Il y a 20 ans, j'avais un site (e-samizdat.com), intitulé Les Éditions de moi-même, où je publiais des "bribes de destin" en rapport avec la poésie en général, et avec ma poésie en particulier.
Clin d'œil à une citation de San-Antonio (dans Après vous s'il en reste, Monsieur le Président) », qui dit ceci : « Il est des zones mal explorées de notre existence, ... (d)es pages non écrites, laissées à notre discrétion, sur lesquelles nous tentons maladroitement de tracer des bribes de notre destin ».
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À la veille du réveillon 2025, j'ai traduit Bréviaire des verres levés à la nuit du Premier de l’An, un poème d'Erri De Luca où il mentionne en introduction Anna Akhmatova, une poétesse russe que je ne connaissais pas mais qui m'a rappelé cette note poétique, publiée sur e-samizdat.com en avril 2007, pratiquement deux ans jour pour jour après la création des Éditions de moi-même, intitulée La langue est plus que le sang, dont le texte était le suivant :
La langue est plus que le sang
Les poètes le savent par vécu autant que par intuition, surtout les poètes russes pour citer un exemple poignant et prégnant, puisque la Poésie avec un grand P doit un très lourd tribut au sang des poètes russes, littéralement parlant (*), dont j’imagine que le martyrologe, loin d'être complet (**), aurait très bien pu inspirer à Armand Robin ces vers déchirants :
« J’ai senti le martyre de mon peuple dans les mots de tous les pays
J’ai souffert en breton, français, norvégien, tchèque, slovène, croate
Et surtout en russe.
Je me suis étendu sur la grande terre russe,
J’entendais les chants d’un peuple immense qui voulait bien mourir (…) (***) »
« …pas plus que de vivre, sans doute,Derniers vers du poème d’adieu écrit de son propre sang par Serge Essénine, après s’être ouvert les veines et avant de se pendre dans la nuit du 27 au 28 décembre 1925 !
il n’est pas nouveau de mourir… »
(**) « Loin d’être complet », aux dires mêmes de Katia Granoff dans son Anthologie de la poésie russe (Gallimard, 1993), celui-ci n’en est que plus terrible :
« Batiouchkov tente de se suicider et, mort-vivant, termine ses jours dans la folie. Riléev, chef décembriste, est exécuté par pendaison à trente et un ans. Pouchkine et Lermontov périssent en des duels qui ressemblent étrangement à des guets-apens : l’un à trente-sept ans, l’autre à vingt-sept. Odoïevski meurt peu après son retour des bagnes de Sibérie à trente-sept ans. Koltzov disparaît à trente-trois ans, victime d’un milieu ignorant et cruel. Pletchéev connaît les bagnes de Sibérie. Feth se tue. Balmont tente de se suicider à vingt-deux ans et Gorki à vingt ans. Blok meurt d’épuisement moral et physique à quarante et un ans. Khlebnikov succombe aux épreuves matérielles du début de la révolution à trente-sept ans. Goumilev est fusillé à trente-cinq ans. Kluev meurt dans le train qui le ramène de Sibérie. Mandelstam disparaît en déportation. Zvétaéva se tue. Maïakovski se suicide d’une balle de revolver à trente-six ans. Essénine se pend, après s’être coupé les veines, à trente ans. »Ajoutons à cette liste Chalamov, qui décède dans un hospice pour vieillards après avoir passé plus d’un quart de sa vie dans les camps sibériens. Quoi qu'il en soit, au vu des âges, on peut extrapoler que l’espérance de vie était alors de 33 ans pour les poètes en Russie Soviétique ! Comme une illustration charnelle du vieil adage, cité par Claude Frioux dans son article, Le purgatoire des intellectuels russes (Le Monde Diplomatique, novembre 1998) : « En Russie, un poète est plus qu’un poète !!! »
(***) Armand Robin, Le Monde d’une Voix / Fragments.]
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À l'époque, le choix de "La langue est plus que le sang" pour intituler ces "bribes de destin" fut motivé parce que j'étais en train de lire à la fois LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du IIIe Reich) de Victor Klemperer et l'Anthologie de la poésie russe, de Katia Granoff (Gallimard, 1993), et que rapprocher ce titre et le destin des poètes russes m'avait semblé une évidence.
Donc, pourquoi le reprendre en 2026 si ce n'est pour l'associer au génocide en cours à Gaza, commis par l'état terroriste d'Israël ? Laissez-moi tenter d'expliquer le pourquoi du comment...
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En reprenant mon poème, je me suis intéressé à la raison pour laquelle Klemperer avait choisi de mettre en exergue cette citation de Franz Rosenzweig, et ce n'était vraiment pas celle à laquelle je m'attendais !
Lorsque Rosenzweig écrit à sa mère (le 6 octobre 1929) en expliquant que son "Deutschtum" (son identité allemande) serait inchangée même s’il n’y avait plus de Reich et qu'il dit : « La langue est pourtant plus que le sang » en mettant le mot "sang" entre guillemets, il combat déjà l'idée du « Blut und Boden » (le sang et le sol), qui deviendra un élément central de l’idéologie nazie : l’idée qu’un peuple défini biologiquement (par le sang) est uni de façon naturelle et mystique à la terre qu'il possède et à laquelle il est organiquement lié (le sol).
Par sa citation, alors qu'il pourrait aisément revendiquer le droit du sol (je suis né ici, donc je suis allemand), Rosenzweig déplace l'angle de vue et s’inscrit en faux contre une idéologie qui réduit l’identité au sang, en indiquant que son "être allemand" n’est ni un fait biologique (sang), ni un fait politique (Reich), ni un fait territorial (sol), mais une appartenance linguistique et culturelle, qui subsiste indépendamment de ces cadres.
À noter que Rosenzweig décédera un peu plus de deux mois après le courrier à sa mère, ce qui confère à cette lettre un poids particulier : ce n’est pas une réflexion abstraite tardive, mais une prise de position ultime, écrite dans la conscience aiguë de sa fin proche. D'autant plus qu'atteint de la maladie de Charcot, il ne pouvait plus parler, presque plus bouger, et il dictait ses mots lettre par lettre, souvent à l’aide d’un dispositif rudimentaire.
Donc, proche de la mort (il n'avait que 43 ans), par ses mots Rosenzweig semble dire ce qui fait mon humanité ne se réduit pas à ce qui circule encore dans mes veines, et, au moment où il doit sentir son corps commencer à se vider de son sang, il place la langue au plus haut dans la hiérarchie existentielle, comme si la langue était ce qui survivait quand le corps se retire.
De fait, près d'un siècle plus tard, c'est bien par sa langue, ses mots et ses phrases qu'on parle encore de lui aujourd'hui. Du sang, il n'en reste plus rien, pas une seule goutte...
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La deuxième face de la médaille, c'est pourquoi Victor Klemperer choisit ces mots-là, presque vingt ans plus tard ?
Pour Klemperer, cette affirmation me paraît tout d'abord existentielle : même si les nazis veulent m'exclure par le "sang", la langue allemande reste la mienne. C'est aussi le constat que le nazisme a empoisonné la langue autant que le sang. Mais si le sang circule dans les veines d'un individu, la langue circule entre les individus, avec le risque qu'elle puisse empoisonner une nation entière sans que celle-ci s'en aperçoive.
Klemperer va démontrer dans son livre comment le régime nazi a corrompu la langue allemande de l'intérieur, en y injectant des doses massives de superlatifs, de termes techniques, de métaphores biologiques, etc., ce qui s'accorde aussi avec le positionnement de Goebbels, qui insistait pour ne pas "ennuyer" et éviter la propagande trop brute ; il voulait des doses gérables, intégrées au divertissement et au quotidien (presse cadrée, cinéma, rituels, événements), comme un venin habile et subreptice.
Cependant, il ne faut pas oublier que les régimes totalitaires ne se contentent pas d’arrêter, de déporter, de torturer ou de tuer en masse, ils commencent par prendre la langue, la tordre, la saturer, l’empoisonner, jusqu’à faire du vocabulaire même un instrument d’obéissance. Klemperer l’a montré : la langue devient une police intérieure.
En infiltrant le langage quotidien par des mots tels que Untermensch (sous-hommes), entartet / Entartung (dégénéré / dégénérescence), Gleichschaltung (processus par lequel le régime nazi forçait toutes les institutions à se conformer à la ligne du parti), la langue ne décrivait plus seulement une idéologie, elle la faisait exister dans chaque phrase. Parler cette langue, même malgré soi, c'était déjà penser avec elle. Le poison, déjà à l'œuvre de façon inodore et invisible, ne venait pas uniquement du sang mais des mots prononcés chaque jour (toute analogie avec notre époque moderne serait purement fortuite).
Klemperer le dit lui-même : si je ne mets pas de la distance entre ces mots et moi, ils vont m’empoisonner. Pour lui, la propagande la plus dangereuse n’est pas spectaculaire, mais banale, quotidienne, répétée. Là où la langue a pour but de rendre la terreur pensable, puis normale, l'étudier devient un acte de résistance intellectuelle.
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En 1947, date de publication de LTI, le mot Blut est saturé idéologiquement (race, pureté, appartenance, exclusion), mais ce que le mot désigne, le sang, a aussi été versé, dans des quantités incommensurables... Désormais, pour les nazis, dans l'expression Blut und Boden, devenue slogan, le sang symbolise la race. Ce n'était pas le sens que je donnais au mot dans « La langue est plus que le sang. » Pour moi, justement, il faisait référence à tout le sang humain qui avait coulé - et qui continue de couler - partout dans le monde. Du sang innocent, du sang de victimes, le camp des bourreaux n'en est jamais exempt.
Je voudrais vous raconter une histoire personnelle, liée à ma femme, née à Cava de' Tirreni, qui porte le nom de sa grand-mère, Nonna Neffa. Celle-ci avait une cousine germaine, Mamma Lucia (elles se ressemblaient d'ailleurs comme deux gouttes d'eau), très pieuse, voici un bref aperçu de son histoire, et de l'histoire tout court. Ce n'est pas une fable.
Durant la Seconde Guerre mondiale, après le débarquement allié à Salerne (8 septembre 1943, Opération Avalanche), Cava de’ Tirreni devint un théâtre de guerre, de nombreux combats eurent lieu entre troupes alliées et allemandes dans les collines environnantes.
Après ces combats, des milliers de soldats tués restèrent sans sépulture, exposés aux éléments et aux animaux. Un jour, Lucia fut profondément choquée de voir des enfants jouer au football avec le crâne d’un soldat mort. Elle fit alors un rêve dans lequel huit soldats la suppliaient de retourner leurs corps à leurs mères. Ce fut le début d'une mission qui dura toute sa vie.
Le 16 juillet 1946, après avoir obtenu l’autorisation du maire, Lucia commença, souvent accompagnée d'un parent et d’un ou deux fossoyeurs (qui finirent par abandonner à cause des dangers, zones encore minées, risques d’infection), à parcourir collines et vallées afin de retrouver les dépouilles des soldats morts. Elle nettoyait les os, rassemblait les objets personnels et les documents permettant l’identification qu'elle trouvait, et plaçait chaque corps dans de petits coffres de zinc qu’elle finançait de sa poche. Les restes rassemblés furent conservés dans l'église Santa Maria della Pietà, à Cava, où elle priait chaque matin.
Au total, Lucia retrouva et "répara" les corps d’environ 700 soldats, principalement allemands, mais aussi parfois italiens et alliés. En août 1951, elle fut invitée en Allemagne où elle reçut la Grand-Croix de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, des mains du président de l'époque, Theodor Heuss. Surnommée « Mama Luzia » et « Mutter der Toten » (mère des morts), elle fut accueillie avec reconnaissance pour son geste de compassion envers les soldats ennemis décédés. Elle rencontra également les parents d'un soldat mort à 22 ans dont elle avait retrouvé la dépouille. En Italie, elle fut élevée à la dignité de Commandeur de l'Ordre du Mérite de la République italienne et proclamée citoyenne honoraire de Salerne.
Lucia Pisapia Apicella n'interrompit sa mission que le 23 juillet 1982, âge de son décès à 95 ans. Dans la chapelle du cimetière de Cava, où elle repose avec sa famille, ses dernières volontés furent de prendre avec elle un petit coffre en zinc contenant les restes du dernier soldat qu'elle n'avait pas pu rendre à ses parents.
Pourquoi vous raconter cela ? Parce que Mamma Lucia ne fit jamais aucune différence entre le sang des bons et des mauvais, pour elle il n'y eut que des victimes, qu'elle traita comme s'il s'agissait de ses propres fils.
De tout cela, il ne reste plus que des traces, que la langue a perpétuées, pas le sang.
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Dans le travail que je viens d'achever sur le langage et sur le nouveau régime communicationnel de l'humanité, il y a dans les mots clés un triptyque important : parole-signal, parole-symbole, parole-trace, dont voici en bref la définition du dernier terme :
La parole-trace est ce qui reste quand la parole ne peut plus fonctionner normalement : fragments, témoignages, indices qui maintiennent la possibilité qu’un jour on reconnaisse ce qui s’est passé. Concrètement, un nom conservé, une photo, un message court, un document sauvegardé. Ce n’est pas une parole « faible » : c’est souvent une parole de survie (voir l’annexe I de ce document).
De facto, c’est une forme minimale de subsistance qui maintient la possibilité qu’un jour, quelque chose puisse être reconnu. Aujourd'hui, c'est la parole-trace retrouvée de Mamma Lucia. Demain, ce seront des milliers de paroles-traces sauvegardées (au prix du sang) du génocide de Gaza, où la population est condamnée au dénuement, à la famine et à la souffrance extrêmes.
L'actuel gouvernement Netanyahou et qui le soutient font honte aux 6 millions de victimes de la Shoah ! Il y a un impensable retournement de l'histoire : hier un peuple victime des nazis, aujourd'hui ce même peuple bourreau des palestiniens ! Sous le silence inexplicable, insupportable et impardonnable, des gouvernements occidentaux soi-disant "démocratiques". Le monde assiste à la tragédie génocidaire en direct, et personne ne dit rien !
En partie, cette situation est à l'origine de mon travail : comment est-il possible qu'une catastrophe pareille soit passée sous silence, à l'heure de la communication globale, instantanée ! ?
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Avec Klemperer, nous passons du régime de la parole-trace à celui de langue-trace. Destinée à témoigner de ce qu’il advient d’une langue humaine quand elle ne fonctionne plus comme elle devrait : dénoncer l'horreur pour garder l'espoir, ne pas se laisser passivement réduire au silence mais hurler dans le silence et l'indifférence, continuer à circuler même lorsque la parole libre est amputée, torturée, lorsque la discussion et l’expérience communes sont dégradées, invisibilisées.
Dans la revendication de légitimité de Klemperer, il y a aussi, selon moi, un message d'espoir paradoxal : on ne peut changer de sang, mais on peut changer de langue. Si c'est la langue qui constitue notre humanité plutôt que le sang, alors une transformation est possible. On peut désapprendre une langue toxique, en réapprendre une autre. On peut en faire parler une, quand l'autre se tait. La résistance commence dans le refus du silence.
Les poètes le savent mieux que quiconque, par l’intuition autant que par le vécu, ils savent qu’une langue n’est pas seulement un outil : c’est une manière d’habiter le monde, mais aussi d’y périr, ou de le sauver.
Aujourd'hui, en Palestine, un poète est plus qu'un poète, un journaliste est plus qu'un journaliste, un médecin est plus qu'un médecin, un témoin est plus qu'un témoin, une mère est plus qu'une mère, un père est plus qu'un père, un enfant est plus qu'un enfant.


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