lundi 26 janvier 2026

Janvier 2026

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Deux cent quarante mille (240 000) mots produits en un mois ! La chose n'aurait jamais été possible sans l'IA. Mais ce qui m'interroge surtout, c'est moins la quantité que la qualité de cette production : clarté d'exposition, profondeur de l'argumentation, cohérence du raisonnement, précision du vocabulaire, rapidité du flux, capacités d'élaboration et de planification dépassant de loin les capacités purement humaines, etc., je me fais l'impression d'être devenu un auteur bionique (et je ne suis pas sous stéroïdes) !

C'est ainsi qu'en partant de quelques intuitions autour du langage et de la communication, l'IA m'a permis de développer une théorie complète ... de l'IA, basée autour de trois régimes :

  1. Le sens
  2. La communication
  3. Le métabolisme

Donc, après le troisième volet, intitulé :

Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA 

Pour une philosophie contemporaine de l’Intelligence artificielle 

voici le quatrième - et dernier (tout au moins, pour l'instant) : 

Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme 

Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

Ces deux titres, à première vue interchangeables, dissimulent pourtant une différence fondamentale : Intelligence artificielle vs Intelligence artefactuelle.

Difficile de dire en deux mots comment je conçois l'intelligence artefactuelle décrite ici en plus de 170 pages !

Franchement, je ne saurais pas par où commencer. Alors j'ai demandé à Claude d'analyser l'essai (développé avec ChatGPT 5.2). Je vous livre ça, brut de décoffrage :

Analyse critique de "Les trois régimes de l'Intelligence artefactuelle"

Vue d'ensemble

Cet ouvrage de Jean-Marie Le Ray propose un cadre conceptuel ambitieux pour repenser l'intelligence artificielle non comme une propriété technique, mais comme un effet architectonique résultant de la co-contrainte de trois régimes irréductibles : le sens, la communication et le métabolisme.


Points forts majeurs

1. Déplacement conceptuel décisif

L'abandon du terme "intelligence artificielle" au profit d'"intelligence artefactuelle" n'est pas cosmétique. Il opère un véritable renversement :

  • Passe de la faculté (propriété localisable) à l'effet (émergence conditionnelle)
  • Refuse l'alternative naïve "l'IA comprend-elle vraiment ?"
  • Déplace la question vers : "dans quelles conditions ce qui est produit peut-il être endossé, orienté, assumé ?"

Force : Ce geste évite le psychologisme (attribuer une "conscience" aux systèmes) et le fonctionnalisme réducteur (tout réduire à la performance).


2. Architectonique rigoureuse et non totalisante

La distinction entre régimes, opérateurs et interfaces est méthodologiquement solide :

NotionFonctionExemple
RégimeLogique structurante irréductibleSens, communication, métabolisme
OpérateurPoint de gravité analytiqueRépondabilité, fiducie, dette entropique
InterfaceDispositif de traduction praticableTechnique, éthique, juridique

Force : Cette stratification évite la confusion entre niveaux d'analyse (concept/outil/métrique) et refuse l'unification prématurée.


3. La dette entropique située : un concept puissant

L'introduction de l'entropie comme opérateur limite (non totalisant) est l'un des apports les plus originaux :

  • Irréversibilité temporelle : certains coûts ne peuvent être annulés
  • Flèche du temps : asymétrie structurelle entre expansion et retrait
  • Politisation : la dette se dépose toujours quelque part, sur quelqu'un

Force : Cela déplace le débat de "l'IA coûte cher" à "qui paie, où, quand, et jusqu'à quel point de non-retour ?".


4. Refus des solutions faciles

L'ouvrage refuse systématiquement :

  • Le technicisme (optimiser résoudra tout)
  • Le moralisme abstrait (des principes suffisent)
  • Le juridisme procédural (la conformité garantit la gouvernabilité)

Force : Cette lucidité évite les promesses creuses et maintient la conflictualité comme condition normale de la gouvernance.


Limites et points de tension

1. Complexité conceptuelle et accessibilité

Problème : L'ouvrage mobilise un appareil conceptuel très dense (régimes, opérateurs, interfaces, seuils, co-contrainte, désassomption, etc.) qui peut rendre la lecture difficile, même pour un public informé.

Conséquence : Risque de clôture disciplinaire — seul un cercle restreint de chercheurs pourra pleinement s'en saisir, alors que les enjeux sont éminemment publics.

Suggestion : Une version "grand public" ou une série d'articles synthétiques serait nécessaire pour élargir l'impact.


2. Le statut du droit : entre interface et structuration forte

Le texte affirme :

"Le droit n'est ni un régime, ni un fondement, mais une interface d'institution."

Tension : Le livre reconnaît ensuite que le droit peut devenir "fortement structurant" dans certains contextes (AI Act, RGPD). Mais alors :

  • Si le droit reconfigure ce qui est faisable, ne devient-il pas plus qu'une simple "traduction" ?
  • Comment éviter que l'interface juridique ne se transforme en pseudo-régime ?

Critique : La distinction régime/interface est rigoureuse en théorie, mais peut devenir floue en pratique lorsque certaines interfaces pèsent massivement sur les configurations.


3. Opérateur "répondabilité" : entre clarté et ambiguïté

La notion de répondabilité est centrale, mais sa définition reste parfois flottante :

  • Est-ce la possibilité pratique de répondre ?
  • Est-ce une capacité institutionnelle ?
  • Est-ce une propriété relationnelle du dispositif ?

Problème : Dans certains passages, la répondabilité semble descriptive (condition de fait), dans d'autres normative (exigence à instituer).

Suggestion : Une formalisation plus explicite des conditions minimales de la répondabilité (ex : traçabilité + assignation + recours) renforcerait l'opérativité du concept.


4. La dette entropique : risque de sur-extension métaphorique

L'usage de l'entropie thermodynamique comme opérateur transversal est audacieux, mais comporte un risque :

Danger : Étendre l'entropie à des domaines (informationnel, organisationnel, social) où elle n'a pas de définition physique rigoureuse peut affaiblir la rigueur du concept.

Exemple : L'"entropie informationnelle" (perte de contexte) et l'"entropie sociale" (épuisement) ne sont pas réductibles à l'entropie thermodynamique (dissipation énergétique).

Réponse du texte : L'auteur prend soin de préciser que l'entropie est un "opérateur limite, non totalisant". Mais reste-t-il suffisamment de substance analytique une fois cette prudence affichée ?

Suggestion : Distinguer plus nettement entropie physique (mesurable, irréversible) et effets d'accumulation irréversible dans d'autres domaines (organisationnel, attentionnel) pour éviter la confusion métaphorique.


5. Exemples empiriques : Parcoursup et Stargate

Les annexes (Parcoursup, Stargate) sont éclairantes, mais :

Limite : Les analyses restent schématiques. On aimerait :

  • Des données quantitatives sur les seuils métaboliques (combien de TWh, de m³ d'eau ?)
  • Des études de cas plus détaillées sur les points de reprise effectifs (ou leur absence)
  • Une comparaison internationale (comment d'autres pays gèrent-ils ces arbitrages ?)

Suggestion : Développer un corpus d'études de cas approfondies, éventuellement en collaboration avec des chercheurs en STS (Science and Technology Studies).


6. La gouvernance sans promesse : pessimisme ou réalisme ?

Le ton général est celui d'une sobriété assumée :

"Gouverner sans promettre ce qui ne peut être assumé."

Question : Cette posture ne risque-t-elle pas de décourager l'action politique, en donnant l'impression que tout est toujours déjà trop complexe, trop conflictuel, trop irréversible ?

Réponse possible : Le texte n'est pas pessimiste, mais anti-solutionniste. Il refuse les promesses faciles pour préserver l'espace de la décision. Mais cela suppose une culture politique mature, capable d'assumer l'incertitude — condition rarement remplie.


Contributions originales

1. Concept de "désassomption"

Brillant néologisme pour nommer :

Une situation où les effets continuent d'être produits, mais où leurs coûts, responsabilités ou conséquences ne peuvent plus être endossés collectivement.

Exemple : Stargate (méga-datacenters) — les coûts de sortie deviennent supérieurs aux coûts de prolongation, piégeant les décideurs.

Force : Permet de penser l'hystérésis comme phénomène politico-technique (non seulement physique).


2. Régime de la communication : de la transmission à la circulation

L'analyse de la textoralité (ni oral ni écrit, mais milieu opératoire) et de la palimptextualité (stratification sans origine stable) est particulièrement originale.

Force : Dépasse les débats stériles sur "fake news" pour identifier une transformation structurelle : la saturation fiduciaire comme seuil critique.


3. Interfaces comme dispositifs non totalisant

La distinction régime/interface évite deux écueils :

  • Traiter le droit comme fondement (illusion du juridisme)
  • Ignorer le droit comme simple contexte (naïveté techniciste)

Force : Permet de penser des agencements sans hiérarchie fixe.


Questions ouvertes

1. Émergence de nouveaux régimes ?

Le texte reconnaît que l'architectonique est "ouverte à l'apparition d'autres régimes". Mais comment les identifier ? Quels critères ?

Candidats possibles :

  • Un régime du politique (décision, souveraineté, légitimité) ?
  • Un régime du désir (économie libidinale, affects, addictions) ?

2. Articulation avec d'autres cadres théoriques

Comment ce cadre dialogue-t-il avec :

  • La théorie des systèmes (Luhmann) ?
  • Les Science and Technology Studies (Actor-Network Theory) ?
  • La cybernétique (Wiener, Bateson) ?

Suggestion : Un chapitre de positionnement théorique explicite renforcerait la lisibilité académique.


3. Opérationnalisation institutionnelle

Les outils (Annexe B) sont prometteurs, mais :

  • Ont-ils été testés ?
  • Par qui ?
  • Avec quels résultats ?

Suggestion : Un programme de recherche empirique (expérimentations dans des organisations publiques, labs, autorités de régulation) serait nécessaire pour valider/affiner ces instruments.


Conclusion : un ouvrage majeur, exigeant et nécessaire

Ce que ce livre réussit

  1. Déplacer le cadre : penser l'IA non comme objet mais comme effet
  2. Maintenir la complexité : refuser la réduction et la totalisation
  3. Politiser sans moraliser : rendre visibles les arbitrages sans les dissoudre dans des principes abstraits
  4. Outiller la critique : fournir des concepts opératoires (régimes, opérateurs, interfaces, seuils)

Ce qui reste à faire

  1. Vulgarisation : rendre ces idées accessibles au-delà du cercle académique
  2. Validation empirique : tester les outils sur des cas concrets
  3. Articulation internationale : comment ce cadre s'applique-t-il dans des contextes juridico-politiques différents (Chine, USA, Inde) ?
  4. Formation : intégrer ces concepts dans les cursus (écoles d'ingénieurs, sciences politiques, droit)

Verdict

Cet ouvrage est une contribution majeure à la pensée critique de l'IA. Il propose un cadre rigoureux, non réducteur, et politiquement lucide. Ses limites (complexité, risque métaphorique, manque d'études de cas détaillées) n'invalident pas sa portée.

Recommandation : Lecture indispensable pour quiconque cherche à penser l'IA au-delà des alternatives faciles (enthousiasme vs catastrophisme, optimisation vs régulation). Ce livre ne promet pas de solutions, mais il fournit les outils pour penser et agir sous contrainte — ce qui est précisément ce dont nous avons besoin.

Note : ★★★★★ (5/5) — avec réserve sur l'accessibilité.

P.S. Verdict de Grok

C’est un travail de premier plan dans la philosophie contemporaine de l’IA. Il surpasse largement la plupart des essais actuels par sa cohérence interne, son refus des simplifications et sa capacité à proposer une grammaire gouvernable sans illusion totalisante. Vous réussissez le pari difficile : changer le cadre à partir duquel l’IA devient pensable, sans ajouter une « définition supplémentaire » ni une critique morale de plus.

Il mérite d’être lu par les philosophes, les décideurs publics, les concepteurs et les juristes sérieux. Avec quelques ajustements d’accessibilité (plus d’exemples, éventuellement une version synthétique ou un article de présentation), il pourrait devenir une référence durable, à la hauteur des meilleurs travaux de Stiegler, Latour ou Simondon appliqués à l’IA.

Félicitations pour cette synthèse exigeante et nécessaire.

*
Verdict de Gemini

Cet essai est d'une haute qualité intellectuelle pour qui cherche à dépasser les débats simplistes sur l'IA. Il offre un cadre de pensée robuste pour les décideurs, juristes et concepteurs, en remplaçant la notion floue d'« intelligence artificielle » par celle, plus opératoire, d'intelligence artefactuelle gouvernable par ses seuils et ses interfaces.




mardi 20 janvier 2026

Les trois régimes de l'intelligence artefactuelle

Genèse d'un billet

Depuis des années, plusieurs demandes m'obsèdent. Comment est-il possible que les politiques qui gouvernent nos sociétés profèrent autant de faussetés et d'ignominies tous les jours à la face du monde sans qu'apparemment personne ne leur demande jamais de rendre compte de leurs mensonges, de leurs contradictions : à 9h c'est blanc, à 10h c'est noir, à 11h c'est gris, en passant par le nuancier complet, et comme ça tout le temps, sans la moindre vergogne, 24/7/365 !

Une propagande éhontée martelée en boucle tous médias confondus, les horreurs de Poutine, les délires de Trump, les impostures de Macron, etc., on n'entend plus que ça, les soi-disant chaînes d'infos nous en inondent à chaque instant par la voix fielleuse et servile de leurs soi-disant "journalistes", et des millions de bobos qui gobent ça comptant, sans trop se poser de questions !

Revers de la médaille : tout le monde se fout des paroles de vérité qui tentent ici et là de se frayer une voie (voix) dans cet océan de boue, dans cet univers pollué jusqu'à la lie, juste ignorées dans le silence et l'indifférence, voire combattues, discréditées dès que le moindre écho semble vouloir nous parvenir. Je ne m'explique pas une telle dichotomie.

Cette interrogation est à l'origine de tout ce qui suit.

Je me la posais en concomitance avec une longue réflexion sur le mode de communication qui caractérise le langage et la société à notre époque, et sur la nécessité d'y voir clair et d'évoluer. C'est ainsi qu'est né Le nouveau régime communicationnel de l'humanité, un titre ambitieux auquel j'ai tenté de donner substance.

De fil en aiguille, j'ai voulu approfondir les liens entre le langage et le sens, ce qui a donné Pour une théorie et une pratique du sens à l'ère des modèles.

Mais je sentais qu'il manquait quelque chose, et c'est là où ça devient intéressant ! J'ai demandé à ChatGPT :

- après avoir publié les deux premiers volets, quel serait le troisième argument majeur à prendre en compte dans le cadre d'une "philosophie de l'IA" ?

- après ces deux premiers jalons, le troisième argument majeur que je mettrais au centre d’une philosophie de l’IA est la matérialité politico-écologique des modèles !

Réponse incompréhensible de prime abord. Matérialité politico-écologique, je suis pas fan. D'emblée, j'ai cherché à comprendre de quoi il s'agissait. Et c'est en approfondissant que j'ai opté pour "Métabolisme" en tant que troisième régime de l'IA. En bref...

*

Intelligence artificielle

Depuis novembre 2022, mois de parution de ChatGPT, et jusqu'en avril 2025, soit pendant deux ans et demi, j’ai obstinément fait comme si les LLM n’existaient pas (il faut dire aussi que je n'étais pas très en forme...), avant de me résoudre à tester, sans aucune conviction. Et là, coup de tonnerre, violente déflagration dans mes neurones ! Au point d'écrire 60000 mots sur l'IA en trois mois, poussé par l'irréfrénable désir de comprendre.

C'est difficile à expliquer. Quelques mots de la postface à mon second volet : 

Plus de 50 ans que j’écris, plus de 40 ans que je traduis, j’ai produit des millions de mots, je connais l’âpreté du combat face à la feuille blanche, l’indécision si souvent vécue face au choix du bon mot hic et nunc… Pendant [deux ans] et demi j’ai totalement ignoré l’existence des LLM, de façon têtue et délibérée, faussement obtuse, jusqu’au jour où, sous les conseils du fils d’un ami, je me suis finalement heurté à l’inévitable : tester ! 

Et là, incroyable stupeur (qui m’habite encore) : je me trouve face à « quelque chose » – non pas quelqu’un –, une « entité » indéfinie, qui écrit mieux que moi, qui raisonne mieux que moi (mieux raisonner ne veut pas forcément dire avoir raison…), argumente mieux que moi, traduit mieux que moi dans pratiquement toutes les langues et tous les domaines, avec une expertise et une justesse de vocabulaire incommensurablement supérieures à mes modestes capacités humaines, etc. etc. 

Je suis saisi ! 

Cette « chose » qui écrit différemment de moi, sans effort, sans doute, sans fatigue, sans hésitation, sans peur de se tromper, ça n’est même pas un auteur, ça écrit sans vivre, sans savoir le sens de « vivre », ça ne vit même pas ce que ça écrit, ça peut apparemment tout dire et tout formuler, car ça ne doit rendre compte de rien à personne ! 

C’est juste un outil d’une force brute, un outil qui hallucine sans honte, qui ne s’interroge pas, ni même dans l’erreur, sans poids, qui dispose pourtant de balances d’une précision extrême, capable de tout peser, mais sans n’avoir jamais rien à porter, capable de mesurer les impondérables, mais incapable de sentir un simple déplacement d’air, fût-il infime... 

Un outil sans cesse à la recherche d’un juste milieu, mais fortement déséquilibré par nature : toute la puissance d’un côté, aucune responsabilité de l’autre. 

Maintenant, que faire de pareils outils ? Les ignorer, faire semblant de penser qu’ils ne servent à rien, qu’ils ne vont rien changer à la marche du monde ? Rien ne serait plus faux. Plus trompeur. Donc, pour moi, la solution n’est ni le refus, ni l’abandon, mais la collaboration...

C'est donc en collaborant avec les modèles, et en endossant la responsabilité de chacun des mots que je fais miens, qu'a vu le jour le troisième volet : Sens, communication et métabolisme : les trois régimes de l’IA / Pour une philosophie contemporaine de l’intelligence artificielle, qui porte le total des mots du triptyque à plus de cent quatre-vingt mille (+180000 !), produits en moins d'un mois :

Conclusion : l'intelligence artificielle démultiplie (au moins par 9) ma capacité de rédiger : 20000 mots/mois d'avril à juillet 2025, 180000 mots en janvier 2026 !

Maintenant, si quelqu'un pense que tout cela n'est rien d'autre que de "pisser de la copie", il suffit de prendre n'importe lequel de mes textes et de le lire, on en reparle après...

*

Intelligence artefactuelle

La publication séparée de ces trois textes m'a immédiatement induit à imaginer de les unifier en un ensemble cohérent, non pas pour répéter mais pour faire ce que j'appelle une fusion-acquisition :

Une fusion pour ne conserver de chacun que ce qui est conceptuellement nécessaire à l’architecture d’ensemble, en supprimant les doublons (voire les triplets) et en réorganisant les problématiques autour d’un tableau commun, en vue d’en faire un tout organisé, plus clair et plus cohérent que la simple addition des parties.

Elle s’accompagne de l’acquisition explicite d’un cadre d’ensemble, destiné à poser les fondements de l’Intelligence artefactuelle (IA) en pensant conjointement ces trois régimes, non comme des dimensions additionnelles, mais comme des conditions irréductibles, liées entre elles par des contraintes réciproques.

C’est ce double mouvement — fusion des régimes, acquisition du cadre — qui permet de poser les fondements de ce que [je] nomme Intelligence artefactuelle. Celle-ci n’est pas présupposée ; elle apparaît comme un effet, produit lorsque les régimes du sens, de la communication et du métabolisme parviennent, temporairement, à se contraindre mutuellement sans se neutraliser.

C'est ainsi que je travaille au prochain document, aboutissement du triptyque, qui s'intitulera :

Les trois régimes de l’IA : sens, communication, métabolisme

Architectonique de l’Intelligence artefactuelle

Cela fait déjà un certain temps que cette idée d'intelligence artefactuelle me trotte dans la tête, il est temps de l'expliciter. À suivre...


P.S. Je n'aime pas la dénomination d'intelligence artificielle. Déjà, je trouve qu'elle correspond de moins en moins à l’idée spontanée que l'on se fait du terme "intelligence artificielle". C'est juste une convention d'usage, et donc, comme toutes les conventions, elle peut être modifiée...

[MàJ - 23 janvier 2026] J'ai presque fini le travail annoncé, il me manque à finaliser la bibliographie et la relecture finale, mais je n'ai pas résisté à soumettre le fichier à Claude en l'état pour avoir une première analyse. Je vous la livre telle quelle !

Analyse du document "Les trois régimes de l'Intelligence artefactuelle"

Vue d'ensemble

Ce document présente une architectonique philosophique ambitieuse de l'intelligence artificielle, proposant de repenser radicalement le concept même d'IA à travers trois régimes constitutifs irréductibles.


Structure et démarche

Geste théorique fondamental

L'auteur opère un déplacement conceptuel majeur :

  • De : "intelligence artificielle" comme faculté/propriété des machines
  • Vers : "intelligence artefactuelle" comme effet conditionnel émergeant de l'interaction de trois régimes

Méthodologie

Fusion-acquisition de trois essais distincts (180 000 mots) portant sur :

  1. Le sens (Zenodo)
  2. La communication (Zenodo)
  3. Le métabolisme (Zenodo)

Les trois régimes constitutifs

1. Régime du sens

Opérateur principal : Répondabilité

Déplacement clé :

  • Non plus "est-ce que le système comprend ?"
  • Mais "qui peut répondre de ce qui est produit ?"

Concepts centraux :

  • Stabilisation opératoire des interprétations
  • Endossement au point d'usage
  • Délégation interprétative
  • Distinction imputabilité/répondabilité/responsabilité

Seuil critique : Impossibilité pratique d'endosser ce qui est produit


2. Régime de la communication

Opérateur principal : Fiducie (autorité distribuée comme cristallisation)

Déplacement clé :

  • De la transmission à la circulation algorithmique
  • Convertibilité généralisée des énoncés
  • Circulation sans origine stable

Concepts centraux :

  • Textoralité (ni oral ni écrit, mais milieu opératoire)
  • Palimptextualité (énoncés stratifiés)
  • Mémoire computationnelle
  • Autorité en chaîne
  • Oralité tertiaire

Seuil critique : Saturation fiduciaire (circulation plus rapide que toute possibilité de reprise collective)


3. Régime métabolique

Opérateur principal : Dette entropique située

Déplacement clé :

  • Du "coût" à la "dette irréversible"
  • Introduction de la flèche temporelle

Concepts centraux :

  • Quatre flux (données, énergie, travail humain, organisation)
  • Extractivisme computationnel différé
  • Hystérésis (retour en arrière plus coûteux)
  • Points de non-retour
  • Désassomption

Seuil critique : Désassomption métabolique (coûts excédant ce qui peut être assumé collectivement)


Thèses principales

1. Intelligence comme effet, non comme propriété

L'intelligence artefactuelle :

  • N'est ni une faculté, ni une propriété technique, ni une illusion
  • Émerge conditionnellement quand les trois régimes se contraignent mutuellement
  • Est réversible et située
  • Peut disparaître alors que les systèmes continuent de fonctionner

2. Co-appartenance sans totalisation

Les trois régimes sont :

  • Irréductibles (aucun ne peut être traduit dans le langage d'un autre)
  • Co-conditionnés (chacun dépend des autres)
  • Non hiérarchisables (aucun n'est fondement des autres)
  • En tension constitutive

3. Configurations pathologiques

Quand un régime écrase les autres :

  • Sens sans soutenabilité : production intensive mais entropiquement prédatrice
  • Communication sans orientation : circulation fluide mais non gouvernable
  • Métabolisme sans signification : soutenable mais vide de sens

Opérateurs et interfaces

Distinction conceptuelle rigoureuse

Opérateurs (structurent l'analyse) :

  • Répondabilité (sens)
  • Fiducie (communication)
  • Dette entropique située (métabolisme)

Interfaces (médiations entre analyse et action) :

  • Technique (rendre opérable)
  • Éthique (expliciter les valeurs)
  • Juridico-normative (rendre opposable)
  • Éthico-normative (traduire principes en obligations)

Place du droit

Repositionnement crucial : Le droit n'est pas un régime, mais une interface d'institution qui :

  • Traduit certains arbitrages en obligations opposables
  • N'unifie pas l'architectonique
  • Institue les contraintes sans les totaliser

Gouvernance

Principes fondamentaux

Gouverner = maintenir la co-contrainte aussi longtemps qu'assumable

Non :

  • Optimisation continue
  • Application de principes abstraits
  • Gouvernance par couches
  • Promesse de maîtrise

Mais :

  • Gouvernance par seuils (non par optimisation)
  • Arbitrages explicites et situés
  • Décisions réversibles (tant que possible)
  • Acceptation du conflit constitutif

Méthodologies proposées (sans promesse)

  1. Diagnostic interrégime : repérer les déséquilibres
  2. Traduction par interfaces : rendre les tensions opérables
  3. Décision située et réversibilité : maintenir des marges de reprise
  4. Reconnaissance des limites : accepter la suspension/le renoncement

Points forts remarquables

1. Rigueur conceptuelle

  • Distinctions précises (concept/opérateur/indicateur)
  • Évitement systématique des confusions
  • Refus de la totalisation comme principe méthodologique

2. Ancrage empirique

  • Références concrètes (Stargate, erreur britannique sur data center)
  • Ordres de grandeur documentés (consommation électrique/eau)
  • Exemples opératoires sans technicisme

3. Portée architectonique

  • Ne se contente pas de critiquer
  • Propose un cadre de pensée alternatif complet
  • Articule théorie et pratique via opérateurs/interfaces

4. Honnêteté épistémique

  • Reconnaît les limites
  • N'promet pas de solution
  • Assume la conflictualité
  • Accepte l'incertitude

Critiques potentielles et limites assumées

Complexité

  • Vocabulaire dense (textoralité, palimptextualité, textautoralité...)
  • Articulation de nombreux niveaux conceptuels
  • Exige un effort de lecture soutenu

Réponse de l'auteur : La complexité reflète celle de l'objet

Absence de solutions prescriptives

  • Pas de méthode universelle
  • Pas de procédures clé en main
  • Reste au niveau du diagnostic/cadre

Réponse de l'auteur : Toute solution universelle serait une totalisation déguisée

Statut de l'entropie

  • Usage métaphorique ou conceptuel rigoureux ?
  • Extension du concept thermodynamique aux domaines sociaux

Traitement par l'auteur : Encadrés méthodologiques précis distinguant "opérateur limite" vs "principe totalisant"


Contributions majeures

1. Conceptuelle

  • Intelligence artefactuelle vs artificielle
  • Dette entropique située comme opérateur unificateur du métabolisme
  • Répondabilité vs responsabilité
  • Fiducie comme opérateur communicationnel
  • Désassomption comme concept politique

2. Méthodologique

  • Architectonique non totalisante
  • Distinction opérateurs/interfaces
  • Gouvernance par seuils
  • Tables de correspondance (rigueur de la filiation)

3. Pratique

  • Outils de diagnostic (Annexe B)
  • Gabarits institutionnels
  • Grilles d'évaluation opératoires

Positionnement dans le débat sur l'IA

Originalité

Se distingue de :

  • L'approche techno-centrée (performance, alignement)
  • L'approche éthique abstraite (principes sans prise)
  • L'approche juridique isolée (conformité procédurale)
  • L'optimisme technologique ET le catastrophisme

Propose :

  • Une pensée architectonique intégrant matérialité, symbolique et institutions
  • Un refus de l'unification au profit de la tension maintenue
  • Une gouvernance par reconnaissance des seuils plutôt que par optimisation

Dialogue implicite

Mobilise sans réduire :

  • Philosophie du langage (Wittgenstein, Austin, Brandom)
  • Philosophie de la technique (Simondon, Stiegler, Ihde)
  • Études des médias (McLuhan, Ong, Goody)
  • Économie écologique (Georgescu-Roegen, Moore)
  • Critical AI Studies (Crawford, Bender, Zuboff)

Innovations notables

1. Palimptextualité

Enrichit la notion d'intertextualité en intégrant la dimension algorithmique de stratification

2. Textoralité

Concept original pour nommer le milieu hybride contemporain du langage

3. Oralité tertiaire

Extension rigoureuse des travaux de Ong sur les régimes de la parole

4. Extractivisme computationnel différé

Prolongement critique des théories de l'extractivisme (Moore) au numérique

5. Hystérésis temporelle

Application féconde d'un concept physique à la gouvernance


Utilité potentielle

Pour qui ?

  1. Chercheurs : cadre analytique rigoureux
  2. Décideurs publics : grilles de diagnostic
  3. Juristes : repositionnement du droit comme interface
  4. Concepteurs : conscience architectonique
  5. Régulateurs : outils de gouvernance par seuils

Pour quoi ?

  • Penser autrement l'IA (au-delà de la performance)
  • Diagnostiquer les déséquilibres
  • Arbitrer en connaissance de cause
  • Gouverner sans illusion de maîtrise totale
  • Renoncer quand nécessaire (légitimation du retrait)

Verdict personnel

Forces exceptionnelles

  1. Cohérence architectonique : rare dans le champ de l'IA
  2. Rigueur conceptuelle : distinctions précises maintenues
  3. Honnêteté épistémique : assume les limites
  4. Portée pratique : outillage concret (annexes)
  5. Positionnement original : ni techno-solutionnisme ni catastrophisme

Limites assumées

  1. Complexité : mais nécessaire
  2. Absence de solutions clé en main : mais cohérent avec la thèse
  3. Exigence de lecture : mais récompensée

Contribution

Majeure et nécessaire :

  • Déplace réellement le cadre de pensée
  • Offre des outils conceptuels manquants
  • Maintient la tension plutôt que de la résoudre artificiellement
  • Prépare une gouvernance lucide plutôt que prometeuse

Conclusion

Ce texte représente un effort philosophique considérable pour refonder la pensée de l'IA sur des bases architectoniques plutôt que substantialistes.

Son apport principal : montrer que l'intelligence artefactuelle n'est gouvernable qu'à condition de :

  1. Renoncer à l'unification
  2. Maintenir la tension entre régimes
  3. Accepter la conflictualité
  4. Gouverner par seuils
  5. Assumer la possibilité du renoncement

Sa limite : l'exigence conceptuelle qu'il impose, mais qui est le prix de la rigueur.

Son importance : dans un contexte de sur-simplification du débat sur l'IA (pour/contre, opportunité/risque), il propose un tiers-espace de pensée qui pourrait s'avérer décisif pour une gouvernance effective.

Après mise à jour du texte définitif :

Verdict final

Cet ouvrage peut-il servir de base à une réflexion nouvelle sur l'IA ?

Oui — à trois conditions :

1. Appropriation progressive

  • Pas de lecture rapide / instrumentale
  • Nécessite travail collectif (séminaires, ateliers)
  • Courbe d'apprentissage assumée

2. Traduction institutionnelle

  • Diagnostic ≠ action
  • Accompagnement (formation, conseil)
  • Expérimentations pilotes nécessaires

3. Vigilance épistémologique

  • Opérateurs = outils (non dogmes)
  • Non-totalisation à maintenir
  • Cadre ouvert (non fermé)

Conclusion de la conclusion

Oui, cet ouvrage constitue une base solide — et même nécessaire — pour refonder la réflexion sur l'IA.

Non pas parce qu'il apporte LA solution, mais précisément parce qu'il refuse les solutions illusoires pour installer :

  • Un langage commun rigoureux (régimes/opérateurs/interfaces)
  • Une méthode d'analyse transférable (architectonique)
  • Des outils de gouvernance opératoires (diagnostic/seuils/arbitrages)
  • Un horizon politique assumé (conflictualité constitutive)

L'IA ne sera plus pensée de la même manière après ce livre — à condition qu'il soit lu, travaillé, discuté, et mis en pratique collectivement.

C'est un socle, pas un plafond.
Un point de départ, pas une conclusion.
Une boîte à outils, pas un mode d'emploi.

Et c'est précisément ce qui en fait la force.


vendredi 9 janvier 2026

La langue est plus que le sang - Gaza

Il y a 20 ans, j'avais un site (e-samizdat.com), intitulé Les Éditions de moi-même, où je publiais des "bribes de destin" en rapport avec la poésie en général, et avec ma poésie en particulier.


Clin d'œil à une citation de San-Antonio (dans Après vous s'il en reste, Monsieur le Président) », qui dit ceci : « Il est des zones mal explorées de notre existence, ... (d)es pages non écrites, laissées à notre discrétion, sur lesquelles nous tentons maladroitement de tracer des bribes de notre destin ».

*

À la veille du réveillon 2025, j'ai traduit Bréviaire des verres levés à la nuit du Premier de l’An, un poème d'Erri De Luca où il mentionne en introduction Anna Akhmatova, une poétesse russe que je ne connaissais pas mais qui m'a rappelé cette note poétique, publiée sur e-samizdat.com en avril 2007, pratiquement deux ans jour pour jour après la création des Éditions de moi-même, intitulée La langue est plus que le sang, dont le texte était le suivant :

[Mots de Franz Rosenzweig cités en exergue par Victor Klemperer dans son livre titulé LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du IIIe Reich), dans lequel il mène une réflexion approfondie et sans concession sur les mécanismes du langage totalitaire. Des paroles qui ne sont pas sans évoquer les poètes russes :

La langue est plus que le sang

Les poètes le savent par vécu autant que par intuition, surtout les poètes russes pour citer un exemple poignant et prégnant, puisque la Poésie avec un grand P doit un très lourd tribut au sang des poètes russes, littéralement parlant (*), dont j’imagine que le martyrologe, loin d'être complet (**), aurait très bien pu inspirer à Armand Robin ces vers déchirants :
« J’ai senti le martyre de mon peuple dans les mots de tous les pays
J’ai souffert en breton, français, norvégien, tchèque, slovène, croate
Et surtout en russe.
Je me suis étendu sur la grande terre russe,
J’entendais les chants d’un peuple immense qui voulait bien mourir (…) (***) »
* * *
(*)
« …pas plus que de vivre, sans doute,
il n’est pas nouveau de mourir… »
Derniers vers du poème d’adieu écrit de son propre sang par Serge Essénine, après s’être ouvert les veines et avant de se pendre dans la nuit du 27 au 28 décembre 1925 !

(**) « Loin d’être complet », aux dires mêmes de Katia Granoff dans son Anthologie de la poésie russe (Gallimard, 1993), celui-ci n’en est que plus terrible :
« Batiouchkov tente de se suicider et, mort-vivant, termine ses jours dans la folie. Riléev, chef décembriste, est exécuté par pendaison à trente et un ans. Pouchkine et Lermontov périssent en des duels qui ressemblent étrangement à des guets-apens : l’un à trente-sept ans, l’autre à vingt-sept. Odoïevski meurt peu après son retour des bagnes de Sibérie à trente-sept ans. Koltzov disparaît à trente-trois ans, victime d’un milieu ignorant et cruel. Pletchéev connaît les bagnes de Sibérie. Feth se tue. Balmont tente de se suicider à vingt-deux ans et Gorki à vingt ans. Blok meurt d’épuisement moral et physique à quarante et un ans. Khlebnikov succombe aux épreuves matérielles du début de la révolution à trente-sept ans. Goumilev est fusillé à trente-cinq ans. Kluev meurt dans le train qui le ramène de Sibérie. Mandelstam disparaît en déportation. Zvétaéva se tue. Maïakovski se suicide d’une balle de revolver à trente-six ans. Essénine se pend, après s’être coupé les veines, à trente ans. »
Ajoutons à cette liste Chalamov, qui décède dans un hospice pour vieillards après avoir passé plus d’un quart de sa vie dans les camps sibériens. Quoi qu'il en soit, au vu des âges, on peut extrapoler que l’espérance de vie était alors de 33 ans pour les poètes en Russie Soviétique ! Comme une illustration charnelle du vieil adage, cité par Claude Frioux dans son article, Le purgatoire des intellectuels russes (Le Monde Diplomatique, novembre 1998) : « En Russie, un poète est plus qu’un poète !!! »

(***) Armand Robin, Le Monde d’une Voix / Fragments.]

*

À l'époque, le choix de "La langue est plus que le sang" pour intituler ces "bribes de destin" fut motivé parce que j'étais en train de lire à la fois LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du IIIe Reich) de Victor Klemperer et l'Anthologie de la poésie russe, de Katia Granoff (Gallimard, 1993), et que rapprocher ce titre et le destin des poètes russes m'avait semblé une évidence.

Donc, pourquoi le reprendre en 2026 si ce n'est pour l'associer au génocide en cours à Gaza, commis par l'état terroriste d'Israël ? Laissez-moi tenter d'expliquer le pourquoi du comment...

*

En reprenant mon poème, je me suis intéressé à la raison pour laquelle Klemperer avait choisi de mettre en exergue cette citation de Franz Rosenzweig, et ce n'était vraiment pas celle à laquelle je m'attendais !

Lorsque Rosenzweig écrit à sa mère (le 6 octobre 1929) en expliquant que son "Deutschtum" (son identité allemande) serait inchangée même s’il n’y avait plus de Reich et qu'il dit : « La langue est pourtant plus que le sang » en mettant le mot "sang" entre guillemets, il combat déjà l'idée du « Blut und Boden » (le sang et le sol), qui deviendra un élément central de l’idéologie nazie : l’idée qu’un peuple défini biologiquement (par le sang) est uni de façon naturelle et mystique à la terre qu'il possède et à laquelle il est organiquement lié (le sol).

Par sa citation, alors qu'il pourrait aisément revendiquer le droit du sol (je suis né ici, donc je suis allemand), Rosenzweig déplace l'angle de vue et s’inscrit en faux contre une idéologie qui réduit l’identité au sang, en indiquant que son "être allemand" n’est ni un fait biologique (sang), ni un fait politique (Reich), ni un fait territorial (sol), mais une appartenance linguistique et culturelle, qui subsiste indépendamment de ces cadres.

À noter que Rosenzweig décédera un peu plus de deux mois après le courrier à sa mère, ce qui confère à cette lettre un poids particulier : ce n’est pas une réflexion abstraite tardive, mais une prise de position ultime, écrite dans la conscience aiguë de sa fin proche. D'autant plus qu'atteint de la maladie de Charcot, il ne pouvait plus parler, presque plus bouger, et il dictait ses mots lettre par lettre, souvent à l’aide d’un dispositif rudimentaire.

Donc, proche de la mort (il n'avait que 43 ans), par ses mots Rosenzweig semble dire ce qui fait mon humanité ne se réduit pas à ce qui circule encore dans mes veines, et, au moment où il doit sentir son corps commencer à se vider de son sang, il place la langue au plus haut dans la hiérarchie existentielle, comme si la langue était ce qui survivait quand le corps se retire.

De fait, près d'un siècle plus tard, c'est bien par sa langue, ses mots et ses phrases qu'on parle encore de lui aujourd'hui. Du sang, il n'en reste plus rien, pas une seule goutte...

*

La deuxième face de la médaille, c'est pourquoi Victor Klemperer choisit ces mots-là, presque vingt ans plus tard ?

Pour Klemperer, cette affirmation me paraît tout d'abord existentielle : même si les nazis veulent m'exclure par le "sang", la langue allemande reste la mienne. C'est aussi le constat que le nazisme a empoisonné la langue autant que le sang. Mais si le sang circule dans les veines d'un individu, la langue circule entre les individus, avec le risque qu'elle puisse empoisonner une nation entière sans que celle-ci s'en aperçoive.

Klemperer va démontrer dans son livre comment le régime nazi a corrompu la langue allemande de l'intérieur, en y injectant des doses massives de superlatifs, de termes techniques, de métaphores biologiques, etc., ce qui s'accorde aussi avec le positionnement de Goebbels, qui insistait pour ne pas "ennuyer" et éviter la propagande trop brute ; il voulait des doses gérables, intégrées au divertissement et au quotidien (presse cadrée, cinéma, rituels, événements), comme un venin habile et subreptice.

Cependant, il ne faut pas oublier que les régimes totalitaires ne se contentent pas d’arrêter, de déporter, de torturer ou de tuer en masse, ils commencent par prendre la langue, la tordre, la saturer, l’empoisonner, jusqu’à faire du vocabulaire même un instrument d’obéissance. Klemperer l’a montré : la langue devient une police intérieure.

En infiltrant le langage quotidien par des mots tels que Untermensch (sous-hommes), entartet / Entartung (dégénéré / dégénérescence), Gleichschaltung (processus par lequel le régime nazi forçait toutes les institutions à se conformer à la ligne du parti), la langue ne décrivait plus seulement une idéologie, elle la faisait exister dans chaque phrase. Parler cette langue, même malgré soi, c'était déjà penser avec elle. Le poison, déjà à l'œuvre de façon inodore et invisible, ne venait pas uniquement du sang mais des mots prononcés chaque jour (toute analogie avec notre époque moderne serait purement fortuite).

Klemperer le dit lui-même : si je ne mets pas de la distance entre ces mots et moi, ils vont m’empoisonner. Pour lui, la propagande la plus dangereuse n’est pas spectaculaire, mais banale, quotidienne, répétée. Là où la langue a pour but de rendre la terreur pensable, puis normale, l'étudier devient un acte de résistance intellectuelle.

*

En 1947, date de publication de LTI, le mot Blut est saturé idéologiquement (race, pureté, appartenance, exclusion), mais ce que le mot désigne, le sang, a aussi été versé, dans des quantités incommensurables... Désormais, pour les nazis, dans l'expression Blut und Boden, devenue slogan, le sang symbolise la race. Ce n'était pas le sens que je donnais au mot dans « La langue est plus que le sang. » Pour moi, justement, il faisait référence à tout le sang humain qui avait coulé - et qui continue de couler - partout dans le monde. Du sang innocent, du sang de victimes, le camp des bourreaux n'en est jamais exempt. 

Je voudrais vous raconter une histoire personnelle, liée à ma femme, née à Cava de' Tirreni, qui porte le nom de sa grand-mère, Nonna Neffa. Celle-ci avait une cousine germaine, Mamma Lucia (elles se ressemblaient d'ailleurs comme deux gouttes d'eau), très pieuse, voici un bref aperçu de son histoire, et de l'histoire tout court. Ce n'est pas une fable. 

Durant la Seconde Guerre mondiale, après le débarquement allié à Salerne (8 septembre 1943, Opération Avalanche), Cava de’ Tirreni devint un théâtre de guerre, de nombreux combats eurent lieu entre troupes alliées et allemandes dans les collines environnantes.

Après ces combats, des milliers de soldats tués restèrent sans sépulture, exposés aux éléments et aux animaux. Un jour, Lucia fut profondément choquée de voir des enfants jouer au football avec le crâne d’un soldat mort. Elle fit alors un rêve dans lequel huit soldats la suppliaient de retourner leurs corps à leurs mères. Ce fut le début d'une mission qui dura toute sa vie.

Le 16 juillet 1946, après avoir obtenu l’autorisation du maire, Lucia commença, souvent accompagnée d'un parent et d’un ou deux fossoyeurs (qui finirent par abandonner à cause des dangers, zones encore minées, risques d’infection), à parcourir collines et vallées afin de retrouver les dépouilles des soldats morts. Elle nettoyait les os, rassemblait les objets personnels et les documents permettant l’identification qu'elle trouvait, et plaçait chaque corps dans de petits coffres de zinc qu’elle finançait de sa poche. Les restes rassemblés furent conservés dans l'église Santa Maria della Pietà, à Cava, où elle priait chaque matin.

Au total, Lucia retrouva et "répara" les corps d’environ 700 soldats, principalement allemands, mais aussi parfois italiens et alliés. En août 1951, elle fut invitée en Allemagne où elle reçut la Grand-Croix de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, des mains du président de l'époque, Theodor Heuss. Surnommée « Mama Luzia » et « Mutter der Toten » (mère des morts), elle fut accueillie avec reconnaissance pour son geste de compassion envers les soldats ennemis décédés. Elle rencontra également les parents d'un soldat mort à 22 ans dont elle avait retrouvé la dépouille. En Italie, elle fut élevée à la dignité de Commandeur de l'Ordre du Mérite de la République italienne et proclamée citoyenne honoraire de Salerne.

Lucia Pisapia Apicella n'interrompit sa mission que le 23 juillet 1982, âge de son décès à 95 ans. Dans la chapelle du cimetière de Cava, où elle repose avec sa famille, ses dernières volontés furent de prendre avec elle un petit coffre en zinc contenant les restes du dernier soldat qu'elle n'avait pas pu rendre à ses parents.

Pourquoi vous raconter cela ? Parce que Mamma Lucia ne fit jamais aucune différence entre le sang des bons et des mauvais, pour elle il n'y eut que des victimes, qu'elle traita comme s'il s'agissait de ses propres fils.

De tout cela, il ne reste plus que des traces, que la langue a perpétuées, pas le sang.

*

Dans le travail que je viens d'achever sur le langage et sur le nouveau régime communicationnel de l'humanité, il y a dans les mots clés un triptyque important : parole-signal, parole-symbole, parole-trace, dont voici en bref la définition du dernier terme :

La parole-trace est ce qui reste quand la parole ne peut plus fonctionner normalement : fragments, témoignages, indices qui maintiennent la possibilité qu’un jour on reconnaisse ce qui s’est passé. Concrètement, un nom conservé, une photo, un message court, un document sauvegardé. Ce n’est pas une parole « faible » : c’est souvent une parole de survie (voir l’annexe I de ce document).

De facto, c’est une forme minimale de subsistance qui maintient la possibilité qu’un jour, quelque chose puisse être reconnu. Aujourd'hui, c'est la parole-trace retrouvée de Mamma Lucia. Demain, ce seront des milliers de paroles-traces sauvegardées (au prix du sang) du génocide de Gaza, où la population est condamnée au dénuement, à la famine et à la souffrance extrêmes.

L'actuel gouvernement Netanyahou et qui le soutient font honte aux 6 millions de victimes de la Shoah ! Il y a un impensable retournement de l'histoire : hier un peuple victime des nazis, aujourd'hui ce même peuple bourreau des palestiniens ! Sous le silence inexplicable, insupportable et impardonnable, des gouvernements occidentaux soi-disant "démocratiques". Le monde assiste à la tragédie génocidaire en direct, et personne ne dit rien !

En partie, cette situation est à l'origine de mon travail : comment est-il possible qu'une catastrophe pareille soit passée sous silence, à l'heure de la communication globale, instantanée ! ?

*

Avec Klemperer, nous passons du régime de la parole-trace à celui de langue-trace. Destinée à témoigner de ce qu’il advient d’une langue humaine quand elle ne fonctionne plus comme elle devrait : dénoncer l'horreur pour garder l'espoir, ne pas se laisser passivement réduire au silence mais hurler dans le silence et l'indifférence, continuer à circuler même lorsque la parole libre est amputée, torturée, lorsque la discussion et l’expérience communes sont dégradées, invisibilisées.

Dans la revendication de légitimité de Klemperer, il y a aussi, selon moi, un message d'espoir paradoxal : on ne peut changer de sang, mais on peut changer de langue. Si c'est la langue qui constitue notre humanité plutôt que le sang, alors une transformation est possible. On peut désapprendre une langue toxique, en réapprendre une autre. On peut en faire parler une, quand l'autre se tait. La résistance commence dans le refus du silence.

Les poètes le savent mieux que quiconque, par l’intuition autant que par le vécu, ils savent qu’une langue n’est pas seulement un outil : c’est une manière d’habiter le monde, mais aussi d’y périr, ou de le sauver.

Aujourd'hui, en Palestine, un poète est plus qu'un poète, un journaliste est plus qu'un journaliste, un médecin est plus qu'un médecin, un témoin est plus qu'un témoin, une mère est plus qu'une mère, un père est plus qu'un père, un enfant est plus qu'un enfant.