samedi 25 avril 2009

Via D'Amelio, Palerme, 19 juillet 1992


Suite : Les mystères de Via D'Amelio

Lieu et date réels de l'assassinat de Paolo Borsellino, lieu et date symboliques du passage de la première République italienne (née formellement avec le référendum constitutionnel du 2 juin 1946, et commencée avec la Constitution de 1948), à la seconde République italienne, qui est celle que nous avons sous les yeux aujourd'hui. Une très longue, très difficile, très douloureuse et très complexe évolution de la République italienne, symbolisée par un duopole politique :
  1. la Démocratie chrétienne de 1946 à 1993
  2. Silvio Berlusconi, de 1994 à nos jours
Mais pourquoi dire que le carnage de Via D'Amelio, commis en pleine période Mani pulite, marque la naissance de la seconde République italienne ?

Car je suis de ceux et celles qui croient que cette seconde République est née du sang des juges Falcone et Borsellino, assassinés par la mafia à 57 jours d'intervalles (Falcone à Capaci, le 23 mai) :
Le 20 juillet 1992 naissait la Seconde République italienne, basée sur la corruption, les mafias, la violence, la domination, la prévarication, la richesse illégale, le racisme et la xénophobie.

Il 20 luglio 1992 nasceva la Seconda Repubblica di questo nostro Paese, basata sulla corruzione, sulle mafie, sulla violenza, sul domini
o, sulla prevaricazione, sulla ricchezza illecita, sul razzismo e sulla xenofobia.
Deux événements à proprement parler historiques, autour desquels plane un mystère profond quant aux véritables commanditaires, c'est-à-dire ceux qui se cachent derrière les commanditaires mafieux, identifiés en partie.

Qui étaient de toute façon les boucs émissaires tout trouvés puisque Giovanni Falcone et Paolo Borsellino avaient "osé" instruire le "maxi-procès", le plus spectaculaire procès intenté contre la mafia, débuté le 10 février 1986 contre 475 imputés et définitivement conclu en Cassation le 30 janvier 1992 par un jugement que l'on peut résumer en deux chiffres :
  1. 19 condamnations à perpétuité
  2. globalement 2665 ans de prison
Or il faut bien comprendre que jusqu'alors en Italie, pratiquement jamais aucun boss mafieux n'avait été condamné à perpétuité, et tous étaient convaincus, à commencer par Riina, qu'ils s'en seraient sortis une fois de plus, notamment grâce au juge Corrado Carnevale, le "tueur de jugements" connu pour "ajuster" les condamnations d'appel, c'est-à-dire de pratiquement toutes les casser en faveur des mafieux, le plus souvent pour des détails de procédure. La Cassation lui a d'ailleurs revalu ses "bons et loyaux services", puisqu'après avoir été condamné en 2001 à 6 ans de prison en appel, la sentence a été cassée par ses confrères en 2002, en confirmant définitivement le jugement de première instance, qui abandonnait l'inculpation de corruption faute de preuves suffisantes...

Falcone avait découvert la chose et avait donc institué une rotation des juges, en écartant ainsi Carnevale du maxi-procès. Lui qui avoua plus tard (contre son gré, surpris par des écoutes téléphoniques) qu'il n'avait jamais respecté ni Falcone ni Borsellino, pas plus morts que vivants (i morti li rispetto, ... ma certi morti no)...

En bon et loyal serviteur de l'état, le 21 juin 2007 il a donc fini par être réintégré - grâce à une loi écrite spécialement pour lui ! - à la première chambre civile de la Cassation, où il peut continuer sereinement son œuvre, comme a pu s'en rendre compte Beppe Grillo. Avec une perspective qui fait froid dans le dos : sur la base de l'ancienneté, Carnevale a toutes les chances de devenir un jour président de la Cassation, or vu ses antécédents, on peut facilement imaginer le résultat de futurs procès "excellents" destinés à arriver tôt ou tard devant la Cour : Dell'Utri, Cuffaro, etc. Carnevale à la Cassation, Falcone et Borsellino au cimetière. Ainsi va l'Italie.

Donc, revenons à nos carnages, sur un plan purement chronologique, en voyant un peu les événements marquants de ces deux années cruciales pour l'Italie, de début 1992 à début 1994 :
  • 30 janvier 1992, première condamnation "historique" de tout le gotha mafieux, sous l'impulsion déterminante des juges Falcone et Borsellino, qui avaient formé le "pool de Palerme" ;
  • 23 mai 1992, assassinat de Falcone ;
  • 19 juillet 1992, assassinat de Borsellino ;
  • 15 janvier 1993, Riina est arrêté, après 23 ans de cavale...
  • 14 mars 1993 : attentat manqué à Maurizio Costanzo, via Fauro (Rome), 21 blessés ;
  • nuit du 26 au 27 mai 1993 : Florence, via dei Georgofili (Galerie des Offices), 5 morts, dont deux enfants, 29 blessés ;
  • 2 juin 1993 : Rome, via dei Sabini, près du Palais Chigi (siège du gouvernement), les carabiniers découvrent une Fiat 500 avec une bombe à bord, désamorcée. Le 2 juin en Italie est la fête de la République, voir le début du billet...
  • 27 juillet 1993 : Milan, via Palestro (Musée des Arts Contemporains), 5 autres morts, 10 blessés ;
  • 28 juillet 1993 : 24 heures plus tard, à Rome, attentat à la bombe derrière la basilique de Saint-Jean de Latran, 14 blessés ;
  • même jour, deuxième attentat à la bombe à Rome, église de Saint-Georges du Vélabre ;
  • 9 janvier 1994 : stade olympique de Rome, le match du dimanche, l'auto piégée n'explose pas au passage d'un bus de carabiniers, à cause du détonateur défectueux, évitant ainsi un carnage qui aurait eu encore plus d'effet sur l'opinion publique que tous les autres réunis !!!
  • 27 mars 1994 : Forza Italia, le parti-entreprise de Berlusconi, remporte les élections...
Pour un total de 9 attentats à la bombe, dont deux manqués, qui ont causé des dizaines de blessés et plus d'une vingtaine de morts, provoqué des dommages considérables au patrimoine artistique italien, impacté profondément et durablement l'opinion publique, et en outre qui dévoilent autant de mystères qu'ils en suscitent de nouveaux, puisque ce parcours est jalonné d'autres événements qui font partie du puzzle (selon mon avis très subjectif, c'est clair) :
  • janvier 1992 : Cossiga nomme Giulio Andreotti sénateur à vie ;
  • 17 février 1992 : Mario Chiesa est arrêté, c'est le début de l'opération Mains propres ;
  • 12 mars 1992 : Salvo Lima, le bras droit d'Andreotti et son intermédiaire auprès de la mafia, est tué à Palerme ;
  • 24 avril 1992 : démissions du dernier gouvernement Andreotti, après avoir été 7 fois président du Conseil des ministres (Silvio a encore de la marge...) ;
  • 21 mai 1992 : la dernière interview de Paolo Borsellino, accordée à deux journalistes français (!!!), dans laquelle il évoque les enquêtes en cours à Palerme sur Berlusconi, Dell'Utri et Mangano ;
  • 17 septembre 1992 : meurtre d'Ignazio Salvo, homme politique mafieux (DC), véritable interface entre politique et mafia, jugé coupable, comme Salvo Lima, de n'avoir pas fait assez pour protéger les intérêts de la mafia ;
  • 24 décembre 1992 mise en examen de Bruno Contrada, ancien chef de la police de Palerme puis membre influent des services secrets italiens (condamné le 5 avril 1996 à 10 ans de réclusion pour association criminelle aggravée de type mafieuse, ou, pour mieux dire, pour "haute trahison", condamnation confirmée définitivement en Cassation le 10 mai 2007, après ... 15 ans de procès, et je vous fais grâce des étapes intermédiaires...) ;
  • 8 janvier 1993 : meurtre à Barcellona (Messine) de Beppe Alfano, journaliste, dont la fille, Sonia, est aujourd'hui l'une des porte-parole du renouveau de conscience démocratique dans ce pays ;
  • 27 mars 1993 : le Parquet de Palerme (Gian Carlo Caselli) demande la levée de l'immunité parlementaire pour finalement intenter à Andreotti un procès pour "concours externe en association mafieuse"...
  • 15 septembre 1993 : Palerme, meurtre de Don Pino Puglisi, un prêtre engagé contre la mafia, assassiné par Gaspare Spatuzza, tueur d'une cinquantaine de victimes de mafia ;
  • 26 janvier 1994 : naissance officielle de Forza Italia, c'est-à-dire la fameuse “initiative politique liée à Fininvest”, voulue par Dell'Utri, puis Craxi et d'autres... 
Voilà. Vous m'excuserez pour cette double chronologie, longue (bien que j'aie tenté de résumer le plus possible) mais indispensable pour comprendre quelque chose dans le raisonnement que je m'apprête à faire. Car il faut d'abord avoir ce tableau présent à l'esprit, pour mieux saisir comment il s'inscrit sur fond de tempête judiciaire force 10, Tangentopoli, qui a vu décimer et disparaître à la vitesse grand V la classe économique et politique du pays après quasiment un demi-siècle de DC, et, surtout, sur fond de création dans le plus grand secret du parti politique de Silvio Berlusconi, voulu par Marcello Dell'Utri dès ... l'été 1992 !!!

Pratiquement en concomitance avec les assassinats de Falcone et de Borsellino. Et sans que Berlusconi lui-même le sache ... jusqu'à l'automne.

Federico Orlando, co-directeur du Giornale, fondé par Indro Montanelli dont l'on vient de célébrer le 100e anniversaire de sa naissance, a publié un livre intitulé : “Il sabato andavamo ad Arcore”, où il raconte par le menu les réunions chez Silvio Berlusconi avec la participation des colombes (Fedele Confalonieri, Gianni Letta, Maurizio Costanzo, qui freinaient l'initiative en craignant qu'elle ne fût contre-productive pour Berlusconi) et des faucons (Doris, Dell'Utri, Previti)...

Un témoignage qui se joint à celui rendu par Ezio Cartotto dans son livre : « Operazione Botticelli ». Berlusconi e la terza marcia su Roma...

Parenthèse : à cette époque, cela faisait déjà dix ans que je vivais en Italie (septembre 1982), mais j'avoue que je n'avais encore rien compris à ce pays (il faut du temps...), et que j'étais bien incapable d'interpréter tout ce qui se passait sous mes yeux, puisque j'habitais déjà à Rome depuis fin 1985.

Car une première constatation, c'est que cette situation, pourtant terrible, n'avait rien d'exceptionnelle puisqu'elle s'inscrivait parfaitement dans la normalité l'anormalité et la continuité du tissu historique italien, caractérisé depuis la fin de la IIe Guerre mondiale, par Gladio, par les nombreux massacres perpétrés durant la stratégie de la tension - y compris par l'état lui-même -, par les loges maçonniques dévoyées, les pouvoirs occultes de toute sorte, etc.

Et, last but not least, par les relations inavouables entre politique(s) et mafias. Écoutons Marco Travaglio :
La Mafia et la Nouvelle République

(...)

Serait-ce un hasard ? Le 14 mai 1993, la mafia commet un attentat à Rome, le premier attentat romain de l'histoire de la mafia, le premier attentat de toute l'histoire de la mafia hors de la Sicile, et contre qui ? Contre Maurizio Costanzo, qui s'en sort par miracle, d'un centième de seconde.

Costanzo faisait partie de la P2 : de toute évidence, dans certains milieux, nul ne s'attendait à ce qu'il fût hostile à l'arrivée de Berlusconi en politique. Pourquoi dis-je cela ? Parce qu'au même moment, en Sicile, dans tout le sud-ouest de la Botte et jusqu'en Calabre, on voyait l'effervescence d'étranges ligues du sud qui, dans le sillage de la Ligue du Nord - il y eut même à Lamezia Terme une réunion avec un représentant de la Ligue du Nord -, visaient la sécession en voulant détacher de l'Italie péninsulaire la Calabre ou la Sicile... De fait, ces mouvements s'appelaient "la Sicile libre, la Calabre libre". Ces ligues fédéraient un peuple interlope, fait non pas de padans féroces, mais plutôt de gens étranges, un peu liés à la mafia, un peu à la 'ndrangheta, un peu à la P2 ; l'un d'eux, le prince Domenico Napoleone Orsini, qui avait des liens avec ces personnages, avait également des liens avec Marcello Dell'Utri.

Nous savons donc que Dell'Utri - chose démontrée par Gioacchino Genchi en analysant les relevés téléphoniques d'appels entrants et sortants, quel hasard ! - avait des contacts directs avec le prince Orsini. Dans un premier temps, Dell'Utri suivait de près l'évolution de ces milieux, justement parce que ce sont des organisations mafieuses, liées à des membres de la P2 et de la subversion d'extrême-droite, qui se fédèrent dès qu'elles sentent l'odeur d'un coup d'état possible, de la naissance d'une nouvelle République, et qu'elles veulent faire peser le poids, une fois de plus, de leur mainmise sur un ou plusieurs nouveaux partis.

Comme Sicilia Libera, parti à la création duquel s'intéressent directement des boss du calibre de Tullio Cannella, Leoluca Bagarella, les frères Graviano ou Giovanni Brusca.

Puis il se passe quelque chose, après la tentative d'assassinat de Costanzo et les attentats évoqués plus haut
(voir chronologie)..., cette stratégie terroriste mise en œuvre par la mafia obtient les résultats escomptés : Riina ne frappe pas au hasard, comme il eut l'occasion de le dire à ses troupes, on fait la guerre pour faire la paix avec l'État.

Une nouvelle paix avec de nouveaux acteurs et de nouveaux contacts politiques, qui, à la différence des précédents, déjà à l'agonie, étaient bien vivants, réactifs, et en mesure de respecter les accords, une fois conclus.

Nous en sommes à l'été 1993, et l'aventure de Forza Italia est déjà décidée : vers avril-mai, Berlusconi annonce à Montanelli qu'il se lance en politique et que le quotidien (Il Giornale) devrait le suivre dans sa bataille politique, ce à quoi Montanelli opposa une fin de non-recevoir. La rupture entre Silvio Berlusconi et Indro Montanelli se consume durant l'automne, Montanelli continuant de dénoncer l'entrée en politique de Berlusconi vu l'énorme conflit d'intérêts en jeu, et l'impossibilité de bien faire deux métiers en même temps.

De l'autre côté, les chaînes Fininvest bombardent Montanelli, désormais devenu un obstacle, pour le faire démissionner : le plus célèbre des journalistes conservateurs qui se déchaîne contre ce qui devait devenir, selon les désirs de Berlusconi, un parti modéré, libéral, un parti censé incarner des idéaux dont Montanelli avait toujours été le porte-drapeau, mais dont il savait aussi qu'il ne le serait jamais devenu, car Berlusconi était tout sauf un modéré ou un libéral, c'était surtout un extrémiste autoritaire.

Durant les mêmes mois, la mafia décide d'abandonner le projet de parti "Sicile libre" qu'elle avait fondé et parrainé, à la suite d'une série de réunions, dont la dernière, pour laquelle Bernardo Provenzano (selon son bras droit à l'époque, Nino Giuffré, devenu repenti par la suite et considéré fiable par la justice dans des dizaines de procès, y compris contre Dell'Utri) convoqua la coupole des familles mafieuses, afin de connaître leur choix : soit ils préféraient continuer avec le projet de parti régional, soit ils préféraient une situation plus traditionnelle en se reportant sur un nouveau parti en train de naître à Milan, grâce aux efforts déployés par leur vieil ami : Marcello Dell'Utri, qu'ils connaissaient au moins depuis le début des années soixante-dix, c'est-à-dire lorsque Dell'Utri, qui fréquentait des mafieux comme Gaetano Cinà et Vittorio Mangano, avait fait installer ce dernier à demeure chez Berlusconi.

On peut toujours discuter pour savoir s'il fit cela sciemment ou inconsciemment, mais le fait est qu'il donna à Cosa Nostra la possibilité de pénétrer et de placer un de leurs hommes au domicile privé de Berlusconi, l'un des financiers et entrepreneurs les plus importants et prometteurs de l'époque, qui n'était alors que constructeur mais serait bientôt devenu éditeur, puis politique.

Les rencontres Mangano - Dell'Utri

Il est bizarre que plus personne ne se souvienne, pas même à l'extrême gauche, du déroulement documenté de ces faits. En novembre 1993, alors que tout est prêt pour le lancement de Forza Italia, du kit des candidats aux essais dans l'immense parc du domaine d'Arcore pour voir quels étaient les candidats plus télégéniques, il ne manquait plus qu'à choisir les couleurs des cocardes et des drapeaux, à trois mois des élections de mars 1994, Mangano et Dell'Utri se rencontrent deux fois à Milan. Ce n'est pas une rumeur, les rendez-vous sont écrits noir sur blanc dans l'agenda de la secrétaire de Dell'Utri : Palazzo Cellini, siège de Publitalia, Milano 2, les magistrats perquisitionnent et saisissent l'agenda : mois de novembre 1993, deux rendez-vous sont fixés entre Dell'Utri et Mangano, les 2 et 30 novembre.

Or à ce moment-là Mangano n'était plus le petit jeunot des années 1973-74, lorsqu'il avait été engagé comme garçon d'écurie à Arcore. La scène se passe vingt ans plus tard. Et entre-temps Mangano est resté onze ans derrière les barreaux, après une condamnation totale à 13 ans pour drogue et mafia dans le cadre du procès Spatola pour mafia et du maxi-procès pour drogue, deux procès que Falcone et Borsellino avaient instruits ensemble.

Sorti de prison en 1991, il avait été promu chef de la famille de Portanuova, en remerciement de son silence pendant l'emprisonnement, un avancement de carrière qui lui permit de participer aux prises de décisions sur les attentas de la mafia contre l'état.

Donc, quelques semaines à peine après les derniers attentats à Milan et Rome, Dell'Utri rencontre un tel personnage dans ses propres bureaux de Milan, là même où il travaille à la naissance de Forza Italia.

Personnellement, je ne sais pas si tout cela a une pertinence au niveau juridique, ce sera aux juges de décider ; par contre, je crois qu'il est fondamental de savoir ces choses tant au plan politique qu'historique...

(...)

Dans le jugement Dell'Utri, qui le condamne en première instance à neuf ans d'emprisonnement et à être déchu de toute fonction publique, les magistrats de Palerme écrivent : les rapports entre Cosa Nostra et Dell'Utri « survivent aux attentats de 1992 et 1993, alors même que les contacts traditionnels, qui n'étaient plus fiables, les politiciens d'hier - Lima, Salvo - sont frappés par la vengeance de Cosa Nostra, et ce en dépit de l'évolution de la conscience sociale face au phénomène mafieux dans son ensemble ».

Autrement dit, bien que les gens commencent vraiment à se passionner pour l'anti-mafia après la mort de Falcone et de Borsellino, Dell'Utri ne change pas.

Il existe des « preuves certaines de l'implication mafieuse de l'accusé Dell'Utri, y compris relatives à sa saison politique - dont nous avons déjà parlé -. Forza Italia voit le jour en 1993 sur une idée de Dell'Utri, qui n'a pu nier qu'il avait rencontré Mangano à Milan en novembre 1993, en pleine phase d'organisation du parti de Forza Italia et alors même que Cosa Nostra s'apprêtait à changer de cap, en direction de cette force politique naissante ».

Dell'Utri a donc rencontré Mangano en 1993, puis en 1994, « en promettant des avantages politiques précis à la mafia, qui plus est à un moment où la mafia s'orientait à voter Forza Italia ». Tout cela est écrit dans un jugement de première instance, qui devra évidemment être confirmé ou rejeté en appel et en cassation.
Certes, quand on voit qu'il a fallu 15 ans pour arriver à un jugement définitif dans le procès Contrada, on se dit qu'on n'est pas encore sorti de l'auberge...

Ceci dit, au lu et au su de ce qui précède, bien des questions demeurent, dont celles-ci :
  1. Pourquoi la mafia a-t-elle commis cette série de massacres, qui plus est hors de son territoire sicilien, chose qui ne s'était jamais produite ni avant ni après l'année tragique de 1993 ?
  2. Pourquoi le dernier attentat raté, commis au stade olympique début janvier 1994, qui aurait été indubitablement le plus violent de tous, n'a-t-il pas été répété avec un détonateur en état de marche ?
Il n'est certes pas facile de répondre, mais de nombreuses déclarations de repentis, dont beaucoup se recoupent, apportent quelques éléments de réponses...

D'abord, concernant le carnage manqué, reconstitué dans les détails par les enquêteurs sur la base de témoignages recoupés et d'investigations poussées, il est étrange de constater l'époque à laquelle il se situe : les six précédents se sont concentré de mars (deux mois après la capture de Riina) à juillet 1993, il a donc lieu six mois plus tard, entre les rencontres de Dell'Utri et Mangano et la création "officielle" de Forza Italia en novembre 1993, et les élections remportées par Forza Italia en mars 1994.

Donc dans le cadre d'ensemble il semble couler de source qu'il n'a pas été répété parce qu'entre-temps la mafia a fini par obtenir ce qu'elle voulait, toute cette campagne d'attentats n'ayant eu pour but, selon les juges, que de "négocier" une pax mafiosa avec l'état. Une négociation dont le contenu tenait sur une seule feuille de papier, le fameux "papello" che Riina aurait remis - ou fait remettre - à ses interlocuteurs représentant l'état italien, et sur lequel était consignée la liste des prétentions de la mafia vis-à-vis de l'état : relâcher la répression contre Cosa Nostra et promulguer une législation ad hoc pour endiguer le phénomène des repentis, pour assouplir les conditions de détentions très strictes fixées par l'article 41-bis, qui établit un régime carcéral de très haute sécurité pour les chefs mafieux, etc.

Un compromis état-mafia en tout état de cause totalement inacceptable pour Paolo Borsellino, dont le meilleur ami venait d'être assassiné deux mois plus tôt. Nous revoici donc au point de départ : la tuerie de Via D'Amelio et les nombreux mystères qui planent encore autour de cette affaire. Avec toutefois de très très gros éléments de nouveauté. Dont les déclarations de deux nouveaux repentis de premier plan :
  1. Massimo Ciancimino, fils de Don Vito, qui est le premier à indiquer explicitement l'existence du "papello", une liste de 10 à 12 requêtes...
  2. Gaspare Spatuzza, déjà mentionné dans ma chronologie, et qui raconte depuis plusieurs mois des éléments tellement nouveaux que l'ouverture d'un procès Borsellino quater ne devrait plus tarder.
D'ailleurs un pool de magistrats vient juste d'être constitué ad hoc, coordonné par le juge Sergio Lari, qui regroupe Domenico Gozzo, Amadeo Burtone, Nicolò Marino et Stefano Lucani.

Les développements de cette affaire feront l'objet d'un prochain billet, car comme le dit justement Silvia Cordella dans l'introduction de son article :
...il manque encore de nombreux éléments sur les commanditaires externes à Cosa Nostra, circonstance qui fait que la "vérité judiciaire" sur les attentats de 1992 n'est pour l'instant qu'un puzzle incomplet.
Pour l'instant, je conclus non sans observer une coïncidence vraiment très étrange.

Depuis que Spatuzza a commencé à parler, à l'automne 2008, il est clair qu'un nouveau procès devra avoir lieu. Un procès réclamé à corps et à cris, depuis longtemps, par Salvatore Borsellino, frère de Paolo et un peu le porte-parole de l'ensemble de la société civile italienne.



Or l'un des hommes capable d'apporter énormément dans le cadre d'un nouveau procès se nomme Gioacchino Genchi, ce même Gioacchino Genchi capable de dénicher les détails qui tuent, le premier à avoir compris d' a été actionné le détonateur qui a fait sauter la Fiat 126 bourrée d'un quintal de TNT (volée par Gaspare Spatuzza), et capable d'apporter des éclairages indispensables sur la naissance de cette seconde République...



Ce même Gioacchino Genchi que les pouvoirs en place se sont empressés de discréditer et de déligitimer sous les prétextes les plus absurdes et abjects, pour qu'il ne puisse plus participer aux enquêtes à venir maintenant qu'ils savent qu'ils ne pourront plus y échapper. À suivre...

Ardea, 25 avril 2009, fête de la Libération en Italie : le 25 avril 1945, les partisans libèrent Milan de l’occupation des nazis et des fascistes...


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lundi 6 avril 2009

Désinformation berlusconienne


L'un des fondements systémiques de la propagande martelante du régime berlusconien est la désinformation : active, passive et sous toutes ses formes, par omissions, dissimulations, escamotages, menaces, etc.

En cela, Berlusconi continue de suivre à la lettre les conseils pertinents prodigués par Craxi, dès la confection du premier parti politique / produit publicitaire (à moins que ce ne fut parti publicitaire / produit politique, au choix) de l'histoire des démocraties :
À travers l'arme dont tu disposes - la mainmise sur les télévisions -, tu peux faire une propagande martelante... (Con l'arma che hai tu, Silvio, in mano delle televisioni, attraverso le quali puoi fare una propaganda martellante)
Et Berlusconi ne s'en est jamais privé, usant et abusant à l'envi de cette désinformation/propagande massive, intensive, agressive, omniprésente, qui occupe l'espace et le temps de la vie des personnes. Outre un combat sans merci, acharné, permanent, de la "vraie" information, celle qui veut rendre compte des faits, honnêtement, fidèlement.

Avec une puissance de feu dont Goebbels et Hitler eux-mêmes auraient rêvé, ce qui rend la chose d'une extrême dangerosité, puisque la machine de guerre propagandiste de Berlusconi combine à la perfection deux axiomes clés de ces personnages :

- Plus un mensonge est gros, plus il a de chances d'être cru... (Goebbels)
- Un mensonge répété dix fois reste un mensonge ; répété dix mille fois, il devient une vérité... (Hitler)

en démultipliant ces deux facteurs par un effet de masse qui touche en permanence pratiquement 100% des italiens !

Une démonstration a contrario de la pertinence et de la justesse de ces mots de Saviano, en réponse à la question d'un journaliste qui lui demandait pourquoi son livre était-il devenu si dangereux pour la camorra : - à cause des lecteurs !
Et d'expliquer que la vente de son livre, dont le premier tirage était à 5000 (cinq mille) exemplaires, s'est répandue comme une traînée de poudre chez les jeunes, dans les prisons, etc., par la seule grâce du bouche à oreille. Jusqu'à devenir un phénomène planétaire. Plus d'1 million d'exemplaires vendus uniquement en Italie, pour l'instant des traductions dans 32 langues (il est également best-seller dans de nombreux pays), bientôt un film, etc.

Donc, sa thèse c'est que ce livre est devenu dangereux pour la camorra non pas parce qu'il l'a écrit (beaucoup en ont écrit d'autres sur le même argument dont personne n'a jamais entendu parler), mais parce qu'il est lu !

Et cette diffusion en masse de son message à permis à Gomorra de dépasser : 1) le seuil du silence ; 2) la ligne d'ombre.

Je rapporte ces deux expressions (prononcées par Saviano dans deux interviews, la première avec Fazio, la seconde avec Enzo Biagi), parce qu'elles sont très symboliques : ce sont les lecteurs qui donnent au message de Saviano voix (en dépassant le seuil du silence) et visibilité, lumière (en dépassant la ligne d'ombre).

Donc chaque fois que l'info passe d'une manière ou d'une autre, soit par le livre lui-même, soit par celles et ceux qui en parlent, c'est son message qui porte toujours plus loin, toujours plus fort !
Or Berlusconi n'a aucun besoin du bouche à oreille, il lui suffit de claquer des doigts pour que la quasi-totalité des médias - télé, radio, presse - répètent servilement les berlusconneries du jour, sans esprit critique (fortement déconseillé pour faire carrière) ni aucune analyse (à moins qu'elle n'aille dans le sens du poil)...

À tel point qu'en 2004, des personnalités italiennes connues (Giulietto Chiesa, Luigi Ciotti, Gino Strada, Alex Zanotelli) avaient lancé un appel lors des États Généraux de l'Information organisés à Rome :
L’information n’a jamais été à ce point censurée, partisane et unilatérale comme elle l’est aujourd’hui. Une mystification colossale empêche des millions de personnes d’avoir une réaction critique. Dans ces conditions un vrai débat politique et culturel est totalement impossible.

Dans ces conditions, les italiens sont victimes d’un matraquage et d’une propagande médiatiques et ne peuvent aborder et discuter les problèmes fondamentaux de la société : la guerre, l’immigration, la mafia, les handicaps, la prison, l’exclusion, la pauvreté, l’école, la santé et le travail. Cela signifie que le débat démocratique entre citoyens, sans même parler des partis politiques, ne peut exister.
La seule chose fausse, dans cette déclaration, c'est qu'en 2009 la situation est infiniment pire qu'en 2004, et bien moins pire que ce qu'elle sera en 2010 si entre-temps personne ne s'oppose au marionnettiste Berlusconi...

La quasi-totalité des médias - télé, radio, presse -, disais-je (même si Berlusconi en veut toujours plus...), SAUF Internet ! Pour l'instant ! Car il y travaille assidûment, ce que certains signes avant-coureurs montrent bien.

En la matière, je voudrais donc vous donner un "petit" exemple, mais qui a valeur de symbole, ô combien significatif...

Le 2 mars dernier, le Tribunal de Milan a rendu un jugement sur une affaire qui opposait Mediaset-RTI, le groupe de Berlusconi, et RCS, pour avoir diffusé sur son site amiral du Corriere della Sera 59 clips reprenant du contenu des chaînes du groupe.

À l'issue du référé, le communiqué de presse publié par Mediaset a tout d'une écrasante victoire :
Dans son ordonnance de référé du 2 Mars 2009, le tribunal de Milan ... a ordonné le retrait immédiat des sites de RCS de clips reprenant des scènes du Grande Fratello (équivalent italien du Loft), en faisant droit à la demande de Mediaset, etc.

Ce référé contre RCS s'inscrit dans une plus ample stratégie mise en œuvre par Mediaset dès l'été dernier avec l'action entreprise contre YouTube, qui vise à défendre notre droit d'avoir l'exclusivité totale sur tous nos contenus télévisuels.

Après cette victoire importante, Mediaset confirme son intention de poursuivre son action pour protéger le droit d'auteur et affirmer des principes de légalité sur les contenus du Web. Toute utilisation illicite de notre contenu sur Internet sera donc systématiquement poursuivie.

D'ailleurs nous allons lancer plusieurs actions légales contre des sites Web et des fournisseurs de contenus qui diffusent sans autorisation des contenus télé Mediaset.
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais le dernier paragraphe est une menace manifeste, provenant d'un groupe qui a une force de frappe financière - et pas seulement - énorme.

Bien. Maintenant, examinons un instant ce qui distingue le communiqué ci-dessus, certes correct du point de vue formel, mais tellement partiel qu'il en est presque faux, en se limitant sciemment à ne reprendre qu'une infime partie des faits caractérisant l'information globale. Qui est la suivante, rapportée par RCS :
Dans la substance, le Tribunal de Milan a rejeté les prétentions de Mediaset, qui voulait interdire à RCS de publier sur son site de brefs extraits de toutes les émissions diffusées par Canale 5 et Italia 1, et demandait au juge des référés le retrait de 59 clips vidéos. Or au final, le juge n'a ordonné que le retrait de 4 clips sur 59, en reconnaissant à tous les autres l'expression discriminante du droit de chronique et de critique qu'ont les journalistes, droit qui ne s'applique pas, dans le cas d'espèce, aux contenus extraits du "Loft" italien. (voir en P.S. les explications sur « droit de chronique » et « droit de critique »).

Dans la note qu'il a communiquée, le groupe RCS observe donc que la décision du Tribunal continue de protéger la liberté d'expression et le droit à l'information, en freinant les grands groupes tels que Mediaset qui voudraient les limiter. Et de conclure en réaffirmant sa volonté de continuer à offrir l'information de cette nature, y compris sur différentes plate-formes multimédias, à la fois en sauvegardant sa vocation journalistique et en respectant les droits d'auteur et la propriété intellectuelle.
Nous sommes bien loin du ton triomphaliste du communiqué de Mediaset.

Voici ce que j'appelle un exemple de désinformation passive, où l'on a 7% de vérité (retrait de 4 clips sur 59) vs. 93% d'omission (prétentions de Mediaset déboutées pour 55 clips sur 59) !

Un autre point intéressant est que Mediaset a demandé le retrait de clips se rapportant à Canale 5 et Italia 1, mais pas à Rete 4, petit détail qui fera l'objet d'un billet dédié, j'y reviendrai...

Comme quoi pour désinformer on n'est pas obligé de publier des informations fausses, il suffit de présenter - ou pas - différemment et partiellement l'info, en clair de la manipuler en fonction des exigences du moment.

Car entre dissimuler les faits, les altérer, les fausser ou empêcher qui les rapporte de s'exprimer librement par divers moyens de pression (lois, procès ou pire...), l'arsenal des censures et des manipulations est vaste. En commençant par nier l'évidence, ce que fait régulièrement Berlusconi.

Dernier exemple en date, pas plus tard qu'hier, à Prague, suite à ses gaffes à répétition de ces derniers jours, Berlusconi a déclaré aux journalistes italiens qu'il avait été diffamé par la presse, qui désinformait son lectorat par la même occasion, et que par conséquent il était tenté d'entreprendre des actions "directes et dures" vis-à-vis de certains journaux et journalistes :
Ci sono state calunnie nei miei confronti e disinformazione nei confronti dei lettori. E quindi, a un certo momento io non voglio arrivare a dire: servono azioni dirette e dure nei confronti di certi giornali e di certi protagonisti della stampa, però sono tentato perchè non si fa così...
Une déclaration loin d'être anodine, à laquelle Repubblica rétorque : rapporter les faits ou critiquer n'est pas diffamer, dès lors que la liberté de la presse correspond sans aucun doute à l'intérêt d'une démocratie !
La libertà di stampa, invece, coincide sicuramente con l'interesse di una democrazia. Perché la cronaca non è diffamazione e la critica non è calunnia.
Mais de toute évidence, Berlusconi, qui se vante d'être l'éditeur le plus libéral de toute l'histoire de la presse et de la télévision (Sì, io sono l'editore più liberale della storia della carta stampata e della televisione), anticipe d'ores et déjà son nouveau programme d'épuration, prêt de longue date, et dont la réalisation concrète ne devrait plus tarder. S'il y arrive, ce dont je doute, sans vouloir être trop optimiste...

Je conclurai en reprenant une citation mise en exergue du livre de Peter Gomez et Marco Travaglio, Régime, paru en 2004, empruntée à Abraham Lincoln :
Vous pouvez tromper quelques-uns tout le temps,
Vous pouvez tromper tout le monde de temps en temps,
Jamais vous ne pourrez tromper tout le monde tout le temps. !!!
Berlusconi n'y arrivera pas plus que les autres dictateurs de pacotille qui l'ont précédé dans l'histoire de l'humanité, même s'il est clair que les faits exposés plus haut sont à mettre en étroite relation avec le révisionnisme berlusconien, où l'on franchit une étape supplémentaire dans l'horreur de la désinformation, de la censure et de la propagande de régime, mais cela fera l'objet d'un billet à venir...


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P.S. Dans le système juridique italien, le « droit de chronique » va généralement de pair avec le « droit de critique », garanti dans la Constitution italienne, à l'article 21 : « Tout individu a le droit de manifester librement sa pensée par la parole, par l’écrit et par tout autre moyen de diffusion. ».

Le « droit de chronique », c'est la manifestation de la liberté d'expression propre aux journalistes, qui consiste non seulement à diffuser des informations mais aussi à les commenter.

La Cassation le considère légitime lorsque plusieurs conditions sont réunies :
- l’utilité sociale (rien à voir avec le commérage)
- la vérité des faits exposés
- la forme civile de l’exposition

Sur le « droit de critique », les limites à l'exercice sont le langage correct et le respect des droits d’autrui. Le problème étant de pouvoir présenter des faits documentés tout en sachant que cela ne plaira probablement pas à l'auteur des faits en question...

Après avoir demandé à Narvic son avis sur la question pour tenter d'identifier les correspondances avec le droit de la presse en France, voici un extrait de sa réponse :
À ma connaissance, en droit français, il n'y a pas vraiment de notion tout à fait équivalente (il n'y a aucun droit d'expression spécifique des journalistes. Ils bénéficient exactement des mêmes que tous les citoyens : loi sur la presse de 1881). La liberté d'expression est définie de manière "négative" : tout est autorisé, sauf les cas précis d'interdiction prévus par des lois, notamment la diffamation : imputation ou allégation d'un fait précis, qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération. Le droit français cherche donc à savoir à partir d'où une critique ou un commentaire (qui sont libres pour tous) basculent dans la diffamation.

La jurisprudence sur la diffamation a précisé des notions qui se rapprochent de ce que tu me décris. On peut échapper à la condamnation pour diffamation même si les faits imputés ou allégués portent atteinte à l'honneur et à la considération, si on les prouve : c'est l"exception de vérité" (mais la preuve doit être "parfaite", ce qui n'arrive pas très souvent... ;-) ), et même s'ils sont faux, en invoquant "la bonne foi". La Cour d'appel de Paris rappelle que "quatre éléments doivent être réunis pour que le bénéfice de la bonne foi puisse être reconnu au prévenu : la légitimité du but poursuivi, l’absence d’animosité personnelle, la prudence et la mesure dans l’expression, ainsi que la qualité de l’enquête".

Il me semble que l'on rejoint ici l'approche italienne : l'imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur n'est pas forcément condamnable, si le prévenu poursuivait "un but légitime d'information du public" (= l'utilité sociale) et qu'il le prouve : "exception de vérité" (= la vérité des faits exposés), et même si le fait est faux, à condition que le prévenu ait mené "une enquête réelle et sérieuse", "sans animosité personnelle", qu'il soit "prudent et mesuré" dans son expression (= la forme civile de l'expression).
Je le remercie pour son éclairage.

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mardi 31 mars 2009

Italie : origines du nouveau parti de Silvio Berlusconi


Ce qui se passe en Italie ces jours-ci est totalement incroyable. Il faut que je me pince plusieurs fois par jour pour bien vérifier que je suis éveillé et que ce n'est pas un cauchemar (vous aurez d'ailleurs remarqué que je n'écris plus, mais c'est en partie parce que je me suis transféré sur mon blog italien, n'ayant plus trop le cœur à parler du Web en ce moment)...

Mais si ! Je suis éveillé, et c'est un cauchemar. On a assisté pendant 3 jours, du 27 au 29 mars, à la consécration du culte de la personnalité, du révisionnisme, du négationnisme, même, non pas du nazisme, mais de la montée en puissance des pouvoirs occultes qui gouvernent aujourd'hui l'Italie, à proprement parler, dans un mélange maudit de mafias, de loges maçonniques dévoyées, d'extrémismes noirs, de corrompus en tous genres.

Je voudrais juste vous proposer l'intervention hebdomadaire de Marco Travaglio, qui revisite la création de Forza Italia, premier parti-secte de Berlusconi, qui compte parmi ses pères fondateurs un fuyard mort en exil pour échapper aux prisons de son pays, Bettino Craxi, et Marcello Dell'Utri, éminence grise de Berlusconi, condamné en première instance à 9 ans de prison à l'issue d'un jugement qui a duré plus de 7 ans, et c'est pas fini... (près de 1800 pages, témoignant de plus de 900 épisodes où Dell'Utri est pris en train de magouiller avec des mafieux...) :

sentenza dellutri sentenza dellutri cicciofrigo sentenza dellutri

Or c'est bien Marcello Dell'Utri qui est à l'origine de Forza Italia (il est encore sénateur à l'heure où j'écris), dans le cadre du très secret "projet Botticelli", fort des conseils éclairés de Vittorio Mangano, un chef mafieux défini un héros par les compères Berlusconi & Dell'Utri (alors même qu'ils s'acharnent à délégitimer tous les gens courageux qui combattent VRAIMENT la mafia), choses désormais parfaitement documentées...

Je ne sais vraiment pas si Charles Pasqua a de quoi être fier d'avoir participé à ce "magnifique désastre" :
Ainsi fut lancé le projet de constitution d'un parti berlusconiste-avec l'aide secrète de deux conseillers spécialement dépêchés en Italie, William Abitbol et Jean-Jacques Guillet. L'opération prit corps en février 1994 : « Forza Italia était né, je pouvais en revendiquer une part de paternité », jubile-t-il.
Mais écoutons Travaglio, qui parle bien mieux que moi de l'origine du parti-entreprise !



Vu que son texte est plutôt long (4200 mots) et que je n'ai pas le temps de me mettre à traduire, je vous renvoie sur ce lien, qui donne en français une bonne idée de l'établissement de connexions entre Forza Italia, le parti de Berlusconi, et la mafia.

Quant au discours de Travaglio, la matière est d'autant plus complexe qu'elle suppose une connaissance de l'histoire d'Italie ces 20 dernières années, et même le texte traduit peut rester obscur pour un lecteur non averti ignorant les références historiques.

Donc si vous voulez comprendre les partis italiens et le fonctionnement de l'état, je vous recommande de lire ce document, en français. Cet autre est également intéressant.

Il n'en reste pas moins que tout cela est d'une extrême gravité, que l'histoire de la fondation de ce "parti" est totalement hallucinante, et que l'ensemble s'inscrit parfaitement dans la partie immergée de l'iceberg Silvio Berlusconi (à laquelle je travaille mais je n'ai pas beaucoup de temps en ce moment).

À ce propos je vous signale que demain, 1er avril, devrait sortir le film Dirty Money, l'infiltré, tiré du livre de Fausto Cattaneo, paru chez Plon en 2001 et intitulé « Comment j'ai infiltré les cartels de la drogue ».

J'ignore ce que vaut le film ou le livre, mais en tout cas cette interview en 4 parties nous apprend des choses ... intéressantes !



Où il est bien évidemment question de Berlusconi, encore et toujours. Et ça n'a rien d'un poisson d'avril...


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P.S. Je sais bien que les vidéos sont en italien, mais dites-vous bien que pour traduire tout ce qui se rapporte à Berlusconi et que les français ne savent pas, ou peu, il me faudrait au moins un an de travail à plein rythme. Donc, comme dit Szarah, si un éditeur passe par là...

Tiens, pour me faire pardonner, en voilà une en français, on y voit un des représentants de la Ligue du nord, parti de l'actuelle coalition au pouvoir, la drôle de coalition (fourre-tout conviendrait mieux)...



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mercredi 25 mars 2009

Recherche Internet : mots clés & allongement des requêtes



Dans un billet signalé par Tom sur l'augmentation de la longueur moyenne des requêtes, le blogueur conclut :
Il semble donc de plus en plus pertinent de vouloir baser sa stratégie de référencement naturel, voire même d’achat de mots-clés, sur des expressions longues, dans la mesure où celles-ci sont appelées à non seulement devenir plus populaires, mais à fournir une information plus qualifiée aux internautes… et par conséquent à offrir les meilleurs taux de conversion et de satisfaction en cas de réelle pertinence.
Chose que j'annonçais déjà en ... janvier et octobre 2006, dans deux billets respectivement intitulés « Les co-occurrences, ou l'avenir de la recherche sur le Web » et « Booster son blog : mots clés et optimisation », où j'observais ce qui suit :
Pourtant, avec l'accroissement exponentiel du Web, il semble bien que les requêtes sur 1 ou 2 mots clés diminuent fortement et laissent la place aux recherches sur 3, 4 mots et plus.
Selon mes « statistiques obtenues de façon empirique », j'indiquais « une prépondérance de 40% des requêtes à 4 et 5 mots », chose corroborée aujourd'hui :



avec 34,37% des requêtes à 4 mots et plus

En octobre 2006, je concluais ainsi :
Pour les mots uniques, mis à part les termes sur lesquels vous êtes déjà positionnés, il est pratiquement inutile de tenter l'aventure... Par conséquent les cooccurrences intéressantes sont celles entre 2 et 5 mots clés.
Soit aujourd'hui près de 70% des requêtes (68,85 pour être précis), ce qui laisse quand même une marge de manœuvre importante.

Dans le temps, on passe donc d'une moyenne de 1,2 mot par requête en 1998, à 2,44 mots en 2005 et 3,3 en 2006 selon Yahoo, avec la tendance suivante sur la décennie 2000-2009 :


Où le pourcentage représente le pourcentage cumulé sur 1 et 2 mots clés. Pour en arriver en mars 2009 avec le résultat suivant : 56,05% des requêtes ont 3 mots et plus, ainsi divisés :
  • 21,68% à 3 mots
  • 34,37% à 4 mots et plus…
Ma conclusion de l'époque est donc toujours valable :
L'optimisation des pages d'un site doit maintenant prendre en compte les mots associés, ou, si l'on préfère, les co-occurrences clés...
Sur ce, bonne optimisation ! Dont je proposais la recette suivante, certes pas pour chaque billet, spontanéité oblige, mais de temps en temps :
Identifier l'univers lexical de son blog en analysant les cooccurrences de mots clés significatives, puis définir une thématique précise par billet, en optimiser sémantiquement le contenu et intégrer la phrase clé centrale (entre 2 et 5 termes pondérés) dans l'URL.
En sachant que la façon dont vous optimisez votre blog (ou votre site) concourt sérieusement à la définition des pages de résultats dans votre moteur préféré...


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dimanche 15 mars 2009

L'iceberg Silvio Berlusconi


Un parcours chargé, plein de mystères, d'inconnues et de questionnements. En somme, toujours en chantier, comme il se doit pour un bâtisseur de sa trempe. Je vais donc tenter de débrouiller un bout d'écheveau, uniquement à partir d'informations disponibles, dont une bonne part sont déjà écrites dans des actes judiciaires. Toutes du domaine public, certes, mais leur accumulation fait froid dans le dos.

Pour prendre une métaphore, le personnage et son histoire sont comme un gigantesque iceberg, avec une partie visible, faite de mensonges, de corruptions, d'intérêts inavouables, et une partie moins visible, qui s'enfonce dans de sombres profondeurs, faite d'encore plus d'omissions, de dissimulations, de silences assourdissants :

Installez-vous, ça risque d'être long...

LA PARTIE ÉMERGÉE DE L'ICEBERG


Le 2 juillet 2003, Gianni Vattimo, député PSE au Parlement européen de 1999 à 2004, avait fait distribuer à tous les parlementaires un opuscule en 5 langues (italien, français, anglais, espagnol et allemand), sobrement intitulé "Berlusconi", rédigé à sa demande par Marco Travaglio & Peter Gomez, deux journalistes de pointe qui suivent Monsieur B. depuis des années.


Le 2 juillet 2003 était aussi le jour où Silvio Berlusconi, président du Conseil des Ministres italien, présentait son programme sur la présidence italienne de l'Union européenne pour le semestre.

Or six ans plus tard, en juillet 2009, ce même Silvio Berlusconi s'apprête à recevoir les dirigeants du G20 au troisième jour des entretiens du G8, lors du sommet qui sera organisé à La Maddalena, en Sardaigne.

Avec au programme la mise en place d'un « cadre juridique » et de « nouvelles règles » pour remettre de l'éthique dans le système financier mondial !!! Outre des batteries de mesures pour sanctionner les paradis fiscaux.

Un projet ambitieux même pour ce parangon de la légalité et de la moralité, dont il serait peut-être temps de mettre à jour les - très - nombreuses péripéties judiciaires, en réactualisant le contenu de la brochure susmentionnée à la lumière des dernières évolutions. Commençons par là :
Dans une interview récemment accordée à El Mundo, Silvio Berlusconi précise que la Juge Nicoletta Gandus, qui a condamné Mills pour s’être fait corrompre par Monsieur B., est une militante de gauche et qu’on peut donc avoir des doutes sur son impartialité, en précisant : « Je suis absolument certain d'être innocenté lorsque le procès reprendra » ! S'il reprend...

Et d'ajouter : « Malheureusement, une partie de la magistrature italienne est politisée et a usé - et use - de son pouvoir comme arme de lutte politique contre ses adversaires, et en particulier contre le seul homme politique du centre-droit capable de l'emporter sur la gauche. Ces juges politisés ont tenté de renverser le résultat du vote démocratique et y sont mêmes parvenus, en 1994, avec une accusation dont j'ai été pleinement innocenté après dix ans de procès. » (en référence à la « fameuse » affaire de corruption de la Guardia di Finanza).

S'ensuit un record du monde qu'il est fier de souligner (entre 1994 et 2006, 789 juges ont enquêté et se sont prononcés sur Silvio Berlusconi, ce qui a donné lieu à 587 visites de police, judiciaire ou financière, et 2500 audiences), avant de conclure : « j'ai toujours été déclaré innocent, car heureusement, nous avons encore en Italie une majorité de juges impartiaux ».

Ce qui est bien évidemment totalement faux. Mais le fait marquant qui ressort de ce tissu de mensonges, ce sont les résultats d'ores et déjà obtenus après toutes ces années de campagnes contre les magistrats qui ont osé s'en prendre aux puissants pour tenter d'appliquer une loi égale pour tous, riches et pauvres inclus : tous ont été laminés ! Di Pietro a été forcé de quitter la magistrature à cause de chantages notoires exercés sur les dossiers des procès de Brescia, Clementina Forleo a été expulsée de Milan après s'être occupée d'Unipol, Luigi De Magistris a été chassé de Catanzaro pour avoir mis son nez dans des scandales politiques, judiciaires et criminels de la Région Calabre, les juges de Salerne de même pour avoir tenté de reprendre le dossier, etc. En bref, c'est la traduction du slogan emprunté à Mao et aux Brigades rouges : en frapper un pour en éduquer cent, en frapper deux, trois, cinq, sept, dix ou quinze pour en éduquer dix mille.

Donc heureusement qu'ils ne sont pas encore parvenus à éduquer les dix mille, car je peux vous assurer, par expérience personnelle (puisque j'ai très souvent été accusé dans des procès pour diffamation), qu'il reste encore beaucoup de juges scrupuleux et garantistes, qui étudient leur dossier ligne par ligne et vont au fond des choses pour éviter de commettre des erreurs. Y compris dans des tribunaux où l'on s'y attend le moins, comme Rome, une espèce de quai des brumes où nombre de dossiers s'enlisent dans le brouillard le plus dense...

Car indépendamment du lieu géographique et de l'altitude, la chose est aujourd'hui transversale et nous avons des quais des brumes dans tous les tribunaux, tous les ministères publics, où les magistrats qui veulent faire carrière ou plus simplement ne pas être trop dérangés jusqu'à leur retraite savent exactement ce qu'ils doivent faire.

Un bel exemple du résultat obtenu après quinze ans de massacres des juges courageux et honnêtes, de ceux qui essaient tout simplement d'agir selon les lois et la Constitution, dont ce qui se passe dans les procès au Cavaliere nous donne un signe clair et symptomatique.

Dans de très rares cas seulement, le Cavaliere a été jugé "innocent", comme il dit : sur 17 ou 18 procès, si je me souviens bien... il s'en est souvent tiré soit pour prescription, soit parce qu'en faisant voter des lois "ad hoc" il a dépénalisé ses délits, réduit de moitié les délais de prescription ou "ajusté" la législation à sa faveur comme dans le cas des faux en écritures comptables.
J'interromps ici l'explication de Marco Travaglio pour préciser certains points juridiques, utiles pour mieux comprendre le contexte.

La prescription ou l'amnistie ne signifient pas qu'on est innocent, mais plutôt qu'on est coupable des faits reprochés ! La première étant un mode d'extinction d'une action en justice avant l'expiration du délai fixé par la loi ou affectant une condamnation pénale pour empêcher que celle-ci ne soit exécutée lorsqu'elle n'a pu l'être durant les délais fixés par la loi ; et la deuxième une mesure décidée par le législateur pour ôter rétroactivement leur caractère délictueux à certains faits commis à une période déterminée (cf. Vocabulaire juridique, Gérard Cornu, PUF 1987).

Un innocent n'a besoin ni de prescription ni d'amnistie. Quant aux absolutions, qui peuvent être de deux formes selon la justice italienne (formula piena : absolution totale, et formula dubitativa : absolution assortie de doutes...), ce sont techniquement des "décisions répressives d'un jugement", ou "exemptions de peines", qui ont pour effet d'exempter l'auteur d'un délit des peines principales normalement prévues par la loi. Là encore, à la base, pas d'innocent, mais un coupable.

De même, dans le cas de Berlusconi, les dépénalisations consistent à soustraire par la loi des agissements (d'abord les siens, et par voie de conséquence ceux des autres, malfaiteurs et truands en tout genre) aux sanctions du droit pénal. C'est ainsi qu'il s'est fait voter pas moins de 17 ou 18 lois en 15 ans, en théorie une par procès, mais qui visent surtout à protéger ses intérêts privés en conditionnant par la même occasion la vie quotidienne de près de 60 millions d'italiens, et moi et moi !

Piqûre de rappel des lois "ad personam" : Décret Biondi (1994), Loi Tremonti (1994), loi sur les commissions rogatoires (événement qui a même débouché sur un traité bilatéral entre la Suisse et l'Italie), loi sur les faux en écritures, lois Cirami, Maccanico, Schifani, Ex-Cirielli, Gasparri, décret pour sauver Rete 4 (troisième chaîne privée de Berlusconi, jugée abusive par les lois italiennes - avant que Berlusconi ne les retouche... - et la Communauté européenne), loi Frattini sur le conflit d'intérêts, lois de régularisations fiscales et environnementales, loi Pecorella pour abolir le procès d'appel à l'initiative du Ministère public, loi pour bloquer les procès aux 4 plus hautes charges de l'état, loi Alfano (définie "amnistie occulte" par le Conseil Supérieur de la Magistrature) et, à venir, loi sur les écoutes téléphoniques.

Ceci étant posé, revenons-en aux soit-disant "acquittements" de Berlusconi en reprenant l'opuscule cité en début de billet.
1. Faux témoignage sur la Loge P2

La Cour d'appel de Venise déclarait en 1990 Berlusconi coupable de fausses déclarations sous serment devant le tribunal de Vérone à propos de sa participation à la "loge P2". Mais ce délit est couvert par l'amnistie de 1989. Interrogé sous serment Berlusconi avait affirmé: "Je ne me rappelle pas la date exacte de mon inscription à la loge P2, je me rappelle cependant qu'elle est de peu antérieur au scandale (...). Je n'ai jamais payé les frais d'inscription, et ceux-ci ne m'ont jamais été réclamés"...


2. Corruption pour pots-de-vin à la Guardia di Finanza

Première instance : condamnation à deux ans et neuf mois pour les quatre actes de corruption jugés (aucune circonstance atténuante).

Appel : prescription pour trois des actes de corruption (grâce à la reconnaissance de "circonstances atténuantes génériques"), absolution assortie de doutes (art. 530 2e alinéa du code italien de procédure pénale) pour le quatrième. Parmi les motifs on peut lire "le jugement de culpabilité de l'accusé pèse sur de multiples éléments d'indice, certains, univoques, précis et concordants, et pour ces raisons dotés d'une force de persuasion permettant de leur donner valeur de preuve".

Cassation: absolution. L'exposé des motifs comporte deux références à la traditionnelle insuffisance de preuves. La Cour de Cassation ne peut se prononcer sur le fond du dossier ni annuler la précédente absolution assortie de doutes. Elle se doit d'émettre un verdict clair (confirmer ou annuler le jugement précédent). Mais, dans leur exposé des motifs, les juges de la VIème section pénale citent explicitement l'article 530 2e alinéa CPP ("preuves contradictoires et insuffisantes")...
Marco Travaglio revient en détail sur ce procès :
En réalité, la Cour de Cassation a confirmé dans un jugement définitif que Fininvest avait pour habitude de corrompre la Guardia di Finanza (In realtà è accertato in via definitiva dalla Cassazione che la Fininvest era solita corrompere la Guardia di Finanza). En effet, le manager qui versait les dessous-de-table aux fonctionnaires de la Guardia di Finanza a définitivement été condamné (Salvatore Sciascia, dont Berlusconi a par la suite fait un parlementaire pour le récompenser) ; quant au consultant Fininvest, l'avocat Berruti, qui a tenté de dépister l'enquête de la Guardia di Finanza, il a été reconnu coupable de favoritisme (condamné à 8 mois en Cassation) et, par conséquent, Berlusconi l'a également promu au Parlement...

Quant à l'absolution, elle n'est pas totale mais assortie de doutes pour preuves insuffisantes ou contradictoires, aux termes de l'article 530, alinéa 2, du Code de procédure pénale.

Or vous savez qu'il fallait que quelqu'un autorise Sciascia à payer les pots-de-vin, puisque lui n'était que le chef des services fiscaux de Fininvest, et jamais il n'aurait pris seul une décision aussi compromettante que de corrompre la Guardia di Finanza à chaque fois qu'ils envoyaient des inspections.

Mais surtout il fallait que quelqu'un lui donne l'argent de la corruption, sauf à considérer que Sciascia aurait amputé son salaire de son propre chef, à coup de 100 ou 120 millions de lires (env. 35-40 millions FF) par contrôle fiscal...

Fininvest : programmée pour corrompre

Et, de fait, le débat est lancé pour savoir qui avait donné l'autorisation et l'argent à Sciascia : au début, Paolo Berlusconi a été arrêté et a avoué qu'il avait fait ça tout seul, vu que son frère était président du Conseil. Après quoi on a découvert que ledit président du Conseil avait rencontré Berruti une minute avant qu'il ne dépiste d'enquête, d'où les soupçons et le procès à l'encontre de Silvio Berlusconi. Qui a été jugé en première et en deuxième instances comme le principal responsable du versement de ces pots-de-vin.

En première instance, il a donc été condamné avant d'être sauvé en appel par la prescription, suite à quoi la Cassation a fait sauter la prescription, au motif que les preuves étaient insuffisantes et en revenant à la thèse originale : le coupable était le frère, Paolo Berlusconi, thèse qui avait pourtant été abandonnée en appel...

Ceci dit, vu qu'il avait déjà été absous, il ne pouvait plus être jugé une deuxième fois pour la même affaire ! Le résultat est donc qu'il n'y a aucun commanditaire de la corruption, même si le jugement confirme : « il est certain que Sciascia opérait pour le compte du groupe, qui en tirait un profit illégal, et non pas à titre personnel », et que « Fininvest était programmée pour gérer de façon planifiée le type de situation jugée dans le cadre de cette affaire », à savoir que la Fininvest était prête à soudoyer la Guardia di Finanza chaque fois qu'un fonctionnaire venait faire un contrôle fiscal, « y compris en constituant une caisse noire alimentée en fonds hors-bilan et en désignant une personne ad hoc, Sciascia, chargée d'entretenir les bons contacts ».

Ainsi, la Fininvest disposait d'une caisse noire pour graisser les fonctionnaires de la Guardia di Finanza, elle disposait d'un salarié chargé de les corrompre - qui est aujourd'hui au Parlement -, voilà donc ce qu'écrit la Cassation, ce qui qualifie bien sûr une telle conduite « répétée, systématique et planifiée de corruption à proprement parler ».

Quant à la tentative de polluer les preuves avec les dépistages de Berruti, les juges écrivent : « compte tenu de ce qui a été observé sur l'insuffisance de preuves contre Berlusconi », le tribunal se prononce sur l'absolution assortie de doutes...
Bien, revenons-en à la liste des affaires...
3. All Iberian 1 (financement illégal de partis politiques)

Première instance : condamnation à 2 ans et 4 mois pour des versements de/vers l'étranger d'un montant de 21 milliards de lires, effectués par le biais du compte All Iberian au bénéfice de Bettino Craxi.

Appel : prescription, tout en indiquant que "l'innocence d'aucun des accusés ne résulte avec évidence des faits".

Cassation: prescription confirmée, avec condamnation au paiement des frais de procédure. Dans le jugement définitif, on peut lire "Les opérations sociétaires et financières préalables à des versements de l'étranger et vers l'étranger, du compte bancaire dont All Iberian est titulaire vers le compte de transit Northern Holding (Craxi), furent réalisées depuis l'Italie par les dirigeants du groupe Fininvest Spa, avec le concours important de Silvio Berlusconi, propriétaire et président de la société (...) Il n'apparaît pas dans les actes du procès que celui-ci est étranger à l'affaire".

4. All Iberian 2 (faux en écritures, falsification des bilans)

Prescription grâce à la législation ad hoc que lui-même a fait voter (cf. commentaires).

5. Medusa (faux en écritures, falsification des bilans)

Première instance : condamnation à un an et 4 mois (10 milliards au noir qui, par le biais d'acquisitions, se retrouvent sur un ensemble de livrets au porteur intitulés à Silvio Berlusconi).

Appel : absolution assortie de doutes. Selon les juges, Silvio Berlusconi est tellement riche qu'il pourrait ne pas s'être rendu compte qu'au cours de l'opération, son collaborateur Carlo Bernasconi (condamné) lui a versé 10 milliards de lires au noir (env. 350 millions FF, quand même). Les juges écrivent: "La multitude des livrets se rapportant à la famille Berlusconi et la dimension notoirement importante du patrimoine de Silvio Berlusconi permettent de penser qu'il n'a pas eu la possibilité de connaître tant l'augmentation de son capital que l'origine de celle-ci".

Cassation : jugement d'appel confirmé.

6. Terrains de Macherio (appropriation indue, fraude fiscale, falsification de bilans)

Première instance : acquittement pour les délits d'appropriation indue et de fraude fiscale (en raison du versement au noir d'une somme de 4,4 milliards de lires à l'ancien propriétaire de terrains entourant la Villa di Macherio, où vivent la deuxième femme de Berlusconi, Veronica, et ses trois enfants), prescription pour les faux bilans de deux sociétés auxquels "Silvio Berlusconi a indubitablement participé".

Appel : confirmation de l'acquittement pour les deux premières accusations, et pour l'un des deux faux bilans. La falsification du deuxième est reconnue, mais amnistiée.

Cassation : ? (aucune idée, et je n'ai rien trouvé malgré mes recherches).

7. Affaire Lentini (falsification des bilans)

Première instance : prescription du délit (une somme de 10 milliards versée au noir au club de football Torino Calcio lors de l'achat du joueur du Milan, Luigi Lentini), grâce à une nouvelle loi sur les faux en écritures que Berlusconi a fait voter.

Appel : dans ce cas, le Parquet a même renoncé à faire appel !

8. Comptes consolidés du groupe Fininvest (falsification des bilans)

Prescription : grâce à la nouvelle loi Castelli sur les faux en écritures, coup d'éponge sur env. 775 millions d'euros (env. 1 500 milliards de lires d'argent au noir sur une période présumée allant de 1989 à 1996, qu'aurait placé le groupe Berlusconi sur 64 sociétés off-shore de la galaxie All Iberian, "deuxième compartiment de la société Fininvest"). Archivage d'un dossier qui a rempli 220 classeurs...

Quant à l'exception d'inconstitutionnalité et d'incompatibilité avec les directives communautaires soulevée par le Parquet, d'abord l'Europe a déclaré la loi inapplicable (2003), avant de faire marche arrière (2005)...

9. Affaire Mondadori (corruption de magistrat dans le cadre d'une procédure judiciaire)

Grâce à la reconnaissance de "circonstances atténuantes génériques", prescription du délit (pour lequel, entre autres, Cesare Previti a été condamné en première instance, en appel et en cassation...) déclarée par la Cour d'Appel de Milan et par la Cour de Cassation. Dans l'exposé des motifs de la Cour de Cassation, on peut lire : « les faits pertinents [pour la reconnaissance de "circonstances atténuantes génériques"] qui concernent les conditions de vie sociale et individuelle du sujet [Berlusconi est alors devenu Président du Conseil], considérés par la Cour d'appel comme un élément décisif, n'apparaissent nullement incongrus… ».
Marco Travaglio apporte les précisions suivantes, sur une affaire où il y a renvoi en jugement de TOUS les prévenus (les avocats de Berlusconi, Cesare Previti, Attilio Pacifico et Giovanni Acampora, qui ont matérialement versé un pot-de-vin de 420 millions de lires - env. 140 millions FF - au juge Vittorio Metta pour enlever la Mondadori à Carlo De Benedetti et la livrer à Silvio), SAUF Berlusconi :
... Comment s'y est donc pris la Cour d'appel pour sauver Berlusconi et renvoyer en procès tous les autres, puisque l'affaire est la même et que c'est lui qui a pris le contrôle de Mondadori et non pas ses avocats, Previti, Pacifico et Acampora, qui sont par contre les corrupteurs matériels ayant versé le dessous de table de 420 millions de lires au juge Metta ?

Les juges de la Cour d'appel écrivent : « le système de troc des jugements devant les tribunaux romains est désormais connu de tous », puisqu'à l'époque, à Rome, rien n'était plus facile que d'acheter ou vendre un jugement, raison pour laquelle Berlusconi n'a fait que s'adapter à l'air du temps, en vertu de quoi il mérite, selon les juges, « une évaluation favorable quant à la gravité des faits et à la capacité criminelle » (Sic! “una valutazione favorevole in termini di gravità del fatto e capacità criminosa”). En clair, vu qu'il a corrompu un juge pour "acheter le jugement" dans un endroit où les autres font de même, la chose est moins grave. Ce qui revient en quelque sorte à affirmer que si un dealer vend sa drogue devant chez lui, c'est grave, mais s'il la vend dans un jardin public plein d'autres dealers, c'est moins grave, d'où une circonstance atténuante particulière. Imaginez un peu ce que vont chercher ces juges rouges milanais politisés juste pour sauver Berlusconi.

« Berlusconi - écrivent-ils - choisit un professionnel - l'avocat Previti - pour obtenir un jugement favorable, qui n'hésite pas à dépenser des sommes considérables, à payer des honoraires princiers », après quoi il ne se soucie plus de la façon dont ses avocats ont remporté l'affaire Mondadori, à la limite ils pourraient même corrompre des juges en dépensant SON argent mais sans le lui dire.

En effet, il « pouvait ne pas être informé des véritables systèmes et de l'activité professionnelle » utilisés par ses avocats, Previti & Co., pour gagner le procès. « La gravité du délit doit être atténuée à cause de la corruptibilité pré-existante et dangereuse du milieu judiciaire compétent », à savoir les tribunaux romains.

Donc le fait que "toute le monde le fasse" devient une circonstance atténuante au lieu d'être une circonstance aggravante, raison pour laquelle le tribunal lui reconnaît les circonstances atténuantes - et, donc, la prescription -, uniquement à lui mais pas aux autres... (je vous fais grâce - et à moi de même - des passages suivants, car ça n'ajoute rien à cette mascarade et j'ai encore beaucoup à écrire. Au final, tous les prévenus ont été condamnés en première instance, en appel et devant la Cassation, sauf Berlusconi, pour les raisons à peine expliquées...).
Reprenons notre bonhomme de chemin :
10. Affaire SME-Ariosto (corruption de magistrat dans le cadre d'une procédure judiciaire)

Circonstances atténuantes et prescription...

À l'origine de cette affaire, Stefania Ariosto, ex-compagne d'un des avocats de Berlusconi, déclarait que Cesare Previti, bras droit de Silvio Berlusconi (le bras gauche étant Marcello Dell'Utri...), avait mis en place dès les années 1980 un mécanisme sophistiqué de corruption des juges pour ajuster les décisions en sa faveur. Elle l'aurait vu, en 1989, remettre une enveloppe au juge Renato Squillante.

Accusée par Berlusconi et sa cour d'être une mythomane, elle va plus loin en déclarant que certains paiements se font par virement bancaire, chose confirmée ensuite par le Parquet de Milan.

Marco Travaglio explique : « Il y a pourtant un cas où il semble mathématiquement impossible d'innocenter les accusés, à savoir le fameux virement bancaire du 6 Mars 1991, d'un montant de 434 404,00 $, qui rebondit en quelques heures d'un compte étranger Fininvest alimenté par Silvio Berlusconi sur un compte étranger de Previti, puis de celui-ci sur le compte suisse de Squillante. En quelques heures, cette même somme passe sur ces trois comptes à la virgule près.

Virement bancaire direct, il n'y a donc aucun doute : Berlusconi paie Previti, et peu après Previti paie Squillante...

Comment faire, donc, pour sauver Berlusconi dans ce procès ? Un procès qui rendait fou Berlusconi, qu'il avait déjà réussi à bloquer par une loi ad hoc, la loi Maccanico-Schifani, déclarée inconstitutionnelle dans un deuxième temps, suite à quoi Berlusconi s'est fait faire une deuxième loi par son avocat, Gaetano Pecorella (qui était alors président de la Commission Justice à la Chambre des Députés...), pour abolir le pourvoi en appel (...), car il était terrorisé à l'idée que les juges d'appel pussent lui refuser les circonstances atténuantes, ce qui aurait transformé de fait la prescription en condamnation.

Il était terrorisé car il est évident qu'il savait fort bien comment se passaient les choses et que, dans cette affaire, il avait laissé son empreinte de façon irréfutable.

Or, miracle, en appel les jugent l'absolvent. Ils lui enlèvent la prescription mais lui donnent l'absolution, quand bien même assortie de doutes...

Et c'est là que les juges ont réussi un triple saut périlleux avec triple vrille illogique : face au passage avéré sans l'ombre d'un doute du virement de 434 404 $ d'un compte à l'autre, avec la corruption comme finalité, que disent-ils donc ?
« On ne voit pas pourquoi un entrepreneur aussi avisé que Berlusconi, disposant d'immenses disponibilités financières, aurait effectué ou fait effectuer un paiement pour corrompre par le biais d'un virement, destiné à laisser des traces, plutôt que de payer en liquide. »

(...)

Donc, dans ce cas, les juges écrivent : « Pensez-vous s'il aurait fait un virement en laissant des traces », là où, justement, Berlusconi a bien fait un virement en laissant des traces. Et ils insistent, en affirmant que pour corrompre les juges il aurait sûrement fait un paiement en cash.

(...)

Or lorsqu'on examine deux des autres chefs d'accusation de cette affaire, qui concernent le témoignage de Stefania Ariosto disant qu'à deux reprises, une fois dans un club, le Circolo Canottieri Lazio, et l'autre chez Previti lui-même, elle avait vu ce dernier remettre du cash de la main à la main au juge Squillante, ..., alors les juges se dépassent en écrivant le contraire exact de ce qui précède, à savoir que le récit de Stefania Ariosto
"fait naître d'évidentes perplexités sur une thèse opposée à ce que dicte l'expérience, à savoir que des professionnels aussi avisés et qualifiés que Previti et Squillante ne se verseraient pas des pots-de-vins au vu et au su de tous !" »

11. Affaire SME-Ariosto (falsification des bilans)

Le 30 janvier 2008, le Tribunal de Milan a absous Silvio Berlusconi de l'accusation de falsification des bilans pour les activités Fininvest entre 1986 et 1989 car « la loi ne considère plus ces faits comme des délits », suite aux modifications introduites par le Décret législatif du 11 avril 2002, n° 61 (sur la dépénalisation des faux en écritures), promulgué par le IIe gouvernement Berlusconi.

12. Droits télévisés (appropriation indue, falsifications des bilans, fraude fiscale)

Les magistrats du Parquet, Alfredo Robledo et Fabio De Pasquale, ont recueilli plus de 50 000 pages d'actes après avoir envoyé des commissions rogatoires dans 12 pays !

Ce procès, autrement nommé affaire Mediaset, remonte aux années 1994-1996. Il est actuellement suspendu par la "loi Alfano" qui confère l'immunité aux 4 plus hautes charges de l'état, contre laquelle le magistrat De Pasquale a soulevé une exception d'inconstitutionnalité, encore à l'examen de la Cour constitutionnelle.

En attendant, l'un des accusés, David Mills, a été condamné pour corruption et faux témoignage le 17 février dernier. On a donc un corrompu ... sans corrupteur !

13. Telecinco (violation des lois antitrust et fraude fiscale en Espagne)

En Espagne, Berlusconi était accusé, avec Marcello Dell'Utri et d'autres dirigeants du groupe Fininvest, d'avoir pris le contrôle, grâce à une série de prête-noms et d'opérations financières illicites, de la presque totalité de la chaîne Telecinco, en dépassement des limites imposées par l'Autorité de la concurrence espagnole, le plafond étant alors fixé à 25% des actions cotées. Il a obtenu un non-lieu en octobre 2008.

14. Écoutes téléphoniques - affaires Saccà, Randazzo et d'autres sénateurs de la république (trafic d'influence et corruption)

Dernières affaires en date, les choses remontent à 2007, dans le cadre d'une enquête menée par le parquet de Naples.

Dans son rapport annuel 2008 sur la liberté de la presse, RSF explique le secret des sources menacé : « C’est à Naples également, le 13 décembre, que la police a perquisitionné le domicile de Giuseppe d’Avanzo, du quotidien La Repubblica. Celui-ci avait, la veille, annoncé l’ouverture d’une enquête pour corruption concernant Silvio Berlusconi, information confirmée depuis par le parquet de la ville.

Dans son article “Televisione e mercato dei senatori”, le journaliste s’appuyait sur des extraits d’écoutes téléphoniques indiquant que l’ancien président du Conseil (2001-2006) aurait proposé à un sénateur de centre-gauche, Nino Randazzo, de l’aider à renverser le gouvernement de Romano Prodi en échange d’un poste de vice-ministre.
 »

Mais ce n'est pas tout, puisque Berlusconi poussait également Saccà pour qu'il fasse jouer dans une de ses productions Rosa Ferraiolo, actrice et l'épouse de Willer Bordon, de la coalition du centre-gauche. Avec l'espoir que cela aurait pu l'aider à convaincre le sénateur de "changer de camp" et faire tomber le gouvernement de Romano Prodi.

Même si, en fin de compte, Mastella s'en est chargé tout seul...

Donc, au-delà des nombreux problèmes que suscite ces rapports étroits de Berlusconi avec Agostino Saccà, Directeur général de la RAI à l'époque des écoutes, on voit bien que Berlusconi continue ses magouilles au fil des ans, avec la certitude de son impunité totale.

Ce que confirme implicitement le jugement des magistrats de Rome, qui avaient toutes les preuves en main et ont pourtant demandé que le dossier soit archivé et les écoutes détruites ! (Archivage plutôt courant lorsqu'il s'agit des relations infidèles de Berlusconi avec la RAI ou la télévision à péage...).

Au motif qu'il y aurait asymétrie totale entre Saccà et Berlusconi : Berlusconi est si riche et si puissant qu'il n'aurait aucun besoin de garantir quoi que ce soit à Saccà pour obtenir des faveurs de lui !!! (« Berlusconi non ha alcuna necessità di garantire indebite utilità per avere favori da Saccà »). Ce que Marco Travaglio explique ainsi : Berlusconi est patron de l’Italie, et donc de la RAI, et donc de Saccà, et donc il n'a même pas besoin de corrompre...

Et d'appeler ça la "justice créative" (un peu dans le sillage de la "finance créative" dont le monde a aujourd'hui les résultats sous les yeux...), où le conflit d'intérêt, au lieu d'être une circonstance aggravante, devient un alibi. Berlusconi dit pourtant à Sacca : je sais que tu as l'intention de te mettre à ton compte, je te revaudrai ça le moment voulu... (saprò ricompensarla quando lei sarà un libero imprenditore come mi auguro avvenga presto...)

Une justice créative qui conditionne lourdement toutes les phases du procès depuis 15 ans (délits, délais de prescription, peines, preuves, procédures), indifféremment pour tous les justiciables en Italie...
Comme dit l'autre, si ça c'est la "Justice", alors moi je suis ... (à vous de remplir les points de suspension).

Or tout cela n'empêche sûrement pas Berlusconi de dormir, ni de mentir, ni d'attaquer. Comme lorsqu'il annonce qu'il faudrait soumettre régulièrement les magistrats à des tests psychologiques et des examens médicaux, que ce sont des "subversifs" ou encore qu'il les considère comme des « métastases de la démocratie » !

C'était le 25 juin dernier à Rome, où il s'est même indigné d'être accusé "injustement" de se servir de la loi pour sauvegarder sa personne et ses intérêts ! En sortant de son chapeau son pénible "record du monde" éculé, tel qu'il l'a répété la semaine dernière à la journaliste d'El Mundo, et en ressassant toujours les mêmes berlusconneries, à savoir qu'il n'a jamais été condamné. Ce qui est TOTALEMENT FAUX, nous venons de le voir.



Remarquez, en un sens, il a raison de dire que certains juges sont des "métastases". Il se trompe juste délibérément de destinataires et oublie de désigner nommément tous les véreux, les pourris, les cupides, toujours en vente aux plus offrants, des mafieux aux politiques, etc.

Mais ça, c'est LA PARTIE IMMERGÉE DE L'ICEBERG, sur laquelle je reviendrai dans un deuxième billet. Car contrairement à ce que j'ai pu croire, il est vrai que Berlusconi n'a jamais été condamné par les tribunaux italiens pour mafia, bien qu'il ait longtemps fait l'objet d'enquêtes approfondies pour trafic de drogue, mafia, et surtout, aux côtés de son éminence grise, Marcello Dell'Utri, pour concours externe dans les attentats de 1992 qui ont coûté la vie à Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.

Attentats mafieux ou crimes d'état, je suis sûr que vous en entendrez encore parler dans les jours et les semaines qui viennent...

Enfin, Berlusconi a encore raison lorsqu'il parle de "métastases", qui ne sont que la propagation d'un cancer. Car c'est lui-même, le véritable cancer qui ronge l'Italie depuis 15 ans, lentement mais sûrement, et qui arrive aujourd'hui à sa phase terminale. Soit l'Italie saura trouver les anticorps pour éliminer ce cancer, maintenant, soit la démocratie italienne finira comme tous les cancéreux en phase terminale : elle mourra.


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P.S.

1. Sur Marcello Dell'Utri, signalons que lui aussi est un modèle d'intégrité publique : après 7 ans de procès, condamnation à neuf ans de prison en 2004 pour complicité d'association mafieuse, assortie d'une interdiction à vie d'exercer une charge publique...

Or cette personne, à l'origine de Forza Italia, premier parti politique de Berlusconi, est, aujourd'hui encore, Sénateur ! Lui qui n'hésite pas à qualifier publiquement de "héros" un mafieux notoire...

Remarquez qu'au Sénat il est en bonne compagnie, notamment aux côtés de Salvatore Cuffaro, condamné en première instance (janvier 2008) à 5 ans, là encore avec interdiction à vie d'exercer une charge publique. Ce qui explique que lui aussi est Sénateur.

Avec la bénédiction du président du Sénat, un autre sujet intéressant : à ce jour, Renato Schifani, comme Berlusconi, n'a jamais été condamné par les tribunaux italiens pour mafia, mais nombre de ses ex-associés n'ont pas eu le même traitement. Il faut dire aussi qu'il est plutôt malchanceux dans ses choix, probablement un défaut génétique de son "Intuitu personae"...

Nous verrons donc si, une fois encore, il choisit le bon cheval en défendant Totò Cuffaro, puisqu'il a largement anticipé la condamnation en déclarant :
Si Totò Cuffaro devait être condamné, il ne serait pas obligé de quitter ses fonctions. (...) Forza Italia est un parti garantiste. Ça n'aurait vraiment aucun sens que Cuffaro soit condamné en première instance et absous en appel...
Certes, quand on voit le parcours de leur maître à tous, on peut comprendre que Schifani soit optimiste : Cuffaro a vraiment tous les espoirs de s'en sortir !

Perso, quand je vois que ces gens-là sont au gouvernement, au parlement, et occupent des positions clés (Cuffaro a été nommé à la commission de surveillance de la RAI, un poste crucial pour contrôler l'information...), je me dis tristement (ce n'est pas l'adverbe juste, mais je suis trop troublé pour en chercher d'autres) que l'Italie est bel et bien devenue une mafiocratie...

2. Dans ce billet, j'ai utilisé indifféremment les termes juges et magistrats, or j'ai découvert sur le blog d'une avocate française installée à Pérouse, Eve Mongin, qu'il y a une différence :
De nombreux juges ne sont pas magistrats mais souvent simplement titulaires d'une laurea di giurisprudenza. Embauchés par le ministère de la Justice pour parer au plus urgent, ils sont devenus une figure familière des tribunaux (giudici onorari) et arrivent à tenir près de 20% des audiences civiles et à juger environ 12% des affaires. Ils sont payés à l'heure (98€) et ont un statut de "précaires".
Autant pour moi... Mais comme Eolas le sait bien, je ne suis pas particulièrement compétent en droit :-)

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