Cycle « Du régime communicationnel au régime informationnel, puis au régime patrimoniel de l'humanité »
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Le monde dans lequel nous vivons est complexe. Très complexe. Et l'arrivée de l'IA grand public il y a 4 ans (la première version gratuite de ChatGPT a été lancée le 30 novembre 2022) l'a complexifié davantage encore, et ne cessera désormais de le complexifier...
Pendant deux ans et demi j'ai totalement ignoré ce phénomène (je m'en suis expliqué ici), avant qu'il ne me rattrape et me submerge : je me suis retrouvé pris dans la vague comme noyé dans les rouleaux de l'océan !
Le choc a été violent : voir quarante ans du métier qui faisait ma fierté balayés presque du jour au lendemain n'est pas simple à digérer, et encore moins à accepter. Mais que faire face à une telle suprématie (en termes de pertinence, de puissance, de vitesse...), comment combattre ?
La seule réponse que j'ai trouvée, immédiate, a consisté à tenter de comprendre. Qu'est-ce qu'il m'arrive, pourquoi, qu'est-ce que l'IA (j'entends l'IA conversationnelle), etc. ? Et quelles leçons en tirer pour l'avenir ?
Et comprendre quoi, au juste ? Qu’au-delà du bouleversement de mon métier, c’était l’ensemble de notre manière de produire, de transmettre, de mobiliser des connaissances, de travailler, de communiquer, de penser, d'organiser la société, etc., qui s’en trouvait chamboulé.
Le deuxième choc a été tout aussi violent : le 26 juillet 2025, alors que je travaillais déjà depuis plus de huit ans sur Federico Pucci et sa méthode, quelle ne fut pas ma suprise de constater que les systèmes contemporains d’intelligence artificielle étaient capables de faire revivre son invention près d'un siècle plus tard ! Pour moi, une découverte majeure…
C'est ainsi que le 28 décembre j'ai publié une synthèse de ma cartographie conceptuelle des régimes du langage à l'ère algorithmique, qui a débouché début janvier 2026 sur un premier essai intitulé Le nouveau régime communicationnel de l'humanité.
Un titre ambitieux, certes, mais à la hauteur du défi. Un premier essai suivi par ... 16 autres ! Je ne suis qu'à la moitié du parcours, puisque je n'en ai publié que 8,5 (la première partie de l'essai 8 a été publiée, tandis que la deuxième est en cours de finalisation), et je suis en pleine phase de rédaction des 8,5 suivants, déjà rédigés à 50% environ, une évaluation à la louche.
L'ensemble de ces 17 ouvrages forme un cycle, intitulé « Du régime communicationnel au régime informationnel, puis au régime patrimoniel de l'humanité », regroupé dans le cadre d'une cosmologie, autrement dit une tentative de mise en ordre : mettre les choses à plat pour mieux les appréhender.
Il s'agit d'un système complexe, à l'image de ce qu'il est censé représenter, mais ce n'est pas pour autant un système fermé, plutôt un ensemble ouvert d'interdépendances mêlant réalités humaines, machiniques, institutionnelles et historiques.En réalité, tout tourne autour d'une seule matrice articulant les relations entre trois piliers constitutifs (langage, sens, métabolisme, où le métabolisme est entendu comme matérialité de l'IA) et trois régimes historiques (communicationnel, informationnel, patrimoniel, où le patrimoniel prend appui sur le patrimoine hérité du passé — le patrimonial — non pas simplement pour le conserver ou le transmettre, mais pour le réinterpréter, le réactualiser et le mobiliser afin d'éclairer la réflexion et l'action des générations présentes et futures).
Les piliers sont les invariants (dicibilité, intelligibilité, possibilité), et les régimes les temporalités représentant trois configurations historiques des relations entre les piliers. Leur articulation pourrait être illustrée comme suit :
L'intégralité du cycle naît des interactions entre ces éléments et des dynamiques qu'elles génèrent. Voici, à ce jour, la liste complète des 17 essais (14 + 3) :
I — LE CYCLE PHILOSOPHIQUE
essai 1 — Le nouveau régime communicationnel de l’humanité / Architecture contemporaine des régimes du langage
essai 6 — De la mémoire humaine à la mémoire machinique / Trace, rappel, architecture de la mémoire
essai 8 — Gouverner les paradoxes : la souveraineté algorithmique à l’ère des écosystèmes génératifs / Les conditions politiques du langage, du sens et du métabolisme (première partie)
essai 9 — Pour un imaginaire et un horizon à nouveau habitables / Chaos, Kosmos, Oïkos
essai 10 — Le nouveau régime informationnel de l’humanité / Le basculement textoral : des formes d’interlocution à la stabilisation du réel
essai 11 — Pour une écologie du discernement / Une anthropologie du jugement à l'âge de l'oïkosphère
essai 12 — INTELLIGENTIA ARTIFICIALIS PATRIMONII HUMANITATIS (IAPH) / De la dispersion patrimoniale au régime patrimoniel de l'humanité
essai 13 — Je suis Traceur
essai 14 — Cycle « Du régime communicationnel au régime informationnel, puis patrimoniel de l'humanité » / Architectonique d'une philosophie de l'intelligence artefactuelle
II — PROLONGEMENTS
EKI² — From Enterprise Knowledge Infrastructure to Enterprise Knowledge Independence / Building Trusted Context for Model Independence
1929–2029 — De la traduction automatique à l'automatisation de la traduction… / …à la disparition du métier de traducteur-interprète
Essai X — Une doctrine de la formation à l'âge de l'IA / X comme eXpérience, transmission et renouvellement de l'eXpertise humaine
Évolution des intitulés et stabilité des textes publiés
Les intitulés de certains des sept premiers essais, déjà publiés, ont été modifiés au fil de l'élaboration du cycle. Ces ajustements reflètent l'approfondissement progressif de ma compréhension de son architectonique générale et la nécessité de mieux situer chaque essai dans l'ensemble. Toutefois les modifications portent exclusivement sur les titres, et non sur le contenu des textes publiés, qui demeure inchangé.
Je préfère ne procéder à aucune mise à jour de ces premiers essais avant l'achèvement de la rédaction du cycle dans son intégralité. Une décision qui permet de préserver leur état initial, ainsi que les étapes successives du cheminement intellectuel dont ils témoignent.
Une fois le cycle entièrement rédigé, la question d'une éventuelle révision pourra être examinée à la lumière des événements et de l'architecture d'ensemble. Mais, à ce stade, aucun choix n'est fait quant à sa nécessité, sa nature ou son étendue.
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Depuis que j'ai commencé la rédaction de ce billet, je suis en passe de publier EKI² — From Enterprise Knowledge Infrastructure to Enterprise Knowledge Independence (j'attends confirmation d'arXiv), une recherche à laquelle j'ai travaillé plusieurs mois, en partant de ma propre base de données terminologiques, qui représente aujourd'hui un référentiel considérable.
Ce travail sur EKI² n'est pas non plus étranger à mon "cycle philosophique", il en constitue plutôt un prolongement concret, né de l'interrogation suivante : à quoi bon disposer de systèmes d'intelligence artificielle toujours plus puissants si, en contrepartie, nous perdons la maîtrise de nos propres connaissances ?
Car si les modèles passent, si les technologies évoluent, ou si les fournisseurs apparaissent et disparaissent, les connaissances que nous accumulons au fil de notre vie, de notre travail et de nos expériences constituent un patrimoine qui, lui, doit pouvoir perdurer.
Du reste, EKI² ne s'adresse pas qu'aux entreprises, aussi petites soient-elles :
Que signifie « entreprise » dans cette recherche ?
Le terme entreprise désigne les individus et les entités organisées qui possèdent, produisent, utilisent et gèrent des connaissances en vue de poursuivre des objectifs identifiables.
Il englobe les professionnels indépendants, les microentreprises, les petites et moyennes entreprises, les entreprises industrielles, les grandes entreprises et les organisations multinationales. Le cadre proposé peut également s'appliquer aux administrations publiques, aux établissements de recherche, aux universités et à d'autres organisations dont les activités reposent sur la connaissance.
La taille d'une organisation ne détermine pas nécessairement l'ampleur ou la complexité de son infrastructure de connaissance. Les mêmes principes architecturaux peuvent être pertinents dans différents contextes organisationnels, même si leur mise en œuvre, leur gouvernance et les ressources nécessaires peuvent varier considérablement.
Donc, dans le sillage de Je suis Traceur, EKI² prend pour points de référence initiaux le professionnel indépendant autant que la microentreprise, sans présupposer que leurs modalités de fonctionnement puissent être transposées telles quelles à des organisations de plus grande taille.
L'ensemble de cette réflexion m'a conduit à me poser une question plus vaste, qui traverse désormais l'ensemble de mes recherches : comment tirer parti de l'intelligence artefactuelle sans devenir progressivement dépendants d'elle, au point de perdre notre propre capacité de comprendre, de juger et de décider ?
Car la dépendance n'est pas uniquement technologique ou économique, elle peut également devenir cognitive. À mesure que nous confions aux machines la recherche des informations, la formulation des problèmes, l'élaboration des raisonnements et la proposition des décisions, que reste-t-il de notre autonomie intellectuelle ?
Et surtout, comment nous assurer que nous continuons à exercer les facultés dont nous prétendons conserver la maîtrise ? Il ne s'agit évidemment pas de refuser l'IA. Ce serait d'ailleurs assez paradoxal de ma part, puisque je lui dois une part considérable des possibilités nouvelles qui se sont ouvertes à moi depuis avril 2025.
Sans l'IA, je n'aurais probablement jamais entrepris un programme de recherche d'une telle ampleur, et encore moins à ce rythme. Mais c'est précisément parce que j'en mesure quotidiennement la puissance que j'éprouve le besoin d'en interroger les conséquences. Je suis passé, en quelques mois, de la sidération face à une technologie qui a rendu mon métier obsolète à une collaboration intellectuelle dont je n'aurais jamais imaginé l'intensité.
Un renversement qui m'a obligé à préciser ce que penser signifie pour moi. Une machine peut m'aider à explorer une hypothèse, à confronter des arguments, à découvrir des contradictions, à structurer un raisonnement ou à formuler une proposition. Mais c'est à moi qu'il revient de déterminer ce que je cherche, pourquoi je le cherche, ce que je retiens et ce que je refuse. Et surtout, c'est à moi qu'il revient de donner un sens à ce que je fais.
En partant du postulat suivant : pour moi, « le sens est exclusivement humain ». L'IA ne sera jamais un sujet ! Un véritable sujet ne répond pas seulement à, il doit aussi pouvoir répondre de...
Donc dans un échange entre la machine et l'humain, seul l'humain est porteur de sens : seul l'humain décide de quel sens accorder, à qui, à quoi, et d'en répondre ? Or dans cette dialectique humAIne, que signifie humAIn ?
Loin d'être une coquetterie typographique, ce mot est un positionnement.
Il désigne quelque chose que ni humain ni artificiel ne peut désigner seul : le produit d'un processus dans lequel deux « intelligences » ont travaillé ensemble, et dont aucune n'aurait pu faire émerger seule ce que leur échange a rendu possible.
Mais cette définition appelle immédiatement une précision : humAIn ne désigne pas n'importe quelle forme de collaboration avec une IA, mais plutôt le résultat d'un partage cognitif dans lequel le discernement humain a été exercé tout au long du processus (et non pas après coup), comme une présence active durant l'élaboration elle-même.
Au fond, voici peut-être ce qui relie tous ces essais, au-delà de leur apparente diversité : une tentative de comprendre ce que devient la condition humaine lorsque le langage, le sens, la connaissance et une part croissante de nos activités intellectuelles se déploient dans un milieu (l'oïkosphère) désormais partagé avec des intelligences artefactuelles.
Je n'ai pas la prétention d'apporter des réponses définitives. D'ailleurs, plus j'avance, plus je découvre de nouvelles questions. Certaines remettent en cause mes premières intuitions ; d'autres m'obligent à déplacer des concepts que je croyais stabilisés. C'est aussi la raison pour laquelle je tiens à préserver les premières versions de mes essais. Elles témoignent d'un cheminement, avec ses hésitations, ses découvertes et ses révisions successives.
Leur intérêt n'est pas seulement dans les conclusions auxquelles elles aboutissent, mais dans le parcours intellectuel qu'elles permettent de retracer. Finalement, cette cosmologie n'est pas une construction destinée à enfermer le monde dans un système explicatif. C'est plutôt une manière de me donner des repères dans une réalité dont la complexité ne cesse de croître.
Il y a quatre ans, l'irruption de ChatGPT a ouvert un nouveau chapitre de notre histoire collective. Il y a dix-huit mois, elle a bouleversé la mienne. Aujourd'hui, je ne sais toujours pas où nous conduira cette transformation, ni même où me porteront ces recherches. Par contre, face à la complexité croissante du monde, renoncer à comprendre serait déjà une manière de renoncer à décider de notre avenir. Je ne peux m'y résoudre.





