vendredi 9 janvier 2026

La langue est plus que le sang - Gaza

Il y a 20 ans, j'avais un site (e-samizdat.com), intitulé Les Éditions de moi-même, où je publiais des "bribes de destin" en rapport avec la poésie en général, et avec ma poésie en particulier.


Clin d'œil à une citation de San-Antonio (dans Après vous s'il en reste, Monsieur le Président) », qui dit ceci : « Il est des zones mal explorées de notre existence, ... (d)es pages non écrites, laissées à notre discrétion, sur lesquelles nous tentons maladroitement de tracer des bribes de notre destin ».

*

À la veille du réveillon 2025, j'ai traduit Bréviaire des verres levés à la nuit du Premier de l’An, un poème d'Erri De Luca où il mentionne en introduction Anna Akhmatova, une poétesse russe que je ne connaissais pas mais qui m'a rappelé cette note poétique, publiée sur e-samizdat.com en avril 2007, pratiquement deux ans jour pour jour après la création des Éditions de moi-même, intitulée La langue est plus que le sang, dont le texte était le suivant :

[Mots de Franz Rosenzweig cités en exergue par Victor Klemperer dans son livre titulé LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du IIIe Reich), dans lequel il mène une réflexion approfondie et sans concession sur les mécanismes du langage totalitaire. Des paroles qui ne sont pas sans évoquer les poètes russes :

La langue est plus que le sang

Les poètes le savent par vécu autant que par intuition, surtout les poètes russes pour citer un exemple poignant et prégnant, puisque la Poésie avec un grand P doit un très lourd tribut au sang des poètes russes, littéralement parlant (*), dont j’imagine que le martyrologe, loin d'être complet (**), aurait très bien pu inspirer à Armand Robin ces vers déchirants :
« J’ai senti le martyre de mon peuple dans les mots de tous les pays
J’ai souffert en breton, français, norvégien, tchèque, slovène, croate
Et surtout en russe.
Je me suis étendu sur la grande terre russe,
J’entendais les chants d’un peuple immense qui voulait bien mourir (…) (***) »
* * *
(*)
« …pas plus que de vivre, sans doute,
il n’est pas nouveau de mourir… »
Derniers vers du poème d’adieu écrit de son propre sang par Serge Essénine, après s’être ouvert les veines et avant de se pendre dans la nuit du 27 au 28 décembre 1925 !

(**) « Loin d’être complet », aux dires mêmes de Katia Granoff dans son Anthologie de la poésie russe (Gallimard, 1993), celui-ci n’en est que plus terrible :
« Batiouchkov tente de se suicider et, mort-vivant, termine ses jours dans la folie. Riléev, chef décembriste, est exécuté par pendaison à trente et un ans. Pouchkine et Lermontov périssent en des duels qui ressemblent étrangement à des guets-apens : l’un à trente-sept ans, l’autre à vingt-sept. Odoïevski meurt peu après son retour des bagnes de Sibérie à trente-sept ans. Koltzov disparaît à trente-trois ans, victime d’un milieu ignorant et cruel. Pletchéev connaît les bagnes de Sibérie. Feth se tue. Balmont tente de se suicider à vingt-deux ans et Gorki à vingt ans. Blok meurt d’épuisement moral et physique à quarante et un ans. Khlebnikov succombe aux épreuves matérielles du début de la révolution à trente-sept ans. Goumilev est fusillé à trente-cinq ans. Kluev meurt dans le train qui le ramène de Sibérie. Mandelstam disparaît en déportation. Zvétaéva se tue. Maïakovski se suicide d’une balle de revolver à trente-six ans. Essénine se pend, après s’être coupé les veines, à trente ans. »
Ajoutons à cette liste Chalamov, qui décède dans un hospice pour vieillards après avoir passé plus d’un quart de sa vie dans les camps sibériens. Quoi qu'il en soit, au vu des âges, on peut extrapoler que l’espérance de vie était alors de 33 ans pour les poètes en Russie Soviétique ! Comme une illustration charnelle du vieil adage, cité par Claude Frioux dans son article, Le purgatoire des intellectuels russes (Le Monde Diplomatique, novembre 1998) : « En Russie, un poète est plus qu’un poète !!! »

(***) Armand Robin, Le Monde d’une Voix / Fragments.]

*

À l'époque, le choix de "La langue est plus que le sang" pour intituler ces "bribes de destin" fut motivé parce que j'étais en train de lire à la fois LTI - Lingua Tertii Imperii (La langue du IIIe Reich) de Victor Klemperer et l'Anthologie de la poésie russe, de Katia Granoff (Gallimard, 1993), et que rapprocher ce titre et le destin des poètes russes m'avait semblé une évidence.

Donc, pourquoi le reprendre en 2026 si ce n'est pour l'associer au génocide en cours à Gaza, commis par l'état terroriste d'Israël ? Laissez-moi tenter d'expliquer le pourquoi du comment...

*

En reprenant mon poème, je me suis intéressé à la raison pour laquelle Klemperer avait choisi de mettre en exergue cette citation de Franz Rosenzweig, et ce n'était vraiment pas celle à laquelle je m'attendais !

Lorsque Rosenzweig écrit à sa mère (le 6 octobre 1929) en expliquant que son "Deutschtum" (son identité allemande) serait inchangée même s’il n’y avait plus de Reich et qu'il dit : « La langue est pourtant plus que le sang » en mettant le mot "sang" entre guillemets, il combat déjà l'idée du « Blut und Boden » (le sang et le sol), qui deviendra un élément central de l’idéologie nazie : l’idée qu’un peuple défini biologiquement (par le sang) est uni de façon naturelle et mystique à la terre qu'il possède et à laquelle il est organiquement lié (le sol).

Par sa citation, alors qu'il pourrait aisément revendiquer le droit du sol (je suis né ici, donc je suis allemand), Rosenzweig déplace l'angle de vue et s’inscrit en faux contre une idéologie qui réduit l’identité au sang, en indiquant que son "être allemand" n’est ni un fait biologique (sang), ni un fait politique (Reich), ni un fait territorial (sol), mais une appartenance linguistique et culturelle, qui subsiste indépendamment de ces cadres.

À noter que Rosenzweig décédera un peu plus de deux mois après le courrier à sa mère, ce qui confère à cette lettre un poids particulier : ce n’est pas une réflexion abstraite tardive, mais une prise de position ultime, écrite dans la conscience aiguë de sa fin proche. D'autant plus qu'atteint de la maladie de Charcot, il ne pouvait plus parler, presque plus bouger, et il dictait ses mots lettre par lettre, souvent à l’aide d’un dispositif rudimentaire.

Donc, proche de la mort (il n'avait que 43 ans), par ses mots Rosenzweig semble dire ce qui fait mon humanité ne se réduit pas à ce qui circule encore dans mes veines, et, au moment où il doit sentir son corps commencer à se vider de son sang, il place la langue au plus haut dans la hiérarchie existentielle, comme si la langue était ce qui survivait quand le corps se retire.

De fait, près d'un siècle plus tard, c'est bien par sa langue, ses mots et ses phrases qu'on parle encore de lui aujourd'hui. Du sang, il n'en reste plus rien, pas une seule goutte...

*

La deuxième face de la médaille, c'est pourquoi Victor Klemperer choisit ces mots-là, presque vingt ans plus tard ?

Pour Klemperer, cette affirmation me paraît tout d'abord existentielle : même si les nazis veulent m'exclure par le "sang", la langue allemande reste la mienne. C'est aussi le constat que le nazisme a empoisonné la langue autant que le sang. Mais si le sang circule dans les veines d'un individu, la langue circule entre les individus, avec le risque qu'elle puisse empoisonner une nation entière sans que celle-ci s'en aperçoive.

Klemperer va démontrer dans son livre comment le régime nazi a corrompu la langue allemande de l'intérieur, en y injectant des doses massives de superlatifs, de termes techniques, de métaphores biologiques, etc., ce qui s'accorde aussi avec le positionnement de Goebbels, qui insistait pour ne pas "ennuyer" et éviter la propagande trop brute ; il voulait des doses gérables, intégrées au divertissement et au quotidien (presse cadrée, cinéma, rituels, événements), comme un venin habile et subreptice.

Cependant, il ne faut pas oublier que les régimes totalitaires ne se contentent pas d’arrêter, de déporter, de torturer ou de tuer en masse, ils commencent par prendre la langue, la tordre, la saturer, l’empoisonner, jusqu’à faire du vocabulaire même un instrument d’obéissance. Klemperer l’a montré : la langue devient une police intérieure.

En infiltrant le langage quotidien par des mots tels que Untermensch (sous-hommes), entartet / Entartung (dégénéré / dégénérescence), Gleichschaltung (processus par lequel le régime nazi forçait toutes les institutions à se conformer à la ligne du parti), la langue ne décrivait plus seulement une idéologie, elle la faisait exister dans chaque phrase. Parler cette langue, même malgré soi, c'était déjà penser avec elle. Le poison, déjà à l'œuvre de façon inodore et invisible, ne venait pas uniquement du sang mais des mots prononcés chaque jour (toute analogie avec notre époque moderne serait purement fortuite).

Klemperer le dit lui-même : si je ne mets pas de la distance entre ces mots et moi, ils vont m’empoisonner. Pour lui, la propagande la plus dangereuse n’est pas spectaculaire, mais banale, quotidienne, répétée. Là où la langue a pour but de rendre la terreur pensable, puis normale, l'étudier devient un acte de résistance intellectuelle.

*

En 1947, date de publication de LTI, le mot Blut est saturé idéologiquement (race, pureté, appartenance, exclusion), mais ce que le mot désigne, le sang, a aussi été versé, dans des quantités incommensurables... Désormais, pour les nazis, dans l'expression Blut und Boden, devenue slogan, le sang symbolise la race. Ce n'était pas le sens que je donnais au mot dans « La langue est plus que le sang. » Pour moi, justement, il faisait référence à tout le sang humain qui avait coulé - et qui continue de couler - partout dans le monde. Du sang innocent, du sang de victimes, le camp des bourreaux n'en est jamais exempt. 

Je voudrais vous raconter une histoire personnelle, liée à ma femme, née à Cava de' Tirreni, qui porte le nom de sa grand-mère, Nonna Neffa. Celle-ci avait une cousine germaine, Mamma Lucia (elles se ressemblaient d'ailleurs comme deux gouttes d'eau), très pieuse, voici un bref aperçu de son histoire, et de l'histoire tout court. Ce n'est pas une fable. 

Durant la Seconde Guerre mondiale, après le débarquement allié à Salerne (8 septembre 1943, Opération Avalanche), Cava de’ Tirreni devint un théâtre de guerre, de nombreux combats eurent lieu entre troupes alliées et allemandes dans les collines environnantes.

Après ces combats, des milliers de soldats tués restèrent sans sépulture, exposés aux éléments et aux animaux. Un jour, Lucia fut profondément choquée de voir des enfants jouer au football avec le crâne d’un soldat mort. Elle fit alors un rêve dans lequel huit soldats la suppliaient de retourner leurs corps à leurs mères. Ce fut le début d'une mission qui dura toute sa vie.

Le 16 juillet 1946, après avoir obtenu l’autorisation du maire, Lucia commença, souvent accompagnée d'un parent et d’un ou deux fossoyeurs (qui finirent par abandonner à cause des dangers, zones encore minées, risques d’infection), à parcourir collines et vallées afin de retrouver les dépouilles des soldats morts. Elle nettoyait les os, rassemblait les objets personnels et les documents permettant l’identification qu'elle trouvait, et plaçait chaque corps dans de petits coffres de zinc qu’elle finançait de sa poche. Les restes rassemblés furent conservés dans l'église Santa Maria della Pietà, à Cava, où elle priait chaque matin.

Au total, Lucia retrouva et "répara" les corps d’environ 700 soldats, principalement allemands, mais aussi parfois italiens et alliés. En août 1951, elle fut invitée en Allemagne où elle reçut la Grand-Croix de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne, des mains du président de l'époque, Theodor Heuss. Surnommée « Mama Luzia » et « Mutter der Toten » (mère des morts), elle fut accueillie avec reconnaissance pour son geste de compassion envers les soldats ennemis décédés. Elle rencontra également les parents d'un soldat mort à 22 ans dont elle avait retrouvé la dépouille. En Italie, elle fut élevée à la dignité de Commandeur de l'Ordre du Mérite de la République italienne et proclamée citoyenne honoraire de Salerne.

Lucia Pisapia Apicella n'interrompit sa mission que le 23 juillet 1982, âge de son décès à 95 ans. Dans la chapelle du cimetière de Cava, où elle repose avec sa famille, ses dernières volontés furent de prendre avec elle un petit coffre en zinc contenant les restes du dernier soldat qu'elle n'avait pas pu rendre à ses parents.

Pourquoi vous raconter cela ? Parce que Mamma Lucia ne fit jamais aucune différence entre le sang des bons et des mauvais, pour elle il n'y eut que des victimes, qu'elle traita comme s'il s'agissait de ses propres fils.

De tout cela, il ne reste plus que des traces, que la langue a perpétuées, pas le sang.

*

Dans le travail que je viens d'achever sur le langage et sur le nouveau régime communicationnel de l'humanité, il y a dans les mots clés un triptyque important : parole-signal, parole-symbole, parole-trace, dont voici en bref la définition du dernier terme :

La parole-trace est ce qui reste quand la parole ne peut plus fonctionner normalement : fragments, témoignages, indices qui maintiennent la possibilité qu’un jour on reconnaisse ce qui s’est passé. Concrètement, un nom conservé, une photo, un message court, un document sauvegardé. Ce n’est pas une parole « faible » : c’est souvent une parole de survie (voir l’annexe I de ce document).

De facto, c’est une forme minimale de subsistance qui maintient la possibilité qu’un jour, quelque chose puisse être reconnu. Aujourd'hui, c'est la parole-trace retrouvée de Mamma Lucia. Demain, ce seront des milliers de paroles-traces sauvegardées (au prix du sang) du génocide de Gaza, où la population est condamnée au dénuement, à la famine et à la souffrance extrêmes.

L'actuel gouvernement Netanyahou et qui le soutient font honte aux 6 millions de victimes de la Shoah ! Il y a un impensable retournement de l'histoire : hier un peuple victime des nazis, aujourd'hui ce même peuple bourreau des palestiniens ! Sous le silence inexplicable, insupportable et impardonnable, des gouvernements occidentaux soi-disant "démocratiques". Le monde assiste à la tragédie génocidaire en direct, et personne ne dit rien !

En partie, cette situation est à l'origine de mon travail : comment est-il possible qu'une catastrophe pareille soit passée sous silence, à l'heure de la communication globale, instantanée ! ?

*

Avec Klemperer, nous passons du régime de la parole-trace à celui de langue-trace. Destinée à témoigner de ce qu’il advient d’une langue humaine quand elle ne fonctionne plus comme elle devrait : dénoncer l'horreur pour garder l'espoir, ne pas se laisser passivement réduire au silence mais hurler dans le silence et l'indifférence, continuer à circuler même lorsque la parole libre est amputée, torturée, lorsque la discussion et l’expérience communes sont dégradées, invisibilisées.

Dans la revendication de légitimité de Klemperer, il y a aussi, selon moi, un message d'espoir paradoxal : on ne peut changer de sang, mais on peut changer de langue. Si c'est la langue qui constitue notre humanité plutôt que le sang, alors une transformation est possible. On peut désapprendre une langue toxique, en réapprendre une autre. On peut en faire parler une, quand l'autre se tait. La résistance commence dans le refus du silence.

Les poètes le savent mieux que quiconque, par l’intuition autant que par le vécu, ils savent qu’une langue n’est pas seulement un outil : c’est une manière d’habiter le monde, mais aussi d’y périr, ou de le sauver.

Aujourd'hui, en Palestine, un poète est plus qu'un poète, un journaliste est plus qu'un journaliste, un médecin est plus qu'un médecin, un témoin est plus qu'un témoin, une mère est plus qu'une mère, un père est plus qu'un père, un enfant est plus qu'un enfant.

mercredi 7 janvier 2026

Un mode communicationnel multi-seuils

On parle souvent de « nouveaux médias », de « plateformes » ou de « réseaux » comme si la transformation contemporaine de la communication relevait avant tout des supports. Mais ce qui a changé est plus profond. Ce n’est pas seulement la manière dont les énoncés circulent : c’est le mode communicationnel lui-même, c’est-à-dire l’ensemble des conditions dans lesquelles quelque chose peut être dit, compris, discuté et assumé.

Ce nouveau mode se caractérise par plusieurs traits désormais bien identifiés : la stratification des énoncés, leur versionnalité permanente, leur convertibilité entre formats, leur circulation en chaîne, et surtout la fragilisation des conditions de réception. Les messages ne disparaissent pas, ils s’empilent, se transforment, se rediffusent, changent de régime, et tout ceci à très grande vitesse. Parfois même, dans l'instant ! Ce qui devient rare, ce n’est pas l’information, plus que jamais volumineuse, mais la stabilité du sens.

Dans ce contexte, le modèle de l’hypertexte, longtemps porteur d’une promesse d’émancipation, montre ses limites. L’hypertexte voulait rompre avec la linéarité du livre en multipliant les parcours possibles. Mais, dans ses formes dominantes contemporaines, il a été largement capté par une économie du clic, du flux et du signal. La navigation horizontale — aller d’un lien à un autre — favorise la dispersion plus que la comparaison, la nouveauté plus que la reprise.

Le problème n’est pas le lien en lui-même, mais le fait qu’il fonctionne désormais comme un déclencheur attentionnel plutôt que comme un seuil de compréhension. Dans un tel environnement, la lecture longue, la discussion argumentée et la répondabilité deviennent structurellement coûteuses.

C’est dans ce cadre que la notion de palimptexte prend tout son sens. Le palimptexte ne désigne pas une simple superposition de textes, mais un mode d’organisation vertical : une stratification de couches (a)synchrones qui offrent plusieurs résolutions d’une même pensée. On ne quitte plus le texte pour un autre ; on change de densité, de régime, de profondeur.

Le palimptexte ne s’oppose donc pas à l’hypertexte : il en déplace le principe. Là où l’hypertexte multiplie les directions, le palimptexte multiplie les seuils. Là où l’un étend la surface, l’autre épaissit le texte. Comprendre ne consiste plus à « aller ailleurs », mais à descendre, remonter, comparer, vérifier.

Comme je l'indiquais dans Palimptexte 3.0 – Welcome in the Word Century :

L'hypertexte est l'espace du Web ; le palimptexte le temps du Web. Désormais, nulle lecture n’est possible sans cette double conscience : celle des réseaux qui relient, et celle des strates qui se superposent. Là où l’hypertexte nous apprenait à naviguer, le palimptexte nous oblige à interpréter chaque document comme une condensation de traces, un champ de forces où cohabitent intentions humaines, opérations algorithmiques, réécritures successives et résidus de version. 

La textualité numérique du XXIᵉ siècle est un écosystème où hypertexte et palimptexte nous racontent non plus des textes, mais des histoires de textes, non plus seulement des contenus, mais des couches de sens en interaction permanente.

Donc, dans un monde saturé de langage et de messages qui prolifèrent jusqu’à obscurcir ce qu’ils prétendent décrire, il devient vital d'apprendre à distinguer versions humaines et versions générées, à reconnaître les traces, les filtrages, à percevoir les effacements, lire à travers les reformulations, identifier les fake news, etc.

Or depuis déjà 20 ans que je réfléchis à ce concept de palimptexte, je suis enfin parvenu à l'aboutissement de ma réflexion, annoncée le mois dernier dans Le nouveau régime communicationnel de l'humanité.

C'est désormais chose faite : j'ai publié les 95 000 mots de mon « architecture contemporaine des régimes du langage ». Toutefois, ce qui me semble important aujourd’hui n’est pas seulement le fait que mon article existe, mais la manière dont il existe.

Car ce travail n’a pas été publié sous la forme d’un texte unique, linéaire, destiné à être lu d’un bout à l’autre selon un seul rythme. Il a été conçu, dès le départ, comme un dispositif palimptextuel : un même diagnostic, proposé à travers plusieurs couches, plusieurs résolutions, plusieurs portes d’entrée. Une forme qui est loin d'être un simple « habillage ».

Ici, la forme fait partie intégrante du diagnostic. Il n'est plus possible de considérer des textes qui supposeraient un lectorat idéal, parfaitement disponible, homogène, linéaire, déjà familier avec tous les codes d'accès, etc. D'où un texte à plusieurs résolutions, plusieurs formes complémentaires, et plus précisément 4 portes d'entrée :

  1. un article intégral (50 000 mots), qui demeure le texte de référence et engage pleinement la responsabilité théorique ;
  2. une synthèse cartographique (10 000 mots), conçue comme une entrée autonome permettant de saisir l’architecture d’ensemble ;
  3. une V2 scripturale (23 000 mots), organisée en synthèses sectionnelles accompagnées d'un glossaire, relevant d’une véritable hospitalité attentionnelle ;
  4. et une V2 orale (12 000 mots), pensée non comme simple mise en voix, mais comme régime spécifique de réception, adapté à d’autres temporalités et contraintes.
Ces formes ne sont ni concurrentes ni hiérarchisées. Elles ne renvoient pas à des contenus différents, mais à des résolutions différentes d’une même pensée. On ne saute pas d’un texte à un autre, on y circule en densité. C’est en ce sens que je parle de palimptexte : non pas une succession d’effacements, mais une sédimentation où chaque couche repose sur les autres et les rend lisibles autrement.

Du lien au seuil

Ce choix s’inscrit dans l’héritage de l’hypertexte — tel qu’il a été pensé, dès l’origine, comme une critique de la linéarité du livre. Mais il en propose un déplacement, au sens où le dispositif palimptextuel multiplie les seuils de réception : changements de régime, de densité, de vitesse, d’attention. Il ne vise pas la dispersion, mais la stabilisation : rendre possible une compréhension suffisante pour discuter, contester, répondre.

Ainsi, la V2 n’est pas une version simplifiée, mais la conséquence logique du diagnostic : si la circulation des énoncés est aujourd’hui stratifiée, alors l’accès à une pensée critique doit l’être aussi. Qui lit peut ainsi choisir sa ou ses portes d’entrée, selon ses contraintes, ses usages et son degré d’engagement, sans que le cadre d’analyse ne change. Seule varie la manière d’y pénétrer et d’y répondre, le cas échéant.

Le texte devient ainsi habitable (j'aimerais dire accueillant) : non plus un bloc monolithique imposant un seul rythme, mais un espace à plusieurs profondeurs, dans lequel chacun(e) peut décider jusqu’où descendre.

Le cheminement de ma pensée à suivi le raisonnement suivant : mon texte de référence ayant un haut niveau d'abstraction, je me suis dit que cette complexité allait exclure une part importante de ses destinataires légitimes, alors que ma pensée initiale était de toucher le public le plus large possible. D'où l'évidence de pratiquer une écriture inclusive, au sens des conditions de réception : inclure ne signifie pas adapter le langage à des catégories grammaticales, mais multiplier les seuils d’accès à un même cadre, de manière à ce que la possibilité de comprendre et de répondre soit ouverte à toutes et à tous.

C'est ainsi que le dispositif des « 4 portes d’entrée » devient une expérimentation éditoriale : ni un modèle abouti ni une solution généralisable, mais la mise à l’épreuve concrète d’une hypothèse portant sur les conditions contemporaines de la lecture, de la compréhension et de la discussion.

L’idée de départ est la suivante : dans un régime communicationnel caractérisé par la stratification des énoncés, leur versionnalité et la fragmentation de l’attention, la difficulté majeure n’est plus l’accès à l’information, mais la stabilisation de la réception. Autrement dit, ce qui fait défaut n’est pas le contenu, mais la possibilité pour des lecteurs de pénétrer durablement dans une pensée, de s’y orienter et d’interagir.

L’expérimentation consiste alors à traiter la publication elle-même comme un dispositif de réception, et non comme un simple support de diffusion. Au lieu de proposer un texte unique accompagné de formats secondaires, le travail est publié sous la forme d’un ensemble coordonné de quatre portes d’entrée — synthèse cartographique, article de référence, V2 scripturale et V2 orale — conçues comme des couches synchrones donnant accès à une même architecture conceptuelle selon des régimes d’attention différents.

Chaque porte correspond à une fonction expérimentale distincte. La synthèse cartographique teste la possibilité d’une orientation autonome sans réduction du cadre analytique. L’article intégral maintient un point d’ancrage stable de responsabilité théorique. La V2 multiplie les seuils d’entrée sans abaisser l’exigence conceptuelle, avec pour chaque section une entrée scripturale (une synthèse écrite) et un script oral, afin de tester un régime audible, non visuel, soumis à d’autres contraintes temporelles et cognitives.

Il est important de noter que l’oralité est un régime spécifique de réception, non pas une simple mise en voix de l’écrit. Certains textes se lisent, d’autres s’écoutent ; certains exigent une attention visuelle soutenue, d’autres peuvent être reçus dans des conditions de mobilité, de fatigue ou de contrainte. Les scripts oraux proposés dans cette V2 sont conçus pour être dits, ou pour être insérés tels quels dans des dispositifs de synthèse vocale, en français ou dans d’autres langues. 

Le script oral n'est pas un doublon de la version scripturale : le fait qu’un texte écrit puisse être automatiquement vocalisé ne signifie pas qu’il fonctionne comme un texte oral. Chaque version du texte répond à des conditions de réception différentes. L'écrit est conçu pour une lecture spatiale, qui autorise les retours, les pauses et les comparaisons. L'oral est conçu pour une écoute temporelle, souvent continue, sans possibilité immédiate de revenir en arrière, et dans des contextes d’attention variables. 

Par conséquent, ce qui est mis à l’épreuve n’est pas seulement l’efficacité de tel ou tel format, mais leur coexistence contrôlée : la capacité de ces couches à rester cohérentes entre elles, à renvoyer explicitement les unes aux autres, et à permettre des circulations verticales (descendre, remonter, comparer) sans produire de confusion ou de divergence interprétative.

Cette expérimentation assume des risques. Le premier est celui d’une asymétrie de profondeur dans la discussion : les personnes peuvent s’exprimer à partir de couches différentes. Le second est celui d’une surcharge éditoriale et cognitive. Le dispositif n’abolit pas ces risques, il les rend juste visibles et testables. L’enjeu n’est pas d’unifier les lectures, mais de rendre explicites les seuils à partir desquels on parle.

Enfin, il ne s'agit pas de démontrer une thèse par la forme, mais de soumettre la forme elle-même à l’épreuve du diagnostic. Si le monde communicationnel est stratifié, versionné et multimodal, alors un texte qui prétend l’analyser doit accepter d’être lui-même stratifié, versionné et multimodal. Ces quatre portes d’entrée constituent moins une méthode reproductible qu’un terrain d’observation : un moyen d’examiner, en situation réelle, comment se reconfigurent aujourd’hui la lecture et la discussion.

Selon moi, c’est à ce niveau — formel autant que conceptuel — que se joue aujourd’hui la possibilité d’une pensée et d’un débat publics. L'avenir nous le dira...

mercredi 31 décembre 2025

Invitation au silence et à la lenteur. Voeux pour 2026 !

Je pensais que mon précédent billet était le dernier de l'année, c'était sans compter avec le hasard des circonstances. Hier, face à la mer, ma femme m'a fait découvrir un poème intitulé « Prontuario per il brindisi di Capodanno », signé Erri De Luca, dont elle a lu plusieurs livres et duquel elle me parle chaque fois en termes élogieux. Je ne le connais pas en tant qu'écrivain mais plutôt en tant que citoyen engagé contre les inégalités et les injustices, depuis que je l'ai vu à l'université "La Sapienza" de Rome, en janvier 2017, lors de la commémoration du premier anniversaire de l'abominable assassinat de Giulio Regeni par des militaires égyptiens, encore sans justice dix ans plus tard...



Ce poème m'a fortement touché ! J'ai donc écrit à la fondation Erri De Luca pour leur demander l'autorisation de traduire cette poésie (lien vers l'original au commencement du billet) et la publier sur mon blog, qu'ils m'ont gentiment accordée. Voici donc mon adaptation en français, je laisse ces vers pleins de sensibilité vous accompagner en ce début de nouvelle année ! 

[Mise à jour, voir P.S.2] En continuant à chercher pour éventuellement trouver la traduction de Danièle Valin, j'ai vu que l'auteur avait fait précéder ce texte des lignes suivantes (j'adapte en français) :

Porter un toast est une tradition qui se perd.
Tout au plus prononce-t-on la formule affadie : « À votre santé ».
Il y a un siècle, lors d’un Nouvel An, Anna Akhmatova, russe, poète, prit note de trois « toasts » portés à sa table.
Le premier : « Je bois à la terre des prairies natales, vers laquelle nous retournerons toutes et tous ».
Un autre, adressé à Anna : « Et moi, je bois à tes poèmes, dans lesquels nous vivons toutes et tous ».
Un troisième : « Nous devons boire à celles et ceux qui ne sont pas encore avec nous ».
J'y joins mon propre :

Bréviaire des verres levés à la nuit du Premier de l’An

Je lève mon verre à celles et ceux qui sont de nuit
dans les trains, les hôpitaux, les cuisines
les hôtels, les radios, les fonderies
en mer, dans les airs, sur les autoroutes
À celles et ceux qui passeront la nuit sans un salut

Je lève mon verre à la lune qui vient, à la jeune mère enceinte
À celles et ceux qui font une promesse, et celles et ceux qui la tiennent
À celles et ceux qui ont payé l’addition, et celles et ceux qui la paient
À celles et ceux qui ne sont attendus nulle part
À celles et ceux qui, venant d’autres horizons, apprennent la langue de leur pays d’accueil
À celles et ceux qui étudient la musique, qui savent danser le tango
À celles et ceux qui laissent leur place pour l’offrir
Ou qui ne peuvent la laisser, à celles et ceux qui rougissent
À celles et ceux qui lisent Dickens, qui pleurent au cinéma
À celles et ceux qui protègent les forêts, éteignent les incendies
À celles et ceux qui ont tout perdu mais qui recommencent
Aux abstinent(e)s qui, ce soir, feront l’effort de partager
À celles et ceux qui ne sont rien aux yeux de la personne aimée
À celles et ceux dont on se moque mais qui deviendront des héros un jour
À celles et ceux qui oublient les offenses, qui sourient sur les photos
À celles et ceux qui marchent à pied, ou savent marcher pieds nus
À celles et ceux qui rendent une part de ce que la vie leur a donné
À celles et ceux qui ne comprennent pas l’humour des blagues
Aux insultes ultimes, que ce soient vraiment les dernières
Aux matchs nuls, à celles et ceux qui ont gagné leurs paris
À celles et ceux qui font un pas en avant et sortent du rang
À celles et ceux qui voudraient le faire mais n’y parviennent pas

Enfin, je lève mon verre à celles et ceux qui méritent de trinquer ce soir
Sans avoir trouvé, parmi les convives ci-dessus, avec qui partager leur table

Bonne année 2026 !

P.S. En italien, ce poème est extrait de L'ospite incallito (Giulio Einaudi editore, 2008), traduit en français sous le titre L’hôte impénitent, et publié en édition bilingue (2021) dans la collection Poésie/Gallimard (n° 559), sous le titre Aller simple (Solo Andata), suivi de L'hôte impénitent, traduction de Danièle Valin, sa principale traductrice en langue française. Je serais curieux de connaître sa traduction du Prontuario per il brindisi di Capodanno, à commencer par le titre ! Si quelqu'un a ça dans ses tiroirs...

P.S. 2 - C'est ainsi qu'en faisant des recherches sur les lignes de l'introduction, j'ai fini par tomber sur la traduction originale : il y aurait beaucoup à en dire, peut-être une autre fois...


lundi 15 décembre 2025

Le nouveau régime communicationnel de l'humanité

page IA

IA inside

[Dernier billet de l'année 2025]


Tout juste trois ans après la sortie de ChatGPT, à la veille de 2026, l'IA bouleverse profondément nos sociétés, et notamment le langage. 

Pour la première fois dans l’histoire humaine, la parole et l’écriture peuvent être produites, converties et reformulées automatiquement, à grande échelle, par des systèmes sans locuteur humain identifiable. Ce bouleversement ne relève pas seulement de la technologie : il modifie nos manières de produire du sens, de faire mémoire et d’attribuer l’autorité des énoncés.

Le schéma proposé, intitulé Architecture contemporaine des régimes du langage, distingue volontairement les conditions médiatiques de production langagière des régimes sémiotiques de signification, afin d’éviter toute confusion entre dispositifs techniques et structures de sens.

Dans le but de comprendre le nouveau régime communicationnel qui est en train d'émerger, voire de s'imposer, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience, ce billet se propose de nommer et d'organiser ce nouveau paysage, marqué par la fusion opérationnelle de l’oral et de l’écrit, la stratification des textes et des échanges, et la reconfiguration de la fonction d’auteur à l’ère des systèmes génératifs.

*

L'oralité est le premier moyen d'expression de l'humanité. Pendant des millénaires, les sociétés humaines ont transmis leurs savoirs, leurs croyances et leur mémoire collective exclusivement par la parole, à travers les récits, les mythes, les chants, les formules rituelles. Dans ces cultures d’oralité primaire, la parole n’est pas un simple véhicule de l’information : elle est un acte, un événement inscrit dans une situation sociale précise, fondé sur la mémoire vivante et la relation entre les locuteurs.

L'écriture n’apparaît que vers 3300 av. J.-C. en Mésopotamie, alors que le langage oral existe depuis des dizaines de milliers d’années. Son invention marque une transformation décisive, sans faire disparaître l’oralité, qui reste fondamentale : elle précède l’apprentissage de l'écriture chez l’enfant et demeure centrale dans la vie quotidienne. Tandis que la parole est une faculté naturelle de l’espèce humaine, le langage oral une capacité biologique universelle, l'écriture est une technologie artificielle (ancêtre de l'IA ?), un dispositif construit, appris, historiquement situé, qui rend la parole visible et durable, modifie la mémoire et transforme la pensée (analyse, abstraction, distance critique).

Donc, pendant la majeure partie de l’histoire humaine, la culture orale est l'infrastructure totale de la communication humaine :

  • la mémoire est portée par des personnes (anciens, conteurs, prêtres), 
  • le savoir circule par récits, chants, rituels, 
  • la crédibilité est souvent liée au dire (« je l’ai entendu de… »). 

Pour stabiliser le souvenir, les sociétés développent différentes techniques : répétitions, rythmes, proverbes, généalogies, formules. L’oralité n’est plus «primitive», elle est hautement organisée. 

Avec l'arrivée de l'écriture (tablettes, hiéroglyphes, alphabets), on bascule du souvenir vivant à l’archive, vu qu'il n'y a pas d'écriture sans support, elle n'existe que matérialisée.

De plus, le support n’est pas un simple réceptacle neutre : il contraint la forme (longueur, linéarité, segmentation), oriente les usages (archive, circulation, effacement), hiérarchise le temps (durable / éphémère). Écrire sur pierre n'est pas écrire sur papier ; écrire sur une tablette n'est pas écrire sur parchemin. 

Chaque support encode sa propre politique d'écriture, de même qu'il modèle le geste d’écrire :

  • Tablette d'argile → écriture incisée, lente, comptable.
  • Parchemin → écriture réinscriptible, palimpseste possible.
  • Papier → écriture abondante, brouillon, diffusion.
  • Écran → écriture réversible, fragmentée, versionnée.
Le geste n'est pas le même : tracer, gratter, effacer, copier, coller, générer... Écrire signifie aussi composer avec la résistance du support, et lire un texte est indissociable du support (du medium dira-t-on aujourd'hui).

On lit une surface, une organisation spatiale, une typographie, une interface. Lire un rouleau, un codex, une page imprimée ou un fil numérique n’engage pas la même attention, la même mémoire, la même temporalité.

Le mode de lecture est inscrit dans le support, qui prescrit une forme de lecture :

  • Rouleau → lecture continue, orale, collective.
  • Codex → lecture discontinue, silencieuse, comparative.
  • Livre imprimé → lecture linéaire stabilisée.
  • Écran → lecture fragmentée, exploratoire, zapping.

Ainsi, chaque technologie de l’écriture fabrique un type de lecteur, de même que le support inscrit une anticipation du lecteur dans l’acte d’écrire. Hier un support-matière, aujourd'hui un support-dispositif :

  • plateformes
  • interfaces (chat, fil, stories),
  • classements (ranking),
  • formats (limites, templates),
  • modèles (IA, LLM),
  • règles (modération, visibilité)
  • multimodalité (audio, vidéo), etc. 

*

Ce n'est pas la première fois, dans l'humanité, que l'on assiste à une hybridation oral/écrit, par contre la fusion contemporaine, sous ces formes, à cette échelle et avec un tel degré d’automatisation grâce à l'IA et aux grands modèles de langage, constitue une situation sans précédent historique, où la conversion et la co-production de la parole et de l’écrit deviennent automatiques, massives, personnalisées et génératives. Aucun des cadres philosophiques et sémiotiques existants ne suffit isolément : le régime actuel exige une recomposition théorique capable de penser la convertibilité, la stratification et la gouvernance algorithmique des signes.

Dans le régime communicationnel classique, nous avions deux ordres distincts, qui entretenaient une asymétrie productive :

  1. L'oral précède : les humains parlent avant d’écrire, l'enfant babille avant de tracer des lettres, l'oral a ses hésitations, ses reprises, son rythme ;
  2. L'écriture fixe, et change radicalement ce que peut faire une société avec le langage (mémoire, loi, savoir, pouvoir) : l'écrit capture, stabilise, permet la relecture, a une syntaxe élaborée, une ponctuation, etc.

Cette distinction structurait nos rapports au langage : écrire était un acte second, une mise en forme réfléchie de la pensée. Passer de l'un à l'autre demandait des efforts, des ressources, de l'argent et du travail (sténographie, secrétariat, transcription), alors qu'aujourd'hui nous avons un effacement des frontières, la conversion devient instantanée, automatique, bidirectionnelle :

Oral → Écrit

  • Je dicte un message, il apparaît écrit (reconnaissance vocale)
  • Une réunion Zoom génère sa transcription automatique
  • Un podcast produit son résumé textuel

Écrit → Oral

  • Je tape une question, l'IA me répond en voix synthétique
  • Un article devient un podcast via text-to-speech
  • Un prompt génère un discours oral crédible

Nouveauté radicale : ce n'est plus un humain qui convertit, c'est le système, la plateforme. Et cette conversion n'est pas neutre, elle est interprétative, génératrice, transformatrice, avec trois niveaux de convertibilité (pour l'instant) :

  1. Convertibilité technique (genre traduction automatique text-to-speech / speech-to-text
  2. Convertibilité modale : l'indifférence au medium (pour un LLM, aucune différence entre oral et écrit, tout est token, vecteur, probabilité)
  3. Convertibilité existentielle : l'indifférence au sujet (effacement de la source, qui parle, qui écrit ?)
En fait, la parole n'est plus l'indice d'une présence (comme dans l'oralité primaire), ni la médiatisation d'une source identifiable (comme dans l'oralité secondaire). Elle est pure performativité machinique.

Je n'aime pas du tout ce terme de "machinique" ! Jusqu'à présent le binôme oral-écrit était réservé aux humains, pas aux machines. Or comment qualifier une parole qui n'a jamais été produite ni prononcée par aucun humain, si ce n'est "parole machinique" ?

Dans un régime d'oralité secondaire nous pouvions concevoir « la machine reproduit de la parole humaine enregistrée », mais là nous sommes face à une voix synthétique qui mime l'humain, ses intonations, des émotions (certes simulées : joie, empathie, urgence...), voire au clonage vocal : je m'entends dire quelque chose que je n'ai jamais dit (deepfakes, arnaques vocales) !!!

Quant aux assistants conversationnels actuels, ils révèlent déjà un trait décisif du nouveau régime communicationnel : l’interaction dialoguée tend à s’imposer comme interface standard, indépendamment du degré réel de compréhension du système. La conversation devient une forme d’accès et de pilotage des dispositifs, même lorsque l’interprétation du contexte, des intentions ou des enjeux demeure partielle, approximative ou simulée — du moins à ce stade.

Tout ceci ouvre bien évidemment la voie (la voix :-) à l'IA comme interlocuteur autonome, le grand remplacement ! Certain(e)s ont déjà noué des relations conversationnelles avec des dispositifs sans corps, dialogué avec une entité sans aucune subjectivité, je crois que c'est une première dans l'histoire de l'humanité. Quid de l'authenticité ?

  • Dans l'oralité primaire, la parole est authentique par nature : quelqu'un la prononce, hic et nunc ;
  • Dans l'oralité secondaire, elle est médiatisée : on sait qu'elle passe par un dispositif, mais on connaît la source ;
  • Dans l'oralité tertiaire, bien qu'elle puisse sembler authentique (naturelle, fluide, contextuelle), elle est artificielle, générée automatiquement, calculée, prédite, synthétisée..., mais on ne peut plus la distinguer sans une expertise technique !

Croyez-vous que cela sera sans effets sur ce que nous sommes, sur notre mémoire ?

1. L'oralité primaire reposait sur la mémoire humaine, incarnée et vivante, une mémoire biologique, portée par des corps :

  • Sélective par nécessité (on ne peut tout retenir)
  • Transformative (chaque récitation modifie légèrement)
  • Collective (validée par le groupe, les témoins)
  • Mortelle (elle disparaît avec ceux qui la portent)
  • Techniques de stabilisation : formules, rythmes, répétitions, généalogies, chants
  • Oubli : naturel, inévitable, parfois volontaire (effacement rituel)
  • La mémoire orale est vivante au sens propre : elle respire, elle varie, elle s'adapte. Homère n'est jamais exactement le même d'une récitation à l'autre.

2. L'oralité secondaire externalisait et contrôlait la mémoire, une mémoire technique, enregistrée sur supports :

  • Fixes ou reproductibles (le même enregistrement radio rejoué à l'identique)
  • Centralisés (archives institutionnelles : INA, bibliothèques)
  • Objet de sélections et de curation (tout n'est pas archivé)
  • Matériellement périssables (bandes magnétiques qui se dégradent)

Pour la première fois, on peut écouter des personnes disparues depuis longtemps : exemple avec la voix de Dreyfus en 1912, sans remonter jusqu'au phonotaugraphe, un siècle avant ma naissance ! La voix enregistrée détache ainsi la parole du corps vivant.

Mémoires d'un côté (institutionnelles, commerciales, personnelles, etc.), oublis de l'autre : techniques (obsolescence des formats), économiques (ce qui n'est pas rentable n'est pas conservé), politiques (censure, destruction d'archives, etc.) et ainsi de suite.

En fait, l'oralité secondaire institue une hiérarchie entre mémoire "légitime" (l'archive officielle) et "illégitime" (ce qui n'est pas enregistré n'existe pas vraiment).

3. L'oralité tertiaire repose sur une mémoire algorithmique paradoxale qui :

  • N'oublie rien (tout est tracé),
  • Oublie tout (ce qui n'est pas indexé n'existe pas),
  • Invente des souvenirs (hallucinations, biais de corpus)...

Nous pourrions la définir comme une mémoire computationnelle, à la fois totale et volatile, insaisissable dans le cloud :

  • Stockage apparemment infini
  • Instantanément accessible (recherche full-text)
  • Fragmentée et décontextualisée
  • Algorithmiquement gouvernée

Donc, ne rien oublier d'un côté (en théorie) :

  • Chaque message vocal WhatsApp peut être conservé
  • Transcription automatique de toutes les visioconférences
  • Historique complet des interactions avec l'IA
  • Même ce qu'on voudrait effacer persiste (screenshots, caches)

Tout oublier de l'autre (en pratique) :

  • Oubli par submersion : trop de données = impossibilité de retrouver
  • Oubli algorithmique : ce que l'algorithme ne référence pas n'existe pas
  • Oubli structurel : les plateformes ferment, les liens meurent (link rot)
  • Oubli économique : on paie pour stocker, sinon suppression automatique

En passant par les inventions pures et simples (fausses ou altérées) :

  • Hallucinations des LLM qui "se souviennent" de faits inexistants
  • Biais de corpus : surreprésentation de certaines voix, effacement d'autres
  • Deepfakes audio : création de paroles jamais prononcées
  • Photos "améliorées" par IA qui modifient le passé

*

Où est l'autorité dans tout ça ? Qui fait autorité quand la parole est générée ?

  • Le concepteur du modèle ?
  • Le corpus d'entraînement ?
  • L'algorithme de ranking ?
  • L'utilisateur qui parle ou déclenche ?

La chaîne de responsabilité se dissout. Fondamentalement, l'oralité était dialogique et présentielle : parler, c'est s'adresser à quelqu'un. Mais avec l'IA conversationnelle, on parle avec qui ?

Question ouverte qui appelle un nouveau concept : la textautoralité, à savoir la reconfiguration du régime d’auteur dans la textualité, qu’elle soit écrite ou orale, dès lors que la production des énoncés est médiée, assistée ou générée par des dispositifs techniques et algorithmiques.

*

Dans le prolongement heuristique du continuum décrit par Walter J. Ong — oralité primaire, chirographie, typographie, oralité secondaire —, il devient possible de désigner l’émergence d’un cinquième régime, que l’on pourrait nommer "oralité tertiaire". Dans ce régime, l’oral et l’écrit cessent d’être des ordres distincts pour devenir opérationnellement fusionnés : la parole est continûment transcrite, reformulée et archivée, tandis que l’écriture est oralisée, performée et réénoncée. 

On notera ici une asymétrie décisive : la chirographie et la typographie ont profondément transformé l’écriture, mais sans en altérer la nature fondamentale — l’écriture demeure un geste humain intentionnel, stabilisé et attribuable ; en revanche, le passage de l’oralité secondaire à une oralité tertiaire générative affecte la parole dans son ontologie même, en dissociant la voix de la présence et du locuteur. Ici l’asymétrie n’est pas quantitative, elle est qualitative.

Cette fusion, rendue possible par les dispositifs numériques et les modèles de langage, ne relève pas d'une simple convergence médiatique. Elle repose sur une convertibilité automatique et bidirectionnelle des modalités langagières : tout énoncé oral peut être instantanément transformé en texte, tout texte peut être synthétisé en parole, et cette conversion n'est plus le fait d'un travail humain de transcription ou de lecture, mais d'un traitement algorithmique qui interprète, normalise, adapte et régénère.

*

Parmi les effets les plus profonds — et souvent sous-estimés — de ce nouveau régime communicationnel figure le multilinguisme instantané, qui déplace radicalement la compétence linguistique du sujet vers l’infrastructure algorithmique, et transforme la langue en service : pouvoir soumettre à l'IA n'importe quel texte dans pratiquement n'importe quelle langue pour qu'elle vous réponde, quasi en temps réel, en l'analysant dans la langue de votre choix n'est pas anodin. C'est une mutation du rapport humain aux langues, et donc au monde.

Jusqu’à une période très récente, la barrière des langues constituait l’une des dernières frontières humaines jugées aussi infranchissables que les grandes chaînes montagneuses : apprendre une langue demandait des années, la traduction exigeait des compétences rares, et toute communication translinguistique impliquait des coûts, des délais, des pertes de sens et de contexte. La langue n’était pas seulement un outil : elle demeurait une appartenance, une mémoire, un capital.

Or la traduction — désormais couplée à l’analyse, la reformulation et l’adaptation de registre — bascule dans un régime de convertibilité quasi immédiate. Ce que l’on externalise, ce n’est pas seulement la traduction, mais une part de la compétence d’énonciation elle-même : choisir les mots, calibrer le ton, expliciter des implicites, ajuster les formules de courtoisie, "faire passer" un message. Dès lors, l’enjeu n’est pas simplement pratique. Il est anthropologique, avec des impacts majeurs :

A) Déplacement du « capital linguistique »

Historiquement, parler une ou plusieurs langues constituait un capital social : accès à l’éducation, à la mobilité, au prestige, au pouvoir. Avec le multilinguisme instantané, une partie de ce capital se déplace : du locuteur vers le dispositif, de la compétence vers l’infrastructure. On peut espérer une démocratisation partielle de l’accès (information, services, négociation), mais au prix d’une dépendance accrue envers des systèmes privés, leurs modèles, leurs politiques et leurs biais.

B) Universalisation de la conversation, mais pas des cultures

La traduction abolit les barrières linguistiques, elle n’abolit pas les mondes culturels. Implicites, normes de politesse, hiérarchie, humour, sous-entendus, formes de preuve, styles d’argumentation : tout cela ne se traduit pas "automatiquement", même si cela peut se reformuler. D’où un paradoxe : compréhension linguistique accrue, mais malentendus culturels renforcés, précisément parce que la fluidité donne l’illusion de comprendre vraiment. La transparence apparente de la traduction devient un piège cognitif.

C) Nouveaux régimes de confiance

Quand un humain traduit, on sait (au moins en principe) qui a interprété. Quand un modèle traduit, le sens passe par un filtre opaque : choix lexicaux, atténuation, intensification, neutralisation, déplacement de registre. On gagne une confiance pratique ("ça marche"), mais on perd une part de contrôle épistémique ("qu’est-ce qui a été réellement dit ?"). La traduction devient alors un acte politique : orientation, cadrage, euphémisation, biais, voire normalisation.

D) Reconfiguration de l’identité linguistique

Nos langues ne sont pas seulement des outils : elles portent une mémoire, un rythme, des gestes, une appartenance. Quand on peut « parler toutes les langues » via un dispositif, on observe une désidentification partielle (je parle sans parler), une hybridation accélérée (calques, mélanges, registres importés) voire une dépossession : on n’habite plus sa langue, on l’administre via une interface. La langue devient un paramètre réglable et non plus un milieu vécu.

E) Accélération de la circulation des récits et des conflits

Le multilinguisme instantané rend possible la diffusion immédiate de récits politiques, la propagande et la désinformation multilingues, la circulation transfrontalière de slogans et de "mèmes", ainsi que la mobilisation rapide de communautés diasporiques. Anthropologiquement, cela peut renforcer une synchronisation émotionnelle globale, une polarisation transnationale, et une compétition des récits à l’échelle planétaire. L’espace public se mondialise, mais sous des logiques de vitesse et de contagion.

F) Transformation de l’apprentissage et de la transmission

Deux scénarios coexistent : déclin de la motivation à apprendre (pourquoi perdre mon temps si le système le fait à ma place ?) et augmentation paradoxale (l’outil devient tuteur, correcteur, immersion). Mais l’effet profond est ailleurs : on externalise la compétence, on apprend moins par incorporation, davantage par délégation. On devient un orchestrateur de langues plus qu’un locuteur, mais cela transforme aussi le rapport au savoir.

G) Risques d'uniformisation

La peur évidente est celle d’un "globish algorithmique" : une convergence de toutes les langues vers des tournures standardisées, une neutralisation des aspérités, une politesse “internationale”, un ton moyen. Toutefois, le risque n'est pas automatique, ni mécanique : il dépend des corpus d’entraînement, des langues mieux servies, des variétés reconnues (dialectes, sociolectes), des registres favorisés (administratif, neutre, poli) et des objectifs des plateformes.

Il y aura donc simultanément un mouvement d’uniformisation (effet plateforme) et, potentiellement, un mouvement de revitalisation (si les outils servent effectivement les langues minorées, leurs registres et leurs nuances). Anthropologiquement, la lutte des langues ne disparaît pas : elle se déplace. Elle devient une lutte pour les données, les modèles, les infrastructures — et, au fond, pour le droit de faire exister des mondes dans et par la langue.

*

Nous pouvons enfin identifier trois traits structurants de ce que j’appellerais l’oralité tertiaire :

1. La disparition (ou la dématérialisation) du support comme ancrage symbolique

Le langage ne s’inscrit plus prioritairement via un support matériel identifiable — voix incarnée, manuscrit, page imprimée ou enregistrement analogique — mais dans une infrastructure computationnelle. Il existe désormais comme ensemble de données manipulables en temps réel : tokens, vecteurs, embeddings, distribués dans des architectures de calcul et de stockage. Le langage perd ainsi son ancrage matériel stable pour devenir un flux processuel, sans état définitif.

2. Une énonciation sans locuteur humain

Alors que les régimes antérieurs supposaient toujours un sujet parlant — même médiatisé par la technique —, l’oralité tertiaire rend possible la production d’énoncés sans énonciateur humain direct. Voix synthétiques et textes générés ne reproduisent pas une parole préexistante : ils procèdent d’une simulation calculée. L’instance d’énonciation devient indécidable, invérifiable, et avec elle la source de l’autorité discursive.

3. Une contextualisation algorithmique des énoncés

Contrairement aux configurations précédentes qui supposaient une certaine universalité de l'énoncé — un manuscrit copié reste identique pour tous ses lecteurs, un livre imprimé est le même dans toutes les mains, une émission radiophonique est entendue simultanément par tous —, l’oralité tertiaire institue une variation systématique selon le contexte d’usage. Les énoncés sont générés à la demande, adaptés au destinataire, au moment et au dispositif, selon des paramètres algorithmiques plus ou moins opaques. La parole et l’écriture cessent d’être des objets stables pour devenir des productions situationnelles.

*

Cette triple transformation — dématérialisation, génération automatique, personnalisation — produit une mutation anthropologique dont l'ampleur reste à mesurer. L'oralité tertiaire ne se contente pas de modifier les modalités de communication : elle reconfigure les conditions mêmes de la mémoire (qui n'est plus ni incarnée ni archivée, mais computée), de l'autorité (qui n'est plus localisable dans un auteur ou une institution, mais distribuée dans le système algorithmique), et de la crédibilité (qui n'est plus attestée par un témoin ou garantie par un document, mais produite comme effet de plausibilité statistique).

Le langage, depuis toujours bien commun de l’humanité, s’inscrit désormais dans des infrastructures techniques privatisées, où écriture et parole ne relèvent plus exclusivement d’un acte souverain du sujet, mais d’un processus de validation au sein de systèmes génératifs.

*

Ainsi, nous assistons en direct à une refonte de rupture instaurant un binôme textualité/textoralité. 

Ce binôme, qui structurait jusqu’ici l’analyse des pratiques langagières contemporaines, reposait sur une distinction encore opératoire entre deux régimes : d’un côté, une textualité héritée de l’écrit, stabilisée, attribuable, lisible comme objet ; de l’autre, une oralité médiatisée, performative, située, mais toujours indexée à une source humaine identifiable. Or ce partage devient aujourd’hui insuffisant pour rendre compte des formes effectives de production, de circulation et de réception du langage.

Dans le régime émergent, l’oral et l’écrit ne constituent plus deux modalités distinctes entre lesquelles on passe, mais deux états transitoires d’un même continuum computationnel. La parole est pensée comme texte latent, immédiatement transcriptible, analysable, résumable, traduisible ; l’écriture est conçue comme parole potentielle, immédiatement oralisable, performable, dialogisable. Ce qui circule n’est plus prioritairement un texte ou une voix, mais une matière langagière indifférenciée, manipulée par des systèmes capables d’en changer la forme, le ton, le registre et la destination.

Or cette refonte ne concerne pas seulement les formes du langage ; elle engage aussi profondément ses conditions d’énonciation. Lorsque des énoncés sont produits sans locuteur humain direct, reformulés sans intention explicite, diffusés sans auteur assignable et personnalisés sans responsabilité identifiable, c’est la notion même de l’auctorialité qui s'en trouve déplacée. L’auteur n’est plus une origine, mais une fonction parmi d’autres dans une chaîne de génération, de sélection et de validation.

Enfin, parce que ces énoncés ne cessent d’être réécrits, reformulés, résumés, traduits, hiérarchisés et recontextualisés, ils ne peuvent plus être appréhendés comme des objets langagiers isolés. Chaque production s’inscrit dans une stratification dynamique de versions, de traces et de transformations, visibles ou invisibles. 

Ainsi, la refonte du binôme textualité/textoralité ne correspond ni à une disparition de l’écrit ni à un retour de l’oral, mais à l’émergence d’un nouveau régime communicationnel, où le langage devient à la fois génératif, stratifié et gouverné. Ce régime n’abolit pas les pratiques humaines de la parole et de l’écriture, mais les inscrit dans un environnement où l’humain n’est plus l’unique producteur du langage, ni le seul garant de son sens, de son origine ou de sa véracité.

C’est à partir de cette situation — inédite par son ampleur, sa vitesse et son degré d’automatisation — qu’il devient nécessaire de repenser conjointement textualité, oralité, auctorialité et mémoire, non plus comme des catégories séparées, mais comme les dimensions interdépendantes d’un même écosystème sémiotique en mutation.

Une nouvelle condition également à l'origine des deux sous-régimes de palimptextualité et de palimptextoralité, où les énoncés, à la fois textuels et oraux, existent comme couches successives, gouvernées par des dispositifs algorithmiques qui déterminent ce qui apparaît, ce qui persiste et ce qui s’efface.

*

En m'appuyant sur ma propre conception du palimptexte, je proposerais les définitions suivantes de ces deux concepts :

Palimptextualité 

Propriété d’un objet sémiotique (numérique ou médiatique) d’exister comme une stratification de versions, de reprises, de transformations et de filtrages, où aucune couche n’efface totalement les précédentes, même si certaines sont invisibles ou externalisées. 

Palimptextoralité

Régime palimptextuel propre à l’oralité médiatisée, où les strates ne se donnent pas comme des révisions visibles (brouillons, historique), mais s’accumulent par répétition, cadrage, montage, reformulation et recirculation (clips, citations, sous-titres), et par leur inscription dans la mémoire individuelle et collective. 

Dans ce cadre, la télévision mérite un chapitre à part :

Les deux précédentes définitions sont le pendant des régimes supérieurs :

Textualité

1) Textualité héritée (humaine, intentionnelle)

Régime de la littératie (chirographie, ou "écriture manuscrite" / typographie) dans lequel un énoncé existe comme texte stabilisé : inscription durable, relisible, transmissible, dont la syntaxe, la ponctuation, l'organisation résultent d’une mise en forme réfléchie. La textualité héritée suppose une objectivation de l’énoncé (le texte devient un objet), une relative unicité (un "même" texte pour des lecteurs multiples), et une auctorialité en principe assignable, même lorsque cette attribution est collective ou institutionnelle. Dans ce cadre, l’écrit demeure structurellement second : il fixe et organise après-coup ce que la parole énonce.

2) Textualité machinique (algorithmique, computationnelle)

Dans le nouveau régime hybride, la textualité cesse d’être une catégorie monolithique : elle devient l’un des états transitoires d’un continuum où le texte n’est plus d’abord un objet stable, mais une matière langagière immédiatement manipulable : transcriptible, analysable, résumable, traduisible, reformulable, et parfois générée sans auteur humain direct. Elle se définit moins par la fixation que par la convertibilité, la contextualisation et la stratification : le texte tend à être une couche parmi d’autres dans une dynamique de versions, de filtrages et de transformations (palimptextualité), au sein d’infrastructures techniques où l’écriture perd son ancrage matériel et son état définitif.

Textoralité

Régime sémiotique émergent dans lequel la parole et l’écrit cessent d’être deux ordres distincts pour devenir opérationnellement interconvertibles. La textoralité correspond au versant oral du continuum tertiarisé : l’énoncé y existe comme parole potentielle continûment oralisée, performée, simulée et rendue dialogique par des dispositifs algorithmiques (synthèse vocale, assistants, clonage, interfaces conversationnelles), tout en étant simultanément conçu comme texte latent (transcription, indexation, résumé, traduction).

Ce régime se distingue des formes antérieures d’oralité : il ne renvoie ni à l’authenticité hic et nunc de l’oralité primaire, ni à la reproduction médiatisée d’une source identifiable propre à l’oralité secondaire. La textoralité institue au contraire une énonciation possible sans locuteur humain direct, et fait de la conversation une interface standard, indépendamment du degré réel de compréhension. Pôle du flux, de la vitesse et de la performativité, elle est structurellement instable et contextualisée, produite à la demande, personnalisée par des paramètres algorithmiques, et susceptible d’entrer dans une stratification dynamique (palimptextoralité) par montage, cadrage, reformulation et recirculation.

*

Une problématique transversale à ce qui précède est celle de l’auctorialité — c’est-à-dire des conditions d’attribution, d’autorité et de responsabilité d’un énoncé — dans l’ensemble des régimes langagiers contemporains, qu’ils soient textuels ou oraux, stabilisés ou stratifiés, à savoir la reconfiguration du régime d’auteur que j'ai nommée plus haut :

Textautoralité

Désigne la manière dont la production des énoncés devient distribuée entre plusieurs instances (auteur humain, dispositifs de capture et de conversion, plateformes, modèles génératifs, règles de visibilité), de sorte que l’auteur n’est plus seulement une origine, mais un opérateur : celui qui déclenche, cadre, sélectionne, édite, valide ou assume un énoncé dont une part peut être automatisée, reformulée ou générée.

Dans la textualité héritée, la textautoralité reste marginale (elle concerne surtout l’édition et l’institution). Dans la textualité machinique et la textoralité, elle devient structurante : l’énonciation peut être produite sans locuteur humain direct, puis attribuée, "signée" ou endossée après coup. Elle se complexifie ultérieurement dans les formes palimptextuelles et palimptextorales, puisque l’énoncé n’existe plus comme un objet unique, mais comme une stratification de versions, de montages et de filtrages, rendant l’origine, l’intention et la responsabilité plus difficiles à localiser.

*

L'ensemble de cette architecture contemporaine des régimes du langage fera l'objet d'un article académique à publier en 2026.

*

Conclusion

Discernement et confiance : le nœud anthropologique du régime tertiarisé

Pour que cette architecture des régimes du langage ne reste pas un schéma abstrait, il faut nommer le point où tout se joue, dans la vie quotidienne : tirer le vrai du faux dans le chaos informationnel. Or ce travail n’est pas seulement épistémique ; il est anthropologique, parce qu’il engage notre manière d’habiter le monde social. Deux notions deviennent alors indissociables : le discernement et la confiance, deux faces d’une même médaille.

Dans les régimes primaire et secondaire, le discernement était soutenu par des ancrages matériels et sociaux relativement stables. Dans le régime tertiaire, ces ancrages s’effacent simultanément.

Le discernement devient une tâche infinie et incertaine : un texte ou une parole peut être généré par un humain, assisté par une IA, co-produit, ou entièrement autonome — sans que le récepteur puisse le savoir a priori. La fluidité des versions et la personnalisation algorithmique rendent toute citation instable : ce que j’ai lu hier peut avoir changé aujourd’hui, ou être différent de ce que vous lisez en même temps que moi.  

La multimodalité (texte, voix synthétique, image, vidéo générée) multiplie les surfaces de projection, mais aussi les points d’entrée pour la manipulation (deepfakes, reformulations subtiles, hallucinations plausibles). Le vrai n’est plus garanti par la fixité du support ni par l’identité vérifiable de l’émetteur, mais par une chaîne opaque de calculs statistiques opérés par des modèles privés.

La confiance, quant à elle, se trouve déracinée : à qui faire confiance quand l’auteur est dilué (prompt + modèle + corpus + éditeur) ? à quoi faire confiance quand le texte ou la voix n’a plus de corps, de geste, de contexte stable ? 

Les plateformes deviennent les nouveaux garants : non plus la personne, non plus le document, mais l’algorithme et l’entreprise qui le détient. Nous déléguons le discernement aux systèmes de modération, aux scores de fiabilité, aux labels « généré par IA » — qui eux-mêmes sont produits par les mêmes infrastructures.

Ce déplacement est profondément perturbant : nous passons d’une confiance intersubjective (fondée sur la relation humaine ou sur l’artefact partagé) à une confiance infrastructurée (déléguée à des systèmes socio-techniques obscurs). Le discernement n’est plus un acte souverain de la raison critique face à un objet stable ; il devient une navigation permanente dans un flux de probabilités, où le doute est structurel.

Or, sans confiance minimale, le lien social se défait. Si tout peut être généré, reformulé, personnalisé à la demande et à l'infini, alors rien ne porte plus la marque irréductible de l’intention humaine. La parole perd sa performativité (elle n’engage plus vraiment quelqu’un), l’écrit perd sa force probante (il n’atteste plus vraiment quelque chose).

Le risque ultime n’est pas seulement l’erreur ou la manipulation, mais la lassitude : un monde où le discernement exige une vigilance épuisante, et où la confiance ne peut plus se déposer nulle part sans arrière-pensée. Nous risquons de nous replier soit dans le cynisme généralisé (« tout est faux »), soit dans la crédulité tribale (« je crois seulement ce qui vient de ma bulle »).

Pour habiter dignement ce régime tertiarisé, il nous faut inventer de nouvelles pratiques et de nouvelles institutions du discernement et de la confiance : via une transparence radicale des chaînes génératives (traçabilité des prompts, des modèles, des corpus) ? des marquages inviolables et vérifiables de l’origine humaine ou automatisée ? une éducation massive à la lecture critique des outputs algorithmiques ? une gouvernance publique ou collective des infrastructures langagières, de sorte que le langage ne devienne pas un service privé captif ?

Ces questions ne sont pas techniques, elles sont politiques. Car ce qui est en jeu, au fond, ce n'est pas seulement la capacité de distinguer le vrai du faux, mais le maintien d'un espace commun où la parole fait encore acte, où l'écrit fait encore preuve, où le langage demeure un bien partagé et non une ressource privatisée.

L'oralité tertiaire n'est pas la fin de la communication humaine, mais elle en transforme radicalement les conditions d'exercice. Elle nous place devant un choix de civilisation : soit nous acceptons de devenir des validateurs passifs d'énoncés générés, déléguant notre souveraineté langagière aux infrastructures algorithmiques ; soit nous réinventons collectivement les conditions matérielles, institutionnelles et éducatives d'une communication qui reste fondamentalement humaine — même quand elle est techniquement médiée.

Le nouveau régime communicationnel de l'humanité exige de nous que nous réapprenions à faire confiance intelligemment, et à discerner sans nous épuiser. C'est peut-être la compétence critique cardinale du XXIe siècle : non pas résister à la technique, mais refuser qu'elle dissolve ce qui fait de nous des êtres de parole — c'est-à-dire des êtres responsables, adressables, capables de s'engager par ce qu'ils disent.

Car si la parole et l'écriture cessent d'engager, si elles ne sont plus que des flux calculés, alors c'est la possibilité même du politique qui s'efface. Et avec elle, notre capacité à construire ensemble un monde commun.

Il fut un temps où donner sa parole avait un sens...

P.S. Pour alimenter ma réflexion et rédiger ce billet, j'ai bien évidemment commencé par convoquer l'IA, en accumulant en trois jours de questions-réponses - qui amènent à leur tour d'autres questions-réponses dans un cycle sans fin -, quelques centaines de pages et plus d'une centaine de milliers de mots, avant même d'avoir écrit une seule ligne ! Sans pilotage, les LLM partent dans tous les sens...

Par ailleurs, d'aucun(e)s pourraient me reprocher l'emploi de plusieurs néologismes. Le fait est que la création d'un néologisme n'est jamais un geste gratuit : elle correspond à la nécessité de nommer une configuration nouvelle pour la rendre pensable. Or la fusion contemporaine de l’oral et de l’écrit, rendue possible par l'IA et les grands modèles de langage, constitue précisément une situation sans précédent historique — du moins sous ces formes, à cette échelle et avec un tel degré d’automatisation.

Dans ce contexte, j'estime qu'il ne s'agit pas de coquetteries lexicales, mais d'une nécessité conceptuelle permettant de nommer un régime hybride nouveau, dont les implications cognitives, sociales et politiques ne peuvent être conçues ni élaborées avec les catégories héritées. Nommer, ici, n’est pas embellir le réel : c’est rendre visible une transformation majeure de notre rapport au langage, à la mémoire et au discernement. 

vendredi 12 décembre 2025

Palimptexte 3.0: Welcome in the Word Century

page IA

IA inside

*

[Mise à jour - 15 décembre 2025] Le nouveau régime communicationnel de l'humanité et l'architecture contemporaine des régimes du langage

[Mise à jour - 14 décembre 2025] Je viens de publier - merci Anthropic - une frise chronologique intitulée Du palimpseste au palimptexte :

*

Près de vingt ans après ma tentative de conceptualisation initiale, le palimptexte doit être redéfini (voire défini tout court) à l'ère des LLM et de l'intelligence artificielle générative. C'est une notion qui m'est chère et que je n'ai pas songé d'abandonner une seule seconde. Quand bien même elle n'a jamais trouvé le moindre écho nulle part.

Ce billet est donc le septième que j'y consacre : 

  1. L'Internet aujourd'hui : de l'hypertexte au palimptexte (2006)
  2. Palimptexte : une tentative de définition (2006)
  3. Welcome in the World Century (2007)
  4. Welcome to the Word Century (2011)
  5. Le palimptexte terminologique (2016)
  6. Palimptextes poétiques (2023)

Genèse et 20 ans d'évolution, en 5 grandes étapes :

  1. 2006-2007, billets de 1 à 3 : contexte Web 2.0, formalisation initiale du concept et réflexion sur la mutation culturelle induite par le Web (stratification billets de blog + commentaires, mais encore largement textuelle) ;
  2. 2011, billet 4 : vers le Word Century, explosion de la production écrite humaine (réseaux sociaux, tweets, microformats, etc.), première prise de conscience sur le phénomène massif de la textualité numérique ;
  3. 2016, billet 5 : fiche terminologique, apparition de la multimodalité liée aux smartphones et aux plateformes (écrit, oral, image, vidéo), intégration de plusieurs médias, sans les penser encore comme couches stratifiées et sans rompre avec la logique textuelle ;
  4. 2023, billet 6 : dimension poétique, quasi anthropologique (geste, trace, survivance) et expérientielle du concept, le palimptexte est exploré comme lieu de création, de mémoire, comme préparation implicite du passage à une vision sémiotique complète ;
  5. 2025, ce billet : palimptexte 3.0, nécessité d’une redéfinition due à l’essor massif des LLM et IA génératives. Le palimptexte acquiert en outre une dimension politique et devient terrain de lutte pour le discernement dans un monde saturé de langage.

De "Welcome to the Word Century", nous y allons, à "Welcome in the Word Century", nous y sommes !

De "on part du mot et on arrive au monde" en 2016, à "on part du monde et on arrive au mot" dix ans plus tard. [MàJ - Le jour-même où j'ai publié ce billet, j'ai découvert celui-ci, signé Fei-Fei Li, qui fait quand même la une de Time Magazine]

Explications.

*

Dans les décennies 2000-2010, "on part du mot et on arrive au monde" décrivait, selon moi, l’économie du Web 2.0 : le mot clé saisi dans un moteur devient une clé d’accès à l’univers du Web, un portail ouvert sur la pluralité dynamique du monde numérique, avec également des conséquences IRL, implicites ou explicites.

Ce n'est plus le cas aujourd'hui, ou ça le sera toujours moins. Et contrairement à ce que l'on pourrait penser, "on part du monde et on arrive au mot" n'est pas une évolution positive, mais une régression. "Bienvenue dans le siècle des mots" traduit désormais l'humanité immergée, saturée, dissoute dans le langage, noyée 24/7/365 dans des océans de mots - faux, vrais, gris, etc., tous médias confondus - au point qu'elle devient incapable (c'est bien le but) de démêler le vrai du faux, alors même que les progrès actuels (jamais atteints depuis l'aube de l'humanité) devraient justement lui permettre, la mettre en condition, d'exercer son discernement.

Cela signifie que nous sommes définitivement entrés dans l'ère où les humains ne se sauveront, ou ne survivront, que dans la mesure où ils seront capables de discerner entre information/désinformation, vérité/mensonge, transparence/manipulation ou propagande, blanc/noir et ainsi de suite. Pour autant, à voir comment les peuples des soi-disant démocraties votent, je suis plutôt pessimiste...

*

Mais laissons de côté la question - pourtant fondamentale - du discernement (condition même de la liberté), pour affronter celle du palimptexte 3.0. Que l'on pourrait définir ainsi :

Objet sémiotique numérique, multimodal, génératif et stratifié, résultant de la superposition de signes, humains ou autrement générés, dont aucune couche — textuelle, visuelle, sonore, interactive ou algorithmique — n’efface totalement les précédentes. Le palimptexte 3.0 n’est plus un simple “texte en évolution”, mais un écosystème de signes produits, filtrés, contextualisés et ordonnés par des dispositifs techniques, sociaux et cognitifs.

Pourquoi sémiotique et non plus simplement textuel ?

Parce que lorsqu'on parle d’un objet textuel dans une perspective traditionnelle, on suppose que l’unité centrale est le texte verbal — mots, phrases, paragraphes — et que tout ce qui l’entoure, qu’on le range sous la catégorie de paratexte (titres, notes, encadrements) ou qu’il s’agisse d’éléments visuels et graphiques, reste périphérique par rapport à ce noyau verbal (illustrations, sons, mise en page, interface, etc.).

L’analyse porte donc d’abord sur le lexique, la syntaxe, l’organisation discursive et la structure du document. Cette conception avait encore un certain sens au temps du Web 2.0 : blogs, wikis, fiches terminologiques, environnements où le texte verbal dominait effectivement, et les autres composantes demeuraient secondaires.

Or cette définition est devenue insuffisante. Il s’agit à présent d’un ensemble composite où cohabitent du texte, des images générées, du son, de la vidéo, des interfaces et des gestes interactifs ; où circulent des réactions, des likes, des emojis ; où s’enchaînent prompts, reformulations, outputs d’IA ; où les éléments visuels, sonores ou interactifs sont modulés par du code qui décide de ce qui s’affiche ou s’efface, et où des algorithmes orchestrent en permanence ce qui sera montré, dissimulé ou mis en avant.

Quelques exemples ?

  • Prenez un thread Twitter devenu viral : texte initial, images ajoutées, GIFs de réaction, quotes-tweets avec vidéos, thread audio en réponse, algorithme qui filtre l'ordre d'affichage. S'agit-il de couches périphériques, ou d'un objet sémiotique total ?
  • Un article Wikipédia n'existe jamais 'en soi' : il est la superposition de multiples éditions, avec leur historique visible, leurs différents auteurs, leurs discussions, voire guerres d'édition, leurs bots de maintenance. Lire un article Wikipedia sans consulter l'onglet 'Historique', c'est ignorer 90% de sa réalité palimptextuelle.
  • Quand vous cherchez 'réchauffement climatique' sur Google : l'hypertexte vous montre les liens (articles scientifiques, sites climato-sceptiques, médias). Le palimptexte vous révèle que certains résultats ont été rétrogradés par un algorithme, que d'autres ont été édités 50 fois, que telle source a changé de position au fil des ans, etc.

Pourquoi stratifié ?

Parce que dans un tel environnement, le texte verbal n’est plus qu’une couche parmi d’autres, dans un champ sémiotique beaucoup plus vaste. Il n'existe jamais dans un état unique ou stable, mais se constitue au contraire comme une superposition de traces, de révisions, de mises à jour, d’ajouts, de suppressions, de reformulations et de traitements génératifs. Si la version zéro d'un texte part d'une tabula rasa, chaque nouvelle occurrence de ce document numérique — que ce soit édition, commentaire, réécriture (automatique ou non), etc., ou variation induite par un algorithme de recommandation —, laisse derrière elle une couche, parfois visible, parfois implicite, parfois inscrite dans le code ou la mémoire de la plateforme.

Un palimptexte n’est donc pas seulement un texte “augmenté” : c’est véritablement une stratigraphie en devenir, où cohabitent des couches humaines et des couches autrement générées ; des couches intentionnelles et des couches calculées ; des couches explicitement signifiantes et des couches issues du travail invisible des algorithmes. La matérialité numérique elle-même — logs, historiques, métadonnées, versions intermédiaires, caches, embeddings — produit des strates additionnelles qui participent à l’identité du document.

On ne lit donc jamais un palimptexte comme un objet homogène, mais comme une juxtaposition dynamique de ses états successifs et de ses processus de transformation. La stratification devient ainsi la condition même de son existence sémiotique : elle manifeste la manière dont un document numérique vit, change, circule, se recompose et se négocie à travers ses multiples couches.

*

En d'autres termes, disons que le Web c'est - encore et toujours - l'hypertexte, où le texte numérique n’est pas un objet isolé, mais un nœud dans un réseau de liens, porte ou carrefour. Ce qui compte n’est pas seulement le texte lui-même, mais :

  • ses connexions,
  • ses renvois,
  • ses voisinages,
  • ses reprises,
  • sa navigation,
  • les parcours qu’il autorise,
  • les interactions qu'il suscite.  

L’hypertextualité pense le Web dans sa dimension horizontale, topologique, relationnelle, le texte existe par son inscription dans une structure réticulaire.

Le palimptexte (la palimptextualité ?), en revanche, déplace la perspective vers une dimension verticale, stratigraphique, temporelle, il voit chaque document comme une coupe géologique du réseau.

L'hypertexte montre les liens extérieurs et favorise la navigation, le palimptexte révèle la mémoire interne et privilégie la généalogie à travers :

  • réécritures,
  • mises à jour,
  • corrections,
  • commentaires,
  • métadonnées,
  • citations,
  • traitements algorithmiques,
  • résumés, reformulations, traductions,
  • couches humaines et couches générées.

En articulant hypertextualité (dimension réticulaire) et palimptexte (dimension génétique), on obtient une théorie complète du texte numérique, à la fois réseau et généalogie, le texte étant défini par sa double dimension textuelle :
  • ce à quoi (à qui) il renvoie,
  • ce qui le renvoie,
  • les chemins qu’il ouvre,
  • les communautés qu’il relie,
qui dessine la carte du Web, et palimptextuelle :
  • ce qu’il a été,
  • ce qu’il devient,
  • ce qu’on en fait,
  • la mémoire stratifiée de ses états,
  • les interventions humaines ou générationnelles qu’il incorpore,
qui en trace la biographie interne.

*

En conclusion : l'hypertexte est l'espace du Web ; le palimptexte le temps du Web. Désormais, nulle lecture n’est possible sans cette double conscience : celle des réseaux qui relient, et celle des strates qui se superposent. Là où l’hypertexte nous apprenait à naviguer, le palimptexte nous oblige à interpréter chaque document comme une condensation de traces, un champ de forces où cohabitent intentions humaines, opérations algorithmiques, réécritures successives et résidus de version.

La textualité numérique du XXIᵉ siècle est un écosystème où hypertexte et palimptexte nous racontent non plus des textes, mais des histoires de textes, non plus seulement des contenus, mais des couches de sens en interaction permanente.

Donc, dans un monde saturé de langage et de messages qui prolifèrent jusqu’à obscurcir ce qu’ils prétendent décrire, il devient vital d'apprendre à distinguer versions humaines et versions générées, à reconnaître les traces, les filtrages, à percevoir les effacements, lire à travers les reformulations, identifier les fake news, etc.

Dans le siècle des mots, apprendre à discerner n’est plus une vertu intellectuelle mais une compétence de survie. Face à l'infobésité, la notion de palimptexte n'est pas un jeu théorique, mais un geste de résistance cognitive. Le concept n’est plus seulement descriptif, il devient critique : le refus de se laisser emporter par la furie (dés)informationnelle.