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dimanche 5 septembre 2010

Renato Schifani


Les lourds nuages noirs qui s'accumulent sur le président du Sénat italien
Les zones d'ombre de Renato Schifani
Conclusion


[MàJ - 30 septembre 2010] Une enquête du Parquet de Palerme serait actuellement ouverte à son encontre pour "concours externe en association mafieuse" (même accusation que Marcello Dell'Utri) (info immédiatement démentie, puis reconfirmée dans la foulée) ("accusations fausses et infamantes" selon Schifani)...

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Les lourds nuages noirs qui s'accumulent sur le président du Sénat italien

Dans Imaginez un pays..., j'avais oublié de mentionner la deuxième charge de l'état italien, l'actuel président du Sénat, Renato Schifani. J'y ai rapidement fait allusion dans La mafia en Italie en précisant qu'il avait été suspecté d'être proche de l'organisation mafieuse, en bonne compagnie au sein de cet état délinquant qu'est l'Italie d'aujourd'hui...

Or il est maintenant directement mis en cause par Gasparre Spatuzza, repenti jugé fiable par les magistrats de trois Parquets (Florence, Palerme et Caltanissetta) qui enquêtent sur la saison meurtrière de 1992-1993, et que le gouvernement de Silvio Berlusconi s'entête à ne pas vouloir protéger (une grande première dans l'histoire du pays) sous les prétextes les plus faux et détournés, et cela au moment même où Berlusconi et son compère Dell'Utri sont TRÈS PROBABLEMENT mis en examen par les trois Parquets susmentionnés comme commanditaires des attentats meurtriers de l'époque...

Mais avant d'arriver à Spatuzza, signalons que Schifani a déjà été mis en cause par au moins trois autres repentis, au point qu'il a déjà fait l'objet de TROIS enquêtes (ce dont PERSONNE n'a JAMAIS entendu parler en Italie...) pour association mafieuse : une nuance d'importance, puisque contrairement à Dell'Utri, déjà condamné en appel à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, la différence entre association mafieuse et concours externe en association mafieuse signifie que, dans le premier cas, la personne impliquée est une partie "organique" de la mafia, alors que, dans le second cas, même si la personne favorise la mafia, elle reste "en dehors" de l'organisation.

D'abord, le 20 août dernier, le journaliste Marco Lillo du Fatto nous apprend que l'actuel président du Sénat italien a déjà fait l'objet de TROIS enquêtes pour association mafieuse, toutes trois archivées en 2002, ce qui ne veut pas dire absolution, loin de là, mais juste que les preuves nécessaires à un jugement n'ont pas pu être réunies dans les délais de loi imposés pour mettre fin à l'enquête. En clair, une enquête archivée est toujours susceptible d'être rouverte lorsque des éléments nouveaux interviennent.


Et il faut bien convenir que le témoignage de Spatuzza, qui accuse Renato Schifani d'avoir fait la liaison entre Dell'Utri/Berlusconi et les frères Graviano, est un élément d'une extrême nouveauté, entièrement à éclaircir.

Face à ces accusations, le président du Sénat se déclare indigné mais serein, prêt à éclaircir sa position devant les juges ! Nous verrons...

Mais d'ores et déjà, Salvatore Borsellino, frère de Paolo, demande sa démission.

En attendant, voici une chronologie des "supposées" relations de Schifani avec la mafia. Des relations dont on a commencé à avoir un écho avec la sortie en 2007 d'un livre intitulé "I Complici" (Les complices), écrit par Lirio Abbate (menacé de mort par la mafia) et Peter Gomez, où les auteurs racontent qu'en 1979, une société sicilienne de courtage et de recouvrement de crédit (tout un programme...), la Sicula Brokers, comptait parmi ses associés :
  • Nino Mandalà, "avocat" très proche de Bernardo Provenzano, destiné à devenir le boss mafieux de Villabate où il a fait pendant des années la pluie et le beau temps (la municipalité de Villabate fut dissoute deux fois pour mafia...) ;

  • Benny D’Agostino, entrepreneur BTP, définitivement condamné pour concours externe en association mafieuse au moment même où Schifani devenait président du Sénat (par un étrange jeu du destin), ami de Michele Greco (le "pape" de la coupole mafieuse sicilienne à l'époque) ;

  • Giuseppe Lombardo, administrateur des sociétés des cousins Nino et Ignazio Salvo, jugés pour leur participation à l'association mafieuse au maxi-procès de Parlerme (instruit par Giovanni Falcone & Paolo Borsellino), dont l'un est décédé de mort naturelle et l'autre assassiné par la mafia, puni comme Salvo Lima pour n'avoir pas su éviter la condamnation à perpétuité de tous les chefs mafieux... ;

  • Enrico La Loggia, actuel député du parti de Silvio Berlusconi, qui a récemment cité en justice une autre parlementaire, Sonia Alfano (dont le père, journaliste, fut assassiné par la mafia), pour avoir osé relater une écoute téléphonique entre Mandalà et La Loggia, dont la teneur ne laisserait guère place au doute :
    Enrico, tu sais d'où je viens, qui je suis et ce que je faisais avec ton père… Je suis un mafieux comme ton père l'était, puisqu'avec ton père nous allions ensemble à Villalba pour quémander les votes à Turiddu Malta, chef mafieux de Vallelunga… Aujourd'hui ton père n'est plus là, mais moi je peux encore le dire, que c'était un mafieux…
    Abbate et Gomez racontent dans leur livre (p. 86) que la circonstance fut confirmée par une pointure comme Nick Gentile, conseiller d'Al Capone et de Lucky Luciano... ;

  • et enfin, last but not least, Renato Schifani, actuel président du Sénat italien...
Rien que du beau monde, en fait. Le dimanche 10 mai 2008, durant l'émission de Fabio Fazio su RAI 3, Che tempo che fa, Marco Travaglio, reprenait l'épisode mentionné dans le livre I Complici pour attaquer l'indécence d'hommes politiques imprésentables :



Le lendemain, Schifani répond par la phrase suivante : « Des faits sans importance et manipulés qui n'ont pas même la dignité pour faire naître les soupçons... » (Fatti inconsistenti e manipolati che non hanno nemmeno la dignità per generare sospetti).

Quant à Travaglio, après avoir subi des attaques en règle, tous partis confondus, à l'exception notable d'Antonio Di Pietro, il fut assigné ensuite en justice par Schifani pour diffamation, qui demandait globalement 1 750 000 € (un million sept cent cinquante mille euros) au titre des préjudices (vs. 1 300 000 € à Antonio Tabucchi, j'ignore si l'affaire a déjà été jugée)...

Le 25 mai 2010, en première instance, le Tribunal de Turin condamnait effectivement Marco Travaglio, mais à payer ... moins de 1% de la somme prétendue par Schifani, et sûrement pas pour les motivations qu'aurait souhaitées le président du Sénat : en fait, Travaglio a été condamné uniquement pour avoir associé l'homme Schifani à de "la moisissure" et à un "ver de terre" durant l'émission, mais en aucun cas pour avoir évoqué ses "supposées" relations avec la mafia, sur lesquelles le Tribunal a jugé que « la connaissance des infos relatées était d'intérêt public, qu'elles étaient substantiellement vraies, que les différents épisodes racontés étaient suffisamment contextualisés et que le ton de leur exposition était contenu »... (“ravvisandosi l’interesse pubblico alla conoscenza delle notizie narrate, la sostanziale verità delle stesse, la contestualizzazione dei vari episodi narrati e la continenza dell’esposizione”).

Le Tribunal apporte par conséquent un lourd démenti à l'évaluation de Schifani lui-même, selon qui il ne se serait agi que de « faits sans importance et manipulés (n'ayant) pas même la dignité pour faire naître les soupçons... »

Et le juge de poursuivre :
A fortiori, il y a lieu d'attendre des personnalités qui occupent des fonctions publiques que leurs parcours professionnels soient sans zones d'ombre, ou pour le moins qu'elles soient capables d'être critiques vis-à-vis de relations qu'elles auraient eu dans le passé, éventuellement sans en avoir conscience, avec des sujets qui ont fait l'objet d'enquêtes judiciaires - même successives - ayant prouvé leur implication (ou tout au moins leur contiguïté) avec des organisations criminelles opérant dans un territoire identifiable comme bassin électoral de ces mêmes politiques.
Tout en indiquant que certains passages de l'acte de citation (de Schifani) sont erronés : « Il n'est pas vrai de dire que (Travaglio) n'a pas fait ressortir le fait que (Schifani) avait fortement contesté le contenu des déclarations du ‘repenti’ Campanella… » (“Non corrisponde a verità che il convenuto non abbia evidenziato che l’attore aveva sostanzialmente contestato il contenuto delle dichiarazioni del ‘pentito’ Campanella…”)

Mais qui est Francesco Campanella, le ‘repenti’ qui accuse le sénateur Schifani ?

Considéré le bras droit de Nino Mandalà, chef mafieux de Villabate (ex-associé de Schifani dans la société Sicula Brokers, voir plus haut), jusqu'à ce qu'il soit arrêté pour mafia, ce fut le secrétaire national des jeunes de l'UDEUR (à l'époque le parti de Mastella, grand accusateur de Luigi De Magistris, voir ici pour avoir une idée du personnage), une personnalité politique de premier plan, et accessoirement responsable d'avoir falsifié les papiers de Bernardo Provenzano pour qu'il puisse aller se faire opérer à Marseille (le chirurgien, M. Lecoq, a d'ailleurs eu plus de chance que son confrère italien, le jeune urologue Attilio Manca que Provenzano a fait assassiner, probablement parce qu'il en savait trop sur son compte...).

Or s'il est vrai que Schifani a vigoureusement protesté contre les accusations de Campanella et l'a assigné en justice pour diffamation, il est tout aussi vrai que le Tribunal a archivé l'affaire, ce qui a fortement irrité ... Campanella, lequel en rajoute une couche, en accusant carrément Schifani d'avoir été réticent dans son témoignage sur ses activités de consultant !

Un à un, la balle au centre, on recommence. Car la partie est loin d'être jouée et les zones d'ombre semblent s'accumuler sous un ciel chargé, pour le président du Sénat, de lourds nuages noirs. [Début]

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Les zones d'ombre de Renato Schifani

Dans une lettre envoyée le 6 juillet 1993 à leurs collègues de Palerme, les agents de la "Procura distrettuale antimafia" de Bologne demandent que leur soient transmises des informations sur 9 personnes qui, selon la Guardia di Finanza, auraient joué "un rôle décisif dans la mise au point d'accords" pour l'acquisition d'Urafin, une société en faillite, dont l'avocat Schifani, de Palerme, qui se serait occupé de la phase contractuelle de l'affaire.

Or, en parallèle à cette escroquerie (l'affaire Urafin), l'avocat Schifani se serait également occupé des intérêts d'un certain Giovanni Costa, entrepreneur de Villabate, aujourd'hui condamné à 9 ans de prison pour blanchiment d'argent mafieux. Et si Renato Schifani ne semble pas avoir gardé un souvenir impérissable de Costa, la réciproque est moins sûre, puisque selon Giovanni Costa, Schifani fut son consultant de confiance pendant des années, celui qui résolvait les affaires les plus difficiles, au point qu'il aurait décidé de citer Schifani comme témoin à son procès d'appel...

Costa observe par ailleurs qu'on n'entend jamais parler d'autres "vieux" clients de Schifani, qui avaient pourtant un certain "poids" à Palerme (molti nomi di suoi ex clienti non vengono fatti. Eppure erano persone che all'epoca avevano un peso a Palermo)...

On sait du reste que Schifani comptait déjà parmi ses clients Giovanni Bontate, frère de Stefano, chef des chefs de la mafia dans les années 70 avant d'être assassiné le jour de son 42e anniversaire par Pino Greco, neveu de Michele dont il est question plus haut.

Selon un autre repenti de premier plan, Francesco Di Carlo, chef mafieux d'Altofonte pendant trente ans, c'est du reste à ce même Stefano Bontate que Berlusconi demanda protection car il craignait l'enlèvement de quelqu'un de sa famille. Dans un livre intitulé Un uomo d'onore (BUR, 2010), Enrico Bellavia reprend de page 205 à 208 le récit que Di Carlo fit d'abord devant les juges, d'une réunion à Milan avec Silvio Berlusconi, Marcello Dell'Utri et trois chefs mafieux : Gaetano Cinà (co-condamné de Dell'Utri), Mimmo Teresi et Stefano Bontate.

Réunion confirmée par d'autres sources, durant laquelle décision fut prise d'embaucher Mangano et qui se serait terminée sur ce dialogue suréaliste entre le chef des chefs mafieux de l'époque et l'actuel président du conseil italien :
Stefano Bontate à Silvio Berlusconi : - à partir de maintenant vos problèmes sont terminés, vous ne craignez plus rien, Marcello est à vos côtés, soyez serein, lui nous contacte et nous, nous sommes toujours à votre disposition.

Silvio Berlusconi à Stefano Bontate : - Moi aussi je suis à votre disposition, si vous avez besoin de quoi que ce soit sur Milan.
Or se "mettre à disposition" de la mafia veut dire "corps et âme". Et pour toujours...

Mais revenons-en à Schifani, qui avait donc pour clients des pointures comme Giovanni Bontate (celui-là même qui, selon Di Carlo, devait être le témoin de mariage de Jimmy Fauci, cérémonie qui se déroula à Londres en présence de Marcello Dell'Utri), Giovanni Costa, ou encore Pietro Lo Sicco, entrepreneur arrêté pour mafia en 1998 et définitivement condamné en 2008, pour qui le cabinet d'avocat de Schifani aurait défendu les intérêts relatifs à un immeuble de neuf étages au centre de Palerme, dont le responsable des travaux, un certain Salvatore Savoca, avait été étranglé car il ne voulait pas partager l'affaire avec la famille Madonia. Les autres clans liés de près ou de loin à cet immeuble représentent une bonne part du gotha mafieux palermitain : Pullarà, Guastella, Lo Piccolo, Madonia et ... Bontate, à travers sa fille.

Comme quoi le monde est petit, et Palerme encore plus, mais enfin entre associés et clients ripoux, même en supposant que Renato Schifani n'ait découvert qu'a posteriori leurs accointances mafieuses, il semble évident que l'actuel président du Sénat italien a jusqu'alors souffert de graves problèmes au niveau de son intuitu personae... D'ailleurs il n'en démord pas, puisqu'il est toujours prêt à défendre les autres condamnés de la caste, justement au nom du garantisme (lire "impunité totale") si cher à Berlusconi et à sa clique. [Début]

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En conclusion, de tout ce qui précède, il est fort probable que Renato Schifani nous dirait qu'il ne s'agit là que de « faits sans importance et manipulés (n'ayant) pas même la dignité pour faire naître les soupçons... »

Sauf qu'en y regardant de plus près, au fil du temps et des nouveaux témoignages, il est de plus en plus difficile de comprendre quelles sont les manipulations auxquelles Schifani se réfère, et qu'à la longue beaucoup de petits faits sans importance qui s'accumulent finissent par revêtir une certaine importance, et qu'à la limite ça pourrait même faire naître quelques soupçons !

Quant à évoquer de la dignité dans un tel cloaque, je vous laisse juges... [Début]


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P.S. Si vous comprenez l'italien, je vous engage à suivre la deuxième partie de cette intervention de Travaglio, entièrement consacrée au président du Sénat, sous le titre : Schifani, basta la parola.



Ou si vous préférez, voici le texte en anglais (à partir de Schifani and the “Cavaliere’s” umbrella). [Début]

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