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samedi 31 octobre 2009

Gomorrhe, est-ce une ville, un pays ?


J'ai déjà expliqué en parlant du livre de Roberto Saviano, que Gomorra est le nom italien de Gomorrhe, ville maudite de biblique mémoire, mais c'est aussi une assonance avec camorra, la mafia napolitaine.

Le titre de ce livre puise son origine dans un discours que Don Peppino Diana, prêtre de Casal di Principe assassiné par la camorra à 36 ans, n'a jamais prononcé. Exécuté le 19 mars 1994, à 7h30', ça s'est probablement passé comme à Naples, le 11 mai 2009, à 15h45'...

Une vie, une mort, le prix à payer pour la paix entre factions criminelles...

Saviano lui dédie un chapitre de son livre (p. 263 de l'édition française chez Gallimard), dans lequel il explique en quoi l'action et les mots de Don Peppino Diana étaient insupportables pour la camorra.

Parce que par sa vie et ses mots, Don Peppino fut le témoin vivant qu'un autre avenir est possible que la misère et l'ignorance dans laquelle la camorra et la politique unies contraignent les gens à vivre survivre. Pour que des jeunes qui perdent tout espoir en l'avenir préfèrent s'enrôler dans les rangs de la mafia en ayant l'illusion de "vivre", de compter...

Le déclic fut probablement la publication d'un discours de Don Diana, intitulé Par amour pour mon peuple, je ne me tairai pas...

Voici ce que dit Saviano dans son livre (p. 266-67) :
Don Peppino traça un chemin dans l'écorce des mots, il grava dans la surface de la langue cette puissance que la parole publique, clairement énoncée, peut encore avoir. Il n'eut pas la paresse intellectuelle de ceux qui croient que la parole a épuisé toutes ses ressources, qu'elle est uniquement bonne à remplir le vide des esprits. La parole comme geste concret, aussi compacte que la matière, pour intervenir dans les mécanismes, bâtir comme avec du mortier, creuser comme avec une pioche. Don Peppino voulait trouver des mots qui agiraient comme un seau d'eau sur des regards souillés. Car, sur ces terres, le silence n'est pas la banale omertà faite de têtes baissées, de regards fuyants. C'est davantage une façon de dire : « Ça ne me regarde pas. » Un comportement habituel dans ces lieux, mais pas seulement : un repli volontaire sur soi-même, le vrai bulletin de vote en faveur des choses telles qu'elles vont. La parole devient alors un cri conscient, aigu et puissant, lancée contre une vitre blindée : pour la faire éclater.
Or à la fin du chapitre, Saviano retrouve Cipriano, un ami de jeunesse de Don Peppino, qui avait écrit une oraison funèbre pour l'enterrement de son ami, inspirée par les mots de son ami, un discours qu'il n'a pas prononcé non plus, comme son ami, n'ayant pas trouvé la force d'assister à l'enterrement avant de s'enfermer définitivement dans sa douleur.

Saviano retranscrit ce discours (la traduction est de moi) :
Hommes, ne permettons pas que nos terres deviennent des lieux de camorra, deviennent une seule et immense Gomorrhe destinée à la destruction ! Hommes de la camorra, hommes comme les autres et non pas des bêtes, ne permettons pas que ce qui devient licite ailleurs trouve ici son énergie illicite, ne permettons pas que se construise ailleurs ce qui est détruit ici. Vous qui faites de vos villes des déserts, n’opposez pas uniquement entre ce que vous êtes et ce que vous voulez votre volonté absolue. Souvenez-vous. « Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu venant de Yahvé, depuis le ciel, et il renversa ces villes et toute la Plaine, tous ses habitants et la végétation du sol. Or la femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel » (Genèse 19, 24-26). Prenons le risque de nous transformer en sel, retournons-nous pour regarder ce qui se passe, ce qui s’acharne sur Gomorrhe, cette destruction totale où la vie n’est qu’un plus ou un moins à vos opérations financières. Ne voyez-vous pas que cette terre est Gomorrhe ? Ne le voyez-vous pas ? Souvenez-vous. Ils s’écrieront : « Soufre, sel, toute sa terre est brûlée ; on n’y sèmera plus, rien n’y germera plus, aucune herbe n’y croîtra plus. Ainsi ont été changées Sodome et Gomorrhe, Adma et Çeboyim que Yahvé dévasta dans sa colère et sa fureur ! » (Deutéronome 29, 22). On y meurt pour un oui ou pour un non, on y perd sa vie pour un ordre ou pour la volonté d’autrui, vous passez des dizaines d’années en prison pour y obtenir pouvoir de vie et de mort, vous gagnez des montagnes d’argent que vous investissez dans des maisons que vous n’habiterez jamais, dans des banques où vous n’entrerez jamais, dans des restaurants que vous ne gérerez jamais, dans des entreprises que vous ne dirigerez jamais, vous commandez un pouvoir de mort pour tenter de dominer une vie que vous consumez terrés sous terre comme des rats, entourés de gardes du corps. Vous tuez et vous faites tuer dans une partie d’échecs où vous n’êtes pas les rois, mais où les rois sont ceux qui tirent leurs richesses de vos vies en vous poussant à vous dévorer les uns les autres, jusqu’à ce que plus personne ne puisse mettre l’autre en échec car il ne reste plus qu’un seul pion sur l’échiquier. Or ce pion, ce ne sera pas vous. Ce que vous dévorez ici, vous le recrachez ailleurs, loin, comme les oiselles vomissent la nourriture dans le bec de leurs petits. Pourtant vous ne nourrissez pas des oisillons mais des charognards, et vous n’êtes pas des oiselles mais des bufflesses prêtes à se détruire dans des terres où les seuls pôles de la victoire sont le sang et le pouvoir. Pour nous, l’heure est venue de ne plus être une Gomorrhe... »
Ce qui me frappe profondément, dès le début du discours, c'est qu'il n'y a pas de séparation entre eux (les camorristes) et nous (les gens du pays), il n'y a qu'un "nous", indissociable(s).

Et les "casalais" (de "casalesi", nom des habitants de Casal di Principe, qui est devenu par antonomase le nom des mafieux de ces terres, un peu comme le nom de "corléonais" est devenu synonyme de mafia sicilienne bien plus que celui des gens qui habitent Corleone...) ne désignent plus le peuple de Sandokan (chef mafieux condamné à perpétuité qui symbolise les "casalesi") OU (exclusif) le peuple qui habite ces terres, mais le peuple de Sandokan ET celui de Don Peppino Diana.

« Pour nous, l’heure est venue de ne plus être une Gomorrhe... »

Aujourd'hui Gomorrhe n'est plus seulement Casal di Principe ou la Sicile, mais l'Italie toute entière !

Et il n'y a plus "eux" ou/et "nous", mais seulement un contenant unique, "nous", qui vivons, et vivrons - et nos enfants avec nous - dans un pays dont l'avenir sera ce que "nous" en ferons.



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P.S. Naples, c'est aussi la vie...

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vendredi 30 octobre 2009

Gomorra, 11 mai 2009, 15h45'


[MàJ - 31 octobre 2009] Grâce à la diffusion du vidéo après 5 mois d'enquêtes sans résultat, le tueur a été identifié...

[MàJ - 21 novembre 2009] Le tueur aurait été (conditionnel parce que "présumé" pour l'instant) arrêté avant-hier. Je vous tiendrai au courant quand on en saura davantage...

[MàJ - 24 novembre 2009] Deux des parents (oncle et cousin) du tueur, Costanzo Apice (28 ans), ont été assassinés aujourd'hui...

Suite : Gomorrhe, est-ce une ville, un pays ?

ATTENTION, IMAGES VIOLENTES !!!

Exécution en direct de la camorra, les derniers instants de la vie d'un homme, ça va très vite (24 secondes : à 3'17'' le tueur rentre dans le bar, à 3'41'' l'homme est mort), deux balles dans la nuque plus le coup de grâce en pleine tête, et tout semble se passer dans une "tranquille sérénité", pour reprendre les mots de Saviano, qui rêve de voir le quartier se rebeller...







L'autorisation de diffuser le vidéo a été donnée par le Parquet de Naples, pour tenter de briser l'omertà, ce mur de silence et de peur qui fait que personne ne parle, dans l'espoir que quelqu'un dénonce le tueur dont le visage reste parfaitement reconnaissable, ainsi que son ou ses complices.

On ne le voit pas là, mais ce qui se passe ensuite est étonnant, très étonnant ! En fait, il ne se passe rien ! Si ce n'est une dame qui vient soulever la tête du mort pour voir si c'est un proche, puis laisse retomber la tête et s'en va, soulagée de ne pas le connaître. D'autres personnes continuent de rentrer dans le bar, en jetant juste un œil curieux ou en enjambant le cadavre allongé au sol, la tête dans son sang.

Pourquoi je publie ça sur Adscriptor ? J'en sais trop rien ! En fait, je suis las de vivre dans ce pays que j'aime tant, depuis près de 28 ans, et de le voir s'enfoncer jour après jour dans un déclin moral sans fin, à l'image de sa classe dirigeante mafieuse, las de dénoncer autant que je le peux, y compris sur mon blog italien ou sur Facebook, sans voir de résultats tangibles, y compris en termes de dialogue.

Pas ou peu de commentaires, pas ou peu de participation, une apathie générale dans un pays de lobotomisés. Exactement comme dans le vidéo. Un mort assassiné sur le trottoir, en plein jour, dans une rue passante - pleine de vie, voudrait-on dire -, juste devant un espace de jeux pour enfants (d'ailleurs à la fin du vidéo on voit un père partir avec sa fille dans les bras), sous les yeux de tous, et tout le monde continue de vaquer à ses occupations comme si de rien n'était.

Je me sens totalement impuissant et ça me rend fou !

Pas que les mafieux crèvent, comme disait Coluche, un parrain mort c'est bien, mais deux par deux, ça irait plus vite, mais de pas réussir à comprendre quel est l'avenir que ce pays tragique réserve à mon fils et aux nouvelles générations...

Je me sens totalement impuissant et ça me rend fou !


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P.S. Commentaire de Saviano, en italien (il faudrait que je le traduise pour faire comprendre aux francophones ce que les images ne racontent pas)...



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vendredi 11 janvier 2008

Gomorra

Gomorra, c'est le nom italien de Gomorrhe, ville maudite de biblique mémoire. Gomorra, c'est aussi une assonance avec camorra, la mafia napolitaine. Gomorra, c'est le titre du livre de Roberto Saviano qui décrit le délire de puissance des clans exerçant une emprise de fer, quasi absolue, sur la Campanie. Le seul livre que j'aie jamais lu à ce jour qui commence par une malédiction en guise de dédicace : A S. Maledizione. La Campanie, c'est la région italienne du Centre-Sud qui regroupe 5 Provinces : Avellino, Benevento, Caserta, Naples et Salerno. Ma femme est campane, née à Cava de' Tirreni, située à 45 km au sud de Naples, à 7 km de Salerno et à 3 km de la Costiera, plus connue en France sous la dénomination de Cote Amalfitaine. Donc la Campanie est aussi ma terre d'élection, celle où je passe les fêtes, de Noël et du premier de l'An (j'en suis revenu il y a tout juste une semaine), de Pâques, une partie des vacances d'été, etc. Mon fils y a ses cousins, dont deux qui vivent à Pagani, un peu au nord de Cava en remontant vers Pompéi et Naples. Le jour où mon beau-frère a annoncé à mon beau-père qu'il allait vivre à Pagani, mon beau-père en a pleuré. Des larmes de peine et de douleur. Ça me rappelle un dicton mafieux, terrible : "chi non paga col sangue, paga con le lacrime", ceux qui ne paient pas de leur sang, paient de leurs larmes. Mon beau-père était policier. Il appelait Pagani le Far-West... Pace all'anima sua. Plus de 40 ans de bons et loyaux services. Un homme intègre, bon, qui m'a donné les deux plus belles poignées de main que j'ai jamais reçues d'un homme. Sa fille et moi nous sommes mariés à Cava le 18 juillet 1998, juste 2 mois après les terribles coulées de boue qui ont dévasté Sarno, à quelques km de Cava, nul n'avait jamais vu ça en Italie, des familles entières décimées, certains y ont perdu leurs parents par dizaines. Saviano en parle dans son livre, notamment des milliards de subventions qui ont coulé à flots après, vite engloutis par la camorra. Une terre qui me colle au corps et à l'âme, une terre qui est mienne autant que le fut la France durant les 25 premières années de mon existence. Dont la langue et la culture m'habitent profondément depuis 25 ans, puisque je ne parle plus français dans ma vie de tous les jours depuis septembre 1982, même mon fils ignore ma langue ! Une terre actuellement secouée par un séisme qui n'a rien de naturel, un séisme causé par l'homme. Par le Système camorriste et la politique affairiste et sans scrupule. Dont la puanteur et les exhalaisons méphitiques ont franchi les frontières de la Campanie pour se répandre partout en Europe, et même Outre-Atlantique. Un Système raconté de façon poignante par Saviano dans Gomorra, dont la dernière partie, intitulée Terra dei fuochi, décrit la catastrophe sanitaire induite par le "traitement" des déchets en Campanie. Une catastrophe telle que l'état d'urgence est dépassé depuis longtemps. L'emergenza rifiuti. Car c'est de déchets, dont il est question. D'un Himalaya de déchets :
Se i rifiuti illegali gestiti dai clan fossero accorpati diverrebbero una montagna di 14.600 metri con una base di tre ettari, sarebbe la più grande montagna esistente sulla terra.
Si les déchets illégalement traités par les clans étaient regroupés, ils formeraient une montagne ayant une base de 3 hectares et haute de 14km600, la plus haute montagne de toute la terre. Une montagne de déchets toxiques de toutes sortes et d'ordures ménagères.

Les ordures de Naples

Provenant d'un peu partout en Europe, grâce aux prix imbattables pratiqués par le Système :
Le coût du marché pour éliminer correctement les déchets toxiques impose des prix qui vont de 21 centimes à 62 centimes par kilo. Les clans fournissent le même service à 9 ou 10 centimes le kilo.
Cela se traduit pas des dégâts collatéraux monstrueux, inqualifiables…
Les parrains n'ont eu aucun scrupule à enfouir des déchets empoisonnés dans leurs propres villages, à laisser pourrir les terres qui jouxtent leurs propres villas ou domaines. La vie d'un parrain est courte et le règne d'un clan, menacé par les règlements de compte, les arrestations et la prison à perpétuité, ne peut durer bien longtemps. Saturer un territoire de déchets toxiques, entourer ses villages de collines d'ordures n'est un problème que si l'on envisage le pouvoir comme une responsabilité sociale à long terme. Le temps des affaires ne connaît, lui, que le profit à court terme et aucun frein. L'essentiel du trafic ne connaît qu'une seule direction : nord-sud. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, dix-huit mille tonnes de déchets provenant de Brescia ont été enfouies entre Naples et Caserte et en quatre ans, un million de tonnes à Santa Maria Capua Vetere. Les déchets traités au nord, dans les usines de Milan, de Pavie et de Pise, sont tous expédiés en Campanie.
Dans son article, Saviano explique parfaitement la collusion tripartite entre camorra, politique et entreprises. J'ai contacté son agent pour traduire son texte, mais je suis arrivé trop tard, il va bientôt être publié sur un quotidien français. Je mettrai le lien dès que je le trouverai. Et je vous invite vivement à le lire si vous voulez mieux comprendre ce qui se passe sur cette terre martyrisée qui est la mienne. Il commence ainsi :
È un territorio che non esce dalla notte. E che non troverà soluzione.

C'est un territoire qui ne sort pas de la nuit. Un territoire qui ne trouvera pas de solution.
Le gouvernement italien vient de dépêcher un Commissaire extraordinaire pour gérer la situation. Ce n'est jamais que le neuvième en 14 ans...

Si vous voulez en savoir plus, prenez votre courage à deux mains, et lisez Gomorra. Un vrai coup de poing. Car comme l'avoue Jean-Christophe : « On ne sort pas de ce livre révolté, juste totalement écœuré… »


Couverture de l'édition italienne :


Ça commence comme ça :
Le conteneur oscillait tandis que la grue le transportait jusqu'au bateau. Comme s'il flottait dans l'air. Le sprider, le mécanisme qui les reliait, ne parvenait pas à dompter le mouvement. Soudain, les portes mal fermées s'ouvrirent et des dizaines de corps tombèrent. On aurait dit des mannequins. Mais lorsqu'ils heurtaient le sol, les têtes se brisaient bien comme des crânes. Car c'étaient des crânes. Des hommes et des femmes tombaient du conteneur. Quelques adolescents aussi. Morts. Congelés, recroquevillés sur eux-mêmes, les uns sur les autres. Alignés comme des harengs dans une boîte. Les Chinois qui ne meurent jamais, les éternels Chinois qui se transmettent leurs papiers d'identité : voilà où ils finissaient. Ces corps dont les imaginations les plus débridées prétendaient qu'ils étaient cuisinés dans les restaurants, enterrés dans les champs près des usines ou jetés dans le cratère du Vésuve. Ils étaient là et s'échappaient par dizaines du conteneur, leur nom inscrit sur un carton attaché autour du cou par une ficelle. Ils avaient tous mis de côté la somme nécessaire pour se faire enterrer chez eux, en Chine. On retenait une partie de leur salaire, en échange de laquelle, après leur mort, leur voyage de retour était payé. Une place dans un conteneur et un trou dans quelque lopin de terre chinois. Quand le grutier du port m'a raconté cette histoire, il a placé ses mains sur son visage en continuant à me regarder à travers ses doigts écartés, comme si ce masque lui donnait le courage de poursuivre. Il avait vu s'abattre des corps et n'avait même pas eu besoin de donner l'alarme ou d'avertir qui que ce soit. Il avait simplement déposé le conteneur au sol et des dizaines de personnes, sorties de nulle part, avaient remis tous les corps à l'intérieur avant de nettoyer le quai avec un jet d'eau. C'est ainsi que ça se passait. Il n'arrivait toujours pas à y croire, il espérait que c'était une hallucina­tion provoquée par un surcroît d'heures supplémentaires. Il a serré les doigts pour se couvrir complètement le visage et continué à parler en pleurnichant, mais je ne comprenais plus ce qu'il me disait. Tout ce qui a été fabriqué passe par le port de Naples. Il n'est nul produit manufacturé, tissu, morceau de plastique, jouet, marteau, chaussure, tournevis, boulon, jeu vidéo, veste, pantalon, perceuse ou montre qui ne transite par ce port. Le port de Naples, cette blessure. Grande ouverte. Le point final des interminables trajets que parcourent les marchandises. Les bateaux arrivent, s'engagent dans le golfe et s'approchent de la darse comme des petits attirés par les mamelles de leur mère, à ceci près qu'ils ne doivent pas téter mais se faire traire. Le port de Naples est un trou dans la mappemonde d'où sort tout ce qui est fabriqué en Chine ou en Extrême-Orient, comme se plaisent encore à l'écrire les journalistes. Extrême. Lointain. Presque inimaginable. Si l'on ferme les yeux, on voit des kimonos, la barbe de Marco Polo ou le coup de pied latéral de Bruce Lee. En réalité, cet Orient est relié au port de Naples comme aucun autre endroit au monde. Ici, l'Orient n'a rien d'extrême, le très proche Orient, devrait-on dire, le moindre Orient. Tout ce qui est produit en Chine est déversé ici comme un seau d'eau qu'on vide dans le sable et dont le contenu détériore, creuse et pénètre en profondeur. 70 % du volume des exportations de textile chinois transitent par le seul port de Naples, ce qui ne représente pourtant que vingt pour cent de leur valeur. C'est une bizarrerie difficile à comprendre, mais les marchandises ont leur magie, elles peuvent être à un endroit sans y être, arriver sans jamais vraiment arriver, coûter cher au client tout en étant de qualité médiocre, et valoir peu aux yeux de la douane tout en étant précieuses. Car le textile regroupe de nombreuses catégories de biens et il suffit d'un trait de stylo sur le bordereau d'accompagnement pour réduire les frais et la T.V.A. de façon drastique. Dans le silence de ce trou noir qu'est le port, la structure moléculaire des choses semble se décomposer puis se recomposer une fois loin de la côte. Les marchandises doivent quitter très vite le port. Tout se déroule rapidement, au point que les choses disparaissent presque aussitôt. Comme si rien ne s'était passé, comme si tout n'avait été qu'un geste. Un voyage inexistant, un faux accostage, un bateau fantôme, une cargaison évanescente. Comme s'il n'y avait rien eu. Une évaporation. La marchandise doit parvenir entre les mains de l'acheteur sans laisser de trace de son parcours. Elle doit rejoindre son entrepôt, vite, immédiatement, avant que le temps reprenne son cours, le temps nécessaire à un éventuel contrôle. Des quintaux de marchandises qui circulent aussi facilement qu'un pli livré à domicile par le facteur. Dans le port de Naples, avec ses un million trois cent trente-six mille mètres carrés et ses onze kilomètres et demi de longueur, le temps se dilate d'une façon inédite. Ce qui pourrait prendre une heure à l'extérieur semble y durer à peine plus d'une minute. La proverbiale lenteur qui caractérise dans l'imaginaire collectif chaque geste d'un Napolitain est ici démentie, niée, brisée. Les premiers contrôles douaniers surviennent dans un laps de temps que les marchandises chinoises prennent de vitesse. Impitoyablement rapides. Ici, chaque minute semble annihilée, c'est un massacre de minutes, de secondes volées aux formalités, poursuivies par les accélérations des camions, tirées par les grues, emportées par les chariots élévateurs qui vident les entrailles des conteneurs.
Un pavé en pleine gueule.




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P.S. Je pourrais vous en écrire des pages et des pages sur l'Italie, sur la Campanie, et même vous raconter bien plus de choses belles que dégueulasses. Mais ce qui se passe en ce moment et la façon dont l'Italie est perçue en dehors de ses frontières me touchent trop...

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