Media player
Media video
Media converter 
les deux,
Global Media Relations
ou selon que vous introduisez des noms propres (ou des marques),
Virgin Media
Windows Media Center
Entertainment Media Research
etc.

C’est bien simple, à ce jour, Google indexe 16,5 milliards d’occurrences pour "media", toutes
langues confondues… !!! À noter qu’en 2010, Google ne trouvait « que » 1,15 milliard d’occurrences, lorsque j’ai crée mon nuage des équivalents distributionnels de « media », que voici :



*

Pour autant, la distribution d’un terme offre souvent des axes de traduction indispensables, car impensables avec le seul usage des équivalences littérales ou de la proximité sémantique (synonymie), qui n’offrent que des options limitées, d’autant plus lorsque le traducteur est confronté à la luxuriance d’une langue comme celle de San-Antonio, auquel cas il doit se résoudre à rechercher des alternatives « plus ou moins probables » à un terme donné.

Car plus vous descendez dans le ranking (c.-à-d. la fréquence des mots dans le corpus), plus vous obtenez des solutions décalées, « en rupture », ce qui représente un précieux foisonnement d’idées pour faire face à la pénurie de mots qui imposerait une traduction plate et monotone si on ne pouvait la contourner.

Les traductions du français à l’Italien que fit pendant plus de vingt ans Bruno Just Lazzari [BJL, l’un des traducteurs attitrés de Frédéric Dard (San-Antonio), mais aussi de Gérard de Villiers (S.A.S.), de Georges Simenon (Maigret), de Jean Bruce (OSS 117), etc., ou encore de James Hadley Chase, Paul Kenny, Chester Himes, Cornell Woolrich et bien d’autres] en sont un exemple parfait, que je vais tenter de développer ici.

J’ai exploité pour ce faire un mini-corpus créé à partir de 12 San-Antonio traduits par Bruno Just Lazzari, comprenant des passages d’autres traductions de BJL extraits ici et là que j’ai jugés significatifs (840K mots, soit 450K FR + 390K IT), et un corpus des enquêtes de San-Antonio auquel je travaille depuis longtemps (près de 10 millions de mots).

Exemple avec le mot : peur (italien : paura = français : peur)

En gros, d’après mes estimations, Frédéric Dard utilise (outre le terme « peur », prédominant avec 1210 occurrences) 17 autres « termes » pour exprimer l’idée de la peur (dont les douze premiers sont présents dans le mini-corpus) :
  1. traczir (50) / tracsir (11)
  2. pétoche (42)
  3. jetons (100) (uniquement au sens d’« avoir les jetons »)
  4. fraises (20) (uniquement au sens de « sucrer les fraises »)
  5. grelots (44)
  6. trouille (145)
  7. chocottes (43) / chocotes (14)
  8. frousse (82)
  9. copeaux (46)
  10. flubes (4) (uniquement au sens de « avoir les flubes »)
  11. traquette (4)
  12. foies 35/46 (uniquement au sens de « peur », sur 46 occurrences)

  13. mouillette(s) 9
  14. chiasse noire 3
  15. boules à zéro 1
  16. chaleurs 1
  17. taf 1 (uniquement au sens de « peur »)
Les cinq derniers, qui ne font pas partie de l’échantillon des romans traduits, sont regroupés dans une seule et même phrase, extraite de Tarte aux poils sur commande (pas de version italienne) :
[lui qui a fait périr atrocement tant et tant de gens], il a les flubes, les jetons, les copeaux, les foies, la chiasse noire, les grelots, le traczir, les boules à zéro, les chaleurs, le taf, la mouillette, les chocottes.
Un effroi glacé l’investit.
Voici donc le nuage correspondant :


Sur le graphique, la taille des mots est proportionnelle à leur fréquence dans le corpus.
Donc, là où le San-Antonio français utilise 12 équivalences de peur, le Sanantonio italien n’en a que 3 :

Soit quatre fois moins qu’en français, d’où l’obligation de compenser ce déficit traductionnel par une distribution judicieuse pour ne par donner au lecteur l’idée que l’auteur répète toujours les mêmes concepts (ce qui serait de plus à l’opposé du délire verbal de Frédéric Dard !).

À partir de là, on part sur les différents tableaux « distributionnels » correspondant respectivement à fifa, spavento et tremarella, puis l'on suit les distributions des différents termes, qui diffèrent donc du seul champ synonymique.

Ainsi, dans les stratégies d'adaptation à disposition de chaque traductrice/traducteur face au défi du traduire, la distribution vient désormais s'ajouter aux stratégies « classiques » (traduction littérale, emprunt, calque, transposition, modulation, équivalence, adaptation, omission, etc.)...

Pour vous donner un exemple concret, voici l’exemple de « cialtrone/i » (singulier et pluriel confondus), qui représente parfaitement ce qu’est une distribution, puisque l’on a 1 seul terme italien qui traduit 18 termes français : « schnock / ballot / glandulard / polichinelle / tordu / patate / mec / dégourdoche / peigne-cul / gnace / tante / tocasson / crêpe / truffe / zig / gougnafier / enfoiré / foie de veau ».

Or il est évident qu’aucun dictionnaire au monde ne vous donnera jamais ces dix-huit traductions FR du terme « cialtrone », quand bien même les dictionnaires vous en proposeront d'autres qui ne sont pas dans les 18 ci-dessus : canaille / charlatan / crapule / débraillé / feignasse / goujat / grossier personnage / malotru / mufle / plouc / sale type / scélérat / vaurien / voyou...

Donc, pour un seul terme, nous avons au minimum une trentaine de distributions possibles en français, et vice-versa du français à l'italien, bien sûr.

*

Ainsi, seul l’arbitraire éclairé du traducteur, souverain dans ses choix de mots et ses prises de décision, peut réussir à traduire un auteur comme Frédéric Dard [qui avouait pourtant : « Moi dont la prose éminemment française est intraduisible… » (Faut être logique, 1967, p. 68, citation rapportée par Thierry Gautier et Dominique Jeannerod dans leur excellent article : Sanantonissimo / San- Antonio « giallo », paru au printemps 2014 dans Le Monde de San-Antonio n° 68)] et contribuer ainsi à en faire un succès commercial dans le pays de destination.

Initialement, je ne me souviens plus comment j'en suis arrivé à contacter Dominique Jeannerod avec le papier qui précède (rédigé en novembre 2019), mais le fait est qu'il s'est immédiatement montré intéressé et m'a proposé de développer mon approche sous un angle plus « académique ». D'où une transformation de mon ébauche en un article plus poussé de près de 7500 mots, grâce aux retours permanents de M. Jeannerod pour améliorer mon texte.

Je le remercie donc de la confiance qu'il m'a accordée, et c'est aujourd'hui une grande fierté que d'accueillir la publication de San-Antonio International - Circulation et imaginaire d’une série policière française, sous la direction de Loïc Artiaga et Dominique Jeannerod, aux Presses universitaires de Limoges (2020).


Quant à me voir parmi les auteurs ayant contribué à cet ouvrage, avec un article désormais intitulé « San-Antonio en italien : les stratégies d'adaptation et le lexique de Bruno Just Lazzari », c'est un bonheur sans nom !



P.S. Il va sans dire que tout amateur passionné de San-Antonio se doit de posséder cet ouvrage dans sa bibliothèque !

dimanche 8 novembre 2020

Exister professionnellement sur Internet

Exister professionnellement sur Internet signifie : 1) soit vendre des produits, 2) soit vendre des services (voire les deux, mais bon, ce n'est pas l'objet de ce billet). 

* * *

1) Vendre des produits

Par ces temps de doutes et de très grande incertitude, ce deuxième confinement va faire mettre la clé sous la porte à des milliers d'artisans et de commerçants, déjà profondément mis à mal par le premier confinement. 

D'autant qu'entre les deux confinements il leur a été demandé d'investir dans des mesures d'aménagement de leurs locaux et de leurs activités (protocoles sanitaires, mesures de distanciation sociale, etc.), donc non seulement après deux mois passés pratiquement sans aucune rentrée d'argent ils ont dû dépenser ce qu'ils n'avaient pas - en puisant dans leurs économies et en se débrouillant pour emprunter auprès de leurs proches ou d'établissements de crédit -, mais de plus, juste après les avoir obligés à faire tous ces efforts on leur dit : maintenant vous refermez tout !  

Ce sera le coup de grâce pour beaucoup, et il est probable que début 2021 verra une augmentation en flèche de la courbe des dépôts de bilan et des mises en liquidation, voire un peu plus tard lorsque les entreprises maintenues artificiellement en vie ne bénéficieront plus du chômage partiel, des PGE ni d'autres mesures d'aide. Avec un coût humain et social énorme, incalculable, des milliers de nouvelles familles dans le désarroi et l'impuissance, etc.

Je reprends ici ce que dit Marc Fiorentino dans sa lettre financière du 6 novembre :

LA CATA
C'est le commerce.
Un vrai désastre.
Pire que la première vague, car c'est bientôt Noël.
Et que Noël dans la distribution c'est... Noël.
Une partie importante du chiffre d'affaires.
Et surtout tout ou partie du bénéfice de l'année.
Or, s'il n'y a pas déconfinement début décembre, les commerces seront cuits pour Noël.
Surtout qu'ils ont stocké pour...
Conséquence : des milliers de commerçants, petits et grands, en cessation de paiement en début d'année qui iront directement en liquidation sans passer par la case plan de continuation.
C'est triste.

Oui, c'est triste, très triste...

Or dans ce marasme général, le gouvernement multiplie les annonces et les mesures de soutien aux entreprises. Exemple :

Commerçants : de quelles aides pouvez-vous bénéficier ?

En m'intéressant à "poursuivre son activité autrement", sous-entendu "vendre en ligne", le ministère de l'Économie vous propose une fiche conseil :

En mettant en exergue : « comment le numérique peut-il vous aider à maintenir votre activité économique pendant la crise sanitaire ? », et en proposant une série d'"offres préférentielles" destinées aux commerçants...

Voir aussi, entre autres, ce PDF de presque 110 pages sur les mesures de soutien économiques.

Certes, tout cet existant est très bien, et, si l'on se contente des effets d'annonce, cela semble même facile !

Mais la réalité est tout autre, bien plus délicate : exister en ligne ne s'improvise pas du jour au lendemain, cela exige du temps et un travail assidu, beaucoup de réflexion et de préparation en amont, une action constante au jour le jour, ainsi que des activités de suivi et de mise à jour permanentes en aval. 

J'imagine combien doivent se sentir désemparés et impuissants, parmi les milliers de gérants de commerce de proximité à qui l'on a dit, après leur avoir imposé de fermer, maintenant vous n'avez plus qu'à transférer vos commerces en ligne ! Il me semble qu'à l'université ils appellent ça le #démerdentiel...

Car cela n'est pas forcément à la portée de tout le monde, c'est un peu la chasse gardée du SEO et de ses officiants, et la première chose à faire est de chercher conseil auprès d'un consultant pour analyser ensemble vos besoins réels, adaptés à votre situation, personnelle, professionnelle, sectorielle, géographique, votre budget, etc. Il n'y a pas plus personnalisé qu'une activité en ligne, et bâtir une présence à la va-vite sans avoir la certitude de pouvoir être trouvé derrière revient à être absent !

Si quelqu'un parmi vous pense que cet état des lieux correspond à sa situation actuelle, n'hésitez pas à me contacter pour en parler ensemble. [Début]

Contre le confinement, des professionnels sinistrés ont manifesté à Toulouse (6 nov. 2020)

* * *

2) Vendre des services

À la différence des produits, tangibles, les services sont intangibles : vendre un service signifie vendre un savoir-faire, une compétence, qui vous sont propres. 

Bienvenus dans l'économie de la gigue (je rigole, mais pas tant que ça !). Cela fait des années que je réfléchis à cette question, à titre d'exemple voir ici, ou ...

Donc la condition sine qua non est d'avoir un savoir-faire, une compétence, un expertise spécifiques à vendre. Quelle est la vôtre ? Si vous avez une réponse affirmative claire à cette question, OK. Dans le cas contraire, passez votre chemin, vendre des services en ligne n'est pas pour vous. Si je ne sais pas conduire, je ne vais pas me proposer comme chauffeur de taxi, Uber ou autre...

Par ailleurs, vendre un service est plus difficile que vendre un produit. Tout client potentiel peut voir immédiatement le produit et juger sur pièce, en quelque sorte. C'est très différent pour juger de la Qualité d'un service, que le client ne découvre en général qu'au terme de la prestation :


Donc toute présence en ligne part de ce prérequis : quel est le savoir-faire que je propose, la compétence, l'expertise ? Et à qui ? Quels sont les destinataires de mes prestations de services ? Car de la réponse à ces questions découle le mode de présence et comment la construire.

Les solutions sont infinies, et la concurrence aussi. Si quelqu'un parmi vous pense que cet état des lieux correspond à sa situation actuelle, n'hésitez pas à me contacter pour en parler ensemble. [Début]

* * *

Conclusion

Proposer mes produits ou mes services sur Internet n'échappe pas à une réalité : j'ai des millions de concurrents sur Internet, de toutes tailles, du plus petit commerçant au plus grand (Amazon, pour n'en citer qu'un). Donc comment me démarquer et me rendre visible, comment susciter la confiance auprès des prospects, etc.

Si quelqu'un parmi vous pense que ces sujets correspondent à ses préoccupations actuelles, n'hésitez pas à me contacter pour en parler ensemble. [Début]


P.S. J'ajouterais une brève réflexion autour du télétravail, corolaire du confinement, dont le gouvernement a imposé la généralisation à l'ensemble des activités qui le permettent, au sein des établissements publics de l'État, dans ce contexte de dégradation de la situation sanitaire :
À compter de vendredi 30 octobre, les agents dont les fonctions peuvent être exercées totalement ou principalement à distance doivent impérativement être placés en télétravail cinq jours par semaine.
Pratiquer son activité à la maison, lorsque l'on n'y est pas préparé, peut être source de crispations et de crises pour la famille, dans des logements souvent mal conçus pour gérer simultanément activités domestiques et professionnelles, surtout si femme et mari sont tous deux en télétravail, sans oublier les enfants, etc. etc.

Quant aux acteurs privés, j'ai traduit récemment le verbatim d'une enquête interne d'une banque ayant interrogé ses employés à l'issue du premier confinement, pour collecter leurs avis et réactions sur cette première période forcée de télétravail, et les résultats ne sont pas forcément positifs, loin de là, avec des problèmes à tous les niveaux...

Donc sans préparation de toutes les parties prenantes en amont, le télétravail - qui suppose d'être familiarisé avec tout ce qui est "activités en ligne" - est loin d'être la panacée.

Parole de quelqu'un qui télétravaille depuis 35 ans, dont pratiquement 10 ans avant Internet (1985-1995) ! [Début]

jeudi 10 septembre 2020

Du traducteur mécanique à la robotique du traduire, fin de la biotraduction ?

Du traducteur mécanique, théorisé dès 1929 par Federico Pucci, à la "robotique du traduire" annoncée dans un colloque à venir (reporté à une date encore indéterminée pour cause de COVID), la présente décennie n'a pas encore bouclé un siècle de progrès en traduction et déjà certains experts nous prédisent que d’ici 2024 l’intelligence artificielle dépassera les humains dans la traduction des langues...

En gros, je diviserais ce siècle d'incroyables progrès de la manière suivante :

  • Une cinquantaine d'années (1954-2007) durant lesquelles la traduction automatique à base de règles est pratiquement la seule technologie utilisée à grande échelle, sans parvenir toutefois aux résultats espérés, en termes de fidélité et de qualité des traductions. Je prends le mois d'octobre 2007 pour référence, puisque c'est à ce moment-là que Google, qui continuait jusqu'alors d'utiliser l'outil RBMT Systran, bascule sur son système maison à base de statistiques, Google Translate, ce dont j'avais rendu compte à l'époque.

    En moins de 80 ans, Google réalise donc l'utopie de Federico Pucci, sans aucun doute le seul de son époque à avoir rêvé d’une machine simple (Temps nécessaire pour apprendre à traduire : une minute…), pratique, peu encombrante et abordable (il n'aurait quand même pas pu en concevoir la gratuité !), le seul à avoir envisagé ante litteram la démocratisation planétaire de la traduction automatique telle que nous la connaissons aujourd'hui !
  • Une décennie (oct. 2007 - nov. 2016) à peine pour que Google passe définitivement de la traduction statistique à son moteur de traduction neuronal !
  • Moins d'une décennie (2016-2024) au cours de laquelle la biotraduction (ou "traduction humaine" pour les intimes, mais il y en aura également pour les interprètes avec le Translatotron) devrait toucher à sa fin, selon certains experts...
Rassurons-nous, cette "fin annoncée" ne date pas d'aujourd'hui, puisque cela fait longtemps que l'espèce en voie d'extinction des traducteurs humains agite les esprits : voir ici par exemple.

*

Donc : la traduction automatique arrive en force sur le (les) marché(s) de la traduction, c'est une évidence. Dont j'ai eu l'occasion de parler en mai dernier (dès 6'42'' sur la vidéo) lors des "rencontres sur les rives de la traduction" (Encounters at the Shores of Translation) organisées via la plateforme Zoom par Hammouda Salhi (Director of the Master’s Program in Translation and Interpreting - University of Tunis El Manar) :


Or aujourd'hui, qui dit "traduction automatique" dit "post-édition de la traduction automatique", MTPE dans le jargon. À ce sujet, le contexte du futur colloque robotrad2020 nous dit ceci : 
Comme de surcroît la machine permet des gains de productivité de l’ordre de 150 à 200% (certains traducteurs atteignent des rendements de 6000 à 8000 mots par jour), la technique de la post-édition tend à s’imposer de plus en plus dans les industries de la langue, ce que confirme en 2017 la sortie de la norme ISO 18587 (Services de traduction — Post-édition d'un texte résultant d'une traduction automatique — Exigences). Cette technique de post-édition pose un cas de conscience au traducteur : accepter de ne pas être à l’origine de sa propre traduction au profit de la machine.

Ces quelques lignes suscitent en moi quantité de réactions, de points à soulever, de non-dits à exprimer autour de la MTPE, que je qualifie personnellement d'industrialisation du good enough... 

Ou en tout cas d'un coup de force censé faire table rase de l'effet Mozart, théorisé il y a quelques années par Rory Cowan, fondateur de Lionbridge Technologies, à l'époque n° 1 de la localisation dans le monde : 

Si, en 1790, il fallait cinq musiciens pour interpréter un quintette de Mozart durant tant de minutes, aujourd'hui, en dépit des progrès techniques considérables qui ont été accomplis depuis, rien n'a changé : il faut toujours autant de musiciens jouant pendant autant de temps pour restituer la même œuvre ! 

Ce que je commentais ainsi, il y a plus de 10 ans déjà :

Cette belle métaphore sur l'incompressibilité de certains délais d'exécution souligne implicitement les limites de la technologie galopante, qui ne pourra jamais répondre à tout sans intervention humaine, notamment au plan de la productivité.

Des traducteurs en ce qui nous concerne. D'où l'inutilité de toujours les presser ... comme des citrons trop mûrs, en leur demandant à tort et à travers la quadrature du triangle !

Car à force de véhiculer un tas d'idées préconçues sur l'activité des traducteurs, par exemple en assimilant toujours plus le résultat de leur travail à une "commodité", on en finit par perdre de vue combien est fausse et nocive cette notion de commoditisation de la traduction. D'abord, une commodité en français (agrément, avantage, confort, utilité, ...) n'a absolument rien à voir avec la "commodity" anglo-saxonne, qui désigne un produit de base, une matière première.

Nous y voilà : traduction = marchandise, et plus la quantité est importante, plus la remise doit être conséquente. Or c'est oublier un peu vite le fait que la traduction n'est pas un produit comme un autre, mais un service à haute valeur ajoutée d'autant plus spécialisé que le domaine est pointu, et que la seule matière première utilisée servant à la "fabriquer" est la matière grise du traducteur. Dont la logique objective est très exactement inverse à celle du client : plus la quantité est importante, plus ça va me demander de temps et d'efforts pour maintenir le même niveau de qualité de bout en bout. Une qualité qui n'est pas acquise par enchantement, mais conquise de haute lutte. Dans la durée.

Une réalité sur laquelle les clients - et les agences qui les secondent dans cette approche pour les conserver à tout prix (c'est le cas de dire) - font trop souvent l'impasse, ce qui contribue à ternir l'image d'une profession en vérité hautement spécialisée, exigeant des années et des années de pratique et de formation continues avant de donner de bons ouvriers. De plus en plus rares. Or tout ce qui est rare est cher, qu'on se le dise.

De fait, la MTPE tente vainement d'annuler cette incompressibilité des délais d'exécution, qui demeure pourtant, envers et contre tout. Donc, lorsque l'on parle de "gains de productivité de l’ordre de 150 à 200%" et de traducteurs pouvant atteindre "des rendements de 6000 à 8000 mots par jour", il faudrait aussi préciser les conditions de tels "gains" et de tels "rendements", or c'est là où le bât blesse...

Car ces ordres de grandeur renvoient à des situations "idéales", où la qualité du moteur de traduction serait extrêmement performante et permettrait de générer un résultat brut (raw output) quasiment irréprochable, d'où une post-édition légère...

Ce qui supposerait en premier lieu d'avoir des corpus bilingues très importants pour former les moteurs de TA, voire une pré-édition humaine pour "nettoyer" ces masses de texte et fournir des corpus de qualité, etc. etc.

Je vous rassure, cela n'est presque jamais le cas dans la pratique ! Ce qui précède relève davantage du discours marketing des grands fournisseurs de services linguistiques (LSP et autres) pour mieux faire passer la pilule, car c'est surtout un excellent moyen de faire baisser (d'environ 30% au minimum) les tarifs payés aux traducteurs en bout de chaîne, ainsi qu'une bonne excuse pour raccourcir les délais de livraison : avant on pouvait raisonnablement compter sur 2500 mots/jour ouvrable en moyenne, nous en sommes aujourd'hui à une fourchette d'au moins 4000/5000 mots/jour ouvrable avec la MTPE.

Donc c'est vrai, 150 à 200% de gains de productivité, mais dans des conditions de travail loin d'être idéales : des résultats générés par la TA le plus souvent médiocres, d'où des post-éditions lourdes, à faire plus vite vu les quantités de mots à traiter augmentées, et en étant payés moins cher : la totale !

Nous en sommes toujours là, chose dont je parlais déjà en 2003 (!), en tentant d'expliquer et de dénoncer l'impossible exigence, finissant toujours par retomber sur le dos des traducteurs, qui consistait concrètement (et vainement) à leur demander de réaliser la quadrature du triangle !

Imaginez un triangle équilatéral avec aux trois côtés les légendes - DÉLAIS - COÛTS - QUALITÉ - et au centre le terme RESSOURCES :


- où la « ressource Traducteur » (seule composante « humaine » des ressources, matérielles, logicielles, etc.) est broyée dans l’engrenage irréalisable de faire cadrer des nécessités incompatibles, liées à la triple exigence des coûts, des délais et de la qualité (cités par ordre d’importance selon les clients)
- où les délais de remise de la traduction (c’est pour hier, comme on dit en italien) sont inversement proportionnels aux délais de paiement (à la fronde, et le plus tard possible)
- où le niveau des prix reconnus au traducteur (tarifs plus bas possibles) est inversement proportionnel au niveau de qualité requis (toujours être ultra-spécialisé et omni-polyvalent) (la « multicompétence » selon Gouadec).

En fait, dans cette impossible équation de la quadrature du triangle, le concept était très simple : entre DÉLAIS, COÛTS et QUALITÉ, prenez-en deux et oubliez le troisième…

Or ce n'est pas pour autant que les choses se sont améliorées avec la post-édition de la traduction automatique, au contraire, puisque nous avons plutôt tendance à régresser !

On voit d'ailleurs fort bien le déplacement des pôles d'attraction pour les clients au fil des décennies, puisque de l'accent essentiellement mis sur la Qualité dans les années 80, l'intérêt s'est reporté sur les Temps de livraison dans les années 90, pour passer au facteur Coûts dans les années 2000.

Vingt ans plus tard, avec la MTPE le secteur a résolument et ouvertement fait son choix : miser sur COÛTS et DÉLAIS aux dépens de la QUALITÉ !

Que les clients le sachent et ne s'en étonnent point : car prétendre offrir les trois à la fois est toujours une chimère, raison pour laquelle je pense que la "biotraduction" a encore de beaux jours devant elle...

La "robotique du traduire" aussi, c'est certain, mais tant qu'elle ne sera pas capable d'intégrer automatiquement tous les "plus" des traducteurs humains, autrement dit tant qu'elle restera tributaire de leurs compétences, il faudra que tous les partisans et acteurs de la "robotraduction" reconsidèrent les conditions de travail imposées aux biotraducteurs, à commencer par revaloriser le rapport multifactoriel difficulté/quantité/qualité/délais/tarifs au profit des femmes et des hommes qui se forment des années durant pour exercer professionnellement leur métier et en tirer un niveau de rémunération suffisamment gratifiant pour pouvoir en vivre décemment... Ouf !