vendredi 26 juin 2026

Le corps brisé de douleur de Giulio Regeni

Giulio est décédé il y a dix ans, torturé avec acharnement jusqu'à la mort par quatre agents des services de renseignement du régime d'al-Sissi, appartenant principalement à la NSA égyptienne. Les quatre accusés du procès de Rome sont :  

  • Tariq Sabir (général) ;
  • Athar Kamel Mohamed Ibrahim (colonel) ;
  • Magdi Ibrahim Abdelal Sharif (colonel) ;
  • Usham Helmi (major ou officier selon les traductions des grades) (lui-même a suivi les enquêtes comme si de rien n'était...).

Il est important de préciser leur nom pour bien les livrer en pâture à la honte. Au terme de son réquisitoire des 23 et 24 juin, le procureur adjoint de Rome, Sergio Colaiocco, a demandé la perpétuité pour Sharif et 17 ans et 6 mois de prison pour les trois autres. Selon toutes probabilités, le jugement de première instance devrait être rendu vers septembre-octobre 2026. 

Pour sa mère, Paola Deffendi, qui n'avait pu reconnaître son fils qu'à « la pointe de son nez », le corps de Giulio raconte « tout le mal du monde ». 

De fait, le message de son corps horriblement martyrisé va bien au-delà des violences subies, en témoignant du plus haut des sacrifices vainement payé à la raison d'état.

Ce corps qui constitue à la fois la victime et le corps du délit, c'est-à-dire la preuve matérielle sur laquelle repose la recherche de la vérité, dix ans plus tard. Dans son réquisitoire, Sergio Colaiocco a insisté sur cette idée : malgré les mensonges, les dépistages (les médecins du Caire n'avaient relevé qu'une seule fracture, le scanner réalisé en Italie en a révélé vingt : cinq fractures dentaires et quinze fractures osseuses...) et les obstacles institutionnels, le corps brisé de douleur de Giulio a parlé.

Les fractures, les brûlures, les lésions, les traces de tortures répétées pendant une détention ininterrompue de neuf (9 !!!) jours, sont devenues une forme de témoignage matériel que ni la propagande ni les faux contre-récits n'ont pu effacer.


Car le corps de Giulio nous dit encore autre chose, en nous rappelant que l'un des fondements de l'État de droit est l'habeas corpus. Depuis le XVIIᵉ siècle, ce principe impose à toute autorité qui prive une personne de sa liberté de produire son corps devant un juge et de justifier légalement sa détention. Giulio n'a bénéficié d'aucune de ces garanties. Arrêté clandestinement, détenu dans un lieu secret, torturé pendant plusieurs jours, jamais présenté à aucune autorité judiciaire, son existence même comme détenu a été niée. Son corps n'est réapparu qu'une fois devenu cadavre, témoignage de la négation la plus absolue du principe de l'habeas corpus. « Il fut privé de sa condition d'être humain », nous dit Colaiocco, en ne parlant plus seulement de torture, mais d'un processus total de déshumanisation.

*

Cela m'a beaucoup frappé : le corps de Giulio a été retrouvé abandonné dans le fossé au bord de la route Le Caire - Alexandrie à la périphérie ouest du Caire, exactement au « kilomètre 13 » de la route quittant l'agglomération du Caire vers Alexandrie selon les premières dépêches.

Giulio avait disparu le 25 janvier 2016, date anniversaire du début de la révolution de la place Tahrir, et son corps fut retrouvé le 3 février 2016, neuf jours après son enlèvement. 

Le 16 mars 2016 est publiée dans le journal la Repubblica la première interview accordée par Abdel Fattah al-Sissi, soit quelques semaines seulement après l'assassinat de Giulio Regeni. Très largement reprise le 17 mars dans la presse internationale, elle a été réalisée dans le palais présidentiel par Mario Calabresi, alors directeur du journal, et Gianluca Di Feo.

Cet entretien aurait été présenté comme une tentative d'apaisement, vu que le président égyptien y affirme que la mort de Giulio Regeni est une tragédie, qu'il souhaite faire toute la lumière sur cette affaire, que l'Égypte est prête à coopérer avec l'Italie, que les relations entre les deux pays sont trop importantes pour être compromises par ce crime, etc. etc.

Du blabla, comme d'hab. Cependant, cette interview est devenue un document historique. Car dix ans plus tard, le constat est tout autre :

  • les magistrats italiens estiment que les autorités égyptiennes ont systématiquement entravé l'enquête ;
  • les quatre officiers des services de sécurité ont été renvoyés devant la Cour d'assises de Rome parce que, selon le procureur, si ce procès n'avait pas été célébré en Italie, il ne l'aurait jamais été nulle part ailleurs ;
  • dans son réquisitoire, qui a reconstruit dix ans de mensonges et de dépistages par l'Égypte, le procureur adjoint Sergio Colaiocco accuse le régime d'avoir « choisi de protéger les bourreaux » et de « couvrir en pleine connaissance de cause » ses propres agents.

Cela confère à cette interview de mars 2016 une portée particulière. Elle constitue le premier engagement public d'al-Sissi envers l'Italie sur l'affaire Regeni, engagement que les magistrats italiens considèrent aujourd'hui comme n'ayant jamais été suivi d'une coopération judiciaire effective. Il promet même "la vérité" !


« Vous aurez la vérité », « Je vous promets que nous établirons la vérité et que nous punirons les responsables », etc. etc.

Je me souviens très bien de la réaction de Matteo Renzi, président du Conseil des ministres italien à l'époque, qui avait adopté un ton jugé très conciliant en déclarant que les paroles d'al-Sissi constituaient « un signal important », et en insistant sur la nécessité de poursuivre la coopération avec l'Égypte pour parvenir à la vérité ; trop conciliant selon Amnesty International, et notamment selon Riccardo Noury (Amnesty Italia), pour qui Renzi avait accordé « un crédit excessif » à al-Sissi, alors même que la coopération égyptienne restait largement à démontrer.

Dix ans plus tard, on a la réponse : le régime a délibérément choisi « de protéger les bourreaux » et de « couvrir en pleine connaissance de cause » ses agents.

Pour autant, ce qui m'avait frappé dans l'interview est cette autre déclaration, adressée plus spécialement à la famille de Giulio, ses parents, Paola Deffendi et Claudio Regeni, et sa sœur, Irene : « Je veux parler à la famille Regeni en tant que père avant de parler en tant que président, afin de souligner que je comprends pleinement la douleur, l'amertume et le choc qu'elle éprouve après avoir perdu son fils. »

En rappelant dans d'autres passages de l'interview, qu'il est effectivement père de plusieurs enfants, et en insistant sur sa compréhension de leur souffrance. Une rhétorique clairement destinée à humaniser sa position dans un moment si délicat pour les relations entre l'Égypte et l'Italie.

Mais sans rappeler qu'un de ses fils, Mahmoud, occupait à l'époque une position élevée dans les services de renseignement égyptiens. Ça ne veut pas dire qu'il était forcément informé sur Giulio, mais quand même...

*

Le 15 août 2017, le journaliste américain Declan Walsh publie sur le New York Times Magazine un long article (env. 6700 mots), très documenté, intitulé Why Was an Italian Graduate Student Tortured and Murdered in Egypt? 


Je ne vais pas récapituler l'histoire, j'en ai déjà parlé ici, ou là encore, mais il y a une approche qui m'intéresse énormément dans cet article, ce sont les révélations de Declan Walsh sur les renseignements américains. Selon lui, un ancien responsable américain aurait ainsi résumé la situation : « Nous disposions de preuves incontestables de la responsabilité des autorités égyptiennes. Il n'y avait aucun doute. »

À la demande du Département d'État et de la Maison-Blanche, Washington transmit cette conclusion au gouvernement Renzi, mais sans révéler leurs sources ni quel service égyptien était directement impliqué. En revanche, une chose était certaine : les plus hauts dirigeants de l'État égyptien savaient exactement ce qui s'était passé.

De plus, au moment même de la détention et du meurtre de Giulio, une importante délégation économique italienne se trouvait au Caire. L'année précédente (2015), l'Italie était devenue le premier partenaire commercial européen de l'Égypte.

La ministre du Développement économique, Federica Guidi, était arrivée accompagnée d'une trentaine de dirigeants d'entreprise désireux de conclure de nouveaux contrats dans les secteurs du bâtiment, de l'énergie et de la défense.

Par ailleurs, l'ENI (qui est à peu près à l'Italie ce que TotalEnergies est à la France... mais avec en plus une dimension politique beaucoup plus forte) venait d'annoncer la découverte en août 2025 du gigantesque gisement gazier de Zohr, au large des côtes égyptiennes : avec environ 850 milliards de mètres cubes de gaz, soit la plus importante découverte jamais réalisée en Méditerranée.

Pour l'Italie, l'enjeu était stratégique, et l'ENI constituait l'un des principaux instruments de la politique énergétique et extérieure du pays. Son directeur général, Claudio Descalzi, entretenait des relations directes avec Abdel Fattah al-Sissi. Dix ans plus tard, l'ENI est bien l'opérateur du gisement gazier offshore de Zohr, au point d'annoncer en novembre dernier de nouveaux investissements...

Dès la découverte du corps de Giulio, la ministre Guidi décida de rentrer immédiatement à Rome. Dans la foulée, on aurait pu croire que la politique italienne aurait mis un point d'honneur à exiger des égyptiens et du régime qu'ils honorent les promesses faites par al-Sissi en avril.

Il n'en a jamais rien été, et les relations binationales ont vite été normalisées. Il n'y a qu'à voir la belle photo prise il y a dix jours au sommet d'Évian, où Meloni et al-Sissi, côte à côte, ont l'air très satisfaits. Pensez-vous qu'elle exigerait la #VeritàPerGiulioRegeni ?



Je pourrais poursuivre d'autres développements, mais je préfère m'arrêter là. Je crois avoir dit l'essentiel pour aujourd'hui. Je suivrai bien sûr les nouveaux événements avec beaucoup d'attention : dès les 13 et 14 juillet 2026, les plaidoiries des avocats des quatre officiers égyptiens mis en cause, jugés en leur absence (et qui ont déjà soulevé plusieurs exceptions de procédure, ce qui pourrait encore retarder légèrement le calendrier), développeront leur argumentaire. Or, face aux mille évidences de la fin tragique de Giulio Regeni, je vois mal comment ils pourraient se justifier.

Mais bon, ils n'en sont plus à une horreur près...


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