dimanche 2 août 2026

Que signifie humAIn ?

Je suis tombé hier matin sur cette info : Edition : un contrat à 2,4 millions de dollars annulé pour soupçon d'usage de l'IA.

À vrai dire, je m'explique difficilement quelles en seraient les raisons. Je ne peux qu'imaginer une clause contractuelle en amont exigeant de l'auteur qu'il s'engage à écrire sans l'apport de l'IA, clause qui n'aurait pas été respectée par la suite. Cela étant, le problème dépasse largement ce cas particulier.

Déjà implicite dans mes billets de blog depuis le printemps 2025, j'ai décidé d'accompagner tous mes nouveaux essais d'une « Déclaration d'auctorialité » :

Le présent ouvrage est une œuvre humAIne. Il a été élaboré dans le cadre d'un partage cognitif entre son auteur et un compagnon d'intelligence artificielle générative. Les propositions de l'intelligence artificielle ont fait l'objet d'un discernement humain tout au long du processus d'élaboration. Les orientations, les choix conceptuels, la structure de l'ouvrage et les formulations finales relèvent exclusivement de l'auteur, qui en assume seul l'entière responsabilité intellectuelle et juridique. 

Source : ChatGPT

Cette déclaration s'inscrit dans l'esprit des principes de transparence et de responsabilité humaine énoncés à l'article 50 du Règlement (UE) 2024/1689 sur l'intelligence artificielle (AI Act).

Ainsi, l'AI Act ne rompt pas avec le régime classique de l'auteur. Il le réaffirme, mais en le reformulant pour l'ère de l'IA. Par deux fois sur ce blog, il y a plus d'un an, j'ai eu l'occasion de m'exprimer sur mon incompréhension du déni a priori de l'IA, d'abord dans IA : l'ignorer ou s'en moquer ne la fera pas disparaître !, puis, deux jours plus tard, avec CharabIA : pourquoi lire ce qui n'est pas écrit !?

Il m'est très difficile de comprendre pourquoi on met aujourd'hui l'IA à toutes les sauces, mais dès qu'il s'agit d'un auteur, il ne faudrait surtout pas qu'il utilise une IA. Cela n'a aucun sens. Il est incohérent de célébrer partout l'IA, dans les entreprises, les hôpitaux, la recherche, le développement logiciel, l'administration, l'éducation, etc., mais surtout pas dans l'écriture ou la traduction.

Et je sais pertinemment de quoi je parle ! Cela fait déjà des années que j'y réfléchis...

Hier, confondre l'œuvre et son auteur avait une certaine logique. Un livre restait profondément lié à une personne. Mais, en 2026, je crois que nous entretenons encore le mythe romantique du créateur solitaire (perso, c'était celui du traducteur artisan...), dans un imaginaire figé aux siècles passés, de l'écrivain seul, luttant contre lui-même devant sa feuille blanche, et produisant une œuvre entièrement issue de son intériorité.

Image d'Épinal largement mythifiée. Du reste, beaucoup d'écrivains ont souvent travaillé avec des éditeurs, des secrétaires, des documentalistes, des correcteurs, des correspondants, parfois des coauteurs, et ainsi de suite. L'IA ne fait que rendre visible une nouvelle forme de collaboration.

Probablement parce que la littérature touche à l'identité : si une entreprise utilise l'IA pour produire du code, personne n'a l'impression que son identité est menacée. En revanche, si un romancier utilise un compagnon IA, certains lecteurs ont le sentiment que ce n'est plus vraiment « sa voix ».

Pourquoi ? Parce que la littérature est souvent perçue comme l'expression d'une subjectivité. Le débat est donc autant existentiel que juridique.

Toutefois, il est fortement contradictoire d'affirmer que l'IA augmente les chercheurs, les ingénieurs, les médecins, les juristes, les enseignants, etc., et qu'elle deviendrait soudain illégitime en augmentant aussi les écrivains et les traducteurs. Le principe devrait être le même, non ?

Un peu comme si nous avions modernisé notre conception du médecin, de l'ingénieur, du chercheur, du juriste et autre, mais sans actualiser notre conception de l'auteur ou du traducteur. Deux poids, deux mesures, non plus justifiables.

Mais peut-être bien qu'aujourd'hui, la genèse d'un texte devient aussi importante que le texte lui-même. A fortiori au moment où nous vivons une crise de l'auctorialité : pendant des siècles, l'auteur bénéficiait d'une présomption d'humanité : un texte signé était présumé résulter exclusivement d'une activité créatrice humaine. 

Or à présent, voici que l'on cherche d'abord à établir comment un texte a été produit avant même de l'évaluer, ou qu'on ne juge plus nécessaire de le prendre en considération : « Je passe mon chemin. Pourquoi lire quelque chose qui n'a pas été écrit ? »

Cette phrase ne porte aucun jugement sur le texte. Elle porte un jugement avant le texte. Comme dire : « je connais son origine, donc je connais déjà sa valeur... », ou mieux, sa non-valeur, ce qui est le contraire exact de « lisons d'abord, jugeons ensuite », qui serait dans l'ordre des choses. Or refuser de lire un texte en raison des conditions supposées ou avérées de son élaboration revient à renoncer au premier acte du discernement : la lecture elle-même.

Certes, l'article 50 de l'AI Act ne parle pas de discernement. Il parle de transparence. Mais la transparence n'est pas une fin en soi. Elle est la condition permettant au destinataire d'exercer son discernement. Une transparence qui conduirait à une condamnation automatique d'un texte au seul motif qu'il a été élaboré avec une IA manquerait précisément son objectif.

L'IA comme assistant conversationnel générateur autonome de contenu qui modifie profondément la donne du dialogue - ou de l'interaction, si vous préférez - humain-machine est une évidence. J'ai tenté d'approfondir cet aspect dans mon essai 5 — Pour une écologie du sens : l'oïkotexte comme milieu hybride / Essai sur l’expérience du sens dans le monologue humain-IA, puis l'évolution de ma réflexion a donné naissance au concept de dialectique humAIne, à savoir le processus de transformation réciproque par lequel l'humanité modifie ses représentations, ses pratiques et ses institutions au contact des intelligences artefactuelles, tandis que ces intelligences sont elles-mêmes continuellement façonnées par les productions, les choix et les héritages humains.

Par conséquent, que signifie humAIn ?

Loin d'être une coquetterie typographique, ce mot est un positionnement.

Il désigne quelque chose que ni humain ni artificiel ne peut désigner seul : le produit d'un processus dans lequel deux « intelligences » ont travaillé ensemble, et dont aucune n'aurait pu faire émerger seule ce que leur échange a rendu possible.

Mais cette définition appelle immédiatement une précision : humAIn ne désigne pas n'importe quelle forme de collaboration avec une IA, mais plutôt le résultat d'un partage cognitif dans lequel le discernement humain a été exercé tout au long du processus (et non pas après coup), comme une présence active durant l'élaboration elle-même.

Cette différence, décisive, porte précisément sur ce que les détecteurs d'IA sont incapables de mesurer. Certes, un détecteur peut identifier des régularités statistiques dans un texte, mais jamais si un être humain a choisi un teme plutôt qu'un autre, refusé une formulation parce qu'elle ne lui ressemblait pas, insisté sur une idée parce qu'elle lui importait, abandonné un développement parce qu'il sonnait faux, et ainsi de suite.

Un compagnon IA propose, la personne discerne : elle accepte ou elle refuse, elle bifurque, reformule, réitère quand l'IA conduit à une idée qu'elle n'aurait pas trouvée elle-même, voire résiste à l'IA... En bref, le processus n'est guère différent, dans sa structure, de ce que font depuis toujours les écrivains avec leurs éditeurs, leurs relecteurs, leurs correspondants ou leurs interlocuteurs de confiance. L'avantage est que l'IA est disponible 24 heures sur 24, ne se fatigue jamais, ne porte aucun jugement, n'a aucun agenda propre, etc.

Ce qui change n'est pas la nature du processus créatif, mais celle de l'interlocuteur, voici ce que dit humAIn, ni plus ni moins. Le terme dit : ce texte est né dans le cadre d'une dialectique, il en porte la trace, et son auteur en assume la pleine responsabilité, précisément parce qu'il a exercé son discernement au lieu d'abdiquer sa fonction.

Un texte entièrement généré par une IA et signé sans lecture ni révision n'est pas une œuvre humAIne, mais une usurpation d'auctorialité. Mais un texte entièrement écrit à la main dont on aurait recopié sans réfléchir les idées d'un autre ne serait pas davantage une œuvre authentique : ça s'appelle un plagiat.

Le discernement humAIn est une catégorie éthique, pas technique. Cela ne désigne pas uniquement la genèse d'un texte ni la façon dont il a été produit, mais si quelqu'un en répond. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire :

lorsque je trouve des raisonnements pertinents et que je décide de les insérer dans mon texte, je les fais miens. Cela signifie que je me les approprie, et que lorsque je publie un texte avec des mentions de ChatGPT ou de n'importe quelle autre IA dedans, j'en assume la paternité, en toute conscience. Ce n'est pas pour rien que je signe tous mes billets !

C'est le sens de ma Déclaration d'auctorialité. Non pas une défense, mais un positionnement.