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samedi 31 octobre 2009

Gomorrhe, est-ce une ville, un pays ?


J'ai déjà expliqué en parlant du livre de Roberto Saviano, que Gomorra est le nom italien de Gomorrhe, ville maudite de biblique mémoire, mais c'est aussi une assonance avec camorra, la mafia napolitaine.

Le titre de ce livre puise son origine dans un discours que Don Peppino Diana, prêtre de Casal di Principe assassiné par la camorra à 36 ans, n'a jamais prononcé. Exécuté le 19 mars 1994, à 7h30', ça s'est probablement passé comme à Naples, le 11 mai 2009, à 15h45'...

Une vie, une mort, le prix à payer pour la paix entre factions criminelles...

Saviano lui dédie un chapitre de son livre (p. 263 de l'édition française chez Gallimard), dans lequel il explique en quoi l'action et les mots de Don Peppino Diana étaient insupportables pour la camorra.

Parce que par sa vie et ses mots, Don Peppino fut le témoin vivant qu'un autre avenir est possible que la misère et l'ignorance dans laquelle la camorra et la politique unies contraignent les gens à vivre survivre. Pour que des jeunes qui perdent tout espoir en l'avenir préfèrent s'enrôler dans les rangs de la mafia en ayant l'illusion de "vivre", de compter...

Le déclic fut probablement la publication d'un discours de Don Diana, intitulé Par amour pour mon peuple, je ne me tairai pas...

Voici ce que dit Saviano dans son livre (p. 266-67) :
Don Peppino traça un chemin dans l'écorce des mots, il grava dans la surface de la langue cette puissance que la parole publique, clairement énoncée, peut encore avoir. Il n'eut pas la paresse intellectuelle de ceux qui croient que la parole a épuisé toutes ses ressources, qu'elle est uniquement bonne à remplir le vide des esprits. La parole comme geste concret, aussi compacte que la matière, pour intervenir dans les mécanismes, bâtir comme avec du mortier, creuser comme avec une pioche. Don Peppino voulait trouver des mots qui agiraient comme un seau d'eau sur des regards souillés. Car, sur ces terres, le silence n'est pas la banale omertà faite de têtes baissées, de regards fuyants. C'est davantage une façon de dire : « Ça ne me regarde pas. » Un comportement habituel dans ces lieux, mais pas seulement : un repli volontaire sur soi-même, le vrai bulletin de vote en faveur des choses telles qu'elles vont. La parole devient alors un cri conscient, aigu et puissant, lancée contre une vitre blindée : pour la faire éclater.
Or à la fin du chapitre, Saviano retrouve Cipriano, un ami de jeunesse de Don Peppino, qui avait écrit une oraison funèbre pour l'enterrement de son ami, inspirée par les mots de son ami, un discours qu'il n'a pas prononcé non plus, comme son ami, n'ayant pas trouvé la force d'assister à l'enterrement avant de s'enfermer définitivement dans sa douleur.

Saviano retranscrit ce discours (la traduction est de moi) :
Hommes, ne permettons pas que nos terres deviennent des lieux de camorra, deviennent une seule et immense Gomorrhe destinée à la destruction ! Hommes de la camorra, hommes comme les autres et non pas des bêtes, ne permettons pas que ce qui devient licite ailleurs trouve ici son énergie illicite, ne permettons pas que se construise ailleurs ce qui est détruit ici. Vous qui faites de vos villes des déserts, n’opposez pas uniquement entre ce que vous êtes et ce que vous voulez votre volonté absolue. Souvenez-vous. « Yahvé fit pleuvoir sur Sodome et sur Gomorrhe du soufre et du feu venant de Yahvé, depuis le ciel, et il renversa ces villes et toute la Plaine, tous ses habitants et la végétation du sol. Or la femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une colonne de sel » (Genèse 19, 24-26). Prenons le risque de nous transformer en sel, retournons-nous pour regarder ce qui se passe, ce qui s’acharne sur Gomorrhe, cette destruction totale où la vie n’est qu’un plus ou un moins à vos opérations financières. Ne voyez-vous pas que cette terre est Gomorrhe ? Ne le voyez-vous pas ? Souvenez-vous. Ils s’écrieront : « Soufre, sel, toute sa terre est brûlée ; on n’y sèmera plus, rien n’y germera plus, aucune herbe n’y croîtra plus. Ainsi ont été changées Sodome et Gomorrhe, Adma et Çeboyim que Yahvé dévasta dans sa colère et sa fureur ! » (Deutéronome 29, 22). On y meurt pour un oui ou pour un non, on y perd sa vie pour un ordre ou pour la volonté d’autrui, vous passez des dizaines d’années en prison pour y obtenir pouvoir de vie et de mort, vous gagnez des montagnes d’argent que vous investissez dans des maisons que vous n’habiterez jamais, dans des banques où vous n’entrerez jamais, dans des restaurants que vous ne gérerez jamais, dans des entreprises que vous ne dirigerez jamais, vous commandez un pouvoir de mort pour tenter de dominer une vie que vous consumez terrés sous terre comme des rats, entourés de gardes du corps. Vous tuez et vous faites tuer dans une partie d’échecs où vous n’êtes pas les rois, mais où les rois sont ceux qui tirent leurs richesses de vos vies en vous poussant à vous dévorer les uns les autres, jusqu’à ce que plus personne ne puisse mettre l’autre en échec car il ne reste plus qu’un seul pion sur l’échiquier. Or ce pion, ce ne sera pas vous. Ce que vous dévorez ici, vous le recrachez ailleurs, loin, comme les oiselles vomissent la nourriture dans le bec de leurs petits. Pourtant vous ne nourrissez pas des oisillons mais des charognards, et vous n’êtes pas des oiselles mais des bufflesses prêtes à se détruire dans des terres où les seuls pôles de la victoire sont le sang et le pouvoir. Pour nous, l’heure est venue de ne plus être une Gomorrhe... »
Ce qui me frappe profondément, dès le début du discours, c'est qu'il n'y a pas de séparation entre eux (les camorristes) et nous (les gens du pays), il n'y a qu'un "nous", indissociable(s).

Et les "casalais" (de "casalesi", nom des habitants de Casal di Principe, qui est devenu par antonomase le nom des mafieux de ces terres, un peu comme le nom de "corléonais" est devenu synonyme de mafia sicilienne bien plus que celui des gens qui habitent Corleone...) ne désignent plus le peuple de Sandokan (chef mafieux condamné à perpétuité qui symbolise les "casalesi") OU (exclusif) le peuple qui habite ces terres, mais le peuple de Sandokan ET celui de Don Peppino Diana.

« Pour nous, l’heure est venue de ne plus être une Gomorrhe... »

Aujourd'hui Gomorrhe n'est plus seulement Casal di Principe ou la Sicile, mais l'Italie toute entière !

Et il n'y a plus "eux" ou/et "nous", mais seulement un contenant unique, "nous", qui vivons, et vivrons - et nos enfants avec nous - dans un pays dont l'avenir sera ce que "nous" en ferons.



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P.S. Naples, c'est aussi la vie...

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vendredi 30 octobre 2009

Gomorra, 11 mai 2009, 15h45'


[MàJ - 31 octobre 2009] Grâce à la diffusion du vidéo après 5 mois d'enquêtes sans résultat, le tueur a été identifié...

[MàJ - 21 novembre 2009] Le tueur aurait été (conditionnel parce que "présumé" pour l'instant) arrêté avant-hier. Je vous tiendrai au courant quand on en saura davantage...

[MàJ - 24 novembre 2009] Deux des parents (oncle et cousin) du tueur, Costanzo Apice (28 ans), ont été assassinés aujourd'hui...

Suite : Gomorrhe, est-ce une ville, un pays ?

ATTENTION, IMAGES VIOLENTES !!!

Exécution en direct de la camorra, les derniers instants de la vie d'un homme, ça va très vite (24 secondes : à 3'17'' le tueur rentre dans le bar, à 3'41'' l'homme est mort), deux balles dans la nuque plus le coup de grâce en pleine tête, et tout semble se passer dans une "tranquille sérénité", pour reprendre les mots de Saviano, qui rêve de voir le quartier se rebeller...







L'autorisation de diffuser le vidéo a été donnée par le Parquet de Naples, pour tenter de briser l'omertà, ce mur de silence et de peur qui fait que personne ne parle, dans l'espoir que quelqu'un dénonce le tueur dont le visage reste parfaitement reconnaissable, ainsi que son ou ses complices.

On ne le voit pas là, mais ce qui se passe ensuite est étonnant, très étonnant ! En fait, il ne se passe rien ! Si ce n'est une dame qui vient soulever la tête du mort pour voir si c'est un proche, puis laisse retomber la tête et s'en va, soulagée de ne pas le connaître. D'autres personnes continuent de rentrer dans le bar, en jetant juste un œil curieux ou en enjambant le cadavre allongé au sol, la tête dans son sang.

Pourquoi je publie ça sur Adscriptor ? J'en sais trop rien ! En fait, je suis las de vivre dans ce pays que j'aime tant, depuis près de 28 ans, et de le voir s'enfoncer jour après jour dans un déclin moral sans fin, à l'image de sa classe dirigeante mafieuse, las de dénoncer autant que je le peux, y compris sur mon blog italien ou sur Facebook, sans voir de résultats tangibles, y compris en termes de dialogue.

Pas ou peu de commentaires, pas ou peu de participation, une apathie générale dans un pays de lobotomisés. Exactement comme dans le vidéo. Un mort assassiné sur le trottoir, en plein jour, dans une rue passante - pleine de vie, voudrait-on dire -, juste devant un espace de jeux pour enfants (d'ailleurs à la fin du vidéo on voit un père partir avec sa fille dans les bras), sous les yeux de tous, et tout le monde continue de vaquer à ses occupations comme si de rien n'était.

Je me sens totalement impuissant et ça me rend fou !

Pas que les mafieux crèvent, comme disait Coluche, un parrain mort c'est bien, mais deux par deux, ça irait plus vite, mais de pas réussir à comprendre quel est l'avenir que ce pays tragique réserve à mon fils et aux nouvelles générations...

Je me sens totalement impuissant et ça me rend fou !


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P.S. Commentaire de Saviano, en italien (il faudrait que je le traduise pour faire comprendre aux francophones ce que les images ne racontent pas)...



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mercredi 28 octobre 2009

IL FATTO fait l'événement !


Arrivée fracassante d'un nouveau quotidien dans la presse italienne, qui se classe d'emblée dans le Top 10 de la PQI : IL FATTO QUOTIDIANO.

LE FAIT QUOTIDIEN. Traduit littéralement.

Né sous l'égide de deux des plus grands noms du journalisme italien, si ce n'est les plus grands : Indro Montanelli et Enzo Biagi. Qui eurent en commun d'avoir fait l'objet de l'attention la censure de Silvio Berlusconi...

Comme l'explique si bien son directeur, Antonio Padellaro, dans l'éditorial du premier numéro, paru le mercredi 23 septembre 2009, intitulé « Linea politica: la Costituzione »

Extraits :
On nous demande : quelle sera votre ligne politique ? Nous répondons : la Constitution de la République Italienne. Rien de rhétorique là-dedans, juste le constat d'une réalité dramatique. Prenez le principe de légalité consacré par l'article 1. Qu'y a-t-il de plus révolutionnaire dans un pays où chaque jour la loi est "ajustée" aux caprices de l'empereur et de ses courtisans ? Et encore, l'article 21, qui dispose que l'information ne peut être soumise à aucune autorisation ni censure ?...

On nous demande : quel besoin y avait-il de donner naissance à un nouveau journal ? Et bien nous avons tellement ressenti ce besoin que nous y avons investi notre travail et nos économies. Lorsque Indro Montanelli fut contraint de quitter "Il Giornale" qu'il avait créé pour fonder "La Voce", il raconte qu'il se jura à lui-même : « Plus jamais de patron ». Il en avait assez des porte-voix au service de Berlusconi. Nous aussi, aujourd'hui, pouvons dire que nous n'avons pas de patron.

La propriété du journal est divisée en quote-parts égales entre un petit groupe d'associés dont le seul but est de garantir l'indépendance du journal et de joindre les deux bouts. Autant de petits actionnaires auxquels nombreux sont celles et ceux qui veulent se joindre pour nous aider. Nous ne sommes pas riches, mais jamais nous ne demanderons un seul euro de subvention à l'État ou aux partis politiques. Trente mille personnes nous ont déjà soutenu dans notre choix grâce à leurs pré-abonnements. Un test de confiance sans précédent, vu qu'ils ont dû attendre aujourd'hui pour voir le premier numéro. Merci à eux.

IL FATTO sera un journal d'opposition. À Berlusconi, bien sûr, (...) mais pas seulement...

Nous l'avons intitulé ainsi en mémoire d'Enzo Biagi, qui nous a appris à distinguer les faits des opinions. Un grand journaliste et un homme honnête, expurgé, comme Montanelli, de la compagnie des serviles et des médiocres. Que leur courage nous rende courageux...
Donc dès le premier numéro, tiré à 100000 exemplaires et épuisé dans l'heure qui a suivi, le journal pouvait déjà compter sur 30000 pré-abonnements payants.

Un phénomène éditorial particulièrement intéressant à l'heure du Web, dont j'avais déjà parlé dès le 9 juin sur Médiachroniques :
Bonjour,

Je voudrais vous parler d'un nouveau journal sur le point de naître en Italie, qui s'appellera Il Fatto (le fait, littéralement, ou l'événement, transposé en langage journalistique), en hommage à Enzo Biagi, un grand nom du journaliste italien qui avait une émission quotidienne homonyme et qui fut brutalement viré par Berlusconi malgré plus d'un demi-siècle d'un professionnalisme de premier plan.
La naissance de ce journal, annoncée il y a moins de deux semaines, enregistre déjà 20000 pré-abonnements!
Une telle demande est le signe évident qu'en Italie, les gens sont vraiment affamés et assoiffés d'information saine, pour un journal qui sortira sur papier et sera naturellement décliné aussi sur le Web.
C'est une expérience passionnante, en contre-tendance totale avec tout ce qui se passe dans la presse en ce moment, et un peu dans tous les pays, et au moment voulu je ferai un billet sur mon blog pour la partager avec un lectorat francophone.
Mais en attendant, j'aimerais bien savoir ce que cette histoire vous inspire...
À vrai dire, je n'ai eu aucune réponse...

Mais peu importe. Même s'il y a eu quelques réactions en France pour souligner l'arrivée de ce nouveau confrère.

Dans le numéro 17 du dimanche 11 octobre 2009, Antonio Padellaro nous donnait quelques stats sur les trois premières semaines de publication : 100000 exemplaires vendus en moyenne, plus 36000 abonnements, 13000 par la poste et 23000 directement sur Internet.

Pour un journal qui prévoyait l'équilibre à 10-12000 expemplaires/jour, c'est évidemment un énorme succès. Même si Padellaro s'empresse d'ajouter "ce sont des chiffres qui suscitent l'enthousiasme, mais nous devons les interpréter avec une extrême prudence (effet nouveauté)". Une semaine plus tard, il déclarait dans une interview :
Notre moyenne journalière est à 85000 exemplaires, avec des pointes à 115000 lorsque l'actu s'y prête. Pour autant, j'exclus totalement que notre journal soit un quotidien à 100000 exemplaires/jour. Si on pense que notre point d'équilibre est à 10000/jours, j'irais en pèlerinage pour consolider ne serait-ce que la moitié de ces ventes. Sans compter nos 42000 abonnements actuels.
Il faudra bien sûr revoir ces chiffres dans les mois qui viennent pour suivre leur progression, mais en attendant la courbe des abonnements ne faiblit pas : de 20000 préabonnements en juin, à 36000 en septembre, qui grimpent à 42000 entre le 11 et le 17 octobre (date de l'interview) !

Donc comme je le disais, tout cela est clairement « le signe évident qu'en Italie, les gens sont vraiment affamés et assoiffés d'information saine », une tendance qui va de pair avec leur lassitude, pour ne pas dire plus, vis-à-vis de la mauvaise information et des mauvais journalistes, jugés par pratiquement plus de la moitié de la population comme des menteurs, peu ou pas du tout informés, mal ou très mal préparés, pas indépendants, partiaux et corrompus...

La totale !

Enfin, compte tenu de ce qui précède, il est clair que l'arrivée de ce nouveau journal remet à plat les (dés)équilibres de la presse en Italie, largement dopée par les subventions. Dans son numéro d'aujourd'hui, en page 5, IL FATTO fait le point sur les subventions de l'État, dont la note globale s'élève à plus de 200 millions d'euros pour le contribuable italien !


Avec le premier journal subventionné, Libero, qui encaisse presque 8 millions d'euros de subsides, alors qu'en kiosque il est talonné par IL FATTO dans le top 10 de la presse quotidienne italienne (hors journaux sportifs), selon les derniers chiffres disponibles (juillet) :


Les quatre colonnes représentant, dans l'ordre, le tirage moyen, la diffusion moyenne, les invendus et le total des ventes.

Donc longue vie à ce nouveau journal, dont je peux me vanter d'avoir été parmi les tout premiers à souscrire un pré-abonnement. :-)


En tout cas une expérience à méditer aussi pour le journalisme français (Médiapart, Rue89 ?), et pas seulement...


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P.S. Je signale pour être précis que le journal fait 20 pages (avec en moyenne deux de pub), et qu'il ne sort que 6 jours par semaine (pas de parution le lundi), vu l'équipe réduite à l'os...

Tous les soirs, entre 22h et minuit, je télécharge ma version PDF de l'édition du lendemain.

Enfin, pour donner un ordre d'idée, Backchich va déposer son bilan car ils ne vendent que 20 000 exemplaires au lieu des 30 000 nécessaires :
Lancé il y a bientôt deux mois, l'hebdomadaire, qui visait un seuil d'équilibre de 30 000 exemplaires, semblait avoir atteint un rythme de croisière de 20 000 copies.
Hebdomadaire vs. quotidien, mais quand même...

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dimanche 25 octobre 2009

Un attentat au stade Olympique de Rome


Cet attentat, qui fut le dernier de la série des 9 attentats qui ont ensanglanté l'Italie en 1992-1993, est le plus méconnu de tous pour la bonne raison qu'il n'a provoqué aucune victime.

Simplement parce que, par un hasard "providentiel", le détonateur n'a pas fonctionné.

Dans le cas contraire, il aurait fait au bas mot une centaine de victimes chez les forces de l'ordre, puisqu'une Lancia Thema bourrée de 120 kilos d'explosif, de ronds d'acier et de ferraille, devait exploser au passage de deux cars de carabiniers chargés d'assurer la sécurité pour un match dominical de l'équipe de Rome au stade olympique.

Je vous laisse imaginer l'impact qu'aurait eu un tel carnage dans l'opinion publique.

Toute la préparation et l'évolution des événements ont été méticuleusement reconstituées par la première Cour d'Assise de Florence (pages 91 à 97 du jugement n° 2/2000, déposé le 20 avril 2000), qui conclut qu'est largement prouvée la certitude que l'attentat a bien eu lieu (la Corte di Assise di Firenze ha affermato di poter concludere esservi ampia e sicura prova che allo Stadio Olimpico di Roma, tra la fine del 1993 e gli inizi del 1994...).

Y compris l'identification des mafieux qui y ont participé, dont Gaspare Spatuzza, le chef mafieux actuellement repenti après plus d'une décennie de QHS, qui est en train de raconter aux juges quantité de détails sur cette époque...

Or Spatuzza était le chef du "mandement" de Brancaccio, d'abord "régenté" par les frères Graviano (voir le jugement ci-dessus, pages 118 à 155) avant qu'ils ne fussent arrêtés le 27 janvier 1994, et ce qu'il raconte aujourd'hui fait froid dans le dos...

Mais voyons d'abord quelques faits, à commencer par la date de cet attentat manqué, pas vraiment simple à identifier puisque plusieurs dates circulent, toutes comprises entre le dernier trimestre 1993 et janvier 1994, dont les deux plus souvent citées sont : Spatuzza lui-même semble dater l'attentat à début janvier 1994, en précisant qu'il a ensuite rencontré Giuseppe Graviano à Rome, à la mi-janvier, rencontre durant laquelle Graviano lui aurait confirmé que les négociations impliquaient directement ... Silvio Berlusconi !

Or le fait que l'attentat n'ait pas été "répliqué" a toujours été l'une des questions cruciales restées sans réponse, même si c'est probablement à mettre en relation avec l'arrestation des frères Graviano quelques jours plus tard.

En gros, certains pensent que Riina et les frères Graviano, qui étaient pour la ligne dure, ont été vendus par Provenzano dans le cadre des négociations État-mafia, d'abord menées par l'intermédiaire de Vito Ciancimino, puis reprises par Marcello Dell'Utri, que Spatuzza désigne nommément comme étant le "référent" politique de Cosa Nostra, et qui aurait "couvert" l'attentat au stade olympique : Giuseppe Graviano mi disse che per quell'attentato avevamo la copertura politica del nostro compaesano.

Et toujours selon Spatuzza, les négociations avec Berlusconi se seraient poursuivies sur plus d'une dizaine d'années, puisqu'elles auraient duré jusqu'en 2004...

Déjà, dans une lettre de chantage écrite par Vito Ciancimino (comparer l'écriture) à Berlusconi :


il s'adressait à lui en tant que président du Conseil (même si celle-ci remonte probablement à 1994, lors du premier gouvernement Berlusconi).

Une menace de parler à peine voilée, qui pourrait bien être reprise aujourd'hui par d'autres mafieux, dont les frères Graviano, maintenant qu'ils ont pratiquement perdu tout espoir de bénéficier des avantages initialement revendiqués par Totò Riina, dont certains ont été réalisés, mais pas suffisamment au goût de tous ceux qui purgent encore perpétuité...

Enfin, pour Dell'Utri, toutes ces accusations ne sont qu'un gros tas de conneries qui le font bien rire, même si à mon avis il rit plutôt jaune :


Rira bien qui rira le dernier...


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P.S. Je précise que les "accusations" de Spatuzza remplissent 75 pages, et qu'en parallèle il est jugé fiable par les magistrats puisque sa version des faits sur l'attentat de Via D'Amelio va permettre de réécrire complètement une histoire totalement bancale...




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jeudi 22 octobre 2009

Corruption : 22 recommandations pour l'Italie


À l'heure où l'Italie vient de voter une loi qui permet de blanchir légalement les capitaux mafieux (dans des opérations qui ne coûteront pratiquement rien aux "blanchisseurs", tant au niveau financier/fiscal que des conséquences légales/pénales...), le Conseil de l'Europe, via le Groupe d'États contre la Corruption (GRECO), auquel l'Italie a adhéré en 2007 (gouvernement Prodi), publie un Rapport d'évaluation sur le pays, où la situation est décrite comme suit :
Selon une étude sur le phénomène de la corruption en Italie, effectuée en 2007 par le Haut commissariat contre la corruption, la corruption est largement répandue dans l’administration publique où elle est encouragée par des particularités de l’appareil administratif italien, telles que des régimes de recrutement et de promotion qui pâtissent d’un certain manque de clarté et d’efficacité. L’étude du Haut commissariat cite également d’autres travaux de recherche qui soulignent qu’en Italie, la corruption est profondément ancrée dans différents secteurs de l’administration publique, dans la société civile ainsi que dans le secteur privé : le paiement de pots-de-vin semble être une pratique courante pour obtenir des licences et des autorisations, des contrats publics, des arrangements financiers, faciliter l’obtention de diplômes universitaires, pratiquer la médecine, conclure des accords dans le milieu du football, etc.
En effet, les interlocuteurs de l'équipe d’évaluation du GRECO (issus de la société civile et d’institutions gouvernementales) sont « nombreux à partager le sentiment que la corruption est un phénomène courant et généralisé qui touche la société italienne dans son ensemble... »

Le rapport se conclut donc par 22 recommandations, sur la mise en œuvre desquelles le GRECO invite les autorités italiennes à remettre leur rapport d'ici au 31 Janvier 2011.

Voici ces 22 recommandations :
  1. que le Service anti-corruption et pour la transparence (SAeT) ou d’autres autorités compétentes élaborent et présentent publiquement, avec la participation de la société civile, une politique anti-corruption qui prenne en considération la prévention, la détection, l’investigation et les poursuites d’affaires de corruption, et prévoie d’en contrôler et d’en évaluer l’efficacité (paragraphe 23) ;
  2. réexaminer la législation existante et nouvelle qui doit garantir la conformité de la loi italienne aux exigences de la Convention pénale sur la corruption (STE 173), afin de faire en sorte que les professionnels et les magistrats puissent la consulter et l’utiliser avec la facilité voulue (paragraphe 26) ;
  3. mettre en place un programme global de formation spécialisée à l’intention des officiers de police afin de leur inculquer des connaissances et une compréhension 64 communes sur la façon de traiter les affaires de corruption et les infractions financières qui y sont associées (paragraphe 52) ;
  4. i) renforcer davantage la coordination entre les différentes forces de l’ordre impliquées dans l’investigation des affaires de corruption sur l’ensemble du territoire italien, y compris ii) en considérant l’intérêt (et la possibilité législative) d’élaborer un mécanisme horizontal de soutien pour aider celles-ci à mener ces investigations (paragraphe 53) ;
  5. afin d’assurer que l’on puisse arriver à une décision au fond dans les affaires de corruption et ce dans un délai raisonnable, i) entreprendre une étude du taux d’affaires de corruption éteintes par prescription afin de déterminer l’ampleur et les causes de tout problème tangible ayant permis cette conclusion; ii) adopter un plan spécial pour étudier et régler, selon un calendrier précis, les problèmes identifiés par cette étude ; iii) diffuser publiquement les résultats de cet exercice (paragraphe 57) ;
  6. intégrer à la loi 124/2008 des dispositions permettant de lever la suspension des poursuites pénales afin de veiller à ce qu’une telle suspension n’entrave pas les poursuites effectives des infractions de corruption, par exemple en ce qui concerne les infractions pénales graves pour faits de corruption, en cas de flagrant délit ou lorsque la procédure a atteint un stade avancé (paragraphe 64) ;
  7. envisager l'introduction de la confiscation in rem afin de faciliter davantage la saisie des produits de la corruption (paragraphe 84) ;
  8. mettre en place les mesures appropriées permettant d’évaluer l’efficacité, dans la pratique, de l’activité des forces de l’ordre concernant les produits de la corruption, en particulier s’agissant de l’application des mesures provisoires et des ordonnances de confiscation ultérieure, y compris dans le cadre de la coopération internationale (paragraphe 85) ;
  9. i) insister, auprès des membres du personnel des organismes chargés de traiter ces aspects de la lutte contre la corruption, sur l’importance de faire remonter l’information concernant les déclarations d’opérations suspectes, de la coopération dans ce domaine et des effets bénéfiques que cela pourrait avoir ; ii) prendre des mesures pour indiquer clairement à ceux qui ont l’obligation de déclarer des opérations suspectes qu’une déclaration tardive ou une absence de déclaration ne sont pas acceptables, par exemple en recourant à des mesures de sanction, le cas échéant (paragraphe 87) ;
  10. doter le Service anti-corruption et pour la transparence (SAeT), ou une quelconque autre entité, de l’autorité et des ressources pour évaluer systématiquement l’efficacité des dispositifs administratifs généraux conçus pour aider à prévenir et à détecter les affaires de corruption, rendre ces évaluations publiques et s’en inspirer pour formuler des recommandations de réforme (paragraphe 141) ;
  11. pour ce qui est de l’accès à l’information : i) procéder à une évaluation et prendre les mesures appropriées pour faire en sorte que les administrations locales se conforment aux exigences en matière d’accès aux informations sous leur autorité ; 65 ii) procéder à une évaluation de la loi pour établir si la condition de motivation restreint, de manière injustifiée, la capacité du public de juger les actions administratives quand la connaissance d’un système ou de pratiques individuelles de prise de décision fournirait de solides éléments d’information sur d’éventuelles affaires de corruption, et rendre publiques cette évaluation et toutes recommandations, et iii) afin d’éviter qu’un recours ne soit formé devant les tribunaux administratifs où s’accumulent les dossiers en souffrance, envisager d’investir la Commission pour l’accès aux documents administratifs de l’autorité pour ordonner à l’organisme administratif, après l’avoir entendu, de communiquer l’information demandée (paragraphe 144) ;
  12. que, dans le cadre des mesures prises pour s’attaquer à la longueur des procédures et à l’arriéré des appels administratifs, les autorités envisagent expressément d’instaurer des solutions de rechange officielles aux voies de recours judiciaires, telles que d’autres formes de résolution des litiges (paragraphe 145) ;
  13. dans le cadre de la réforme globale de l’administration publique, donner à tous les organismes qui la composent un accès à des ressources d’audit internes, soit directement, soit en partage (paragraphe 146) ;
  14. i) imposer des normes cohérentes et contraignantes à tous les agents de la fonction publique (y compris les dirigeants et les consultants), à tous les échelons de l’administration ; ii) prendre des mesures pour prévoir des procédures disciplinaires exercées en temps utile en cas de violation de ces normes, sans attendre une condamnation pénale définitive ; et iii) fournir aux personnes assujetties à ces normes des moyens de se former, des directives et des conseils concernant leur application (paragraphe 150) ;
  15. élaborer un Code de conduite à l’intention des membres du gouvernement qui serait annoncé publiquement, auquel ceux-ci adhéreraient professionnellement et qui serait, si possible, contraignant et intégrer dans ce Code des restrictions raisonnables en matière d’acceptation des cadeaux (autres que ceux liés au protocole) (paragraphe 151) ;
  16. i) adopter des règles claires et contraignantes en matière de conflit d’intérêt applicables à toute personne exerçant des fonctions au sein de la fonction publique (y compris les dirigeants et les consultants), à tous les échelons de l’administration ; et ii) instaurer ou adapter (selon le cas) un ou des dispositifs de divulgation du patrimoine des titulaires des postes de la fonction publique les plus exposés aux risques de conflits d’intérêts pour contribuer à prévenir et à détecter les possibilités de telles situations (paragraphe 154) ;
  17. adopter et mettre en oeuvre des restrictions appropriées concernant les conflits d’intérêts qui peuvent se produire avec la mobilité dans le secteur privé des agents public qui remplissent des fonctions exécutives (administration publique) (paragraphe 155) ;
  18. mettre en place un système de protection adapté des personnes qui signalent de bonne foi des soupçons de corruption au sein de l’administration publique (donneurs d’alerte) (paragraphe 156) ;
  19. que la responsabilité des entreprises soit élargie pour couvrir les infractions de corruption active dans le secteur privé (paragraphe 183) ;
  20. examiner la possibilité d’imposer l’interdiction d’occuper des postes de direction dans une personne morale aux personnes condamnées pour des infractions graves de corruption, dans tous les cas, indépendamment du fait de savoir si la commission de ces infractions est associée à un abus de pouvoir ou à la violation des obligations inhérentes à la fonction exercée (paragraphe 185) ;
  21. réexaminer et renforcer les obligations comptables de toutes les formes d’entreprise (qu’elles soient ou non cotées en Bourse) et veiller à ce que les peines applicables soient effectives, proportionnées et dissuasives (paragraphe 192) ;
  22. étudier, en concertation avec les organisations professionnelles des comptables, des commissaires aux comptes et des membres des professions de conseil et juridiques, quelles mesures supplémentaires (y compris à caractère législatif/réglementaire) peuvent être adoptées pour améliorer la situation en matière de déclaration des soupçons de corruption et de blanchiment d’argent aux organismes compétents (paragraphe 194).
Et le rapport de terminer ainsi :
Le GRECO invite les autorités de l’Italie à autoriser, dans les meilleurs délais, la publication de ce rapport, à traduire le rapport dans la langue nationale et à rendre cette traduction publique.
C'est pas gagné d'avance, puisque l'Italie n'a autorisé la publication de ce rapport que le 16 octobre, plus de trois mois après qu'il ait été finalisé et, surtout, après que la Cour constitutionnelle italienne ait déclaré la loi Alfano (loi 124/08) anti-constitutionnelle...

Ce qui est sûr, c'est qu'il faudrait commencer à faire le ménage par le haut !


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P.S. Pour vous donner une idée du paradoxe de ce pays, la femme de Mastella - ex-ministre de la JUSTICE qui a fait tomber le gouvernement Prodi avant de passer chez Berlusconi et d'être élu au parlement européen (!!!) -, qui est l'actuelle présidente de la Région Campanie (provinces de Naples, Avellino, Bénévent, Caserte et Salerne), vient d'être INTERDITE DE SÉJOUR ... en CAMPANIE !!!

Imaginez un instant si demain Jean-Paul Huchon était interdit de séjour en Île de France...

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vendredi 16 octobre 2009

Italie : État - Mafia, échec et mat en 12 coups !


Je suis arrivé en Italie le dimanche 12 septembre 1982, à une époque où la mafia n’existait officiellement pas dans ce pays !

En effet, ce n’est que le lendemain que fut introduite dans le système juridique italien l’association criminelle de type mafieux (associazione per delinquere di tipo mafioso), avec la Loi du 13 septembre 1982, n° 646.

Avant-hier, l'avocat de Massimo Ciancimino a remis aux juges de Palerme une photocopie du Papello, qui listait en 12 points les prétentions de la mafia vis-à-vis de l'état italien, dans le cadre des négociations qui avaient débuté entre l'assassinat du juge Giovanni Falcone (23 mai 1992) et celui du juge Paolo Borsellino (19 juillet 1992), 57 jours plus tard.

Parmi ces douze prétentions figure l'abolition de l'article 416-bis, à savoir l’association criminelle de type mafieux introduite 10 ans plus tôt par la Loi du 13 septembre 1982, n° 646.


Ces premières photos, publiées en exclusivité par l'Espresso d'aujourd'hui, ne se réfèrent pas au véritable PAPELLO (écrit tout en majuscule, avec une faute d'orthographe - "fragrant délit" au lieu de "flagrant délit"), mais à un Papello-bis, revu par Vito Ciancimino, ancien maire mafieux de Palerme et père de Massimo.

Une parenthèse s'impose : la coupole mafieuse était alors dominée sans conteste par Totò Riina et Bernardo Provenzano, Riina représentant l'aile dure (faire la guerre à l'état pour avoir la paix) et Provenzano l'approche un peu plus souple. Il commençait d'ailleurs à y avoir de l'eau dans le gaz entre les deux, et Vito Ciancimino était plutôt homme de Provenzano que de Riina. Selon Massimo, lorsque son père a lu les 12 points de la liste voulus par Riina, il se serait exclamé : toujours la même tête de nœud ! ("sempre la solita testa di minchia", pour qui connaît l'italien...)


Voici le texte retranscrit :
  1. revisione sentenza maxi processo
  2. annullamento decreto legge 41 bis
  3. revisione legge Rognoni-La Torre
  4. riforma legge pentiti
  5. riconoscimento benefici dissociati - Brigate Rosse - per condannati di mafia
  6. arresti domiciliari dopo 70 anni di età
  7. chiusura super carceri
  8. carcerazione vicino le case dei familiari
  9. niente censura posta familiari
  10. misure prevenzione-sequestro-non familiari
  11. arresto solo fragranza reato
  12. levare tasse carburanti come Aosta
Avec un post-it sur la liste indiquant que la lettre a été remise SPONTANÉMENT par Vito Ciancimino au colonel Mori, dont je vous ai déjà parlé, et dont nous reparlerons !


D'où les retouches apportées à la liste par Ciancimino père, dans une version plus "politique" :

- révision du maxiprocès par la cour européenne de Strasbourg (!)
- réforme de la justice "à l'américaine" (?)
- défiscalisation de l'essence (!?)
- création du "parti du sud"...

Avec en début de liste les noms des deux politiques qui "suivaient" les négociations, selon Massimo Ciancimino : Mancino (Nicola) - Rognoni (Virgilio), ministre de la Défense du dernier gouvernement Andreotti...


Une négociation commencée par Riina et poursuivie par Provenzano, qui fit arrêter ensuite Riina le 15 janvier 1993 avant de relancer avec les bombes (voir la chronologie) et de remplacer son intermédiaire déjà sur le déclin, Vito Ciancimino, par l'astre montant : Marcello Dell'Utri.

Le tout lié à la naissance de Forza Italia, le parti-entreprise de Berlusconi, et à l'avènement de la seconde république italienne, née du sang des juges Falcone et Borsellino.

Des événements enfin en passe de s'éclaircir, après 17 ans !, selon la dernière déclaration d'Antonio Ingroia : « Nous sommes dans l'antichambre de la vérité ! »

Et pendant que ça s'éclaircit d'un côté, de très très gros nuages noirs, bien lourds, sont en train de s'amonceler sur la tête de Silvio Berlusconi...


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P.S. Ces documents ont été remis aux juges avant-hier, le 14 octobre, et hier, 15 octobre, à part Il Fatto, dernier arrivé dans la cour des grands, AUCUN journal n'en a parlé, ni dans la presse, ni à la télé !!!

L'Italie n'est pas un pays normal...

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vendredi 9 octobre 2009

Et si on parlait mafia !


[MàJ - 14 octobre 2009] Le PAPELLO a enfin été remis aux juges (premières photos !), un moment HISTORIQUE pour l'Italie, on en reparlera...

* * *

Ça y est : papounet est complètement à la masse ! Depuis qu'hier la Cour constitutionnelle a déclaré inconstitutionnelle la loi qu'il s'était fait écrire sur mesure par ses avocats pour lui garantir l'immunité - et l'impunité - au prétexte qu'il serait au-dessus de ses concitoyens en vertu de son rôle (oui, je sais, la phrase est tordue, mais c'est son influence qui déteint), il a les neurones qui ont pété.

Non pas à cause des procès dont on sait qu'il s'en tirera très probablement par quelques pirouettes légales en payant quelques millions de plus à ses avocats (eux au moins, ils ont trouvé la poule aux œufs d'or, et ça repart aujourd'hui même...), mais plutôt à cause des affaires de mafia qui sont sur le point de le rattraper d'un instant à l'autre. Et dans le cadre desquelles il y a tellement d'éléments à charge contre lui, son éminence noire, Marcello Dell'Utri, et le parti politique qu'ils ont créé ensemble, Forza Italia, qu'on voit mal comment cette fois il pourrait s'en sortir sans dégâts.

J'ai vu hier soir une émission culte en Italie, AnnoZero, dont le thème était les vérités cachées sur le pacte de sang passé entre l'état italien et la mafia autour de l'assassinat des juges Falcone & Borsellino et des attentats meurtriers de 1993.

Autant de carnages sur lesquels a été bâtie la "deuxième république italienne" que nous avons sous les yeux aujourd'hui. Or l'un des points cruciaux pour arriver à la vérité était d'établir avec certitude à quelle époque ont commencé les négociations. Selon l'ex-général Mori lui-même (celui qui a capturé Riina sur dénonciation de Provenzano dans le cadre de ces négociations) (actuellement chargé de la sécurité de ... Rome ! et de la future expo universelle de Milan 2015...), les pourparlers avec l'intermédiaire autorisé par Cosa Nostra, Vito Ciancimino, auraient débuté avec précision le 5 août 1992, c'est-à-dire APRÈS l'assassinat de Borsellino. Et, toujours selon Mori, ces pourparlers auraient été entrepris à "son" initiative comme conséquence des assassinats de Falcone & Borsellino.

Une version contestée depuis toujours par nombre de personnes, et notamment par la famille du juge Paolo Borsellino, selon qui la décision de tuer Borsellino aurait été accélérée parce qu'il aurait été mis au courant des négociations en cours et qu'il s'y serait opposé de toutes ses forces. Selon une chronologie que Paolo aurait consigné précisément dans l'agenda rouge dont il ne se séparait jamais et que ses assassins ont fait disparaître.

Un agenda rouge devenu aujourd'hui le double symbole de la justice niée d'une part - du côté de l'État -, et de la soif de justice et de vérité de l'autre - du côté des gens honnêtes.

Donc, le scoop énorme que nous ont réservé hier soir Michele Santoro et Sandro Ruotolo (qui viennent d'être menacés de mort, voir en fin de billet), c'est que Paolo Borsellino a très sûrement été mis au courant des négociations autour du 20 juin 1992, soit environ un mois après la mort de son ami Giovanni Falcone et un mois avant sa propre mort.

Circonstance confirmée par Claudio Martelli, ministre de la Justice de l'époque, et par la secrétaire du juge Falcone, qui était également amie de Paolo Borsellino. Le scoop fait d'ailleurs la Une du nouveau quotidien, Il Fatto, sur lequel je reviendrai un jour...


Circonstance confirmée également par Massimo Ciancimino, un des fils de Don Vito, qui était sur le plateau hier soir, et qui a répété (ou pour le moins qui n'a pas nié) que son père avait été supplanté ensuite dans son rôle d'intermédiaire par Marcello Dell'Utri.

Celui qui deviendra le véritable ambassadeur de la mafia, le "référent" comme l'appelle il y a deux jours encore un repenti de premier plan, Antonino Giuffré, qui précise que le nouveau parti appuyé par la mafia était Forza Italia, après le déclin total de la Démocratie Chrétienne et du Parti Socialiste :
« Forza Italia e Dell’Utri referenti di Cosa Nostra.

Quando Dc e Psi si avviarono al tramonto, in Cosa nostra nacque un nuovo discorso politico. Un nuovo soggetto politico andava appoggiato: era Forza Italia
 ».
Des négociations qui ont provoqué des dizaines de morts et une série d'attentats, et dont un autre repenti, Gaspare Spatuzza, dit à propos du dernier, qui aurait dû être le plus meurtrier, qu'ils avaient reçu la "couverture politique" de leur "pays" (Dell'Utri) :
Giuseppe Graviano mi disse che per quell'attentato avevamo la copertura politica del nostro compaesano.
À propos de cet attentat, perpétré fin 1993 près du stade Olympique de Rome, je signale qu'il aurait causé un véritable carnage : une voiture piégée devait exploser au passage d'un bus rempli de policiers chargés d'assurer le service d'ordre au match de foot de l'A.S. Roma, et seul un détonateur défectueux a empêché la tuerie. Tout le déroulement de l'attentat a été reconstitué dans des centaines de pages déposées aux actes des procès pour les massacres de 1993.

Je vous laisse imaginer l'impact dévastateur qu'aurait eu un tel acte criminel dans une Italie déjà dévastée par la situation politique d'alors. Un attentat qui n'a pas été répliqué uniquement parce qu'entre-temps la mafia et ses interlocuteurs sont parvenus à un accord définitif. Qui a duré jusqu'à aujourd'hui mais qui est en passe de prendre fin, incessamment sous peu.

Donc faut-il s'attendre à une nouvelle saison de bombes et de meurtres comme à la grande époque de la stratégie de la tension ? Personnellement, je ne pense pas pour une série de raisons, mais les menaces de mort adressées ces jours-ci à Sandro Ruotolo et Michele Santoro (c'est mon avis : la lettre de menace dit à Sandro Ruotolo qu'il est le deuxième objectif sur la liste, or il est le second de Michele Santoro, lui-même menacé la saison dernière) ne laissent rien augurer de bon.

Et malheureusement, tant que l'Italie ne réussira pas à faire toute la lumière sur les véritables circonstances à l'origine de sa deuxième république, dont le personnage central est Silvio Berlusconi, ce pays restera une non-démocratie sans avenir.

Mais je reste optimiste, je dois au moins ça à mon fils.


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P.S. Pendant l'émission, la femme de Paolo Borsellino a lancé un appel à la vérité. C'est la première fois qu'elle s'exprime publiquement depuis 17 ans...



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