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samedi 9 août 2008

Pourquoi je lie encore les journaux en ligne...

Pourquoi je lie encore les journaux en ligne...

Fin mai 2008, sur le numéro 1951 de 01 Informatique, est parue en page 65 une mini-interview de moi pour donner un avis sur le déploiement d'un système de traduction automatique en entreprise.


Cette interview, qui fait suite au dossier Comment ... ils font progresser la traduction automatique, a été publiée en ligne quelques temps plus tard.

Interview dans le cadre de laquelle j'ai mené en parallèle une réflexion plus approfondie sur la traduction automatique et son déploiement en entreprise.

Donc si vous lisez la partie en ligne, vous verrez que les pages de 01net qui encadrent le corps de l'article ou de l'interview sont truffées de liens qui ont ceci en commun : soit ce sont des liens de navigation interne, soit c'est de la pub.

Mais AUCUN lien externe dans le corps du texte, je dis bien pas UN, ni dans l'article dédié à EADS ni dans la partie intitulée « L'avis du traducteur ».

Dont l'en-tête est le suivant :
Jean-Marie Le Ray, dirigeant de la société de conseil Studio92.eu et de Primoscrib.com

Auteur du blog Adscriptor.com, il est à l'origine de Translation 2.0, un moteur de recherche terminologique multilingue.
Ça fait 4 liens potentiels. Sur 01net, aucun, un beau 0 pointé.

Comme me le confiait récemment le rédacteur en chef d'une publication en ligne, « notre politique éditoriale vise à fournir de l'information sans que l'internaute soit obligé de naviguer hors du site ».

Ce qui est fortement "contre nature", puisque la nature du Web, c'est de lier, via les hyperliens. Le Web en 2008 est un gigantesque palimptexte dépassant 1 000 milliards d'adresses, où plus personne ne peut se targuer d'être LA référence unique.

Or c'est justement là que réside l'un des problèmes majeurs de la presse en ligne, pratiquement autoréférentielle à 100% (voir La chute de la presse traditionnelle), qui persiste à se comporter sur le Web comme s'il s'agissait d'un simple support papier.

En fait, depuis l'origine de la presse, chaque titre a toujours eu comme objectif affiché de devenir LA référence : LA référence dans son secteur économique, LA référence politique, LA référence sociale, locale, régionale, nationale, etc.

Une quête effrénée qui leur a fait perdre de vue au fil des décennies qu'au lieu de devenir LA référence, ils ne sont devenus que des auto-références, de piètres systèmes fermés qui sont leur propre référence et ne voient plus ce qui arrive en dehors de leurs îlots (sites déconnectés). Pour autant, ce qui à la rigueur pouvait passer hier (AVANT Internet) ne passe plus aujourd'hui, et encore moins demain.

Car en ne s'ouvrant pas aux interconnexions sur le réseau des réseaux, ils ne font que répéter un même mode de pensée, désormais dépassé et totalement antinomique par rapport à la logique qui fonde le Web : l'hypertextualité.

C'est à mon avis l'une des principales révolutions culturelles que devront mener les journaux traditionnels sur la toile, où la tribu de la presse est à un tournant, où toutes les anciennes références sautent, et même, pour tout dire, où toute référence n'est jamais acquise mais quotidiennement remise en question : s'il y a fidélité des internautes, elle est uniquement dictée par la continuité dans la qualité. Si demain je commence à écrire de la merde, après-demain je n'ai plus de lecteurs. CQFD !

Des signaux forts arrivent pourtant de tous côtés pour dire aux responsables de presse qu'à « l'ère Google, nous parlons d'une nouvelle société ... transparente, ouverte, publique, fondée sur les interconnexions, les liens, l'écoute, la confiance, la sagesse, la générosité, l'efficacité, les marchés, les niches, les plates-formes, les réseaux, la vitesse, l'abondance » (Jeff Jarvis).

À tel point qu'Outre-Atlantique les professionnels commencent à évoquer la notion de "link journamism", fort bien résumée par ce slogan de Jeff Jarvis : “Do what you do best, and link to the rest”...

Faites ce que vous savez faire, et pour le reste, faites des liens... Un concept natif pour un blogueur mais apparemment novateur pour les journalistes, que Jeff Mignon approfondit en ces termes :
À quoi pourrait ressembler un journal en ligne ?

(...)

Cette idée c’est : et si un journal en ligne était en fait une agrégation de blogs (ceux de la rédac et ceux de la communauté) pour la partie analyse et perspective + des infos brutes sous forme de dépêches + des archives (les articles de la version papiers) + une communauté qui produit de l’info pratique et la conversation.

Il nous semble que le ton blog — spontanéité + liens + réflexion + analyse + conversation — est beaucoup plus adapté à l’écriture pour le web que la pyramide inversée classique de l’écriture journalistique.

Et quand nous analysons les blogs qui fonctionnent dans les médias et ceux qui ne fonctionnent pas, nous constatons que, en général, plus l’écriture est journalistiquement traditionnelle moins ça fonctionne.

Je ne crois pas que les blogs de presse ont un manque de moyen. Je pense qu’ils ont un problème d’attitude… ou, pour certains, qu’ils sont écrits par des journalistes qui n’ont rien à dire. Et quand je dis “rien à dire”, je précise tout de suite “dans le format blog”.

La presse se pose peu — et plus souvent PAS — la question de l’écriture en ligne. Elle reproduit sur le web ce qu’elle sait faire (article + video + audio).

Le web est un nouveau territoire qui appelle des nouvelles façons de communiquer. Le blog est une première forme. Sans aucun doute pas la dernière. D’autres formes sont à inventer. On n’écrit pas pour la radio et la télé comme on écrit pour le papier.

Si le blog disparaît, c’est qu’on aura inventer des formes d’écriture encore plus adaptées au numérique.

En attendant, ce sont les journaux, les radios et les télévisions qui souffrent. Pas les blogs.
J'ai souligné la notion de pyramide inversée, car je l'avais moi-même inversée il y a plus de deux ans pour en faire la règle G + 2H + 5W dans un billet sur la Web écriture.

Donc en mixant mes pensées à celles de Jeff Mignon pour conclure, je dirais qu'aujourd'hui, ce qui manque le plus aux journaux traditionnels, et aux journalistes qui les font, c'est une culture Web, ou mieux, une Web attitude ! ;-)


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8 commentaires:

Szarah a dit…

Bonjour monsieur Le Ray.

Un grain de ciguë dans le bouillon bien-pensant, je peux ?

Si je considère le présent article, j'y trouve :

- une critique de l'inclination à l'auto-référence de la presse sur le Web;
- un rappel de l'essence du Web;
- une auto-publicité de l'auteur pour ses propres oeuvres et produits, avec quantité de liens internes; je n'ai pas le courage d'examiner un échantillon des articles de Adscriptor mais l'auto-référence y est omniprésente.

Ou "Comment profiter d'un système en le critiquant ?"
Ce serait ça, la "Web attitude" ?

Ne le prenez pas mal, monsieur Le Ray, mais vous souffrez du même mal que vous critiquez chez les plus grands.
Il doit y avoir des motifs raisonnables à cette tendance très commune.

Il a bon dos, le dogme de "la nature du Web", et ses prêcheurs finiront par lasser ...

Jean-Marie Le Ray a dit…

Szarah,

Si je fais référence à mes divers écrits c'est simplement parce que j'estime, au moment et dans le contexte où je les cite, qu'ils fournissent un éclairage ou un approfondissement supplémentaire à mon propos.
Je trouve en effet qu'il est dommage que le contenu d'un blog se résume au dernier billet publié et que dès qu'un billet a plus d'une semaine il ne vaut plus rien.
Ce n'est pas mon approche, ni mon attente.
Je n'écris pas des billets avec une date de péremption.
Par ailleurs j'approche de mon 500e billet, et l'ensemble doit bien pointer vers plusieurs milliers de liens, dont je doute fortement que la majorité soit des liens vers Adscriptor.
Je suis incapable de quantifier, mais à bout de nez, je dirais une proportion de 2/3 de liens externes vs. 1/3 de liens internes.
Quant à l'étiquette de prêcheur, si prêcheur il y a, ce sont d'autres qui me la collent, mais ce n'est pas mon but.
Et si le "prêcheur" ennuie, le Web est vaste, just one click away :-)

Jean-Marie

Jean-Marie Le Ray a dit…

P.S. A propos de date de péremption, j'ai eu ce matin une grande satisfaction en analysant mes stats, et en voyant ce lien référent, publié hier, qui pointe vers ce billet, publié en mars 2005 !

JML

Szarah a dit…

Ah mais je n'ai pas dit que faire référence à soi c'est "mal", c'est vous qui fustigiez cette attitude tout en la l'adoptant pour votre compte, un lien sur trois (sourire).
Vous justifiez très bien ce tiers auto-référent (ce que je ne demandais pas).

Les 2/3 restants sont en grande partie des liens de "fair use" obligé (citations) qui n'incitent pas au clic ... puisque vous livrez la traduction de l'essentiel de la source concernée.
D'autres médias, ceux que vous critiquez, font simplement l'économie de ces liens rarement utilisés, et ils ne citent pas.
Cela nuit à leur référencement mais ça, c'est leur problème.
Tout cela est donc raisonnable et raisonné, toutes les attitudes sont justifiables.

Les agrégateurs et les portails font seulement cela : des liens.
La Wikipedia fait l'inverse : un minimum de liens vers l'extérieur, et tous sans poids aucun (par la grâce du "rel=nofolllow").

La "Web attitude", ce serait le juste équilibre entre les liens auto-référents et les liens externes vraiment utiles.
Mais cet équilibre est du ressort de chaque publication, il me serait déplaisant que quiconque tente d'instaurer une norme en la matière.
Or, c'est bien cette tendance que j'ai cru discerner à la lecture de votre article. D'où ma réaction en fonction de ma Web-attitude :

"Pas de mandarins sur mon Web, pas de barbelés sur ma prairie !"

CB a dit…

L'art de la référence n'est pas le propre du blogging, il date de bien avant l'internet, et forme l'essentiel de ce qu'on appelle la littérature scientifique. Citez de manière juste, et respecter la primauté de l'idée en sont les principes.

Et cette idée de communauté est bien ancienne, même si elle est attributé à R. Merton (http://individual.utoronto.ca/azuccala_web/InvisibleCollege.pdf)
avec l'idée de collège invisible.

Rien de très neuf donc avec le blogging, hormis d'une part la matérialisation de ce qui était l'écume des choses, et l'esprit de l'amateur - ce qui n'est pas condamnable, même si ces nouveaux collèges sont souvent marqués plus par l'opinion et l'approximation que par l'esprit de justesse.

L'idée de palimpseste est à attribuée à Genette (http://www.fabula.org/atelier.php?Les_relations_transtextuelles_selon_G._Genette).

Pour apporter au débat, vive les links et autres références, qu'ils soient les plus nombreux, mais espérons qu'ils s'accrochent mieux aux véritables sources des idées.

LebossTom a dit…

On forme les journalistes à faire du maillage interne au détriment (trop souvent!) d'un maillage externe riche.

Dans ce cas précis, je soupçonne que les articles en provenance du papier fasse l'objet d'un traitement automatisé essentiellement car le coût occasionné par la relecture et l'enrichissement par un journaliste web chevronné de tous ces articles serait un gouffre en terme de rentabilité.

En parlant de linking j'en profite pour t'ajouter à ma blogroll en rentrant à la maison :).

Maxime Grandchamp a dit…

Le Journal du Net fait la même chose depuis plus de 2 ans.

Toute personne interviewé a droit à un lien vers sa fiche au sein de l'annuaire du JDN et non un lien vers son site.

Pourtant on s'attendrait à ce qu'un magazine dédié au monde en ligne en connaîtrait les codes...

Jean-Marie Le Ray a dit…

Pour récapituler, on pourrait effectivement s'attendre à ce que les acteurs du monde en ligne soient capables de mixer les différentes sources d'idées et d'analyses dans un maillage externe riche.
C'est ce que j'essaie de faire, avec plus ou moins de bonheur nous rétorquera Szarah, toujours critique :-)

Merci BossTom pour m'ajouter à ton blogroll !

Bonne vacances :-)