Le 15 de ce mois, le pape Léon XIV a publié l'encyclique Magnifica Humanitas sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle. Or la religion est un secteur que je n'ai pas traité dans mes 40 domaines associés à l'IA, mais la façon dont l'église aborde le sujet m'intéresse pour une raison particulière. D'une part, parce que cette encyclique constitue l'une des réflexions les plus ambitieuses publiées à ce jour sur les enjeux anthropologiques de l'intelligence artificielle. D'autre part, parce qu'elle est l'expression d'une tradition intellectuelle qui s'étend sur près de deux millénaires.
Ce billet comportera donc deux parties :- la première est consacrée à Magnifica Humanitas elle-même. Je m'intéresserai plus particulièrement à trois thèmes qui me paraissent structurer l'ensemble du texte : 1) la personne, 2) le travail et 3) la technologie ;
- la seconde élargira la réflexion en imaginant ce que j'ai nommé le projet Vatican. La lecture de cette encyclique m'a conduit à m'interroger sur une question plus vaste : que pourrait apporter une intelligence artificielle dédiée, un grand modèle entraîné non pas sur l'ensemble indistinct du Web, mais sur les deux mille ans de documents produits par l'Église ?
Une telle expérience permettrait-elle d'explorer la cohérence, les continuités, les ruptures et les capacités de discernement d'une mémoire civilisationnelle exceptionnelle par sa profondeur historique ?
Précisons d'emblée que je n'aborde pas cette encyclique sous un angle théologique ou confessionnel, je laisse à d'autres le soin d'en évaluer la portée religieuse.
Mon intérêt est ailleurs. Je lis Magnifica Humanitas comme un document de réflexion sur l'humain confronté à l'intelligence artificielle. Ce qui m'intéresse ici n'est donc pas la validité des affirmations de foi qu'il contient, mais la manière dont il aborde des questions concernant aujourd'hui l'ensemble de la société : la dignité de la personne, le travail, la technologie, la vérité, le discernement ou encore les conditions d'un développement humain satisfaisant à l'ère numérique.
Autrement dit, je m'intéresse moins à l'encyclique comme texte religieux qu'à ce qu'elle peut apporter à une réflexion anthropologique et sociale sur les transformations induites par l'intelligence artificielle. Mon intérêt est d'autant plus grand que ce texte s'inscrit dans une tradition intellectuelle s'étendant sur près de deux millénaires : c'est cette profondeur historique, autant que le contenu de l'encyclique elle-même, qui m'a conduit à m'y intéresser.
Cette dimension temporelle n'est pas anodine : la plupart des documents qui alimentent le débat contemporain sur l'IA (rapports d'experts, chartes éthiques, règlements, essais, etc.) s'inscrivent dans des temporalités très courtes : quelques années, rarement plus d'une décennie, voire beaucoup moins, une info chassant l'autre. Tous répondent à des urgences immédiates, avec des catégories conceptuelles pour le plus empruntées au droit, à l'économie ou à l'ingénierie, souvent en termes de biais algorithmiques, de protection des données, de sécurité, compétitivité, gouvernance, souveraineté numérique, d'impact sur l'emploi...
Or là où les débats actuels, constamment structurés par l'actualité technologique, se concentrent principalement sur la performance, l’innovation, la régulation ou les usages économiques, l’encyclique déplace la question vers une interrogation et une recherche plus fondamentales : qu’est-ce qu’une société risque de perdre lorsqu’elle délègue progressivement certaines fonctions humaines à des systèmes computationnels ?
Toutes les questions débattues sont évidemment importantes, mais elles ne doivent pas occulter les interrogations philosophiques et anthropologiques, plutôt marginales dans le débat public, volontiers éclipsées par l'urgence des enjeux techniques, économiques ou réglementaires.
Surtout, ces réflexions ont un point commun : elles manquent de recul historique ! L'intelligence artificielle générative n'a que quelques années d'existence à grande échelle, et les grands modèles encore moins. Nous sommes encore plongés dans l'événement. C'est donc cette capacité à replacer une innovation récente dans une mémoire civilisationnelle durable qui confère au texte de Léon XIV un intérêt particulier, vu que l'Église est l'une des rares institutions à avoir traversé l'effondrement de l'Empire romain, le Moyen Âge, la Renaissance, les Lumières, les révolutions industrielles, etc., tout en maintenant une réflexion continue sur l’humain.
Donc, face à l'« amnésie historique » du cadre intellectuel mobilisé pour penser l'intelligence artificielle, le pape travaille sur un registre de temps long, en adoptant une perspective radicalement différente, en tentant d'inscrire l'IA dans une réflexion beaucoup plus ancienne sur la personne, la liberté, le travail, la vérité, la responsabilité, le pouvoir ou le bien commun.
Sa lettre est extrêmement riche : près de 45 000 mots notes comprises, plus de deux cents références, une multitude de renvois vers d'autres encycliques, exhortations, constitutions conciliaires, discours, textes patristiques et documents récents du magistère social. L'étudier sérieusement demanderait probablement des semaines, a minima. Je me contenterai donc ici de quelques éléments qui me paraissent particulièrement significatifs.
* * *
1. La personne, et sa dignité irréductible
Léon XIV ne commence pas par demander ce qu'est l'intelligence artificielle, mais plutôt, implicitement, par réinterroger ce qu'est un être humain. Dès l'introduction, le pape affirme que l'IA doit être abordée à partir de la protection de la personne humaine et de sa dignité. Cette orientation est ensuite développée au cœur même de l'encyclique lorsqu'il rappelle que la dignité de l'humain ne dépend ni de ses capacités ni de sa position sociale.
Là où une grande partie du débat public s'interroge sur les capacités des machines, il recentre constamment la réflexion sur la nature et la dignité de la personne, en aucun cas réductible à ses fonctions. Depuis deux siècles, la modernité a souvent défini l'homme à travers ce qu'il fait :
- producteur dans l'économie,
- citoyen dans la politique,
- consommateur dans le marché,
- utilisateur dans le numérique.
L'intelligence artificielle pousse cette logique encore plus loin. Si une machine peut désormais écrire, traduire, analyser, conseiller ou diagnostiquer, qu'est-ce qui reste de proprement humain ?
Indirectement, l'encyclique répond à cette question en affirmant que la dignité de la personne « ne dépend pas des capacités qu'elle possède » mais constitue un don qui la précède et la dépasse (§ 50). En tant que "personne", elle conserve donc toute sa valeur indépendamment de ses performances, de son efficacité ou de sa productivité.
Une idée qui traverse l'ensemble du chapitre consacré à la grandeur de la personne humaine face aux promesses de l'IA (chap. 3), est celle de remettre à leur place le paradigme technocratique et le pouvoir numérique, comme une critique implicite de plusieurs présupposés du "Karpisme"... Pour le pape, le "problème" de la limite humaine n'est pas un défaut à éliminer : bien au contraire, les vulnérabilités, la finitude, la dépendance, font partie de la condition humaine.
« Si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise » (point 180), or la personne n'est pas une donnée ! (les données étant les nouvelles « terres rares » du pouvoir, point 178).
Autre intuition sur l'univers numérique, qui tend à transformer les individus en un ensemble d'informations :
- des profils,
- des historiques,
- des comportements,
- des préférences,
- des traces, etc.
or la personne ne peut être réduite à un simple profil.
Elle n'est pas non plus comparable à une machine plus lente. Léon XIV s'oppose explicitement aux récits qui tendent à penser l'être humain comme un système perfectible ou dépassable, en rappelant que la personne humaine possède une grandeur propre, qui ne réside pas dans l'accumulation de puissance ou dans l'augmentation indéfinie de ses capacités.
La machine n'est qu'un outil, qui ne constitue pas un modèle permettant de définir ce qu'est l'humain. Donc, à rebours de certaines visions contemporaines qui voient dans la vulnérabilité une faiblesse à corriger, Léon XIV insiste sur le fait que les "limites" humaines ne peuvent simplement être considérées comme des déficiences.
Pour lui, la question n'est pas : Que peuvent faire les machines ? (voir point 233 : Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé), mais serait plutôt : « Qu'est-ce qui ne doit jamais être oublié de la personne humaine lorsque les machines deviennent capables de faire toujours davantage ? »
En clair, la dignité humaine constitue le véritable centre de gravité de Magnifica Humanitas, et non pas l'IA.
2. Le travail : le lieu où cette dignité peut être avilie ou libérée
La question du travail occupe une place centrale dans l'encyclique, mais différemment de la manière dont la plupart des débats actuels s'interrogent sur le nombre d'emplois qui disparaîtront ou seront transformés, le problème est Que devient la dignité humaine lorsque certaines activités sont progressivement transférées à des systèmes artificiels ? (voir notamment le point 198).
Dans l'imaginaire économique contemporain, le travail est souvent réduit à sa fonction productive. Il est une source de revenu, un coût pour l'entreprise ou une variable de compétitivité. Une vision gravement insuffisante.
Le travail est certes un moyen de subsistance, mais il est aussi moyen d'émancipation, participation à l'œuvre commune, expression de capacités personnelles, lieu de responsabilité et de reconnaissance mutuelles. Travailler n'est pas seulement produire, c'est également contribuer.
Le travail avilit lorsque la personne est réduite à une fonction, à une performance, à un indicateur de productivité. L'histoire industrielle fournit de nombreux exemples où l'homme a été traité comme un simple rouage d'un système économique plus vaste que lui. La mécanisation du XIXᵉ siècle, le taylorisme ou certaines formes contemporaines de management algorithmique illustrent cette tendance à subordonner la personne à l'efficacité.
Le travail libère (voir note en fin de billet...) lorsqu'il devient l'espace où l'individu développe ses talents, exerce son intelligence, assume des responsabilités et participe au bien commun.
Cependant, l'intelligence artificielle introduit ici une nouveauté historique : les précédentes révolutions industrielles automatisaient principalement la force physique. L'IA touche désormais des activités longtemps considérées comme spécifiquement humaines, des activités par lesquelles l'homme se distinguait de la machine, désormais partiellement (voire totalement) mécanisables : rédaction, traduction, conseil, analyse, programmation, enseignement ou création de contenus, etc.
Il faut donc décider quelles activités nous voulons continuer à confier aux êtres humains pour qu'elles participent à leur accomplissement ? Sous cet angle, l'IA peut être perçue de deux manières opposées.
Dans le pire des cas, elle risque d'accentuer une logique où l'homme est évalué uniquement en fonction de son utilité économique, jusqu'à rendre certaines catégories de travailleurs superflues. Dans le meilleur des cas, elle peut libérer l'être humain des tâches les plus répétitives ou les plus aliénantes et lui permettre de consacrer davantage de temps à des activités plus créatives, relationnelles ou intellectuelles.
L'enjeu n'est donc pas simplement technologique, mais profondément anthropologique.
Une société ne sera pas jugée à la puissance de ses systèmes d'intelligence artificielle, mais à sa capacité à faire en sorte que le progrès technique demeure au service du développement humain. Or cette affirmation, qui peut sembler évidente, va à rebours de plusieurs tendances lourdes du débat contemporain sur l'IA, qui tendent à évaluer les systèmes selon leurs performances, les entreprises selon leur compétitivité technologique, et les politiques publiques selon leur capacité à ne pas « rater » la transition numérique.
Poser que le critère ultime est le développement humain, et non pas la puissance technique, la croissance économique ou la position dans la compétition internationale, est un choix de valeurs qui n'a rien d'évident dans le contexte actuel, et qui mérite d'être défendu explicitement plutôt que de rester à l'état de vœu pieux.
Car une fois établi que l'économie et la technique doivent demeurer au service de la personne humaine, comment passe-t-on de cette affirmation à sa mise en œuvre effective ? Si l'on admet (chose loin d'être évidente) que le développement humain est le critère ultime, il est bien plus difficile de traduire ce principe en décisions concrètes.
Il me semble que, pour le pape, la réponse ne réside pas seulement dans l'organisation du travail ou dans la régulation des marchés, mais qu'elle dépend également de la manière dont nous concevons la technologie elle-même.
Ce qui nous amène au troisième point.
3. La technologie : la puissance qu'il faut ordonner au bien humain
Dans Magnifica Humanitas, la technologie n'est jamais abordée comme une réalité neutre. Les systèmes contemporains d'IA ne sont plus seulement des outils ponctuels. Ils deviennent progressivement un environnement, un langage et un métabolisme.
Autrement dit, ils ne modifient plus seulement ce que nous faisons, ils modifient les conditions mêmes dans lesquelles nous pensons, communiquons, travaillons et exerçons notre discernement. Ils influencent la manière dont nous travaillons, apprenons, décidons, dont nous nous informons et parfois même dont nous nous représentons le monde.
La question n'est plus « Que faisons-nous avec ces technologies ? », mais « Que font-elles de nous ? », une distinction essentielle.
Toute technologie favorise certaines possibilités et en décourage d'autres. L'automobile a transformé les villes. L'imprimerie a transformé la diffusion du savoir. Internet a transformé l'accès à l'information. L'intelligence artificielle intervient directement dans l'univers du langage, de la connaissance, de l'interprétation et de la décision. Pour cette raison, la réponse ne peut se limiter à une opposition simpliste entre enthousiasme et inquiétude.
La technique en elle-même ne peut être sa propre finalité : sa légitimité dépend de la manière dont elle sert la personne, le travail humain, les relations sociales, la justice et le bien commun. Cette approche s'inscrit dans une longue tradition philosophique et théologique, qui remonte au moins à Aristote et traverse Thomas d'Aquin : la distinction fondamentale entre les moyens et les fins, selon laquelle les moyens tirent leur valeur de la fin qu'ils servent et non d'eux-mêmes.
Lorsqu'une société perd de vue cette hiérarchie, elle risque de transformer les moyens en objectifs, de traiter la croissance, la performance ou la puissance technique comme des fins en soi, indépendamment de ce qu'elles permettent ou empêchent pour les personnes concrètes.
La puissance considérable de l'intelligence artificielle peut accroître la connaissance, améliorer les soins, faciliter l'éducation, soutenir la recherche ou alléger certaines tâches pénibles. Mais cette même puissance peut également renforcer la surveillance, concentrer le pouvoir, affaiblir le discernement, dégrader les relations humaines ou réduire l'homme à un ensemble de données exploitables.
Le problème n'est donc pas celui de la puissance elle-même. Toute l'histoire humaine est marquée par l'accroissement des capacités techniques. La véritable question est celle de leur orientation. Une civilisation se définit moins par ce qu'elle est capable de faire que par ce qu'elle décide de faire de ses capacités.
Mais qui détermine cette orientation ? Selon quels critères ? Au nom de quelles finalités ?
La réponse à ces questions ne peut être apportée par les seules considérations de rentabilité, de performance, de compétitivité ou d'efficacité. Ces critères ont leur légitimité. Ils permettent de mesurer certaines dimensions de l'activité humaine. Mais aucune courbe de croissance, aucun gain de productivité, aucune avancée technologique ne peut, à elle seule, déterminer ce qui est souhaitable pour une société.
Dès lors que l'on admet que la personne constitue la fin et que la technologie demeure un moyen, il devient nécessaire de disposer d'une faculté capable d'évaluer, de hiérarchiser et d'orienter les choix collectifs. C'est précisément là qu'intervient la notion de discernement, comme faculté permettant de décider de cette orientation.
Cela fera l'objet de ma conclusion.*
Conclusion
La notion de « discernement » revient de manière récurrente dans le texte de l’encyclique, 36 fois pour être précis, notamment au point 14 :
Ne bénissons pas des enthousiasmes naïfs, n’alimentons pas des peurs stériles. Indiquons plutôt des critères de discernement – dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix.
[L]es États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun.
Or cette insistance sur les temporalités longues m'a conduit à une autre réflexion.
Car discerner ne consiste pas seulement à choisir entre plusieurs options. Discerner suppose également de pouvoir s'appuyer sur une mémoire, une expérience accumulée et une capacité à mettre en perspective le présent à la lumière d'horizons plus vastes que l'immédiateté des événements.
Or c'est précisément ce qui m'a frappé à la lecture de l'encyclique.
Au-delà de son contenu propre, Magnifica Humanitas apparaît comme le produit d'une sédimentation intellectuelle exceptionnelle. Derrière les réflexions de Léon XIV se trouvent non seulement les textes du magistère contemporain, mais près de deux millénaires de documents accumulés, discutés, commentés, amendés et transmis de génération en génération : les Écritures elles-mêmes, les écrits des Pères de l'Église, les grands conciles œcuméniques, la théologie médiévale, les décisions pontificales et le droit canonique, la scolastique, les encycliques sociales, les constitutions conciliaires, les exhortations apostoliques, les catéchismes, les textes liturgiques, les règles monastiques, les écrits spirituels, les correspondances, les journaux et autobiographies religieuses, les vies de saints, les procès de canonisation, les discours pontificaux, les documents des conférences épiscopales, ainsi qu'une immense littérature théologique, philosophique, juridique, historique et spirituelle produite à travers les siècles.
Autrement dit, cette encyclique ne constitue pas seulement un texte supplémentaire dans le débat contemporain sur l'intelligence artificielle. Elle représente l'un des derniers états d'un corpus vivant dont les couches successives remontent aux livres bibliques, aux premiers siècles du christianisme, à la patristique grecque et latine, aux traditions monastiques, aux grandes synthèses scolastiques du Moyen Âge, aux récits hagiographiques, aux débats de la modernité, à la doctrine sociale inaugurée par Rerum Novarum, aux enseignements de Vatican II et aux réflexions de Jean-Paul II, Benoît XVI et François, pour ne citer que les derniers papes.
Cette continuité est probablement sans équivalent dans l'histoire humaine. De siècle en siècle, de continent en continent, de langue en langue, ce corpus n'a cessé de revenir sur les mêmes questions fondamentales : qu'est-ce qu'une personne ? qu'est-ce qu'une vie bonne ? comment articuler liberté et responsabilité ? quel est le sens du travail ? quelles sont les limites du pouvoir ? comment ordonner la technique au bien commun ? comment discerner ce qui sert véritablement l'homme ?
Les réponses ont naturellement évolué — et continuent —, les contextes historiques ont changé, les problèmes se sont transformés, mais pourtant une remarquable cohérence d'ensemble demeure perceptible à travers les siècles. On pourrait même dire que ce corpus ne représente pas seulement deux millénaires de débats, mais deux millénaires de discernements accumulés : des tentatives successives pour répondre aux mêmes questions fondamentales dans des contextes radicalement différents, de l'Empire romain aux invasions barbares, du Moyen Âge à la Renaissance, de la Réforme à la révolution scientifique, de la révolution industrielle aux totalitarismes, de la mondialisation à la révolution numérique.
Cette observation conduit à une question qui dépasse largement le cadre religieux. Comment définir un tel corpus en termes agnostiques, c'est-à-dire indépendamment de toute adhésion confessionnelle ?
Plusieurs formulations sont possibles, et chacune éclaire une dimension différente de ce patrimoine. On peut y voir une mémoire civilisationnelle longue, continuellement enrichie, commentée, interprétée et réactualisée, ce qui décrit un fait historique sans présupposer aucune vérité religieuse.
On peut également parler d'une tradition réflexive cumulative, dans laquelle chaque génération dialogue avec les précédentes sans effacer leurs apports : Augustin répond à Paul, Thomas répond à Augustin, Vatican II répond à Thomas, François répond à Vatican II, Léon XIV répond à François.
Un tel caractère sédimentaire est rare dans l'histoire, puisque beaucoup de traditions produisent des textes, mais peu produisent une continuité documentaire aussi dense et durable.
On peut encore le décrire comme un système de discernement collectif distribué à travers le temps : des millions d'individus, des milliers d'auteurs, des centaines d'institutions, confrontés à des contextes radicalement différents mais travaillant sur un noyau relativement stable de questions, définition qui est presque anthropologique avant d'être théologique.
On peut enfin y voir une infrastructure cognitive transgénérationnelle permettant la transmission, la stabilisation et la réinterprétation de connaissances normatives sur le temps long, ou encore, plus simplement, une méta-conversation ininterrompue de près de deux mille ans sur les conditions de la vie humaine.
Mais la formulation qui me paraît la plus forte, et la plus utile pour ce qui suit, est peut-être celle-ci : le corpus de l'Église peut être considéré, indépendamment de toute adhésion religieuse, comme l'une des plus vastes architectures de discernement collectif jamais constituées par l'humanité. Cette formulation ne veut pas supposer que les réponses soient vraies, que la doctrine soit correcte ou que la foi soit fondée, elle constate simplement qu'une civilisation a accumulé pendant deux millénaires des tentatives successives pour répondre aux mêmes questions fondamentales, en les révisant, en les confrontant à des contextes nouveaux, en les stabilisant et en les transmettant.
C'est précisément ce constat qui ouvre la question que je souhaite examiner dans la seconde partie de ce billet. Si le discernement devient l'une des ressources les plus précieuses du XXIᵉ siècle, que pourrait apporter une intelligence artificielle entraînée non pas sur l'ensemble indistinct du Web, mais sur cette mémoire civilisationnelle longue de deux mille ans ?
Non pas pour remplacer le jugement humain, non pas pour automatiser le discernement, mais pour explorer, cartographier et rendre accessible l'une des plus vastes architectures intellectuelles jamais constituées autour de la personne humaine et du bien commun.
Formulé ainsi, le projet Vatican cesse d'apparaître comme une simple IA documentaire pour devenir quelque chose de plus ambitieux : un modèle entraîné sur l'une des plus longues traditions de discernement collectif qu'a pu - et su - constituer l'humanité, dont l'intérêt serait anthropologique, historique et cognitif, pas seulement religieux.
* * *
Le projet Vatican
Une anthropologie de l'IA au service d'une mémoire civilisationnelle longue
Nous pensons rarement à l'une des fonctions les plus précieuses de l'intelligence artificielle, selon moi, qui n'est pas seulement de produire davantage de connaissances, mais de rendre à nouveau accessibles celles que nous possédons déjà. Une découverte que j'ai faite en rédigeant Le Code oublié : une méthode de traduction automatique centenaire validée par l'IA.
Comment retrouver ce qui a déjà été pensé ?
Pendant des siècles, la rareté a porté sur l'information. Aujourd'hui, la rareté porte sur l'attention, la contextualisation et la capacité de retrouver des connexions significatives. Or le corpus chrétien est probablement l'un des exemples les plus spectaculaires de cette situation :
- vingt siècles,
- des centaines de milliers d'auteurs,
- des millions de pages,
- des dizaines et des dizaines de langues,
- des milliers de controverses,
- une cohérence institutionnelle exceptionnelle,
- une présence récurrente des mêmes questions anthropologiques, etc.
Or une partie énorme de cette richesse est devenue pratiquement invisible. Non parce qu'elle est perdue, mais parce qu'elle est trop vaste et dispersée.
Pour convoquer une analogie archéologique, on pourrait comparer la situation à une immense cité antique ensevelie, la cité enfouie du Vatican : les bâtiments sont toujours là, les rues et les objets aussi, mais personne ne peut les voir. L'archéologue ne crée pas la cité, il la rend à nouveau visible.
Une IA de mémoire civilisationnelle jouerait un rôle analogue. Elle ne créerait pas une nouvelle tradition, elle rendrait une tradition existante à nouveau navigable, pour orienter, contextualiser, relier, hiérarchiser, préserver ou disputer des interprétations, maintenir visibles des continuités historiques, et ainsi de suite.
Après, il est clair que tout corpus créé restera incomplet par rapport à la totalité de l'expérience chrétienne. Cela étant, il demeurera néanmoins l'une des plus vastes archives jamais constituées sur les choix humains. Car même si le discernement vécu dépasse largement les textes, dans un sens ou dans l'autre, il laisse derrière lui une formidable trace documentaire : biographies, hagiographies, correspondances, procès de canonisation, journaux spirituels, règles monastiques, récits de mission, témoignages, etc. etc., de portée universelle.
Ce ne sera pas simplement un robot conversationnel en mode question/réponse, mais plutôt en mode recherche/navigation dans une mémoire longue et articulée, ce qui est très différent. Dans ce cadre, il ne s'agira plus de stocker simplement des textes dont tous seraient de valeur égale, mais de représenter une théorie très élaborée des sources religieuses et de leur autorité relative, développées sur vingt siècles, une sorte de méta-discours sur la valeur épistémique des affirmations de la "tradition", qui n'a guère d'équivalent dans d'autres évolutions intellectuelles.
Je ne prétends pas rédiger ici une solution miracle, d'autant plus que, côté technique, je serais bien en peine, mais juste une série de propositions articulées à l'aide de l'IA, autour des cinq points suivants :
- Périmètre (quoi inclure ?)
- Difficultés techniques (comment les traiter ?)
- Architecture (quel système ?)
- Usages (pour qui et pourquoi ?)
- Limites et risques (à quelles conditions ?)
La première question est évidemment celle du périmètre. De quoi parle-t-on exactement ?
À première vue, on pourrait être tenté de limiter le projet aux textes doctrinaux : Bible, conciles, encycliques, catéchismes, droit canonique, théologie et documents du magistère. Ce serait déjà un ensemble colossal, certes, mais profondément réducteur.
Car le christianisme n'est pas seulement une tradition religieuse. C'est aussi une civilisation qui, pendant près de deux millénaires, a produit une quantité considérable de documents, d'institutions, de pratiques, d'œuvres, de controverses et d'expériences humaines. Le corpus à constituer devrait donc être pensé comme une matrice de mémoire civilisationnelle, avec un axe horizontal multicouches, et un axe vertical multidimensionnel :
Une première couche regrouperait le corpus fondateur et doctrinal : les Écritures, les écrits des Pères de l'Église, les grands conciles œcuméniques, la patristique grecque et latine, les synthèses scolastiques médiévales, le droit canonique, les décisions pontificales, les encycliques, les constitutions conciliaires, les exhortations apostoliques, les catéchismes et l'ensemble des documents du magistère.
Une deuxième couche concernerait le corpus expérientiel : vies de saints, hagiographies, correspondances, autobiographies spirituelles, journaux personnels, règles monastiques, récits de mission, témoignages, procès de canonisation, écrits mystiques, archives pastorales et, plus largement, toutes les traces documentaires laissées par des individus confrontés aux questions concrètes de l'existence humaine.
Une troisième couche rassemblerait le corpus culturel et artistique : iconographie, peinture, sculpture, mosaïque, architecture, musique sacrée, littérature religieuse, patrimoine artistique et archives de création. Une cathédrale, un monastère ou la basilique Saint-Pierre constituent eux aussi des documents. Ils expriment une certaine conception de la personne, de la communauté, du temps, de l'espace, de l'autorité ou du sacré. Les plans de construction, les archives de chantier, les restaurations successives et les milliers de bâtiments religieux disséminés dans le monde forment ainsi une mémoire architecturale de première importance.
Une quatrième couche concernerait le corpus institutionnel et diplomatique : archives institutionnelles, diplomatiques, économiques et juridiques produites par l'Église au cours de son histoire. Correspondances diplomatiques, nonciatures, concordats, rapports de terrain, archives des États pontificaux, documents administratifs, archives universitaires, hospitalières ou missionnaires constituent une ressource exceptionnelle pour comprendre comment des principes ont été confrontés aux contraintes du réel.
Une cinquième couche regrouperait le corpus des conflits, du pouvoir et des architectures de défense : guerres, exercice du pouvoir et dispositifs de protection développés au cours de l'histoire chrétienne, doctrines de la guerre juste, Croisades, guerres de religion, archives militaires des États pontificaux, ordres militaires, négociations de paix, rapports stratégiques, correspondances diplomatiques en temps de guerre, mais également l'ensemble du patrimoine architectural défensif produit ou administré par l'Église.
Fortifications, murailles, citadelles, enceintes urbaines, châteaux, systèmes défensifs, plans militaires et archives de construction constituent eux aussi des documents historiques. Ils témoignent de la manière dont une civilisation a cherché à articuler des principes spirituels avec les contraintes de la sécurité, de la défense des populations et de l'exercice du pouvoir temporel.
Une sixième couche devrait être consacré au corpus des controverses, schismes, hérésies, réformes et contre-réformes. Car l'histoire du christianisme n'est pas celle d'un développement linéaire. Elle est traversée de désaccords, de bifurcations et de ruptures : controverses christologiques des premiers siècles, schisme d'Orient, Réforme protestante, Contre-Réforme, modernisme, traditionalisme, débats postconciliaires et bien d'autres encore. Pour une IA du discernement, ces divergences sont aussi importantes que les positions finalement retenues. Elles permettent de comprendre non seulement ce qui a été affirmé, mais également ce qui a été contesté, pourquoi, et avec quelles conséquences.
Enfin, une septième couche devrait intégrer le corpus des crises, scandales, compromissions et échecs institutionnels. Une mémoire civilisationnelle n'est crédible que si elle conserve aussi la mémoire de ses propres zones d'ombre. Les abus sexuels, les mécanismes de dissimulation, les scandales financiers, certaines compromissions politiques, les violences commises au nom de la religion, les conflits internes ou les erreurs de gouvernement font eux aussi partie de l'histoire réelle du christianisme. Les exclure reviendrait à produire une mémoire idéalisée plutôt qu'une mémoire historique.
Pourtant, ces sept couches ne suffisent pas. Elles indiquent où la mémoire s'est déposée, mais ne disent pas encore ce que l'on cherche à explorer à travers elle.
Il faut donc un second axe, vertical : celui des sept dimensions transversales.
Ces dimensions traversent les couches et permettent d'interroger le corpus selon les grands aspects de l'expérience humaine et historique.
La première dimension serait l'architecture et l'espace : lieux sacrés, monastères, basiliques, cathédrales, plans d'églises, urbanisme religieux, Fabrique de Saint-Pierre, espaces liturgiques, patrimoine bâti et formes par lesquelles une vision de l'homme, de la communauté et du sacré s'est inscrite dans l'espace.
La deuxième serait l'économie et le financement : biens de l'Église, propriété, pauvreté, aumône, dîme, mécénat, financement des œuvres, gestion des ressources, scandales financiers, corruption, abus économiques et justice sociale.
La troisième serait le droit et la normativité : droit canonique, tribunaux ecclésiastiques, procédures, normes, sanctions, lois d'exception, dérives juridiques, controverses sur l'autorité et interprétations concurrentes du droit.
La quatrième serait l'éducation et la transmission : catéchèse, formation des clercs, écoles, universités, séminaires, transmission du magistère, apprentissages informels, direction spirituelle, programmes réformateurs et échecs éducatifs.
La cinquième serait la traduction et les langues : hébreu, araméen, grec, latin, syriaque, copte, langues vernaculaires, traductions des Écritures, circulation des concepts, débats exégétiques, déplacements sémantiques et perversions du langage.
La sixième serait les réseaux, techniques et infrastructures : routes de pèlerinage, missions, ordres religieux, nonciatures, correspondances, imprimerie, logistique religieuse, réseaux artistiques, réseaux militaires, infrastructures de communication, diffusion des idées et ruptures de réseaux.
La septième serait l'anthropologie, la communauté et le discernement : conception de la personne, dignité humaine, vie communautaire, autorité et service, vertus, liberté, grâce, nature humaine, violence, blessures de l'humain, écarts entre idéal et pratique, et capacité de discerner ce qui est juste, vrai et bon dans des situations concrètes.
Si les six premières dimensions sont des objets, des domaines observables, la dernière est une finalité, une question qui traverse tous les autres, qui interroge leur signification humaine. Une asymétrie intellectuellement très stimulante.
On obtient ainsi une matrice de quarante-neuf cases, chaque case constituant un objet de recherche possible, chaque cas devenant un espace de recherche indépendant.
Par exemple, l'intersection entre architecture et corpus doctrinal permettrait d'étudier la théologie de l'espace sacré, l'ecclésiologie et la liturgie.
L'intersection entre économie et corpus des crises permettrait d'explorer les scandales financiers, la corruption ou les abus des ressources.
L'intersection entre anthropologie et corpus des conflits permettrait d'interroger la pensée de l'ennemi, la violence et la dignité humaine.
L'intersection entre traduction et corpus des controverses permettrait de suivre les débats sur le sens des mots, les traductions contestées et les conflits exégétiques.
Si l'on prend le seul exemple de la basilique Saint-Pierre, on voit immédiatement qu'elle ne peut être enfermée dans une seule case :
| Couche | Ce que révèle Saint-Pierre |
|---|---|
| 1. Doctrine | théologie de l'Église, de la liturgie, de la primauté pontificale |
| 2. Expérience | pèlerinages, dévotions, témoignages spirituels |
| 3. Culture | architecture, sculpture, peinture, urbanisme |
| 4. Institution | Fabrique de Saint-Pierre, financement, administration |
| 5. Pouvoir et conflits | fortifications, protection du Vatican, enjeux géopolitiques |
| 6. Controverses | indulgences, Réforme, débats liturgiques |
| 7. Crises | critiques des dépenses, corruption, scandales financiers |
De même, une controverse théologique n'est pas seulement un débat d'idées. Elle engage souvent des questions de traduction, de pouvoir, d'institution, d'éducation, de communauté et d'anthropologie, etc.
Donc l'intérêt d'une telle matrice est double.
D'abord, elle empêche l'aplatissement du corpus, en évitant de le réduire à une collection de textes religieux et en permettant des confrontations entre plusieurs niveaux de mémoire, vu que la mémoire de l'Église s'est déposée dans des formes extrêmement diverses : doctrines, vies, œuvres, institutions, conflits, architecture, etc.
Ensuite, elle consentirait à l'IA de distinguer les registres, de croiser les perspectives, de rendre visibles les tensions et de ne pas confondre une source doctrinale, une pratique vécue, une œuvre d'art, une décision institutionnelle, un conflit, une réforme ou un scandale.
Le périmètre du projet ne viserait donc pas simplement à l'entraînement d'une IA sur des documents textuels et multimédias, mais à fournir un cadre au sein duquel l'IA pourrait rendre navigable une mémoire civilisationnelle complexe, polyphonique, contradictoire, mais structurée par une interrogation centrale : qu'est-ce que l'humain ?
*
2. Difficultés techniques
Avant même de parler d'intelligence artificielle, de modèles de langage ou d'architectures de calcul, une première difficulté apparaît immédiatement : savoir ce qui existe.
Car contrairement à ce que l'on peut imaginer, il n'existe probablement aujourd'hui aucun corpus unifié de la mémoire chrétienne.
La Bibliothèque apostolique vaticane et les Archives apostoliques du Vatican constituent des ensembles majeurs, mais elles ne représentent qu'une partie de l'ensemble. Les archives pertinentes sont dispersées dans le monde entier : diocèses, congrégations religieuses, monastères, universités, bibliothèques nationales, archives missionnaires, fonds privés, collections locales, institutions orientales, ordres religieux, centres de recherche, musées, fondations et milliers d'autres lieux de conservation.
Après deux millénaires d'histoire, il serait même surprenant que quiconque puisse affirmer disposer d'une vision exhaustive de ce patrimoine. Certains fonds sont catalogués, d'autres non numérisés, ou seulement partiellement décrits, d'autres encore demeurent difficilement accessibles ou insuffisamment étudiés.
La première étape du projet ne consisterait donc probablement pas à construire une IA mais à réaliser un inventaire. Il faudrait localiser, identifier, cataloguer, numériser, relier et cartographier les ressources disponibles.
Une deuxième difficulté concerne l'extrême hétérogénéité du corpus. Une telle diversité interdit toute approche uniforme. Une encyclique n'est pas un procès de canonisation. Une chronique de croisade n'est pas un acte conciliaire. Un plan de fortification des États pontificaux n'est pas une règle monastique. Le système devrait donc préserver cette diversité plutôt que chercher à la réduire.
La troisième difficulté concerne la structuration et la hiérarchisation des sources.
Le christianisme a développé au fil des siècles une théorie extraordinairement élaborée de l'autorité documentaire. Tous les textes n'ont ni la même fonction, ni la même portée, ni le même statut. Mais l'introduction d'une architecture matricielle complexifie encore la question.
Chaque document devrait être décrit/annoté à travers plusieurs niveaux simultanés :
- sa couche documentaire principale ;
- sa ou ses dimensions transversales ;
- ses sous-couches et sous-dimensions éventuelles ;
- son niveau d'autorité ;
- sa réception historique ;
- ses relations avec d'autres documents.
Selon la question posée, la dimension juridique, économique, architecturale ou anthropologique pourrait recevoir une importance différente. Une interrogation sur le travail ne mobilisera pas les mêmes dimensions qu'une interrogation sur la liturgie, la guerre ou la traduction.
Enfin, il faudrait tenir compte de la réception historique effective des documents :
- leur diffusion ;
- leur influence ;
- leur durée ;
- leurs réinterprétations successives ;
- leur rôle dans la tradition.
À cela s'ajouterait un niveau supplémentaire de complexité : les relations entre couches et dimensions. Il ne suffit plus seulement de hiérarchiser les documents, mais de représenter un réseau dense de relations entre documents, couches, dimensions, acteurs, événements et interprétations.
À ce stade, un simple classement documentaire devient insuffisant. C'est probablement une véritable ontologie, voire un graphe de connaissances civilisationnel, qu'il faudrait construire. Car le système ne pourra pas se limiter à gommer les divergences derrière une synthèse artificielle. Il devra être capable d'exposer les différentes positions, leurs arguments, leurs évolutions et leurs conséquences historiques.
Une quatrième difficulté se rapporte à la gouvernance documentaire du projet.
Même en disposant d'une matrice conceptuelle robuste, d'une ontologie commune et d'un graphe de connaissances bien conçu, une question demeure : comment construire concrètement un corpus de cette ampleur ?
Le volume documentaire concerné se compte probablement en centaines de millions de documents (ce qui se traduit en milliards de pages) si l'on inclut non seulement les grands textes doctrinaux, mais aussi les archives diocésaines, les correspondances, les chroniques locales, les fonds missionnaires, les revues théologiques, les thèses universitaires, les archives hospitalières, les bulletins paroissiaux, les fonds iconographiques et les innombrables documents produits pendant près de deux millénaires.
À cette échelle, une annotation manuelle exhaustive est tout simplement impossible. Il faudrait donc mettre en place une stratégie hybride associant expertise humaine et automatisation progressive.
Avant même l'entraînement de l'IA principale, le projet nécessiterait la constitution d'un noyau documentaire de référence comprenant plusieurs dizaines de milliers de documents soigneusement annotés par des experts selon la matrice couches/dimensions et l'ontologie associée.
Ce corpus fondateur jouerait plusieurs rôles simultanément :
- définir les standards documentaires ;
- former les annotateurs ;
- entraîner les premiers modèles ;
- servir de référence pour les évaluations ultérieures.
- leur couche principale ;
- leurs dimensions pertinentes ;
- leurs sous-catégories ;
- leur niveau de confiance ;
- leurs relations potentielles avec d'autres documents.
- les cas ambigus ;
- les documents à forte valeur stratégique ;
- les contrôles qualité ;
- les ajustements de l'ontologie.
Dans cette perspective, l'IA n'apparaît plus seulement comme l'outil final destiné aux utilisateurs. Elle devient également un instrument de construction de sa propre base documentaire par auto-apprentissage.
Le projet ressemblerait alors moins à la constitution d'une bibliothèque numérique qu'à la création progressive d'une infrastructure mondiale de connaissance, alimentée par un réseau distribué d'archivistes, de chercheurs, de théologiens, d'historiens, de linguistes et d'institutions partenaires répartis sur les cinq continents mais partageant une seule et même architecture documentaire.
Une cinquième difficulté concerne les langues.
Le corpus traverse l'hébreu, l'araméen, le grec, le latin, le syriaque, le copte et l'ensemble des langues modernes. Or les concepts changent de sens au fil du temps. Les traductions successives introduisent des déplacements subtils. Les contextes historiques modifient les significations. Le défi n'est donc pas seulement linguistique mais herméneutique : comment préserver les trajectoires sémantiques des concepts plutôt que les aplatir dans une représentation unique ?
La sixième difficulté est temporelle.
Deux mille ans de documents ne constituent pas une bibliothèque figée mais une histoire. Les idées se transforment, les interprétations évoluent, les institutions changent, les problèmes se déplacent.
Une IA de mémoire civilisationnelle devrait donc intégrer une véritable dimension chronologique permettant de suivre les trajectoires des concepts, des controverses, des réformes et des réinterprétations successives.
Une septième difficulté concerne les zones d'ombre du corpus.
Une mémoire civilisationnelle crédible doit conserver non seulement ses principes et ses réalisations, mais aussi ses crises, ses scandales, ses compromissions, ses violences et ses échecs : les abus sexuels, les scandales financiers, les mécanismes de dissimulation, les conflits religieux ou certaines compromissions politiques font partie intégrante de l'histoire réelle de l'Église.
Le défi consiste à intégrer ces éléments sans tomber ni dans l'apologie ni dans la réduction polémique.
Enfin, une dernière difficulté concerne les dimensions non textuelles.
Une partie considérable du patrimoine chrétien est constituée d'architectures, d'œuvres d'art, de partitions musicales, de cartes, d'objets liturgiques ou d'archives iconographiques. Une cathédrale, une fortification des États pontificaux ou la place Saint-Pierre sont eux aussi des documents : l'IA devrait donc être multimodale dès sa conception.
Au terme de cette analyse, une conclusion s'impose : la principale difficulté n'est probablement pas de construire un modèle d'intelligence artificielle. Elle consiste d'abord à identifier, organiser, hiérarchiser et rendre intelligible une mémoire civilisationnelle d'une ampleur exceptionnelle. L'IA n'interviendrait qu'après cette immense opération de cartographie, de structuration et de mise en relation.
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3. Architecture
Si une telle IA doit voir le jour, elle ne pourra pas être conçue comme un simple modèle de langage entraîné sur un ensemble de documents, puis figé une fois pour toutes. Une mémoire civilisationnelle de cette ampleur est trop vaste, trop hétérogène et trop évolutive pour être entièrement intégrée dans les seuls paramètres d'un modèle.
L'architecture devra au contraire être pensée comme un écosystème documentaire vivant, capable d'intégrer en permanence de nouvelles ressources, de nouvelles annotations, de nouvelles découvertes archivistiques et de nouvelles interprétations.
En outre, la première fonction de l'architecture ne sera plus seulement de permettre à l'IA de comprendre le corpus, mais de permettre à l'humanité de construire collectivement ce corpus sans perdre sa cohérence, dans le cadre d'une initiative de coopération documentaire mondiale.
Elle devient donc condition de gouvernance du projet.
De fait, un corpus de cette ampleur ne pourra jamais être construit par une équipe unique travaillant dans un seul lieu. Son alimentation impliquera nécessairement des milliers de contributeurs répartis à travers le monde : archivistes, historiens, théologiens, linguistes, conservateurs, spécialistes du patrimoine, universités, bibliothèques, congrégations religieuses, diocèses, centres de recherche et institutions culturelles.
Dans un tel contexte, le risque principal n'est pas seulement l'incomplétude documentaire, ce serait plutôt l'incohérence.
Si chaque acteur décrit les documents selon ses propres catégories, ses propres critères d'autorité, ses propres taxonomies ou ses propres méthodes d'annotation, le corpus deviendra rapidement hétérogène et inexploitable. Les relations entre les documents se dégraderont progressivement et la qualité des réponses produites par l'IA diminuera à mesure que le système grandira.
C'est précisément pour éviter cette fragmentation que la matrice, l'ontologie, le graphe de connaissances, le protocole d'annotation et l'architecture RAG doivent être conçus en amont comme un socle commun.
Ils joueront un rôle comparable à celui des normes utilisées dans les grandes bibliothèques, les musées ou les infrastructures scientifiques internationales, en définissant un langage partagé pouvant permettre à des contributeurs éloignés géographiquement et culturellement de travailler sur un même corpus sans compromettre sa cohérence globale.
Autrement dit, avant même de constituer une architecture d'intelligence artificielle, ces différents éléments constituent une architecture documentaire et épistémique commune.
L'enjeu n'est pas seulement d'organiser des documents, mais de garantir que les connaissances produites, annotées et reliées aujourd'hui demeurent compréhensibles, interopérables et exploitables demain, quels que soient les acteurs qui contribueront au projet dans le futur.
Le cœur du système devra donc vraisemblablement reposer sur une complémentarité multicomposantes :
1. Une matrice documentaire commune
La première composante est la matrice de mémoire civilisationnelle présentée précédemment. Chaque document sera décrit à travers :
- sa couche documentaire principale ;
- ses dimensions transversales ;
- ses sous-couches ;
- ses sous-dimensions ;
- sa période historique ;
- ses langues ;
- ses auteurs ;
- son niveau d'autorité ;
- ses liens avec d'autres ressources.
2. Une ontologie de référence
Au-dessus de cette matrice viendrait se superposer une ontologie définissant :
- les concepts ;
- les catégories ;
- les niveaux d'autorité ;
- les relations ;
- les règles de classement ;
- les dépendances historiques,
- concile ;
- encyclique ;
- saint ;
- ordre religieux ;
- diocèse ;
- controverse ;
- hérésie ;
- schisme ;
- institution ;
- architecture ;
- événement historique,
- cite ;
- influence ;
- contredit ;
- réforme ;
- condamne ;
- traduit ;
- commente ;
- prolonge ;
- répond à.
3. Un protocole mondial d'annotation
La matrice définit les catégories. L'ontologie définit les concepts et leurs relations. Le graphe de connaissances définit comment les documents, les personnes, les concepts, les lieux, les institutions, les événements et les controverses sont reliés entre eux. Entre l'ontologie et le graphe vient se greffer le protocole d'annotation, pour définir la manière dont les contributeurs appliqueront concrètement ces catégories et ces relations aux documents.
Son rôle est essentiel. Un projet de cette ampleur impliquera nécessairement des milliers d'acteurs répartis dans le monde entier : archivistes, historiens, théologiens, linguistes, conservateurs, chercheurs, universités, bibliothèques, diocèses, congrégations religieuses et centres de recherche. Sans règles communes, chacun risque d'interpréter différemment les catégories de la matrice ou les concepts de l'ontologie.
Le protocole devra donc préciser :
- les règles d'attribution des couches ;
- les règles d'attribution des dimensions ;
- les critères de hiérarchisation des sources ;
- les procédures de résolution des cas ambigus ;
- les niveaux de confiance ;
- les modalités de validation humaine ;
- les procédures d'audit ;
- les mécanismes de correction continue.
- une couche principale ;
- plusieurs dimensions secondaires ;
- un niveau de confiance ;
- une justification ;
- des liens vers les concepts ontologiques concernés.
Il jouerait un rôle comparable à celui des normes documentaires internationales dans les grandes bibliothèques, les musées ou les infrastructures scientifiques.
L'ensemble des documents et des métadonnées sera ensuite organisé sous forme de graphe. Chaque texte, chaque personne, chaque institution, chaque bâtiment, chaque événement et chaque concept devient un nœud relié à d'autres nœuds.
Une basilique pourrait ainsi être reliée :
- à ses architectes ;
- à ses archives de construction ;
- à des décisions pontificales ;
- à des controverses historiques ;
- à des événements politiques ;
- à des œuvres d'art ;
- à des communautés religieuses.
4. Une couche RAG comme cœur opérationnel
Cependant, la composante centrale du système sera le moteur de récupération documentaire. Une IA de mémoire civilisationnelle ne devrait jamais répondre uniquement à partir de ce qu'elle a mémorisé lors de son entraînement. Elle devrait systématiquement aller rechercher les documents pertinents avant de produire une réponse. Le fonctionnement serait donc celui d'une architecture RAG.
Lorsqu'un utilisateur pose une question, le système :
- identifie les couches et dimensions concernées ;
- explore le graphe de connaissances ;
- récupère les documents pertinents ;
- hiérarchise les sources selon leur niveau d'autorité ;
- présente les éventuelles divergences d'interprétation ;
- construit une réponse fondée sur les documents effectivement consultés.
- la traçabilité des réponses ;
- l'intégration continue de nouvelles ressources ;
- la prise en compte des controverses ;
- la réduction des hallucinations ;
- la possibilité de citer précisément les sources utilisées.
5. Une architecture évolutive et multimodale
L'un des aspects les plus importants du projet est qu'il ne serait jamais achevé. Le corpus continuera toujours à s'enrichir :
- par de nouvelles numérisations ;
- par l'ouverture d'archives ;
- par l'intégration de nouveaux fonds ;
- par l'amélioration des annotations ;
- par les corrections apportées au système.
Chaque document nouvellement intégré pourra devenir immédiatement interrogeable sans nécessiter un réentraînement complet du modèle.
L'architecture sera également multimodale dès sa conception, vu qu'une mémoire civilisationnelle ne peut pas se limiter aux textes. Elle comprend :
- des manuscrits ;
- des images ;
- des cartes ;
- des plans ;
- des partitions musicales ;
- des objets liturgiques ;
- des bâtiments ;
- des archives audiovisuelles.
4. Usages
Une fois le périmètre défini et l'architecture esquissée, une question demeure : à qui et à quoi servirait concrètement une telle IA ?
La réponse ne peut pas se limiter à l'idée d'un outil conversationnel permettant d'interroger le corpus. Ce serait déjà formidablement utile, mais insuffisant. L'un des usages les plus importants d'une telle IA serait peut-être ailleurs : retrouver ce qui existe encore, mais qui est devenu pratiquement invisible.
Car une partie considérable de la mémoire chrétienne n'est pas perdue au sens matériel du terme. Elle dort dans des archives, des bibliothèques, des fonds diocésains, des collections monastiques, des inventaires incomplets, des publications anciennes, des correspondances oubliées, des revues locales ou des catalogues rarement consultés.
Le problème n'est donc pas seulement que ces documents soient difficiles à lire. C'est souvent que plus personne ne sait vraiment qu'ils existent. Ou que personne ne sait précisément où ils se trouvent.
Dans ce contexte, une telle IA aurait un premier usage fondamental : non pas seulement répondre, mais retrouver :
- des textes oubliés,
- des filiations intellectuelles interrompues,
- des controverses anciennes éclairant des débats contemporains,
- des solutions institutionnelles déjà imaginées puis sorties du champ de l'attention collective,
- des archives dispersées entre plusieurs pays, plusieurs langues et plusieurs traditions documentaires.
Sous cet angle, l'IA jouerait un rôle proche de celui de l'archéologue. Ce n'est pas elle qui crée la cité enfouie du Vatican. C'est elle qui la rend à nouveau visible.
Le premier usage serait donc documentaire, au sens fort du terme. Chercheurs, historiens, théologiens, philosophes, juristes, sociologues, archivistes, conservateurs, étudiants ou institutions pourraient disposer d'un outil capable non seulement d'interroger les documents connus, mais aussi d'identifier des ressources enfouies dans la masse documentaire.
Le système pourrait ainsi signaler :
- des fonds non encore exploités ;
- des documents proches mais conservés dans des lieux différents ;
- des variantes linguistiques d'un même débat ;
- des correspondances entre auteurs ;
- des archives mentionnées mais non encore numérisées ;
- des lacunes dans la cartographie documentaire ;
- des zones où l'existence d'un document est probable mais non encore confirmée.
Une IA de mémoire civilisationnelle pourrait donc devenir une technologie de réactivation des mémoires enfouies, comme cela a servi à réactiver le premier système de traduction automatique jamais inventé !
Un deuxième usage concernerait la généalogie des idées.
Le système permettrait de suivre, sur plusieurs siècles, la trajectoire d'une notion comme personne, dignité, travail, pauvreté, autorité, guerre juste, communauté, vérité ou discernement. Il ne s'agirait pas seulement de trouver des occurrences. Il s'agirait de comprendre comment une idée apparaît, se déplace, se stabilise, se conteste, se transforme ou réapparaît dans un contexte nouveau.
Un troisième usage serait comparatif.
Une même question pourrait être interrogée à plusieurs niveaux : par couche, par sous-couche, par dimension, par sous-dimension, ou par croisement entre ces niveaux. L'utilisateur pourrait choisir une lecture étroite, limitée à un registre documentaire précis, ou une lecture large, capable de suivre une question à travers plusieurs strates de mémoire.
Par exemple, un utilisateur pourrait demander :
- que disent les textes doctrinaux ?
- comment cette question a-t-elle été vécue par les saints, les mystiques ou les communautés ?
- comment a-t-elle été représentée dans l'art, l'architecture ou la littérature ?
- comment les institutions l'ont-elles administrée ?
- quels conflits a-t-elle suscités ?
- quelles controverses l'ont traversée ?
- quelles crises ou quels scandales ont révélé les limites des réponses apportées ?
Un quatrième usage serait institutionnel.
L'Église elle-même pourrait disposer d'un instrument permettant d'explorer sa propre mémoire avec une profondeur inédite. Non pas pour remplacer les spécialistes, ni pour automatiser le jugement doctrinal, mais pour faciliter l'accès à des ressources devenues trop vastes pour être parcourues par un individu ou une équipe.
Dans certains cas, l'institution pourrait redécouvrir des précédents oubliés, des débats anciens, des pratiques locales, des réflexions minoritaires ou des avertissements restés sans suite.
Un cinquième usage serait pédagogique.
Une grande partie du patrimoine chrétien est aujourd'hui inaccessible non pas parce qu'il est secret, mais parce qu'il est trop vaste, trop technique, trop dispersé ou trop difficilement contextualisable.
Une IA de mémoire civilisationnelle pourrait servir de médiateur entre ces sources et différents publics : étudiants, enseignants, journalistes, chercheurs, croyants, non-croyants ou simples curieux.
Un sixième usage serait universel.
Une telle IA ne devrait pas être réservée aux questions religieuses. Tout internaute pourrait l'interroger sur des questions humaines générales : travail, éducation, pouvoir, guerre, pauvreté, richesse, technique, souffrance, mort, vérité, mensonge, autorité, responsabilité, communauté ou discernement.
L'intérêt du système ne serait pas d'imposer une réponse confessionnelle, mais de mobiliser une mémoire longue pour éclairer des questions universelles.
Le christianisme serait ici moins un objet de croyance qu'un objet de connaissance : l'une des plus vastes archives historiques de réflexions, d'expériences, de conflits, d'erreurs et de réinterprétations autour de la condition humaine.
Enfin, l'usage le plus profond serait peut-être de réintroduire le temps long dans nos sociétés saturées d'immédiateté.
À l'heure où l'intelligence artificielle est principalement utilisée pour produire plus vite, plus massivement et plus efficacement, une telle IA aurait une fonction presque inverse. Elle ne viserait pas d'abord à générer du nouveau. Elle viserait à rouvrir l'accès à ce qui existe déjà. Elle serait moins une machine de production qu'une machine de redécouverte. Moins un accélérateur de contenu qu'un instrument de mémoire.
Son ambition ne serait donc pas seulement de répondre à davantage de questions, mais de nous aider à retrouver le sens des questions, les réponses, les erreurs et les discernements que l'accumulation du temps a rendus invisibles.
*
5. Limites et risques
À ce stade, le problème n'est plus celui de la faisabilité de l'IA ni de son financement, mais devient juste une question de 1) discernement, et 2) de volonté.
Un tel projet paraît évidemment hors de portée si on le mesure en mois. Par contre, à l'échelle de quelques années, rien dans ce qui précède ne semble fondamentalement impossible. L'histoire récente est riche d'initiatives qui paraissaient irréalisables au moment de leur lancement : indexer l'ensemble du Web mondial, numériser des millions d'ouvrages, cartographier la planète entière, constituer des encyclopédies collaboratives mondiales ou séquencer le génome humain.
Le véritable enjeu n'est donc pas de savoir si une telle infrastructure pourrait exister, mais plutôt de prendre conscience des risques associés et de comment les prévenir, après les avoir nommés :
Premier risque : confondre mémoire et vérité
Même si ce projet parvenait un jour à être finalisé en intégrant des centaines de millions de documents, il ne représenterait jamais la totalité de l'expérience humaine. Une mémoire civilisationnelle reste une mémoire. Elle conserve ce qui a été écrit, transmis, archivé, conservé ou restauré, jamais tout ce qui a été vécu.
Le danger serait alors de croire que l'exhaustivité documentaire équivaut à l'exhaustivité du réel. Or aucune archive ne contient pas la totalité de l'histoire. Une IA de mémoire civilisationnelle doit donc demeurer consciente de ses propres limites documentaires.
Deuxième risque : figer une tradition vivante
L'objectif du projet est de rendre une tradition navigable, pas de le transformer en un système clos. Le christianisme s'est développé à travers des controverses, des réformes, des réinterprétations, des tensions et parfois des ruptures. Une mémoire vivante ne se réduit pas à un ensemble de réponses déjà stabilisées. Elle comprend également les questions ouvertes, les désaccords et les évolutions. Le système devrait donc préserver les débats plutôt que les effacer.
Troisième risque : remplacer le discernement par la consultation
Plus le système deviendra performant, plus la tentation apparaîtra de lui déléguer ce qu'il n'est pas censé accomplir. Une IA peut retrouver, contextualiser, comparer, cartographier, éclairer, mais elle ne pourra pas endosser la responsabilité humaine.
Le discernement implique toujours une décision située, assumée par des personnes réelles dans des circonstances réelles. Le risque majeur serait donc de confondre assistance au discernement et automatisation du discernement. L'IA devra rester un instrument d'éclairage, jamais un substitut à la responsabilité.
Quatrième risque : l'opacité des choix de conception
La matrice, l'ontologie, le protocole d'annotation, les coefficients de pondération, le graphe de connaissances et les mécanismes de récupération documentaire traduisent nécessairement des choix. Aucune architecture n'est neutre :
- quels documents intégrer ?
- comment pondérer les niveaux d'autorité ?
- comment représenter les controverses ?
- comment arbitrer les conflits d'interprétation ?
- comment gérer les sources contradictoires ?
Cinquième risque : reproduire les déséquilibres du passé
Toutes les mémoires sont inégalement conservées. Les institutions produisent davantage d'archives que les individus. Les centres produisent davantage de documentation que les périphéries. Les langues dominantes survivent mieux que les langues minoritaires. Les élites laissent davantage de traces que les populations ordinaires.
Une IA entraînée uniquement sur ce qui est le mieux conservé pourrait reproduire ces asymétries historiques. Le projet devrait donc intégrer des mécanismes de correction visant à rendre visibles les marges autant que les centres.
Sixième risque : la réduction confessionnelle
Paradoxalement, l'un des principaux dangers pourrait être la manière dont le projet serait perçu. Parce qu'il prend appui sur le corpus chrétien, beaucoup pourraient le considérer comme un simple « ChatGPT catholique ».
Une telle interprétation réduirait considérablement sa portée : l'ambition réelle est différente. Le christianisme constitue ici moins un objet de croyance qu'une mémoire historique de longue durée.
Ce qui intéresse le projet n'est pas seulement le contenu religieux du corpus, mais la manière dont une civilisation a réfléchi pendant deux millénaires à des questions universelles :
* la personne ;
* la communauté ;
* le travail ;
* le pouvoir ;
* la guerre ;
* la justice ;
* la transmission ;
* la technique ;
* le discernement.
Le défi sera donc autant narratif que technique.
Septième risque : oublier que l'IA n'est pas le cœur du projet
La fascination technologique pourrait conduire à présenter cette infrastructure comme une prouesse de l'intelligence artificielle, ce qui serait une erreur. L'élément véritablement remarquable n'est pas l'IA, c'est la mémoire. L'IA n'est que l'interface.
Le cœur du projet réside dans une immense opération de collecte, d'organisation, de numérisation, d'annotation, de contextualisation et de mise en relation de deux millénaires de documents. La technologie n'est ici qu'un moyen, la mémoire demeure la finalité.
Question plus vaste encore :
Au fond, cette réflexion dépasse largement le seul christianisme. Si un tel projet devenait réalité, il ouvrirait une question beaucoup plus générale : comment transformer les grandes mémoires civilisationnelles de l'humanité en infrastructures de discernement pour l'avenir ?
La mémoire chrétienne pourrait constituer un premier terrain d'expérimentation, mais d'autres pourraient suivre :
* la mémoire hébraïque ;
* les traditions islamiques ;
* les grandes traditions philosophiques ;
* les civilisations asiatiques ;
* les mémoires africaines ;
* les corpus juridiques (le droit romain ou la common law, par exemple) ou scientifiques.
L'enjeu dépasserait alors la seule conservation du passé. Il s'agirait de savoir comment les sociétés humaines peuvent mobiliser leurs mémoires longues pour affronter les défis du futur. Car si le XXIᵉ siècle est réellement confronté à une crise de l'orientation davantage qu'à une crise de l'information, alors la question n'est plus seulement de produire davantage de connaissances, elle devient :
comment rendre à nouveau accessibles les expériences, les erreurs, les réussites et les discernements accumulés au cours de l'histoire afin d'éclairer les décisions à venir ?
C'est peut-être là, finalement, que réside l'ambition la plus profonde du projet.
*
Conclusion
Une infrastructure de discernement
Au terme de cette réflexion, il apparaît qu'Intelligentia Artificialis Patrimonii Sancti Petri ne constituerait pas simplement un projet d'intelligence artificielle. Ce ne serait pas davantage une bibliothèque numérique géante, un moteur de recherche amélioré, une base documentaire enrichie ou un chatbot spécialisé dans les questions religieuses.
Toutes ces descriptions seraient exactes mais passeraient à côté de l'essentiel. Car la question fondamentale n'est pas documentaire. Elle est anthropologique.
Tout au long de ce billet, une même notion est revenue sans cesse : le discernement. Elle traverse Magnifica Humanitas. Elle traverse l'histoire intellectuelle du christianisme. Elle traverse également les défis contemporains de l'intelligence artificielle.
Dans un monde marqué par l'abondance informationnelle, la production générative, l'automatisation cognitive et l'industrialisation du plausible, la rareté fondamentale n'est plus l'accès aux connaissances, mais plutôt la capacité à s'orienter :
- nous savons de plus en plus de choses,
- nous comprenons de moins en moins comment les hiérarchiser,
- nous disposons d'une puissance informationnelle sans précédent,
- nous peinons davantage à déterminer ce qui mérite notre attention, notre confiance ou notre engagement.
Or, pendant près de deux millénaires, le christianisme a accumulé une expérience exceptionnelle sur cette question. Non parce qu'il aurait toujours trouvé les bonnes réponses, ni parce qu'il serait exempt d'erreurs, de conflits, de compromissions ou d'échecs. Mais parce qu'il n'a jamais cessé de se confronter aux mêmes interrogations fondamentales :
- qu'est-ce qu'une personne humaine ?
- comment vivre en communauté ?
- comment exercer le pouvoir ?
- comment transmettre ?
- comment arbitrer entre des biens concurrents ?
- comment agir dans l'incertitude ?
- comment discerner ?
Intelligentia Artificialis Patrimonii Sancti Petri n'aurait alors pas pour fonction première de fournir davantage de réponses, mais bien de rendre à nouveau navigable cette expérience accumulée. Sa vocation ne serait pas de remplacer le jugement humain :
- elle serait de l'éclairer,
- elle ne chercherait pas à décider à la place de l'usager,
- elle chercherait à contextualiser,
- elle ne prétendrait pas résoudre les désaccords,
- elle permettrait de mieux les comprendre,
- elle ne produirait pas le discernement,
- mais fournirait les conditions documentaires, historiques et intellectuelles permettant de l'exercer.
- Les scriptoria ont permis la copie.
- Les bibliothèques ont permis la conservation.
- Les archives ont permis l'organisation.
- L'imprimerie a permis la diffusion.
- Les moteurs de recherche ont permis la localisation.
C'est précisément là où se situe l'enjeu, aujourd'hui, non pas de construire une machine capable de penser à notre place, mais d'élaborer des instruments capables d'aider les êtres humains à mieux penser, mieux comprendre, mieux relier et mieux discerner. L'intelligence artificielle est un moyen, la destination demeure l'être humain lui-même : sa dignité, sa liberté, sa responsabilité, sa capacité à donner du sens à son existence et à orienter son action dans le monde.
P.S. Note concernant « Le travail libère » : il serait temps de s'entendre sur le sens de cette expression et sur l'usage qui en est fait.
Le XXᵉ siècle nous a légué une formule devenue l'un des symboles les plus sinistres de la déshumanisation : « Arbeit macht frei ». Depuis lors, toute association entre travail et libération suscite légitimement une réaction instinctive de méfiance.
Mais il serait paradoxal de laisser à cette falsification historique le dernier mot.
Le problème n'est pas que l'idée de libération était mensongère, mais que son usage était criminel. Le problème était la tromperie monstrueuse que recouvrait cette formule, sa perversion totale. Dans les camps d'extermination, le slogan nazi ne dissimulait pas seulement une réduction de l'individu à un numéro, le travail forcé visait la mise en place d'un processus de déshumanisation, d'épuisement et, en définitive, d'anéantissement de la personne.
Précisément pour cette raison, il ne faudrait pas abandonner toute possibilité de penser le travail comme facteur de libération. Les totalitarismes du XXᵉ siècle ont détourné, perverti ou instrumentalisé de nombreuses notions fondamentales. Ce n'est pas une raison pour leur en céder définitivement la propriété symbolique.
Le travail n'a rien de libérateur lorsqu'il réduit l'individu à un simple moyen au service d'une organisation, d'une idéologie ou d'un système économique.
En revanche, il peut devenir profondément libérateur lorsqu'il permet à une personne de développer ses talents, d'exercer sa responsabilité, de contribuer à une œuvre commune et de donner une forme concrète à ses capacités.
La question n'est donc pas de savoir si le travail libère, mais de quel travail parle-t-on et au service de quelle conception de l'être humain.
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Je pense qu'en français, on peut s'affranchir de toutes les connotations négatives que porte "Le travail libère". Je ne crois pas que ça soit la même chose en allemand. Les nazis ont définitivement confisqué l'expression "Arbeit macht frei" à la langue allemande et à ses locuteurs. La formule est tellement associée à Auschwitz, Dachau, à la machine exterminatrice nazie, qu'elle n'est pratiquement plus disponible comme énoncé ordinaire.
Elle semble aujourd'hui inutilisable dans son sens littéral : un allemand qui l'emploierait innocemment provoquerait immédiatement un choc, probablement parce qu'elle est devenue un symbole historique avant d'être une phrase. Un peu comme si l'histoire avait figé l'expression, comme si sa charge mémorielle était devenue plus forte que son sens littéral. Elle n'appartient plus tout à fait à la langue courante, mais appartient désormais à la mémoire collective.

