Pourquoi je lie encore les journaux en ligne...
Fin mai 2008, sur le numéro 1951 de
01 Informatique, est parue en page 65 une mini-interview de moi pour donner un avis sur le déploiement d'un système de
traduction automatique en entreprise.
Cette interview, qui fait suite au dossier
Comment ... ils font progresser la traduction automatique, a été
publiée en ligne quelques temps plus tard.
Interview dans le cadre de laquelle j'ai mené en parallèle une réflexion plus approfondie sur la
traduction automatique et son déploiement en entreprise.
Donc si vous lisez la partie en ligne, vous verrez que les pages de
01net qui encadrent le corps de l'article ou de l'interview sont truffées de liens qui ont ceci en commun : soit ce sont des liens de navigation interne, soit c'est de la pub.
Mais
AUCUN lien externe dans le corps du texte, je dis bien
pas UN, ni dans l'article dédié à
EADS ni dans la partie intitulée «
L'avis du traducteur ».
Dont l'en-tête est le suivant :
Jean-Marie Le Ray, dirigeant de la société de conseil Studio92.eu et de Primoscrib.com
Auteur du blog Adscriptor.com, il est à l'origine de Translation 2.0, un moteur de recherche terminologique multilingue.
Ça fait 4 liens potentiels. Sur
01net, aucun, un beau 0 pointé.
Comme me le confiait récemment le rédacteur en chef d'une publication en ligne, «
notre politique éditoriale vise à fournir de l'information sans que l'internaute soit obligé de naviguer hors du site ».
Ce qui est fortement "contre nature", puisque la nature du Web, c'est de lier, via les hyperliens.
Le Web en 2008 est un gigantesque
palimptexte dépassant
1 000 milliards d'adresses, où plus personne ne peut se targuer d'être LA référence unique.
Or c'est justement là que réside l'un des problèmes majeurs de la presse en ligne, pratiquement
autoréférentielle à 100% (voir
La chute de la presse traditionnelle), qui persiste à se comporter sur le Web comme s'il s'agissait d'un simple support papier.
En fait, depuis l'origine de la presse, chaque titre a toujours eu comme objectif affiché de devenir LA référence : LA référence dans son secteur économique, LA référence politique, LA référence sociale, locale, régionale, nationale, etc.
Une quête effrénée qui leur a fait perdre de vue au fil des décennies qu'au lieu de devenir LA référence, ils ne sont devenus que des auto-références, de piètres systèmes fermés qui sont leur propre référence et ne voient plus ce qui arrive en dehors de leurs îlots (
sites déconnectés). Pour autant, ce qui à la rigueur pouvait passer hier (AVANT Internet) ne passe plus aujourd'hui, et encore moins demain.
Car en ne s'ouvrant pas aux interconnexions sur le réseau des réseaux, ils ne font que répéter un même mode de pensée, désormais dépassé et totalement antinomique par rapport à la logique qui fonde le Web : l'hypertextualité.
C'est à mon avis l'une des principales révolutions culturelles que devront mener les journaux traditionnels sur la toile, où la
tribu de la presse est à un tournant, où toutes les anciennes références sautent, et même, pour tout dire, où toute référence n'est jamais acquise mais quotidiennement remise en question : s'il y a fidélité des internautes, elle est uniquement dictée par la continuité dans la qualité. Si demain je commence à écrire de la merde, après-demain je n'ai plus de lecteurs. CQFD !
Des signaux forts arrivent pourtant de tous côtés pour dire aux responsables de presse qu'à «
l'ère Google, nous parlons d'une nouvelle société ... transparente, ouverte, publique, fondée sur les interconnexions, les liens, l'écoute, la confiance, la sagesse, la générosité, l'efficacité, les marchés, les niches, les plates-formes, les réseaux, la vitesse, l'abondance » (
Jeff Jarvis).
À tel point qu'Outre-Atlantique les professionnels commencent à évoquer la notion de "
link journamism", fort bien résumée par ce
slogan de Jeff Jarvis : “
Do what you do best, and link to the rest”...
Faites ce que vous savez faire, et pour le reste, faites des liens... Un concept natif pour un blogueur mais apparemment novateur pour les journalistes, que
Jeff Mignon approfondit en ces termes :
À quoi pourrait ressembler un journal en ligne ?
(...)
Cette idée c’est : et si un journal en ligne était en fait une agrégation de blogs (ceux de la rédac et ceux de la communauté) pour la partie analyse et perspective + des infos brutes sous forme de dépêches + des archives (les articles de la version papiers) + une communauté qui produit de l’info pratique et la conversation.
Il nous semble que le ton blog — spontanéité + liens + réflexion + analyse + conversation — est beaucoup plus adapté à l’écriture pour le web que la pyramide inversée classique de l’écriture journalistique.
Et quand nous analysons les blogs qui fonctionnent dans les médias et ceux qui ne fonctionnent pas, nous constatons que, en général, plus l’écriture est journalistiquement traditionnelle moins ça fonctionne.
Je ne crois pas que les blogs de presse ont un manque de moyen. Je pense qu’ils ont un problème d’attitude… ou, pour certains, qu’ils sont écrits par des journalistes qui n’ont rien à dire. Et quand je dis “rien à dire”, je précise tout de suite “dans le format blog”.
La presse se pose peu — et plus souvent PAS — la question de l’écriture en ligne. Elle reproduit sur le web ce qu’elle sait faire (article + video + audio).
Le web est un nouveau territoire qui appelle des nouvelles façons de communiquer. Le blog est une première forme. Sans aucun doute pas la dernière. D’autres formes sont à inventer. On n’écrit pas pour la radio et la télé comme on écrit pour le papier.
Si le blog disparaît, c’est qu’on aura inventer des formes d’écriture encore plus adaptées au numérique.
En attendant, ce sont les journaux, les radios et les télévisions qui souffrent. Pas les blogs.
J'ai souligné la notion de
pyramide inversée, car je l'avais moi-même inversée il y a plus de deux ans pour en faire la
règle G + 2H + 5W dans un billet sur la
Web écriture.
Donc en mixant mes pensées à celles de Jeff Mignon pour conclure, je dirais qu'aujourd'hui, ce qui manque le plus aux journaux traditionnels, et aux journalistes qui les font, c'est une culture Web, ou mieux, une Web attitude ! ;-)
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