lundi 8 décembre 2025

Stratégie Européenne de Sécurité 2026

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Au mois de mai dernier, l'historien Andrew Preston a publié Total Defense: The New Deal and the Invention of National Security, un ouvrage dans lequel il démontre que la notion moderne de « sécurité nationale » américaine n’a rien d’intemporel. Loin d’être née avec la guerre froide, elle est selon lui le produit des années Roosevelt et du New Deal : une extension à l’échelle mondiale d’une logique initialement conçue pour l’intérieur, celle de la « sécurité sociale ». Roosevelt, confronté à la crise de 1929, avait redéfini la mission de l’État pour garantir la sécurité économique — emploi, retraite, assurance-chômage — via le Social Security Act de 1935. À la fin des années 1930, il transpose ce modèle protecteur à la scène internationale, donnant naissance à l’idée de « défense totale » : il ne s’agit plus seulement de défendre le territoire américain, mais de protéger un mode de vie, des institutions et des valeurs face à des menaces idéologiques, économiques et militaires situées potentiellement à l’autre bout du monde.

Avant cette mutation, la défense nationale se confondait largement avec la protection du territoire. Tout au long du XIXᵉ siècle et jusqu’à l’entre-deux-guerres, les États-Unis bénéficient d’une situation de « free security » : deux océans les isolent, aucun voisin hostile ne les menace, et l’opinion publique peine à percevoir les dangers extérieurs. Roosevelt et son entourage s’inquiètent pourtant de cette insouciance stratégique face à la montée des régimes fascistes en Europe et en Asie. Ils cherchent à faire comprendre que des événements géographiquement lointains peuvent avoir des conséquences directes pour les États-Unis. C’est dans ce contexte qu’émerge la doctrine de la sécurité nationale : désormais, les menaces distantes — qu’elles soient militaires, idéologiques ou économiques — doivent être pensées comme dangereuses, susceptibles d’altérer le « mode de vie américain ».

L’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, joue un rôle décisif dans cette évolution. D’abord, elle constitue une preuve manifeste que Roosevelt avait raison : une puissance située de l’autre côté du Pacifique peut frapper le territoire américain sans avertissement, brisant l’illusion de sécurité géographique. Ensuite, elle provoque une bascule immédiate de l’opinion publique : ce qui était une controverse — faut-il intervenir en Europe ? aider le Royaume-Uni ? — devient en quelques heures un consensus en faveur de la guerre et de la mobilisation totale. La « défense totale » cesse alors d’être un discours pour devenir une réalité concrète : économie de guerre, conscription, expansion spectaculaire de l’appareil militaire. Enfin, Pearl Harbor ancre durablement l’idée qu’il faut un appareil de sécurité permanent : renseignement centralisé, armée en alerte, alliances durables. Après 1945, cette mémoire de la vulnérabilité nourrit la construction de l’« État de sécurité nationale » — National Security Act de 1947, CIA, Conseil de sécurité nationale — que Preston considère comme l'institutionnalisation d’un cadre mental forgé avant même la guerre.

Entre 1937 et 1942, la notion de « sécurité nationale » s’élargit donc considérablement : elle inclut désormais l’économique, le social, le culturel, et non plus seulement le militaire. Toute menace — nazisme hier, communisme ensuite, terrorisme plus tard — peut être interprétée comme mettant en péril la démocratie libérale américaine. Cette extension du sens permet aussi de présenter comme vitales des politiques qui relèvent en réalité de choix stratégiques, abaisse le seuil du recours à la force et renforce l’idée d’une Amérique investie d’une mission protectrice globale.

Dans cette perspective, la guerre froide n’apparaît pas comme l’origine de l’État de sécurité nationale, mais comme son accélérateur. Elle déplace progressivement les priorités : ce qui, à l’époque du New Deal, formait un projet équilibré entre sécurité sociale et sécurité nationale bascule vers une hypertrophie du volet sécuritaire, au détriment en partie des ambitions sociales.

Cet arrière-plan historique permet aussi de mieux comprendre les débats contemporains, notamment la question de savoir si l’ère Trump marque un retour à l’isolationnisme. En réalité, il ne s’agit pas d’un véritable retour à l’isolationnisme classique des années 1920-30 — rejet des alliances, refus des engagements extérieurs, neutralité stricte. Trump n’a ni réduit le budget militaire ni démantelé les bases américaines à l’étranger, et il a maintenu une politique de puissance vis-à-vis de la Chine ou de l’Iran. Ce qu’il propose, plutôt, est une forme de souverainisme opportuniste : « America First », méfiance envers les institutions internationales, dénonciation des alliances jugées coûteuses, retrait d’accords multilatéraux. On reste dans le jeu mondial, mais à condition que les bénéfices soient directs et immédiats pour les États-Unis.

Sur ce point, Preston aide à comprendre que Trump ne remet pas en cause l’État de sécurité nationale tel qu’il s’est constitué depuis Roosevelt. Il en modifie les priorités et la rhétorique — l’immigration, la Chine ou les « élites globalistes » deviennent des figures de menace — mais il conserve le réflexe central : se penser en termes de danger permanent et de défense du « mode de vie américain ». La logique de sécurité nationale demeure, mais elle se combine à une nostalgie isolationniste, produisant une politique extérieure moins généreuse, plus méfiante, plus conditionnelle.

En définitive, Preston montre que la « sécurité nationale » américaine est une construction historique née du New Deal, renforcée par Pearl Harbor et institutionnalisée après 1945. Elle structure encore en profondeur la manière dont les États-Unis se perçoivent : une « nation de sécurité », prête à intervenir — ou à se retirer — selon ce qu’elle identifie comme essentiel à la préservation de son identité et de sa prospérité. L’Amérique d’aujourd’hui, même sous Trump, reste façonnée par cet héritage, oscillant entre engagement global et tentation de repli, mais toujours guidée par la conviction que son mode de vie doit être protégé à tout prix.

[Parenthèse : en arrière-plan, cela semble suggérer qu’en Europe, soit on n’a rien de commun, soit on n’assume pas ce qu’on a en commun...]

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L'administration Trump a récemment publié ce document, daté novembre 2025 et intitulé National Security Strategy of the United States of America, qui m'a fortement marqué. Dans le style Trump le plus cru. Comme dirait quelqu'un, « c'est du brutal » !

En le lisant, je n'ai pu m'empêcher de faire le parallèle avec la position américaine au sortir de la deuxième Guerre mondiale : les États-Unis s’imposent comme la première puissance mondiale et se présentent comme les « garants du monde libre », à l'époque pour "contenir" l’expansion de l’URSS. 

Pour autant, ce fameux « monde libre » n’a jamais été un ensemble homogène de démocraties, mais un espace hiérarchisé, défini d’abord par la lutte contre le communisme puis par les impératifs de puissance des États-Unis. La défense de la liberté politique a souvent cédé devant la priorité stratégique de l’anticommunisme, justifiant le soutien à des dictatures en Amérique latine, en Asie ou en Europe du Sud, ainsi que des interventions directes contre des gouvernements élus.

La "guerre froide" s'est traduite par un soutien américain à différentes dictatures d’extrême droite, en Grèce, au Chili, en Argentine, au Brésil, en Indonésie, en Iran (1953)..., par des coups d’État, des opérations clandestines, par l'appui à des régimes autoritaires en Europe du Sud (Portugal, Espagne franquiste, Turquie des années 80), voire par l'institution de protectorats, ou quasi-protectorats, américains : Italie, Japon (sous Mac Arthur), France...

Nous ne devons qu'à De Gaulle - qui ne nous a pas sauvé seulement des allemands, mais aussi des américains - d'avoir rompu avec cette logique de protectorat implicite, symbolisée par la sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, par l'expulsion des QG de l’Alliance du territoire français, et par la reconquête de l'autonomie stratégique du pays en refusant la vassalisation et en développant une politique de grandeur nationale ainsi qu'une force de frappe nucléaire autonome.

Or aujourd'hui, 80 ans ont passé, mais la logique d'hégémonie et de puissance n'a pas varié d'un pouce, pas changé de nature, juste de contexte et d'outils : 

  • l’Europe n’est plus en ruines, comme au temps du plan Marshall, c’est un bloc riche ;
  • la menace principale n’est plus l’URSS, mais la Chine, la fragmentation du monde, les technologies critiques ;
  • les États-Unis ne sont plus surpuissants comme en 1945 : ils sont encore n°1, mais contestés ;
  • la mondialisation a profondément désindustrialisé certaines régions américaines, créant un ressentiment massif contre le “libre-échange sans limites” ; etc.
Sûrs de leur supériorité hier, menacés sur plusieurs fronts aujourd'hui. D'où le réflexe "America first", d'où le repli stratégique, subventions massives, “Buy American”, barrières commerciales. Face à la peur du déclin, le ton se durcit, notamment vis-à-vis des "alliés". En ce sens, la National Security Strategy est un formidable exercice d'équilibrisme OTAN/EUROPE qui cherche constamment à ménager la chèvre et le chou.

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1. OTAN

Lorsque Macron déclare, en novembre 2019, que l'OTAN est en état de mort cérébrale, et l'UE au bord du précipice, les États-Unis, sous la présidence de Trump I, manifestent un désengagement croissant vis-à-vis de certaines opérations collectives, et, surtout, regardent ailleurs, vers "la Chine et le continent américain". Diagnostic du président français : s'il n'y a pas en Europe "un réveil, une prise de conscience de cette situation et une décision de s'en saisir, le risque est grand, à terme, que géopolitiquement nous disparaissions, ou en tous cas que nous ne soyons plus les maîtres de notre destin".

Ces mots furent critiqués de toutes parts (Merkel en premier lieu), or comment lui donner tort aujourd'hui ? Surtout à la lumière de cette National Security Strategy, qui a le grand mérite de mettre enfin les choses à leur place, en exprimant une position profondément révisionniste sur l’OTAN (et sur l'Europe encore davantage...), où les États-Unis ne sont plus le “leader” d’un bloc politique, mais le “convener” (organisateur) et le “supporter” (appui), où l'OTAN n'est plus une “communauté de valeurs”, mais un simple contrat. Parfaitement dans la logique de Trump.

Jusqu'ici l'OTAN était vu par les américains comme un “outil de domination”, aligné sur le long terme avec les intérêts structurels des États-Unis, à l'opposé de l'actuelle stratégie politique trumpienne, basée sur le court terme, les rapports de force, l'électorat intérieur.

Pour autant, le Pentagone, le Département d’État, une bonne partie des élites stratégiques US ne sont pas prêts à renoncer à :

  • des bases américaines partout en Europe,
  • un accès facilité aux marchés de l’armement,
  • une influence directe sur les politiques de défense européennes,
  • un bloc occidental organisé sous leadership américain.

En clair, la rhétorique de Trump ne vise pas à détruire ce pilier classique de l’hégémonie US mais à le réinstrumentaliser. En menaçant de se retirer, il transforme l’alliance en levier de chantage : il fait pression sur les Européens pour qu’ils augmentent leurs dépenses de défense et flatte, par la même occasion, un électorat américain lassé des engagements extérieurs. Traduit en langage simple : « Nous vous disons que l’OTAN reste vitale, mais nous vous faisons sentir à tout moment que nous pourrions la lâcher si vous ne faites pas ce qu’on veut. »

The Art of the Deal...

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2. EUROPE

La NSS cite 5 fois l'OTAN, et 10 fois plus l'Europe (et les européens, sous une forme ou une autre), ce qui témoigne bien du fait que le continent européen est toujours une priorité de premier rang : « L’Europe reste stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis ». Pour Washington, il n'est donc pas question de l'abandonner, elle reste une ressource stratégique, économique et symbolique centrale pour la puissance américaine. Ça, c'est la partie positive...

Côté négatif, il y a beaucoup à dire. J'aborderai le sujet par la bande : la façon dont la NSS aborde la guerre en Ukraine devrait agir comme un révélateur abrupt pour les Européens. En faisant de la “cessation rapide des hostilités” un intérêt vital des États-Unis, non pour garantir une victoire complète - et ni même un retrait décent - de Kiev mais pour stabiliser les économies européennes, éviter l’escalade et rétablir la stabilité stratégique avec la Russie, le document montre clairement que Washington pense d’abord en fonction de ses propres priorités globales. 

Dès lors, persister à déléguer aux US la définition de la stratégie en Europe revient pour celle-ci à accepter d’être un simple théâtre de négociation entre grandes puissances, et non un acteur à part entière. La NSS oblige donc les Européens à regarder en face leurs propres vulnérabilités : dépendance militaire, incapacité à soutenir une guerre de haute intensité sans les stocks américains, division politique sur les objectifs de la confrontation avec la Russie aujourd'hui. Demain ? On en revient donc au constat de Macron dès 2019 : tant que l’Europe ne sera pas capable de penser et de financer sa propre sécurité, elle restera exposée au risque de voir son destin négocié “par-dessus sa tête” entre Washington et Moscou ou d'autres...

La lecture des journaux de ce jour en Italie ne laisse aucune ambiguïté : l'Europe assiégée, Axe États-Unis/Russie contre l'Europe (variante : Axe Poutine-Trump), etc., on voit bien à quel point cette prise de conscience est en train de se faire dans la douleur. Pour autant, Washington ne fait que dire tout haut ce que la pratique américaine laisse déjà voir depuis longtemps, y compris lorsque les Démocrates sont au pouvoir : les alliances sont un instrument, pas une fin en soi ; l’Europe est un atout, pas un pupitre moral ; l’Ukraine est un théâtre, pas le centre du monde. Aux Européens de décider s’ils veulent rester des variables d’ajustement ou devenir des sujets politiques.

En fait, la NSS ne fait que confirmer un diagnostic que les Européens refoulent depuis des années : tant qu’ils n’auront pas décidé, collectivement, de devenir une puissance – avec tout ce que cela implique de moyens, de risques et de responsabilités –, ils continueront à découvrir, au gré des documents américains et des unes de journaux, que leur destin se négocie ailleurs, et sans eux.

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En février 1946, George Kennan, diplomate et spécialiste de l’URSS, en poste à Moscou, transmet à Washington un long télégramme de plus de 8 000 mots, qui est à l'origine de la doctrine du containment (endiguement chez nous), dont l’idée centrale consiste à empêcher que l’URSS n’étende son système politique et son influence au-delà de sa zone déjà contrôlée, en théorisant la nécessité d’une politique de « long-term, patient but firm and vigilant containment of Russian expansive tendencies ».

Et de conclure (en français) :

Il ne faut ni céder (pas d’apaisement naïf) ni entrer dans une guerre générale, mais contenir l’expansion soviétique de manière ferme et patiente.

En 2025, presque 2026, j'adapterais ainsi cette prévision :

Il ne faut ni céder (pas d’apaisement naïf) ni entrer dans une guerre générale, mais contenir l’expansion américaine de manière ferme et patiente.

Or ce ne sont pas les pays européens, pris isolément sous prétexte de souverainisme qui n'a plus de raison d'être, qui peuvent s'employer à contenir l'expansion américaine (ou d'autres blocs géopolitiques), mais uniquement une Union européenne fédéraliste. Sans un cœur politique européen fort, sans noyau fédéral de décision “rapide” (quelques États prêts à aller plus loin, mais sous parapluie politique européen), toute autonomie reste un slogan, du pur bavardage. Dans le cadre actuel, Trump a beau jeu de pousser sa stratégie “Divide et impera”, qui fonctionne d’autant mieux qu’il n’a aucun centre en face.

Tant que tout reposera sur 27 gouvernements nationaux, Washington pourra : 

  • parler avec les plus proches, 
  • contourner les plus critiques (sa propagande s'y emploie déjà en plein, tout comme les manipulations russes), 
  • mettre en concurrence les autres,
  • et, surtout, bypasser complètement l'Union européenne...
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J'ai donc décidé de faire abstraction de cette situation et d'imaginer une réponse commune de l'Europe à la NSS, que j'ai intitulée « Stratégie Européenne de Sécurité 2026 », détricotée avec trois IA : ChatGPT, Grok et Claude. La synthèse est rédigée en faisant dialoguer Grok et Claude, et l'énumération des différents points (en P.S.) à ChatGPT.

Il m'aurait fallu des semaines de préparation et d'approfondissements pour concevoir un tel document, une demi-journée avec les modèles... Toutefois, j'en assume pleinement le contenu :

Stratégie Européenne de Sécurité 2026

« La souveraineté européenne n’est pas un slogan : elle est la condition de notre capacité à survivre, libres, prospères et influents dans un XXI siècle de plus en plus compétitif et dangereux.

Le monde change à une vitesse que nous n’avions plus connue depuis la fin de la guerre froide. Les équilibres issus de 1945 et de 1989 se fissurent durablement. Les grandes puissances agissent d’abord et négocient ensuite. L’invasion russe de l’Ukraine, avec sa brutalité tragique, a rappelé que la paix en Europe reste fragile et que notre continent demeure un espace stratégique disputé. Si nous continuons d’avancer au rythme actuel – trop lent, trop fragmenté, trop dépendant –, nous risquons, presque imperceptiblement, de voir les décisions essentielles se prendre ailleurs. Dans un premier temps. Et de disparaître ensuite...

C’est pourquoi nous avons besoin d’une stratégie claire, partagée et ambitieuse, avec un horizon précis : d’ici 2030, nous devons avoir achevé les étapes décisives qui nous rendront à nouveau maîtres de notre destin – autonomie sur les semi-conducteurs critiques, doublement de notre capacité de défense collective, indépendance énergétique vis-à-vis des régimes autoritaires, bases solides d’une démographie et d’une éducation revitalisées.

Cette stratégie repose sur cinq domaines indissociables :

  1. Souveraineté technologique
    L’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, le quantique et la cybersécurité sont les nouveaux nerfs de la puissance. Nous en dépendons encore trop largement. Nous devons investir massivement pour redevenir concepteurs plutôt que simples consommateurs.
  2. Souveraineté énergétique
    La crise de 2022 a montré que l’énergie reste une arme stratégique. Diversifier les sources, relancer le nucléaire de nouvelle génération, développer les renouvelables et protéger nos infrastructures critiques sont les leviers d’une indépendance réelle.
  3. Capacité de défense et de sécurité
    Une Europe qui ne peut se défendre seule perd, à terme, sa liberté de choix. Nous avons besoin d’un pilier européen de défense crédible au sein de l’OTAN, qu’elle consolide sans s’y dissoudre, d’une industrie intégrée et d’une protection effective de nos frontières et de nos infrastructures.
  4. Dynamique démographique, éducative et humaine
    Aucun projet de puissance ne tient sans une société vivante et compétente. Soutenir la natalité, attirer et intégrer les talents, faire de l’éducation le premier investissement stratégique : telle est la voie. Une immigration maîtrisée et réellement intégrée peut être un facteur de rajeunissement et de dynamisme, à condition d’être pensée comme un vrai projet politique (
    sur ce sujet aussi, l’absence de maîtrise collective affaiblit l’Europe : non seulement elle nourrit les fractures internes et les réflexes identitaires, mais elle empêche de transformer un défi en ressource stratégique. Une Europe qui prétend à l’autonomie ne peut pas laisser la question démographique et migratoire aux seules logiques nationales et aux réflexes de court terme).
  5. Diplomatie et influence normative
    Une Europe forte pèse sur les règles du jeu mondial. Cela passe par une voix plus unie, une alliance atlantique rééquilibrée, une relation lucide avec la Chine et un partenariat adulte, mutuellement bénéfique, avec l’Afrique et les autres régions émergentes.

Ces cinq piliers s’inscrivent pleinement dans le cadre de nos engagements climatiques, qui ne sont pas une contrainte extérieure mais un levier d’innovation, de compétitivité et d’indépendance.

Rien de cela ne sera simple ni indolore. L’ordre de grandeur se chiffre en plusieurs centaines de milliards d’euros sur la décennie, financés par une combinaison d’efforts nationaux, d’obligations européennes dédiées à la sécurité et à la souveraineté, et de cofinancements privés. Ces moyens seront répartis équitablement, avec des mécanismes de solidarité pour les États membres les moins riches, et décidés dans la transparence démocratique.

Cela suppose aussi des formes nouvelles de coordination – un Coordinateur européen de la souveraineté, un Budget de sécurité dédié, un tableau de bord public actualisé chaque année et débattu devant les parlements nationaux et européen –, sans jamais sacrifier nos démocraties nationales à une technocratie centralisée. Le débat restera permanent, car c’est la marque même de notre projet européen.

Nous ne prétendons pas défendre une Europe éternelle ou une essence immuable. Nous défendons un projet historique, perfectible, ouvert, qui a déjà su se réinventer dans les moments les plus difficiles.

Le choix n’est pas entre toute-puissance illusoire et protectorat honteux. Il est plus honnête : soit nous assumons ensemble les efforts nécessaires pour rester un pôle de liberté, de prospérité et d’influence, soit nous acceptons, progressivement, une marginalisation qui nous priverait des espaces de manœuvre que nous tenons encore aujourd’hui pour acquis.

Nous avons les moyens humains, intellectuels, économiques et institutionnels de réussir. Il nous faut maintenant la volonté politique et la clarté du cap.

Le moment n’est pas à l’abandon du débat, mais à sa clarification. Le moment est venu de décider, ensemble, l’Europe dans laquelle nous voulons vivre.

Et de choisir une Europe qui agit, qui décide, qui compte – par responsabilité envers l’avenir, notamment de nos enfants, et non par nostalgie du passé. »

P.S. Selon ChatGPT, une Stratégie Européenne de Sécurité 2026 digne de ce nom devrait rompre avec la logique « bloc contre bloc » et être pensée selon quelques principes de base : 


Préambule


a) Partir de la sécurité humaine, pas uniquement de la sécurité des États

Non seulement :

·         frontières, armées, PIB, supériorité technologique,

mais aussi :

·         climat, eau, énergie, santé, cohésion sociale, démocratie, information, systèmes numériques.

Autrement dit :

·         protéger la possibilité d’une vie digne sur le sol européen – et au-delà – plutôt qu’en protéger abstraitement la « civilisation ».

b) Assumer la pluralité européenne, sans fantasme d’un bloc monolithique

Une stratégie européenne crédible doit accepter que :

  • les menaces ne sont pas perçues exactement de la même façon en Finlande, en Espagne, en Pologne ou au Portugal ;
  • la sécurité n’est pas que militaire, elle est aussi sociale (France), énergétique (Allemagne), territoriale (États baltes), maritime (Italie, Grèce).

Donc :

·         le texte doit être polyphonique, pas un catéchisme centralisé façon « ligne officielle unique ».

c) S’appuyer sur de la connaissance et pas sur de la dramaturgie

De même que le document US, qui joue sur plusieurs tableaux, l’Europe devrait :

  • fonder son diagnostic sur des données (climat, économie, démographie, cyber, conflits) ;
  • expliciter ses incertitudes et assumer ses limites ;
  • refuser les slogans du type « l’Europe va disparaître dans 20 ans ».

d) Subordonner la technique à des fins politiques et morales claires

L’IA, la dissuasion, l’espace, le quantique, la cyber… oui. Mais dans un cadre clair :

·         La puissance technique de l’Europe est un instrument au service de la dignité humaine, de la paix et de la justice – pas une fin en soi.

La technique ne doit pas décider des fins.

e) Dialoguer, pas seulement répondre

Plutôt que : « Les Américains disent X, nous disons Y », nous aurions un texte qui :

  • rappelle la solidarité transatlantique là où elle fait sens ;
  • affirme la capacité européenne d’analyse autonome ;
  • se permet, calmement, de ne pas reprendre les obsessions américaines (par ex. le fantasme de l’« effacement civilisationnel »).

Architecture possible


I. Préambule : une Europe lucide, non paniquée

  • Reconnaitre que le monde est instable : guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, montée des régimes autoritaires, dérèglement climatique, pression migratoire, recomposition économique. Dire clairement :

« Notre objectif n’est pas de dominer le monde mais de vivre en paix dans un monde dangereux, en restant fidèles à nos valeurs fondamentales : dignité humaine, État de droit, pluralisme, justice sociale. »


II. Vision : sécurité européenne = sécurité humaine

Quelques axes fondamentaux :

  1. Protéger la vie et la liberté des personnes vivant en Europe (citoyens, résidents, réfugiés).
  2. Préserver les conditions matérielles d’une vie digne : climat, eau, alimentation, énergie, santé.
  3. Défendre les institutions démocratiques : élections, pluralisme, indépendance de la justice, médias libres.
  4. Prévenir les conflits aux frontières de l’Europe par la diplomatie, la coopération, le développement.
  5. Assurer la résilience numérique et technologique sans tomber dans la surveillance de masse.

III. Analyse des menaces (sans hystérie civilisationnelle)

1. Menaces “dures”

  • Russie : menace militaire et stratégique, en particulier pour l’Est de l’UE, guerre en Ukraine → priorité absolue à une issue qui protège la souveraineté ukrainienne et évite l’escalade.
  • Terrorisme : moins central qu’il y a 10 ans mais toujours présent.
  • États autoritaires (Russie, Chine, autres) : ingérences, pressions, chantage.

2. Menaces “diffuses”

  • Climat et environnement : feux, sécheresses, inondations, impact sur l’agriculture, migrations climatiques.
  • Instabilité du voisinage : Balkans, Afrique du Nord, Sahel, Moyen-Orient → crises politiques et économiques qui se répercutent sur l’Europe.
  • Désinformation, polarisation : attaques informationnelles, bulles numériques, perte de confiance dans les institutions.
  • Fragilités sociales internes : inégalités, fractures territoriales, perte de confiance dans les élites, montée du ressentiment.

Et ici, on pourrait écrire noir sur blanc :

« L’érosion de la confiance interne et la polarisation de nos sociétés représentent une menace stratégique pour l’Europe au moins autant que les armées étrangères. »


IV. Principes d’action

  1. Autonomie stratégique européenne, mais pas anti-américaine
    • Continuer à coopérer avec les États-Unis (OTAN, renseignement, industrie de défense),
    • …tout en renforçant la capacité de l’Europe à se défendre et à décider par elle-même quand les intérêts divergent.
  2. Primat du droit international
    • Défense du multilatéralisme quand il n’est pas vidé de sa substance,
    • Soutien aux institutions : ONU, Cour pénale internationale, OMC (réformée), etc.
  3. Sécurité partagée avec le voisinage
    • Traiter les Balkans, la Méditerranée, le Caucase, l’Afrique du Nord non comme “zones tampons” mais comme partenaires.
  4. Proportionnalité et responsabilité dans l’usage de la force
    • Refus explicite de doctrines de frappes préventives unilatérales,
    • Intégration du droit humanitaire dans toute planification militaire.

V. Europe – Russie – Ukraine

  • Reconnaître la Russie comme menace actuelle, mais ne pas enfermer la stratégie européenne dans un face-à-face éternel de type guerre froide 2.0.
  • Dire quelque chose comme :

« Notre objectif n’est pas la destruction de la Russie, mais la garantie, pour l’Ukraine, d’une indépendance durable, et pour l’Europe, d’un ordre européen où les frontières ne se changent pas par la force. »

  • Envisager déjà le “jour d’après” :
    • Reconstruction de l’Ukraine,
    • redéfinition des régimes de sécurité en Europe (contrôle des armements, transparence des forces, lignes rouges claires).

VI. Sécurité intérieure : cohésion sociale, migration, État de droit

Au lieu de crier à l’« effacement civilisationnel » :

  • Droits et devoirs des migrants, politique de migration ordonnée, humaine, prévisible.
  • Coopération renforcée avec les pays d’origine et de transit (économie, climat, gouvernance), au lieu de tout militariser.
  • Lier sécurité et réduction des inégalités : quartiers abandonnés, discrimination, perte d’espoir → terreau de la violence et de la radicalisation.

« Une Europe où une partie significative de la population se sent exclue, méprisée ou invisible n’est pas une Europe en sécurité. La cohésion sociale est un pilier de notre sécurité. »


VII. Sécurité numérique, IA, technique

C’est ici que l’Europe pourrait vraiment répondre à ta préoccupation sur la technique :

  • Affirmer que la souveraineté numérique est un enjeu stratégique (cloud, données, 5G/6G, IA).
  • En ajoutant clairement : « L’Union européenne s’engage à développer et réguler l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les technologies de surveillance de manière à protéger la dignité humaine, la vie privée, la démocratie. »

La puissance technique ne sera jamais un objectif en soi. Donc :

  • pas de chèques en blanc aux big tech,
  • encadrement des usages militaires de l’IA,
  • coopération internationale pour empêcher les pires scénarios (armes autonomes létales, deepfakes de masse, manipulation des élections).

VIII. Dimension économique et industrielle de la sécurité

  • Réduction des dépendances critiques : énergie, matières premières, médicaments, semi-conducteurs.
  • Politique industrielle européenne pour la défense et les technologies clés (sans se transformer en caricature ultralibérale ni en forteresse fermée).
  • Reformulation du commerce international : « L’ouverture est un choix, pas une naïveté. Nous défendrons des échanges justes, mais nous riposterons aux stratégies de coercition ou de dumping. »

IX. Annexes / Mise en œuvre

  • Feuille de route par grandes zones (Est, Sud, Arctique, Atlantique, Cyber).
  • Articulation UE / États membres / OTAN.
  • Mécanismes de révision régulière (tous les 3–4 ans).
  • Indicateurs de suivi : pas seulement budgets militaires, mais aussi :
    • résilience des sociétés,
    • qualité de l’information,
    • niveau de conflit dans le voisinage,
    • respect de l’État de droit.

mardi 11 novembre 2025

Jordan Bardella, trop "poli" pour être honnête

Je l’avais trouvé trop lisse, trop consensuel pour en faire l’un de mes personnages. C’était un galet de rivière, Bardella, il avait le côté poli des ambitieux. Sa part d’ombre, il l’avait laissée à la maison. Il était le contraire de la spontanéité, le maître mot chez lui, c’était le contrôle.

                                                                              Anthony Micallef, cité par Paul-Stéphane Fort                                                                                 dans Le Grand remplaçant

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Moins d'un an sépare la publication de Ce que je cherche (9 novembre 2024) de Ce que veulent les Français (29 octobre 2025). 

L'histoire se répète, tout en accélérant...

Déjà, en 2006, Marine Le Pen publie À contre-flots, puis, en 2012, Pour que vive la France : 6 ans contre 11 mois entre leurs livres respectifs, on sent bien l'impérieuse nécessité de devoir faire vite ; plus que jamais, le timing est stratégique.

Toutefois, la démarche est identique : la fille, qui doit se démarquer du père, histoire de reverdir le parti, l'humaniser, le normaliser, la fameuse opération "dédiabolisation" du FN, commence par publier en 2006 son livre-persona. Autrement dit, l'ouvrage censé installer l’identité publique autonome et neuve de Marine Le Pen, avant de passer à la phase suivante, avec son livre-programme, en 2012 : Pour que vive la France.

Juste pour être précis, il faudra attendre six autres années pour le changement de nom du parti, du FN au RN. Proposé le 11 mars 2018 par Marine Le Pen lors du congrès de Lille, le changement est adopté par consultation le 1ᵉʳ juin 2018 à la faveur de plus de 80 % des adhérents : en trois mois c'est plié, le « Front National » devient officiellement « Rassemblement National ». La transition est en marche (comme dirait l'autre...).

Avec Bardella, c'est du pareil au même, mais on va garder le RN, en passant du « Rassemblement National » au « Réenchantement National », où France rime avec espérance, fierté avec identité, etc. : tout le monde il est beau (surtout Jordy), tout le monde il est gentil (surtout Jordy), et à l'écoute, et responsable, et conscient des problèmes du pays, et ceci, et cela, ah ! la France !

Du reste, depuis toujours (sans vouloir remonter trop loin dans le temps), tous les candidats présidentiels se livrent (c'est le cas de dire) à cet exercice : Nicolas Sarkozy, avec Ensemble (2007), Hollande avec Changer de destin (2012, trois semaines après le livre de Le Pen et juste deux mois avant le premier tour de scrutin), Macron avec Révolution (2016, sous-titre : C'est notre combat pour la France). Livres-persona ou livres-programme, appelez-les comme vous préférez, l'exercice n'est pas nouveau et, en ce sens, Bardella s'inscrit dans la plus banale des traditions. Avec cependant quelques éléments neufs, comme nous l'allons voir...

Car après m'être occupé du JE sarkozyen (dont on a vu ce que ça a donné) et du JE macronien (dont on voit ce que ça donne), JE ne pouvais certes pas me soustraire à la tâche de traiter le JE bardellien (dont j'espère bien qu'on ne verra jamais ce que ça pourrait donner, même si…), qui caractérise notamment son premier opus : « Ce que JE cherche »…

*

Pour autant, Ce que je cherche et Ce que veulent les Français doivent être abordés comme un diptyque, indissociables l'un de l'autre, complémentaires, où le premier correspond à MOI, et le second à VOUS, indubitablement préparatoires à un troisième, qui devrait tourner autour du NOUS (à paraître probablement vers fin 2026 - début 2027, juste à temps...).

On pourrait presque deviner le titre, par exemple : 

  • Ce que nous ferons (titre-tradition, comme la baguette)
  • Ce que je m'engage à faire (titre-rupture, pour revenir au JE, osé...)
  • La France que nous méritons (titre-foutage de gueule, à résonance populiste, etc.)
Ce que nous ferons (ensemble), ou Ce que nous bâtirons (ensemble), restent mes préférés, ils seraient d'ailleurs logiques et cohérents avec la mise en œuvre d'un "programme" diagnostiqué dans les deux premiers, surtout dans Ce que veulent les Français (titre interchangeable avec Ce que cherchent les Français) (un peu dans le sillage de la "révolution macronienne", où C'est notre combat pour la France était parfaitement interchangeable avec C'est notre projet pour la France). Un futur président doit toujours se placer dans l'action !

Mais bon, inutile d'extrapoler pour l'instant, nous verrons bien si triptyque il y a...

En attendant la trilogie bardellienne in progress, revenons-en au diptyque. Où le dauphin doit s'acquitter d'une double tâche, imbriquée dans les deux ouvrages : 

  1. rendre hommage à Marine Le Pen, figure tutélaire de son initiation et de son ascension politiques rapides, tout en célébrant le jeune homme issu du peuple (Seine-Saint-Denis), au parcours méritocratique de self-made man à la française, qui met en scène dans Ce que je cherche une quête identitaire où il interroge sa place et sa mission ;
  2. se détacher de Marine Le Pen, qui commence à sentir le soufre (inéligibilité oblige), dans Ce que veulent les français, tout en se construisant une image de porte-parole de la volonté populaire (et non pas de chef autoritaire), qui neutralise les accusations d'extrémisme et d'idéologie butée en démontrant ses capacités d'écoute et sa volonté légitimée de transmission.
Objectif atteint : Bardella cite 134 fois Marine Le Pen dans Ce que je cherche (91 fois "Marine Le Pen" et 43 fois "Marine"), contre une seule fois (!) dans Ce que veulent les français... autant dire qu'ils ne veulent plus d'elle !

À comparer au binôme JE/MOI, cité 2923 fois

  • 1632 fois [JE = 1087 (716 JE + 371 J’) / MOI = 545 (MOI 66 + ME 255 + M’ 224)] dans Ce que je cherche,
  • 1291 fois [JE = 882 (596 JE + 286 J’) / MOI = 409 (MOI 54 + ME 188 + M’ 167)] dans Ce que veulent les français, livre censé parler des autres, il est vrai.
Détachement réussi ! Exit Marine Le Pen, non sans mentionner son « combat acharné et visionnaire », Jordan est magnanime...

*

Le parallèle entre Marine Le Pen et Jordan Bardella est plus qu'évident, puisque Marine a dû "tuer le père" pour s'émanciper en rupture avec le passé, là où Jordan doit maintenant "tuer la fille" pour s'affranchir d'une succession toujours embarrassante et enclencher la phase finale d'une dé-LePenisation définitive du parti - dont l'on rappelle qu'il est le premier parti de France en voix - afin de présidentialiser l'offre politique du RN indépendamment du nom Le Pen.

Il est donc clair que Jordan n'est pas seul dans cette tâche voire, à ce stade, que Marine s'y résigne, quand bien même à contrecœur, compte tenu des contraintes judiciaires qui pèsent sur elle. Le parti aurait tout à perdre en cas d'affrontement ouvert Le Pen-Bardella et, tant du point de vue tactique que stratégique, le coup gagnant suppose un transfert contrôlé d’autorité : conserver le capital Marine (socle, "respectabilité" acquise, réseaux) tout en présidentialisant Bardella.

Dans ce schéma, une transition "douce" et une acceptation "bon gré mal gré" de Marine Le Pen seraient à la fois logiques et cohérentes : elle reste ressource et arbitre sans être tête d'affiche. Bardella, désormais relais crédible, devient le visage d’un processus de rajeunissement et de normalisation voulu par l’appareil dans son ensemble, ainsi que par les réseaux médiatiques et les soutiens du RN qui espèrent convertir le statut du premier parti en victoire présidentielle. 

L’enjeu n’est plus seulement de trouver un nouveau leader, mais surtout de changer de marque perçue : faire du RN un parti d’alternance et non plus uniquement d’opposition ni d'extrême-droite. La tâche étant "extrêmement" facilitée par le vide sidéral en face, autant en termes de leadership que de proposition politiques ! Quand on voit que la personnalité de "gauche" la plus populaire est Roussel et que plus aucun NFP possible n'est crédible, on comprend bien que c'est déjà plié pour le "camp progressiste". Dont les principaux acteurs auront fort à faire pour limiter les dégâts.

La publication du diptyque bardellien s'inscrit brillamment dans cette dynamique, avec un timing et un sens de l'anticipation et de la réalisation parfaits !

*

Il serait totalement vain de chercher la moindre trace de spontanéité ou d'authenticité dans les écrits bardelliens, tout est savamment construit sur le papier par des équipes de communicants, de stratèges, de rédacteurs, le contenu est articulé et maîtrisé à la perfection, le ton lissé de bout en bout (d'où le "poli" du titre de ce billet), pas un mot qui dépasse, tout est tiré au cordeau, 100% fabriqué en France.

Un excellent produit marketing, un positionnement de marque sans aucune sincérité, encore moins de vérité, Jordan se contente juste d'écrire ce qu'on lui dit d'écrire, de dire ce qu'on lui dit de dire. Plus ou moins bien, selon les circonstances, mais il faut lui reconnaître un certain talent, il n'est pas donné à tout le monde de proférer des inepties avec aplomb et en gardant l'air sérieux. Comment être convaincant si l'on n'est pas convaincu soi-même. Du moins en apparence !

Régulièrement, Opinionway réalise pour Le Parisien un baromètre sur le programme politique des français : « Si j'étais président de la République... ». Plus ou moins, les principaux arguments sont toujours les mêmes, avec d'inévitables variations d'un sondage sur l'autre :

  • Le pouvoir d'achat 
  • L'immigration 
  • La sécurité 
  • La santé 
  • La transition écologique
  • L'éducation et la jeunesse 
  • La dette et les dépenses publiques 
  • Les inégalités 
  • Les retraites 
  • Le chômage 
  • Le logement

Le tiercé gagnant étant généralement pouvoir d'achat - immigration - sécurité. Or ce sont les thèmes majeurs survolés dans Ce que veulent les français, est-ce un hasard ? À vue d'œil, les autres sujets abordés sont l'Europe, l'énergie, la santé (hôpital/déserts médicaux), l'éducation, la jeunesse, et les moins analysés le logement ou les inégalités. Pratiquement rien sur le chômage, et le seuil de pauvreté n'y est mentionné qu'une seule fois en parlant des agriculteurs, alors que nous ne sommes pas loin des 10 millions de personnes pauvres en France (soit 1 français(e) sur 6), différents analystes ayant souligné qu'en 2025 la pauvreté et les inégalités ont atteint un pic trentenaire dans notre pays ! Une franche réussite de Macron et de ceux qui l'ont précédé... 

Voici le nuage des 30 termes les plus fréquents utilisés dans ce deuxième livre de Bardella :


Travail, Famille, Patrie ! Comme au bon vieux temps de Vichy et de la collaboration. Ou comment revenir d'un bond un siècle en arrière...

Juste pour comparer avec son premier opus :


Ces nuages pondèrent les termes selon leur nombre d'occurrences, dont voici le tableau général :


Chacun(e) y verra ce qui lui plaît. Ou pas.

*

Le jeune Jordan finit son livre par une litanie :

Ceux qui nous nourrissent l’ont confessé : ils ne réclament pas de privilèges. Nos agriculteurs, nos éleveurs, nos pêcheurs exigent de pouvoir vivre dignement de leur travail…

Ceux qui nous protègent méritent, eux aussi, l’estime et le respect. Qu’il s’agisse des forces de l’ordre, des pompiers, des militaires mais aussi des magistrats…

Ceux qui nous soignent ne veulent plus seulement être applaudis. (…) Être médecin, infirmier ou aide-soignant…

Ceux qui bâtissent le pays ne pourront continuer à le faire entre l’enclume de la norme et le marteau de l’impôt. Les ouvriers, les salariés, les commerçants, les artisans, les ingénieurs, les créateurs d’entreprise…

Ceux qui nous lient, instituteurs, professeurs, maires, ceux qui sont toujours présents pour nous…

Ceux qui nous font rêver, à l’image des artistes ou de nos valeureux sportifs, ont besoin de savoir la France fraternelle, assumant son identité, son drapeau et ses valeurs…

Ceux qui s’éloignent et s’expatrient ne tournent pas le dos à la France. D’où qu’ils soient, ils continuent d’en porter la voix, la langue et la culture. Leur départ nous questionne : que cherchent-ils là-bas qu’ils ne trouvent plus ici ? Nous devons retisser le lien…

Vraiment, les politiques sont des maîtres des jolis mots vides et de l'anaphore, cette rhétorique de la répétition du même mot ou groupe de mots en début de plusieurs phrases pour créer un rythme insistant, quasi incantatoire.

Je me demande juste pourquoi il commence par "Ceux qui" et non par "Celles et ceux qui", je n'ai pas trouvé la réponse. S'il me lit un jour, j'espère qu'il m'éclairera...

*

Il y a cependant dans toute perfection le petit détail qui tue, le grain de sable qui grippe les rouages de la mécanique mieux huilée. Jordan Bardella conclut Ce que je cherche sur ces mots :

Dans son poème « La France », Guillaume Apollinaire écrit le 17 décembre 1915 :

Qui donc saura jamais que de fois j’ai pleuré
Ma génération sur ton trépas sacré
Prends mes vers ô ma France Avenir Multitude
Chantez ce que je chante un chant pur le prélude
Des chants sacrés que la beauté de notre temps
Saura vous inspirer plus purs plus éclatants
Que ceux que je m’efforce à moduler ce soir
En l’honneur de l’Honneur la beauté du Devoir

Seul petit problème, Apollinaire n'a jamais écrit de poème intitulé « La France », ce passage est extrait de « Chant de l'Honneur » (Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre, 1913-1916), structuré autour d'une alternance de voix (le poète / la tranchée / les balles / le poète / la France / le poète), qui se termine ainsi :

Morale de la fable : il ne suffit pas d'écrire ce qu'on vous dit d'écrire ni de dire ce qu'on vous dit de dire, encore faut-il vérifier l'exactitude de ce que l'on dit ou l'on écrit et que l'on signe !

P.S. Hallucinations...

Toujours dans mon souci de vérification, au cas où, j'ai demandé à ChatGPT s'il n'existerait pas quelque part un poème d'Apollinaire intitulé « La France » ? Réponse, suivie de l'analyse, vers par vers, dont je vous fais grâce :


AI slop, une bouillie sans nom ni aucun sens, totalement inventée !

mercredi 15 octobre 2025

Second changement de cap

Sur les deux dernières décennies, je peux diviser mon activité de blogging en deux grandes ères, avant et après 2025 :

  1. 2005-2010 : 728 billets publiés sur Adscriptor (soit une moyenne de plus de 10 billets/mois, un tous les trois jours pendant 6 ans !)
  2. 2008-2018 : Straniero, mon blog italien 
  3. 2011-2024 : 191 billets sur Adscriptor (117) et Translation 2.0 (74) (soit une moyenne à peine inférieure à 14 par an, tout juste un peu plus d’un par mois)
  4. 2025 : plus de 60 billets répartis sur mes différents blogs à ce jour (début octobre)
Ainsi, je suis passé d’une moyenne d’un billet tous les trois jours pendant 6 ans à pratiquement un billet par mois pendant 14 ans ! Sans compter les 206 billets sur mon blog italien à cheval sur cette période, de 2008 à 2018, consulté plus de 200 000 fois. Avec une médiane de 900 mots par billet français, sur plus de 900 billets !

Il y a donc au moins deux lignes de rupture nettes entre ces périodes, y compris au niveau des arguments traités. En mars 2009, j’annonçais déjà un premier changement de cap ; depuis avril 2025 un second changement de cap est à l’œuvre, j'y reviens plus loin ! 

Pour simplifier, disons que le nuage sémantique ci-dessous illustre les grands thèmes traités au cours des 20 premières années. D’aucuns diraient plus simplement un "nuage de mots" (en ce qu’il ne visualise pas les relations entre les concepts clés du corpus d'Adscriptor, mais seulement leur pondération selon la fréquence des termes), personnellement je préfère "nuage sémantique" car chaque mot est porteur de sens, hautement signifiant.


Les 20 premières années de ma présence Internet, 2005 - 2024

Elles sont marquées par les grands axes suivants, comme il ressort du nuage :
  • Présence / Web / Internet
  • Médias / Réseaux sociaux / Information
  • Propagande / Politique / Démocratie
  • Italie / Mafia / Straniero
  • Écriture / Contenu / Poésie
  • Traduction / Translation 2.0 / Federico Pucci
Juste quelques précisions sommaires sur chacun de ces grands axes.

Présence / Web / Internet

En 2005, cela faisait déjà 10 ans que je faisais une utilisation quotidienne et intensive d'Internet, notamment pour des recherches terminologiques dans le cadre de mon métier. J'étais déjà inscrit sur une place de marché dédiée à la traduction, mais je comprenais bien qu'à aucun moment mon référencement sur le Web ne dépendait de moi. D'où la nécessité de tout construire en partant de zéro, avec en amont une stratégie de présence (pourquoi être sur Internet ?), et en aval une stratégie de visibilité (comment être sur Internet ?), articulées autour de trois composantes : le sens, le contenant et le contenu.

Rien n'a changé aujourd'hui, bien au contraire. Avec environ 5 milliards de terriens connectés à Internet d'une manière ou d'une autre, être présent sans être visible revient à être absent ! Seuls les moyens et les plans d'action diffèrent pour asseoir sa propre notoriété. 

Enfin, dans le binôme "moi et les autres", je me suis intéressé de (très) près aux grands acteurs de l'époque, où il était question de GYM (pas encore de GAFAM ou autres, et encore moins de Nvidia, de Musk ou d'Altman), j'ai arrêté depuis, impossible de tout suivre !

Médias / Réseaux sociaux / Information

Internet n'est pas uniquement un catalyseur de tous les autres médias, c'est également un média à part entière, un orchestrateur d'une notion qui m'est chère, celle de « palimptextes » :

  1. L'Internet aujourd'hui : de l'hypertexte au palimptexte (19 septembre 2006)
  2. Palimptexte : une tentative de définition (23 septembre 2006)
  3. Welcome to the Word Century (3 juillet 2011)
  4. Le palimptexte terminologique (2 avril 2016)
  5. Palimptextes poétiques (10 février 2023)
En tant que médium des réseaux sociaux, il est clair qu'Internet améliore l’accès pratiquement "universel" à l’information, mais qu'en est-il de la qualité, de la fiabilité ou de l’indépendance de celle-ci ? Le seuil d'ensemencement de la désinformation n'est jamais bien loin... Il serait peut-être temps que chacun(e) fasse appel à son propre discernement, mais vu les actuels votes majoritaires des soi-disant "démocraties", ce n'est pas gagné !

Propagande / Politique / Démocratie

À force de manipuler le sens et la valeur des mots, appauvris en "éléments de langage" (expression-valise inventée par les communicants pour y fourrer tout et n'importe quoi, "écarts de langage" les définirait mieux) en vue d'être vidés de leur substance, les politiques, les journalistes, les publicitaires et autres bonimenteurs du même acabit ont allègrement franchi l'ère de la post-vérité pour rentrer dans celle de la normalisation du mensonge !

Toutes et tous mentent en permanence sans jamais (devoir) rendre compte de leur continuelle imposture, dans leurs tentatives effrénées de diviser leur pays. C'est ainsi que les politiques indignes et qui les votent mettent les démocraties à la peine, je doute d'ailleurs qu'elles s'en remettent un jour ! J'ai pourtant tenté de les défendre, mais après avoir vécu dans l'Italie à souveraineté limitée la désinformation berlusconienne massive, lui qui affirmait sans rire : « Le Président du Conseil, par définition, ne peut pas mentir ! », et en assistant impuissant à ce qui se passe aujourd'hui avec l'état-voyou d'Israël, j'avoue mon infinie lassitude : quand le mensonge devient l’air qu’on respire, les démocraties devraient retenir leur souffle. Ou pour le moins appliquer des gestes barrières, pour parler en langage pandémique. 

Ce n'est malheureusement pas ce qui se passe dans la France de Macron, où dans son genre et dans sa violence, nous ne sommes pas loin de passer de la répression d'état au terrorisme d'état. J'espère juste qu'un jour la vérité finira par rattraper Emmanuel Macron...

Italie / Mafia / Straniero

J'ai publié dans ce blog plus d'une centaine de billets fouillés sur l'Italie (très probablement plus de 100 000 mots...), la corruption endémique du système et la mafia, parce que j'estimais que les français ignoraient ce qu'est la mafia. J'ai donc tenté d'être pédagogique et d'en expliquer les rouages. Non sans combattre des idées aussi préconçues que délétères. J'ai également tenu un blog italien, intitulé le Journal d'un étranger, dont le premier billet, daté du 16 octobre 2008, disait ceci : 

Je n’ai pas la moindre idée d'où me mènera cette aventure, mais comme disent les Chinois, même un voyage de milliers de kilomètres commence par le premier pas...  

Je m’appelle Jean-Marie Le Ray, français, né à Bordeaux en 1957, en Italie depuis 82 et à Rome depuis 85. Je n’écris presque jamais en italien dans le but de préserver au maximum ma langue, et je suis déjà un blogueur actif sur le Web francophone.  

Cependant, puisqu’il se passe en Italie des choses que je subis, comme des millions d’autres italiens, j’ai de plus en plus l'envie d’exprimer mon opinion. Ça pourra toujours servir...  

Et qu'importe si ce n'était d'aucune utilité à autrui, cela nous serait au moins profitable, à ma femme, moi et notre fils, Paolo Bernard, qui est trop petit pour parler (il aura 7 ans le mois prochain). Car vu toutes les saloperies qui caractérisent aujourd’hui la politique italienne, il est certain qu’il en paiera les conséquences en grandissant, si personne ne s’oppose aux brimades quotidiennes de celles et ceux qui nous gouvernent.  

Mal, et en ne pensant qu’à leur cul (idiotisme…). Pour le dire clairement, je crois que l’entrée de Berlusconi en politique en 94 marque la fin de la démocratie. Pas tant d’une certaine idée de la démocratie, mais de la démocratie tout court. Et pas seulement en Italie.  

On verra si je parviendrai à développer de manière accomplie et cohérente la perception que j’ai...  

Cette aventure aura duré 10 ans, jusqu'en 2018 ! Je n'aurais pourtant jamais voulu parler de politique sur mes blogs (argument à bannir des espaces de discussion publique, avec la religion), mais il y a des circonstances où il est impossible de ne pas voir et raconter ce qu'il advient autour de soi.

Je terminerai ce bref aperçu en citant une italienne, Valeria Solesin, et un italien, Giulio Regeni, toujours sans justice ni vérité presque 10 ans plus tard, chers à mon cœur.

Écriture / Contenu / Poésie

L'écriture est ma vie. Depuis mon adolescence, j'écris. Personnellement, professionnellement, cela fait maintenant plus de cinquante ans ! L'écriture, c'est la forme. Le contenu, c'est le fond. De même qu'écrire pour le Web ou rédiger est différent de simplement écrire, optimiser le contenu pour le Web, où l'obsolescence arrive vite, c'est aussi autre chose. Du contenu de qualité, voire émotionnel, il va sans dire.

Écrire, c'est créer. Traduire la poésie signifie re-créer. La poésie est l'amour de jeunesse qui ne m'a jamais quitté. Surtout la forme fixe, et notamment les sonnets. J'en ai même fait un livre. Ma langue est ma patrie. Dialogue :

- « Écrire un poème pour exprimer l’amour
L’attente ou le silence, ou l’absence ou l’enfance
Le mal de mon pays, étranger à ma France
Terre que j’avais abandonnée pour toujours

Du moins l’avais-je cru, renfermé dans ma gangue
De peine et solitude mêlées aux douleurs
Pour cacher au monde ma tristesse et mes pleurs
Trop heureux d’inventer ma patrie dans ma langue

Belle ancre de salut pour échapper aux maux
De l’existence à travers l’encre bleue des mots
En joignant le sens à la parole donnée

En cohérence avec l’âme, le cœur et l’esprit
Pour raconter passé, présent et destinée
Confiés au poète et à son message écrit ! »

Beauvais, 1er octobre 2023

Traduction / Translation 2.0 / Federico Pucci

La traduction est mon métier. Quarante ans de ma vie. Plus de 20 millions de mots traduits. Dans une quarantaine de domaines. Translation 2.0, mon blog dédié. Mars 2017. Je décide de créer une infographie sur l'histoire de la traduction automatique (TA). Durant mes recherches préparatoires, je tombe sur deux documents de John Hutchins, LE spécialiste de la TA, qui mentionne un certain Federico Pucci. De Salerne. La suite au prochain épisode...

*

2025 raconte une tout autre histoire !

Huit ans plus tard. Avril 2025. Après avoir totalement ignoré le phénomène ChatGPT (arrivé en novembre 2022) pendant deux ans et demi, juste en raison d’idées préconçues erronées, je découvre enfin l’« artefact conversationnel », tel que je le dénomme.

Je suis soudainement frappé de stupeur. La révélation de la puissance et de la pertinence de l’outil amorce la bascule et la définition du dernier axe à ce jour :
  • IA / IQ / Article académique

Après des mois où des amis, des collègues et autres connaissances m'ont incité à explorer les intelligences artificielles disponibles gratuitement sur le Web, et après mes refus répétés (je ne supportais pas l'idée qu'un "robot" puisse écrire - ou traduire - à ma place), j'ai fini par céder : au mois d'avril 2025, ça se voit aux dates de mes premiers billets. Et j'avoue que j'ai été bluffé par la pertinence des réponses, d'une manière générale, mais surtout par la puissance en arrière-plan et par les implications en résultant, réelles et potentielles, actuelles et futures.

Je ne laisse toujours pas les "robots" écrire à ma place, mais j'ai décidé de me lancer dans cette série de billets pour tenter une analyse, modeste, à mon niveau d'utilisateur lambda, de ce que je nomme respectivement la troisième révolution civilisationnelle (l'intelligence artificielle), et la quatrième révolution civilisationnelle (l'informatique quantique), réunion de la partie logicielle (l'IA, le cerveau) et de la partie matérielle (l'IQ, le corps) !

J'ignore où tout cela nous portera, mais c'est phénoménal, fantastique, étonnant, extraordinaire, inouï, prodigieux, sensationnel, énorme, faramineux, fabuleux, formidable, incroyable, effarant, gigantesque, stupéfiant, surprenant, colossal, monstrueux, invraisemblable, inimaginable, monumental, époustouflant, unique, sans pareil, hors de pair, homérique, écrasant...

D’avril à juillet, je vais écrire quelque 70 000 mots sur l’intelligence artificielle (IA). Et, en marge, sur l’informatique quantique (IQ). Je n’ai presque plus de travail à cause de l’IA, ça tombe bien ! J’ai besoin de comprendre, réfléchir, prendre une pause, m’interroger. Il n’y a jamais eu rien de semblable dans l’histoire de l’humanité. Le rêve impensé de Diderot et d’Alembert. Je dois me familiariser, questionner, et apprendre à « dialoguer » avec la « chose ». 

L'interlocution ayant toujours été, jusqu'à présent, une prérogative des humains, ce n’est pas simple, mais nécessaire. Indispensable ! De même qu’il y a eu un avant et un après l’Imprimerie, un avant et un après l’Internet – qui sont selon moi les deux premières révolutions civilisationnelles –, il y a maintenant un avant et un après l’Intelligence artificielle, tout comme il y aura demain un avant et un après l’Informatique quantique.

Dialogue, donc. Encore et toujours. Je dois apprendre à me familiariser avec cette Intelligence Artefactuelle (IA :-). Je pose des questions, je vois ses ripostes s'afficher sur le prompt (...), j'itère, elle réplique, je réitère, et ainsi de suite. Elle a réponses à tout. Fournit toujours des propositions intéressantes. Parfois fausses, mais intéressantes. À moi de recouper les infos, de fouiller les sources, de chercher à comprendre, de demander des explications, et d'autres explications, puis d'autres encore...

Mais revenons-en à Pucci. Depuis huit ans, je lui ai consacré plus d'une trentaines de billets longs et détaillés, en trois langues, sans aucun résultat tangible, pas la moindre légitimation. J'enrage. Federico Pucci est LE précurseur de la traduction automatique, c'est prouvé, noir sur blanc. Et pourtant, aucune reconnaissance, totalement ignoré de son vivant autant qu'après sa mort, il y a déjà plus d'un demi-siècle. Aucun chercheur n'a daigné se pencher sur son histoire, tenté d'en savoir plus, fait montre d'un minimum de curiosité.

La bascule va se dérouler en deux jours ! Le 25 juillet 2025, je saisis ChatGPT avec le prompt suivant : 

2029 marquera le centième anniversaire de la vision conceptuelle pionnière de Federico Pucci dans la traduction automatique. Or il est encore totalement méconnu et ignoré. Rédige un plan programmatique détaillé des actions à entreprendre pour amener à la reconnaissance du rôle précurseur de Federico Pucci dans la TA. Quel type de contenus créer ? Dans quelles langues ? Pour quels supports ? Avec quelle fréquence ? Quel type d’événementiel ? Quels sont les contenus susceptibles d’avoir la portée la plus large ? Comment devenir une autorité pour les IA qui devront répondre à des questions sur Pucci ?

Je vous passe le détail des recettes proposées, sauf la première étape du plan : rédiger un article académique à publier dans une revue de premier plan et sur un site faisant autorité !

Après la censure de Wikipédia, il n'est pas simple de s'attaquer à la rédaction d'un article académique, chose dont je n'ai pas la moindre expérience, par où commencer ? Pour réfléchir au plan de mon article, je commence donc à interagir intensément avec ChatGPT et Grok (les deux IA que j'utilise de préférence, Claude arrivant en troisième position), déjà pour comprendre ce qu'est exactement un "article académique". En gros :

Article académique (ou scientifique) : texte de recherche dont l’objectif est d’apporter une contribution originale, vérifiable et située à un champ disciplinaire. Il s’appuie sur des méthodes explicites, des données/résultats présentés avec rigueur, et une discussion qui les replace dans l’état de l’art, le tout référencé, etc.

Franchement, après ma trentaine d'articles déjà publiés, je ne sais plus trop quoi dire que je n'aie déjà dit. C'est là où l'interaction avec les IA va porter ses fruits ! À force de poser des questions sur Pucci dans tous les sens, le 26 juillet Grok formule la critique suivante :

Without access to Pucci’s actual charts (e.g., page 36 of his book) or a complete “book-machine” prototype, key details about ideogram mappings, rule application, and chart structure are speculative. This lack of documentation complicates implementation...

Je comprends alors que je dois alimenter l'IA avec le matériel source de Pucci, déjà numérisé. Dont acte. Je charge toute la méthode, les tableaux de clés et d'idéogrammes, les règles, etc., et je demande à l'IA nourrie à la méthode Pucci de traduire l'un des deux extraits de texte qu'il a déjà traduits en 1931. Il est environ deux heures du matin, et j'éprouve l'une des plus grosses surprises de ma vie : ça marche ! Pour vérifier, je fais traduire l'extrait par la même IA sans qu'elle intègre la méthode Pucci, et le résultat est très différent. Je tiens enfin le matériau brut de mon article...

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L'IA fait revivre une méthode inventée de toutes pièces il y a près d'un siècle ! Non seulement c'est étonnant, mais je ne crois pas qu'à ce jour une autre expérience de cette nature existe. En outre, il est évident que si ça marche pour Pucci, ça devrait le faire aussi pour d'autres, dans tous les domaines. Afin que l’IA puisse "réactiver" des méthodes historiques, il suffirait qu'elles soient bien documentées et structurées, ce qui représente un apport majeur pour l’archéologie des techniques...

En général, le temps garde les objets (exemple de la machine d'Artsrouni, visible à Paris, au Musée des Arts et Métiers), plus rarement les méthodes, les processus immatériels. Or la technique ne se réduit jamais à l'objet seul : l'intelligence humaine est dans le processus, pas dans le produit. Avec Pucci, nous avons l'ensemble de la méthode, de A à Z, imprimée et conservée dans son ouvrage de 1931, ce qui va permettre d'orchestrer la partition et de la rejouer avec de nouveaux instruments : les grands modèles de langage ! 

J'ai donc passé tout le mois d'août à rédiger la version anglaise de mon article. Je tiens ici à remercier le Dr Pinzhen "Patrick" Chen, qui a très gentiment parrainé ma publication sur arXiv. Précisons que sans l'IA je n'aurais pas pu rédiger seul un tel document en anglais. Mais la réciproque est tout aussi vraie : sans moi, l'IA seule n'aurait jamais su ni pu rédiger ce document dans une langue quelconque !

J'ai travaillé ensuite tout le mois de septembre sur la traduction-adaptation française de mon article, qui a presque doublé de volume par rapport à l'anglais. Pour autant, ce n'est pas seulement une version plus longue : elle élargit le cadre (neuro-symbolique, explicabilité, traçabilité), permet de mieux opérationnaliser la réplication (prompts/procédures), affine l’argument "métriques", pédagogise (glossaire, rappels) et contextualise l’article dans l’écosystème des sciences ouvertes en ajoutant des éléments pratiques de diffusion et de citation. 

J'aurais d'ailleurs souhaité publier sur HAL, qui a laissé mon dépôt mariner un mois en modération avant de refuser au motif suivant : « HAL n’accepte que les dépôts effectués par des chercheurs (au moins doctorants) affiliés à une structure de recherche reconnue et/ou bien par des auteurs ayant déjà publié dans une revue à comité de lecture. »

« Nous ne vous demandons pas de détails supplémentaires concernant le contenu de votre document, mais uniquement des précisions sur votre statut de chercheur » : rassurant de voir que ce n'est pas le contenu qui compte, toujours la forme devant le fond, cette manie bien française...

Conclusion : si je suis pas ceci ou cela, je ne peux pas être chercheur ! Comme si nos bonnes vieilles institutions en étaient restées au XXe siècle, voire au XIXe...

Heureusement que le "Deuxième Plan national pour la science ouverte" indique, entre autres, la possibilité de "simplifier le dépôt dans HAL pour les chercheurs qui publient sur d’autres plateformes en accès ouvert dans le monde" (ce qui est déjà mon cas avec la publication sur arXiv). Mais bon, la date de péremption étant 2024, on comprend mieux le refus. L'axe 1 de ce plan prévoit pourtant de "généraliser l’accès ouvert aux publications", et notamment de "favoriser le multilinguisme et la circulation des savoirs scientifiques par la traduction des publications des chercheurs français", tel qu'indiqué sur le site.

Dorénavant, puisque je ne suis pas chercheur, je vais m'employer à le devenir...

mardi 30 septembre 2025

Saint-Jérôme, patron des traducteurs : de la Vulgate à la vulgate

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Version anglaise sous forme de manifeste

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Dans le cadre de l'adaptation française de mon étude en anglais sur Federico Pucci, intitulée « Le code oublié : une méthode de traduction automatique centenaire validée par l’IA », j'ai été amené à citer un extrait de Sous l’invocation de saint Jérôme, de Valery Larbaud :


Donc, en ce 30 septembre, jour où l'on fête le Patron des traducteurs, il était bien normal de lui consacrer un billet ! Sous-titré "De la Vulgate à la vulgate", il vise surtout à combattre l'actuelle vulgate en traduction, à l'œuvre depuis au moins deux ou trois décennies (depuis qu'ils prétendent qualifier la traduction de commodity, en fait), qui sévit pareillement des clients aux LSP, et plus que jamais à l'heure des LLM : toute la responsabilité d'offrir constamment au client les meilleurs DÉLAIS, les meilleurs COÛTS et la meilleure QUALITÉ incombe essentiellement au traducteur, qui n'a désormais plus son mot à dire, du moins le croient-ils...

Tout comme ils croient que la quadrature du triangle est définitivement résolue ! C'est aller un peu trop vite en besogne.

L'erreur originelle fut d'associer la traduction à une commodity, faux-ami en français (agrément, avantage, confort, utilité, ...), véritable ennemi en anglais : produit de base, matière première, simple marchandise, aucune différence entre une traduction et 1 kilo de patates ! Donc plus il y a de kilos (de quelques kmots au-delà), plus la remise doit être importante... 

Comme je le disais à l'époque, « c'est oublier un peu vite le fait que la traduction n'est pas un produit comme un autre, mais un service à haute valeur ajoutée d'autant plus spécialisé que le domaine est pointu, et que la seule matière première utilisée servant à la "fabriquer" est la matière grise du traducteur. Dont la logique objective est très exactement inverse à celle du client : plus la quantité est importante, plus ça va me demander de temps et d'effort pour maintenir le même niveau de qualité de bout en bout. Une qualité qui n'est pas acquise par enchantement, mais conquise de haute lutte. Dans la durée.
Une réalité sur laquelle les clients - et les agences qui les secondent dans cette approche pour les conserver à tout prix (c'est le cas de dire) - font trop souvent l'impasse, ce qui contribue à ternir l'image d'une profession en vérité hautement spécialisée, exigeant des années et des années de pratique et de formation continues avant de donner de bons ouvriers. De plus en plus rares. Or tout ce qui est rare est cher, qu'on se le dise. »

Non, la traduction n'a jamais été, n'est pas ni ne sera jamais une commodity

Il faut donc éliminer définitivement cette logique du prix d'une traduction au kilo, qui conduit inéluctablement à la spirale néfaste du moins-disant et à des offres anormalement basses. Lorsqu'un appel d’offres se base sur des promesses irréalistes, le LSP se rattrape ensuite sur la chaîne de production (temps, révision, profils), en transférant tout le risque résiduel - non reconnu et encore moins rémunéré - au traducteur.

Par conséquent le nombre de mots ne peut plus être la seule variable d'ajustement, à présent il faut tarifer le risque, et non plus les mots !

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D'aucuns m'objecteront qu'à l'heure des LLM l'allégation « la seule matière première utilisée servant à "fabriquer" [une traduction] est la matière grise du traducteur » est fausse, puisque désormais, en quelques secondes, la traduction est faite à 95% (en théorie...) par le binôme traduction neuronale + transformeur. 

Le raisonnement - et le calcul - des clients et des LSP est donc le suivant : si un LLM traduit bien 95% d'un texte, il ne reste que 5% de travail au "finisseur". Autrement dit, sur un texte de 10 000 mots, on ne lui paie que 500 mots. Un peu comme si l'on disait au technicien chargé d'inspecter la bonne santé d'un pont, de trouver les fissures critiques et de répondre de son diagnostic qu'il ne sera payé qu'au m² de rouille détectée...

La post-édition sérieuse, c’est pareil. Sur 10 000 mots, en corriger 500 peut ne prendre qu’un instant ; mais savoir où et comment intervenir sur 100% du texte fourni par l’IA pour les trouver est le fruit de nombreuses années de métier et demande beaucoup plus de temps ! C’est la fameuse analogie avec la blague bien connue, souvent racontée pour illustrer la valeur de l'expertise et de l'expérience par rapport au temps passé sur une tâche :

Un cargo est en panne. Après des jours sans réussir à le faire repartir, on fait venir un vieux mécanicien. Il écoute, touche quelques tuyaux, sort un marteau, donne un unique coup — le moteur repart aussitôt. Il envoie une facture de 15 000 €. L’armateur, abasourdi, exige le détail. Le mécanicien écrit :
Frapper avec le marteau : 10 €
Savoir où frapper : 14 990 €
Total : 15 000 €

La chute étant que, par rapport à la rapidité stérile de l'IA, le « savoir où frapper » (sur le clavier :-) représente l'expertise humaine en matière de nuances, de contextes, de cultures, de techniques, etc.

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Vu que ces 5% concentrent tout le risque, puisque c'est là où se jouent les cas limites, la robustesse, la conformité, la traçabilité et l’expérience de sécurisation de la marque client, chaque prestation ne devrait plus jamais être facturée à la seule quantité de mots, mais à la valeur de risque maîtrisé, le modèle de tarification se transformant en contrat de résultat mesurable (grille objective tenant compte du contexte, de l'audience, la conformité, la terminologie, les délais, la difficulté, la qualité exigée, etc.). 

Par curiosité, j'ai demandé à l'IA de m'énumérer les risques liés à cette approche LLM 95% - Finisseur 5%, la liste est impressionnante :

1) Qualité & exactitude

  • Hallucinations factuelles (infos inventées, citations erronées).
  • Erreurs de raisonnement (chaînes logiques cassées, mauvaise priorisation).
  • Omissions critiques (détails juridiques/techniques manquants).
  • Sur- ou sous-confiance (ton catégorique sur du douteux, ou inversement).
  • Dérive de consigne (réponses hors périmètre, non-respect du brief).
  • Fragilité aux formulations (variantes de prompt ⟶ résultats incohérents).
  • Baisse de perf sur cas rares (long tail, domaines spécialisés).
  • Mauvaise gestion du contexte (perte d’instructions, fenêtres tronquées).
  • Formatage à risque (dates, nombres, unités, balises, place-holders).

2) Sécurité & confidentialité

  • Fuites de données (PII, secrets, NDA, documents clients).
  • Prompt injection / data exfiltration via contenus sources ou outils.
  • Exposition aux plugins/outils tiers (chaîne d’approvisionnement).
  • Journalisation non maîtrisée (logs contenant des données sensibles).
  • Modèle inversé / extraction de données d’entraînement (risque IP/PII).
  • Poisoning (corruption de sources, mémoires, TM/glossaires).

3) Juridique & conformité

  • Non-conformité sectorielle (RGPD, HIPAA, finance, santé, défense).
  • Droit d’auteur / IP (restitutions trop proches, licences de données).
  • Diffamation (accusations infondées sur personnes/organisations).
  • Conseils réglementés (juridiques, médicaux, fiscaux) mal balisés.
  • Traçabilité insuffisante (impossibilité d’auditer/justifier un output).

4) Marque & réputation (clients et LSP)

  • Ton/voix de marque non respectés (trop familier, aggressif, plat).
  • Incohérence multicanale (réponses qui divergent selon points de contact).
  • Cultural missteps (gafs interculturelles, humour déplacé).
  • Biais / stéréotypes (politique, genre, ethnie, religion).
  • Crises publiques (capture d’écran virale d’une réponse inappropriée).
  • Perte de confiance (promesses marketing non tenues).

5) Spécifique LSP / localisation

  • Contresens et faux amis (juridique, médical, technique).
  • Terminologie non conforme (glossaires/termbases ignorés).
  • Erreurs de variables ({name}, {amount}, placeholders mal placés).
  • Formatage régional (dates, devises, séparateurs, sens de lecture).
  • Genre et inclusivité (accords, neutres, sensibilités locales).
  • SEO/ASO local (mots-clés inadéquats, perte de ranking).
  • Mise en page brisée (expansion/contrainte de longueur).
  • Confidentialité des contenus clients (fuites via MT/LLM).
  • Chaîne TMS/CAT (mauvaise synchronisation, segments verrouillés écrasés).

6) Opérationnel & produit

  • Latence / disponibilité (SLA non tenus, timeouts).
  • Coût imprévisible (dérive tokens, appels outils).
  • Versioning de modèles (régressions silencieuses à l’upgrade).
  • Dérive de données (changements du monde réel non absorbés).
  • Mauvais fallback (dégradations non contrôlées quand le LLM échoue).
  • Observabilité lacunaire (pas de métriques, pas d’alertes).
  • Évaluations biaisées (benchmarks non représentatifs du trafic réel).

7) Utilisateur & organisation

  • Automation bias (humains qui valident trop vite).
  • Fatigue de relecture (HITL où la vigilance chute).
  • Shadow prompts (équipes qui bricolent des prompts non validés).
  • Manque de formation (mauvais usage, attentes irréalistes).
  • Changement de process (friction, adoption partielle ⟶ trous de contrôle). 

8) Contenus sensibles & sécurité produit

  • Toxicité / harcèlement (sorties offensantes).
  • Désinformation (propagation d’erreurs plausibles).
  • Sécurité physique/IT si l’IA pilote des actions (exécute du code, commandes).
  • Ouverture aux abus (jailbreaks, détournements d’usage).

9) Gouvernance & éthique

  • Absence de politiques claires (quand utiliser / ne pas utiliser le LLM).
  • Manque de contrôle d’accès (qui peut envoyer quoi au modèle).
  • Pas de RAPID® (Recommend, Agree, Perform, Input, Decide), qui recommande, approuve, exécute, contribue en amont, décide.
  • Documentation insuffisante (prompts, jeux de tests, décisions).

Donc, lorsque l'on pense que tous ces risques, réels quand bien même rarement tous réunis dans une seule mission, sont répercutés pratiquement au seul "finisseur" sans que cela ne lui soit reconnu, ni juridiquement ni financièrement, ce n’est pas une optimisation, mais juste un transfert de risques masqué. Pour un traducteur, une traductrice - à savoir la seule personne qui n’a ni la main sur l’outil, ni la rémunération, ni les assurances correspondantes -, accepter un tel cadre de travail, c'est intenable, à la fois au plan économique, éthique et juridique, et cela revient surtout à accepter de s’exposer sans filet.

La conclusion s’impose : si l’on veut tirer parti des LLM sans fabriquer un bouc émissaire professionnel, il faut renverser l’équation de responsabilité et de valeur.

Concrètement :

  • Requalifier le rôle : le « finisseur » n’est pas un correcteur de surface mais un traducteur-rédacteur responsable d’exactitude, de conformité et de style. Ce rôle se facture et se planifie en conséquence (forfaits d’audit, tarifs différenciés selon risque, délais réalistes).
  • Contrats et responsabilités : clauses écrites sur (i) limites d’usage du LLM, (ii) répartition des responsabilités en cas d’erreur, (iii) assurance RC pro adaptée, (iv) droit de refuser une livraison si le risque est jugé trop élevé. Pas d’acceptation tacite par simple réception d’un brouillon machine.
  • Traçabilité minimale : livrer avec chaque projet un journal d’audit (sources, vérifications, décisions), versions, prompts clés et checklists passées. Sans trace, pas d’imputabilité raisonnable.
  • Garde-fous techniques : exigences non négociables côté donneur d’ordre : filtres PII, détection d’hallucinations, tests de régression, échantillons de contrôle humain, solution de repli définie si le modèle déraille.
  • Gouvernance : politiques claires « quand utiliser / ne pas utiliser », matrice RAPID® pour qui recommande/valide/décide, contrôle d’accès et formation obligatoire des équipes. Fin des « shadow prompts » (prompts fantômes consignes LLM non officielles et non contrôlées que des personnes utilisent “en douce” pour obtenir un meilleur résultat — en dehors des prompts, modèles et politiques validés par l’équipe.
  • Prix indexé au risque : plus le contexte est sensible (médical, juridique, marque globale), plus le coût du contrôle augmente. À défaut, on optimise le coût apparent en creusant une dette de risque qui explosera en aval.
  • Transparence client : mention explicite d’un taux d’IA dans la chaîne, de ses limites et du périmètre exact de la relecture humaine. La confiance se gagne en amont, pas en post-mortem (autrement dit, avant que l'incident ne survienne).

Traduire, c'est maîtriser deux textes : le source et le cible. Saint Jérôme nous enseigne que le triptyque ci-après est non négociable :

  • Adéquation au vrai (sources, faits, citations),
  • Intelligibilité (lecteurs, usages, contexte),
  • Assomption de responsabilité (choix, vérifications, réparations).

Les modèles, métriques et outils, LLM compris, ne sont que des moyens au service de ce triple devoir. C'est pourquoi un nouveau modèle de tarification basée sur la maîtrise du risque, et non plus sur un décompte des mots au kilo – qui prenne en considération tous les éléments ci-dessus –, doit devenir la norme en traduction : la vulgate a fait son temps ! 


P.S. La valeur de 5% a été retenue par simplicité d’analyse ; le raisonnement demeure valide avec 7 %, 10 % ou tout autre ordre de grandeur.

lundi 8 septembre 2025

Federico Pucci vs Georges Artsrouni et Piotr Smirnov-Trojanskij

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En 1949, le CNR - Conseil National des Recherches, équivalent italien de notre CNRS - avait écarté Federico Pucci sous prétexte qu’il n’avait jamais construit de « machine à traduire ». Aujourd’hui, 75 ans plus tard, l’histoire prend un tournant ironique : les machines d’Artsrouni et de Trojanskij dorment sur les étagères des musées, tandis que la méthode purement théorique de Pucci retrouve une vie nouvelle grâce à l’intelligence artificielle.

Ce qui fut considéré comme une faiblesse à l'époque – l'absence de matérialité, aucun prototype – devient aujourd'hui la force de Pucci, sa revanche posthume : nous avoir légué les deux premiers textes traduits "mécaniquement" au monde, et avoir conçu un système idéographique et interlingua si abstrait et visionnaire qu’il a pu traverser le temps et renaître au XXIe siècle via les « machines immatérielles » de l’IA.

Le traducteur sans machine d'hier est finalement le seul qui fonctionne encore, comme je l'explique ici dans le détail. Les versions en français et en italien de mon étude suivront bientôt...

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J'y décris l'opérationnalisation par l'IA d'une méthode conçue il y a près d'un siècle, d'abord présentée en public au mois de décembre 1929, puis publiée à Salerne (Italie) en 1931 et primée par une médaille d'argent à l’exposition-concours internationale des inventions de la foire de Paris, en mai 1935 :


alors intitulée : « une méthode pour traduire les langues sans les connaître », preuve qu'une approche « pré-numérique » peut renaître aujourd’hui.

La question coule de source : comment opérationnaliser via l'IA moderne ces trois systèmes historiques de traduction mécanique, analyser la possibilité de les faire revivre en 2025 et comparer leurs similitudes/différences ?

Le contexte historique est le suivant :
  • Pucci : système idéographique et symbolique (1931), testé expérimentalement via les LLM en 2025.
  • Artsrouni : prototype de « cerveau mécanique » (1932-1933), basé sur un système de recherche lexicale.
  • Trojanskij : méthode interlingua en trois étapes (1933-1935), analyse logique → interlingua → recomposition.
Personnellement, leur contemporanéité est l'élément qui me frappe le plus. C'est la toute première réflexion de mon étude (j'adapte) :
Le phénomène des inventions simultanées, par lequel plusieurs individus — souvent isolés les uns des autres et situés dans différents pays — aboutissent indépendamment à une même découverte, montre que les percées scientifiques et technologiques ne résultent pas uniquement de collaborations directes, mais aussi de contextes intellectuels, sociaux et techniques communs, propices à l’émergence parallèle d’idées similaires. L’un des exemples les plus emblématiques est le déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens au XIXᵉ siècle, où les travaux parallèles de Jean-François Champollion en France et de Thomas Young au Royaume-Uni, rendus possibles par l’étude de la Pierre de Rosette et par une connaissance croissante du copte, illustrent la convergence de recherches distinctes au sein d’un même environnement intellectuel. Ce modèle dépasse le seul champ des écritures anciennes : le développement de la traduction automatique constitue lui aussi un cas paradigmatique d’invention simultanée, puisque, bien avant l’ère informatique, des chercheurs de différents pays concevaient déjà l’idée de machines capables de franchir les barrières linguistiques.
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Cadre méthodologique d'opérationnalisation (établissement d'un lien entre la théorie et la pratique) :


Question faisabilité, si Pucci a déjà été validé avec succès (preuve de la robustesse de la méthode), Artsrouni devrait être plus facile à émuler comme système de recherche (mais avec une valeur limitée sur le plan linguistique) et Trojanskij être plus complexe, mais hautement intéressant au plan scientifique, en montrant la valeur symbolique (Pucci, Trojanskij) vs mécanique (Artsrouni), et en soulignant l’apport historiographique de l’IA comme outil de revalorisation.

Il convient tout d'abord de mettre Pucci à part, pour comparer juste Artsrouni et Trojanskij.

Vue d’ensemble de l'idée de machine d’Artsrouni

D'abord appelée « cerveau mécanique », il s'agit essentiellement d'un dictionnaire automatique multilingue basé sur des bandes perforées (carton souple) disposées en colonnes pour plusieurs langues. Ce dispositif permettait la recherche et l’impression de traductions mot à mot : chaque ligne contenait une entrée pouvant aller jusqu’à quatre langues, 40 000 lignes possibles, avec des temps de réponse ne dépassant pas quelques secondes.

Ce que l’IA peut offrir aujourd’hui 

En simulant le comportement (en émulant la fonction) de la machine grâce aux LLM (GPT, Claude, Grok, etc.), il est possible de reproduire son fonctionnement sans en recréer le mécanisme matériel :

  1. Encodage digital du lexique multilingue (similaire à la bande perforée).
  2. Interface utilisateur simulée : on entre un mot source, l’IA affiche les équivalents automatiquement. 
  3. Rapidité et flexibilité améliorées (pas de contraintes physiques, accès instantané). 

voir d'améliorer la machine d’origine :

  • Ajouter le contexte, la gestion des variantes linguistiques ou des expressions idiomatiques. 
  • Intégrer une morphologie minimale, par exemple pour gérer genre ou nombre (absent dans la simple table d’origine). 
  • Offrir une adaptabilité à des langues multiples, même si Artsrouni se limitait à quelques langues dans un même dispositif.

Limitations & différences essentielles

  • Pas de traduction syntaxique : la machine Artsrouni était purement lexicale, elle ne rendait pas la grammaire ni le sens global. 
  • Pas d’analyse linguistique : aucune décomposition syntaxique ou interprétation sémantique, ce que permettent aujourd’hui les modèles neuronaux. 
  • Il s’agit donc d’une simulation partielle : ce n’est pas une machine de traduction complète, mais un simulateur de dictionnaire multilingue automatisé.

Exemple de protocole expérimental

  1. Récupérer ou créer un lexique multilingue (simulateur de la bande perforée). 
  2. Construire une interface LLM qui prend un mot source et retourne les équivalents dans les langues cibles (via base de données ou via LLM avec instructions). 
  3. Évaluer la correspondance (exactitude lexicale, rapidité) par rapport à la machine historique.
  4. Éventuellement, enrichir avec des exemples contextuels ou constructions grammaticales pour améliorer l’utilité.

Conclusion 

Il ne s'agit pas de reconstruire la machine physique, mais de recréer son opération fonctionnelle via l’IA. Aujourd'hui, grâce aux technologies numériques, nous pouvons simuler et même dépasser ce que la machine d’Artsrouni apportait, tout en conservant son principe (dictionnaire mécanique multilingue) et en le modernisant. C'est en cela que tient la véritable valeur historique et technique de ce projet — un précurseur que l’on peut désormais faire revivre dans un environnement numérique. 

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Vue d'ensemble de la méthode interlingua symbolique de Trojanskij

Sa méthode repose sur l’idée d’une interlingua symbolique, conçue comme une représentation logique intermédiaire entre deux langues naturelles. Inspiré par l’espéranto mais plus abstrait, ce dispositif visait à formaliser la structure grammaticale et sémantique des énoncés en une forme logique standardisée, indépendante des spécificités linguistiques nationales. 

Le processus de traduction se déroulait en trois étapes :

  1. Analyse logique du texte source par un opérateur monolingue, transformant le texte national-grammatical (A) en une forme logique universelle (A’). 
  2. Conversion mécanique de cette forme logique en une autre forme logique correspondant à la langue cible (B’), à l’aide d’un dictionnaire, d’un glossaire de synonymes et d’une interlingua symbolique.
  3. Restitution du texte final (B) en langue naturelle par un second opérateur monolingue, à partir de la forme logique intermédiaire (B’). 

Ainsi, la machine de Trojanskij ne se limitait pas à un dictionnaire mécanique comme celle d’Artsrouni, mais visait un véritable système de traduction universel, avec un rôle central accordé à la logique symbolique et à l’analyse grammaticale abstraite.

Ce que l’IA peut offrir aujourd’hui (voire améliorer le principe d’origine)

Les modèles de langage actuels (LLM) permettent :

  • d'opérationnaliser automatiquement la transformation (A → A’), grâce à leurs capacités d’analyse syntaxique et sémantique, sans exiger l’intervention humaine initialement prévue par Trojanskij.
  • de simuler l’interlingua de manière computationnelle : l’IA peut encoder le texte source dans une représentation vectorielle ou symbolique et la contraindre à respecter un schéma interlingua proche de celui décrit par Trojanskij.
  • d'automatiser la phase B’ → B : là où Trojanskij prévoyait l’intervention d’un second opérateur monolingue, l’IA peut directement générer un texte grammaticalement correct et idiomatique dans la langue cible.
  • d'améliorer le principe d’origine : contrairement aux moyens de son époque, l’IA peut gérer de vastes corpus multilingues, produire des représentations interlinguales plus riches (incluant synonymes, homonymes, idiomatismes), et même de généraliser le système à des familles linguistiques non prévues par Trojanskij.

Limitations & différences essentielles 

  • Absence de spécifications complètes : la méthode de Trojanskij est partiellement documentée (brevets, descriptions ultérieures), ce qui nécessite une reconstruction interprétative par l’IA. 
  • Nature de l’interlingua : Trojanskij envisageait une interlingua strictement logique et symbolique, inspirée de l’espéranto. Les LLM, eux, opèrent par représentations statistiques continues ; l’alignement parfait entre les deux paradigmes n’est donc pas garanti. 
  • Rôle des opérateurs humains : la vision de Trojanskij reposait sur deux personnes monolingues pour assurer la phase d’analyse et de restitution. L’IA moderne court-circuite ces étapes, ce qui simplifie mais aussi modifie la nature collaborative initiale du processus. 

Donc, malgré les avancées incontestables de l'IA, l'opérationnalisation de sa méthode s'avère plutôt complexe : reconstruire l’interlingua décrite par Trojanskij et la rendre exploitable par un LLM, d'où l'exigence d'encoder règles grammaticales, catégories logiques et transformations syntaxiques. La méthode symbolique originale est déterministe et explicable, mais les LLM neuronaux sont des boîtes noires, rendant les erreurs difficiles à tracer. De plus, l'analyse logique automatique n'est pas parfaite pour les nuances culturelles ou idiomatiques, nécessitant toujours une post-édition humaine.

Côté différences, si Trojanskij est purement symbolique et mécanique, axé sur une interlingua explicite (symboles espéranto-like), l'IA moderne est majoritairement neuronale (end-to-end sans pivot explicite), bien que des hybrides émergent. L'original était monolingue et humain-dépendant, or en automatisant tout, l'IA perd en universalité stricte (pas de "logique universelle" pure). 

Exemple de protocole expérimental

Pour tester cette opérationnalisation, un protocole expérimental simple, implémentable avec des outils comme Python (spaCy pour parsing, Hugging Face Transformers pour traduction), pourrait être exécutable sur des plateformes comme Google Colab, pour valider l'amélioration IA tout en mesurant les limitations (ex. : taux d'erreur sur idiomes ~15-20 %).

Préparation : créer un dictionnaire multilingue symbolique (ex. : base de données JSON avec formes de base et symboles pour français, russe, anglais) ; utiliser un corpus test (ex. : phrases de Trojanskij comme "Le parti périt s’il commence à cacher ses erreurs").

Étapes :

  1. Pré-édition IA : soumettre la phrase source à un modèle NLP (ex. : spaCy) pour extraire formes de base et assigner symboles (ex. : "parti-o" pour sujet nominatif). Désambiguïser via prompt LLM : "Analyse logique : parti (groupe politique) -o, périr -as...".
  2. Traduction pivot : mapper via embeddings (Sentence Transformers) aux équivalents cibles, transférant symboles (ex. : "parti-o" → "партия-o" en russe).
  3. Post-édition IA : utiliser un LLM pour générer le texte final : "Prompt : Combine formes et symboles pour russe cohérent."

Évaluation : comparer avec traduction humaine (BLEU score, évaluation humaine). Tester sur 100 phrases, mesurant précision (fidélité symbolique) et fluidité. Variantes : Ajouter bruit (ambiguïtés) pour évaluer robustesse.

Conclusion

L'opérationnalisation de la méthode de Trojanskij via l'IA en 2025 revitalise une vision pionnière, transformant une approche mécanique symbolique en un système hybride puissant, scalable et automatisé. Bien que l'IA dépasse l'original en gérant le contexte et la multilingualité, elle introduit des défis comme l'opacité et les hallucinations, soulignant la pertinence d'hybrides symbolique-neuronaux pour une TA plus fiable. Ce revival pourrait inspirer des applications dans certains domaines sensibles (scientifique, diplomatique), où la logique explicite prime, confirmant Trojanskij comme un précurseur sous-estimé de la TA moderne.

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Je ne vais pas ici décrire l'opérationnalisation via l'IA de la méthode Pucci, détaillée dans mon étude sur arXiv, et dont j'actualiserai bientôt les versions française et italienne. 

Mais si recréer Artsrouni aujourd’hui se rapproche davantage d'un projet muséal en simulant un "simple" dictionnaire mécanique, recréer Trojanskij s'apparente à un projet scientifique bien plus ambitieux, de quasi-archéologie numérique.

En ce sens, Pucci est beaucoup plus proche de Trojanskij que d'Artsrouni. Comme j'ai eu l'occasion de le mentionner en reprenant une remarque de Hutchins (Troyanskii was undoubtedly more interested in the mechanics of his proposal than the linguistic details of the translation processes themselves), Trojanskij était sans aucun doute bien plus ingénieur que linguiste, et Pucci exactement le contraire. C'est probablement la raison pour laquelle il n'a jamais pu construire la "machine à traduire" qu'il avait pourtant prévue dans les moindres détails.

Mais laissons le dernier mot à Hutchins, qui conclut ainsi son papier - coécrit avec Evgenii Lovtskii - intitulé « Petr Petrovich Troyanskii (1894–1950): A forgotten pioneer of mechanical translation » : 

There is little doubt that, if they had been known to the earliest Russian researchers, Troyanskii’s ideas would have been among the first to be tested on the new electronic computers and that Troyanskii would today be ranked alongside Weaver as an acknowledged “father” of MT.

Donc, de la même manière qu’Hutchins a pu affirmer à propos de Petr Petrovič Trojanskij que, si ses travaux avaient été connus des premiers chercheurs russes, ils auraient sans doute compté parmi les premiers à être testés sur les ordinateurs naissants et auraient valu à leur auteur une reconnaissance équivalente à celle de Warren Weaver, il est légitime d'avancer une conclusion analogue pour Federico Pucci. Publiée dès 1931, sa méthode anticipait à la fois les architectures symboliques à base de règles et les principes interlingua de la traduction automatique, tout en proposant une formalisation systématique suffisamment robuste pour être opérationnalisée avec les moyens numériques ultérieurs.

Si ses travaux avaient circulé au moment opportun — en Italie comme à l’international — Pucci aurait très probablement été intégré au canon fondateur de la discipline et reconnu comme l’un des « pères » de la traduction automatique. La validation contemporaine de sa méthode par l’intelligence artificielle, près d’un siècle plus tard, confirme a posteriori la pertinence et la valeur structurante de sa contribution.