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mercredi 16 juillet 2008

2008 : l'information se cherche un contre-pouvoir

2008 : l'information se cherche un contre-pouvoir

Tirer les leçons du scoop 100% Web de Médiapart, qui n'a été relayé ni par la presse traditionnelle ni sur Internet, pour mieux réfléchir à l'établissement et la crédibilité d'un contre-pouvoir de l'information en ligne.

* * *

N.B. Une version de cet article a été publiée dans le dossier de Contre-Feux dédié à Ingrid Betancourt, mais sous une forme un peu trop "journalisme à l'ancienne" pour mes goûts.


C'est-à-dire, pour reprendre le commentaire de François, sans lien externe ni sans rien qui facilite la lecture.

D'où la re-publication sur mon blog de ce billet tel que je l'ai conçu, plus aéré pour le rendre plus lisible, et riche en liens hypertextes comme à mon habitude, car un article sans liens est comme un jour sans pain, une véritable disette. Le jour où les médias traditionnels comprendront cela, ils feront un grand pas vers leur émancipation...

* * *

La presse exerce-t-elle aujourd'hui un contre-pouvoir de l'information ?

De catastrophe en catastrophe, la révolution Internet remet à plat le fonctionnement des cinq grands médias traditionnels, et notamment la presse.

Qui avait pourtant réussi à négocier brillamment le passage du XIXe au XXe siècle, à prospérer, même, allant jusqu'à devenir en de maintes occasions la « voix des sans-voix », ce qui lui a justement valu de recevoir le titre de quatrième pouvoir (initialement compris comme un contre-pouvoir aux trois pouvoirs traditionnels - législatif, exécutif et judiciaire).

Or, tel que le constate amèrement Ignacio Ramonet dans une brillante analyse (qui se bonifie en vieillissant, à l'instar d'un vin de qualité, un Bordeaux, par exemple ;-) (c'est moi qui graisse) :
Depuis une quinzaine d’années, à mesure que s’accélérait la mondialisation libérale, ce « quatrième pouvoir » a été vidé de son sens, il a perdu peu à peu sa fonction essentielle de contre-pouvoir. Cette choquante évidence s’impose en étudiant de près le fonctionnement de la globalisation, en observant comment un nouveau type de capitalisme a pris son essor, non plus simplement industriel mais surtout financier, bref un capitalisme de la spéculation.
Une citation que semble aujourd'hui corroborer ... Médiapart :
L'Autorité de sûreté nucléaire dispose-t-elle des moyens d'alerte suffisants à un moment où les contre-pouvoirs en matière d'information demeurent faibles?
C'est bien évidemment la deuxième partie de la phrase qui m'intéresse : « à un moment où les contre-pouvoirs en matière d'information demeurent faibles ! »

Doux euphémisme en général...

Et en particulier, probablement aussi, le constat de l'isolement de Médiapart, échaudé d'avoir constaté que même le plus gros scoop du monde peut ne rien valoir dès lors qu'il est publié sur un média ... à part !

Imaginez un instant qu'Edwy Plenel ait sorti une pareille histoire dans un édito du Monde, bien avant que ne commencent les règlements de compte...

Imaginez, oui, un seul instant : repris en boucle par toutes les agences, tous les journaux, dans la presse étrangère, sur Internet, partout, une résonance ... mondiale !

Tandis que là, rien. Un pet dans l'eau. Quelques petites bulles et puis s'en vont.

Moi cette histoire m'interpelle, pas vous ? Car ça veut dire que si rien n'est fait pour se faire entendre, l'information indépendante va avoir bien du mal à sortir la tête de l'eau. À défaut des bulles. Nous sommes en plein dans l'asymétrie de crédibilité de l'information. Permettez-moi de me citer moi-même :
Il y a asymétrie lorsque :

* la source objectivement crédible est subjectivement perçue comme non crédible
* la source objectivement non crédible est subjectivement perçue comme crédible

cas de figure auxquels s’ajoute cet autre double problème, propre à Internet et aux médias de masse :

* la source objectivement crédible est largement ignorée (il y a crédibilité sans notoriété / visibilité)
* la source objectivement non crédible est largement suivie (notoriété / visibilité sans crédibilité)
Oui, nous y sommes, en plein ! Puisque de plus en plus de gens ignorent allègrement quelques sources objectivement crédibles perdues dans la masse, en buvant crédulement les mots de maintes sources non - ou moins - crédibles mais largement surmédiatisées.

Voilà peut-être quelle serait la leçon à tirer du scoop de Médiapart, fièrement ignoré par l'opinion mainstream : « Le quatrième pouvoir médiacratique médiocratique de la presse ne joue plus aujourd'hui le rôle qui le légitimait hier » !

Cette histoire n'étant que la pointe de l'iceberg, un exemple noyé dans un océan de manigances, de compromis et de collusions avec les pouvoirs économico-politiques en place.

* * *

Existe-t-il un cinquième pouvoir, et de quoi s'agit-il ?

Idéalement, ce serait « la nouvelle mobilisation politique qui se dégage au travers d’internet, sans mettre l’accent sur internet lui-même », destinée à « bouscule(r) l'ordre établi ».

Ce serait également, toujours dans l'idéal, l'expression de l'opinion publique, en réalité manipulable et manipulée à souhait. Tous les pouvoirs le savent, à commencer par nos « démocraties », dont l'Italie est le parangon moderne...

Pour autant, concrètement, on chercherait en vain dans ce soi-disant cinquième pouvoir la voix (voie) quelconque d'un nouveau contre-pouvoir de l'information !

Rien de plus que des consciences assoupies, anesthésiées sous la coupe de l'antique stratégie « panem et circenses », et si l'on n'y veille, le sixième grand média qu'est devenu Internet empruntera le même chemin savonneux que les cinq précédents.

Donc pour répondre à la question « Existe-t-il un cinquième pouvoir ? » : en théorie, oui, dans la pratique, non !

* * *


Tel est le constat, désabusé mais point encore désespéré, qu'il convient de faire si l'on veut résolument contribuer à jeter les bases et réunir les conditions propices à l'établissement d'un contre-pouvoir crédible de l'information en ligne.

Il n'est jamais trop tard pour bien faire, paraît-il...


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4 commentaires:

Szarah a dit…

"Contre-pouvoir" ... c'est romantique, comme concept.
Désuet, suranné, débranché des réalités.
Vingt ans de scandales révélés nous ont appris que la mise en lumière ne change rien aux pratiques ainsi dénoncées.

De plus, il y a tromperie sur les mots.
Le pouvoir appartient au peuple au moment où il vote.
Tout contre-pouvoir tend à manipuler ce pouvoir fondamental.
La presse et les médias en général sont des contre-pouvoirs au service de différents intérêts.
Vous en êtes arrivés, les intellos pervers, à rêver d'un contre-pouvoir au contre-pouvoir (sourire).
L'information est devenue un business et un spectacle, rien à voir avec une quelconque recherche d'objectivité.
Objectivité dont personne n'a rien à faire par ailleurs.
L'essentiel n'est pas la Vérité mais le fun qu'on peut trouver dans les débats : l'info, c'est comme la Starac.
Ni plus ni moins.

Et l'ensemble, l'expression du pouvoir et des contre-pouvoirs, n'a plus que cette justification : le spectacle.
Même le Pouvoir primordial.
Si le vote pouvait changer quelque chose, il y a longtemps qu'il serait interdit (je paraphrase Renaud Séchan mais les poètes disent souvent court et juste).

Alors ... un scoop avorté, la belle affaire.
"Play again, Sam"

(Et vous allez une fois de plus me trouver désabusée, ce qui est le terme qui convient exactement).

Je résume :
- L'information et les débats sont des fins, pas des moyens.
- Ajouter des contre-pouvoirs pour contrer les contre-pouvoirs, c'est jouer le jeu des contre-pouvoirs.
- La solution pour l'émancipation n'est plus dans l'information, elle se situe dans les outils d'expression.

Jean-Marie Le Ray a dit…

Bonjour Szarah,

Comme à notre habitude, je vois que nous ne sommes à peu près d'accord sur rien (sourire :-)

Je me contenterai juste de reprendre vos derniers mots : "La solution pour l'émancipation n'est plus dans l'information, elle se situe dans les outils d'expression."

Or il me semble que les outils d'expression existent bien, mais qu'à la limite ils servent à tout sauf à véhiculer l'information !

Soit parce qu'ils ne sont pas utilisés, voire sous-utilisés, ou mal utilisés, mais ça reste des tuyaux.

Je peux très bien décréter d'utiliser Adscriptor - en tant que plateforme de blog - pour dire n'importe quoi, concrètement j'utiliserai l'outil mais il n'en sortira rien. Ou en tout cas rien de bon.

Donc, je suis peut-être "désuet, suranné, débranché des réalités", mais je tiens à mon concept de contre-pouvoir.

Qui vaut ce qu'il vaut, je vous l'accorde. Après je pourrais reprendre votre commentaire pour "contre-argumenter" mot à mot, ou presque, mais là n'est pas la question.

La question c'est que les outils d'expression sont les tuyaux, et l'info le contenu. Et ce ne sont jamais les tuyaux qui choisissent le contenu, mais les gens qui s'en servent. Et qui le plus souvent s'en servent mal, ou pas assez, ou pas du tout...

Jean-Marie

Szarah a dit…

"Donc, je suis peut-être "désuet, suranné, débranché des réalités", mais je tiens à mon concept de contre-pouvoir."

C'est un bon titre, je n'en disconviens pas.
Sans doute que je ne m'exprime pas assez clairement.
C'est le concept que je dis "dépassé", pas vous ... je ne me permettrais pas un jugement sur une personne, surtout si elle est susceptible (sourire).

Les choses sont bien plus simples qu'elles le paraissent.
Si l'"information se cherche un contre-pouvoir", c'est pour mieux affirmer le sien que je prétends aussi futile que les sujets du showbiz.
Mais soit, le public adore l'info.
Un pouvoir sans contre-pouvoir, c'est suspect.
Alors il faut en inventer un.
Celui qui prône un contre-pouvoir peut donc être soupçonné de faire le jeu du pouvoir, consciemment ou pas.

L'info, c'est pour 99% des rebonds et des discussions sans fin sur des sujets imposés par l'actualité.
C'est amusant, ça fait passer le temps mais fondamentalement ça ne sert à rien.
C'est un spectacle participatif démobilisateur : celui qui crache son venin en commentaires ("pour" ou "contre", on s'en fiche) considère qu'il a "agi".
Voilà un vrai beau thème de discussion : le Web 2.0 considéré comme un complice objectif de l'immobilisme politique.
(C'était une digression).

"La question c'est que les outils d'expression sont les tuyaux, et l'info le contenu.
Et ce ne sont jamais les tuyaux qui choisissent le contenu, mais les gens qui s'en servent."

Non (fermement "non").
D'abord, j'ai dit plus haut ce qu'il en était du contenu, fait essentiellement de rebonds pilotés.

Ensuite, les outils modifient profondément la société, sa structure et jusqu'aux mentalités.
Songez à l'outil-automobile.
Il a permis de décentraliser massivement le travail, la distribution, la famille ... heurs et malheurs.
Tout cela hors de la volonté consciente des automobilistes.
Ils n'ont jamais "choisi" de vivre ainsi.
Leur choix se limite au modèle et encore, la propagande-publicité le leur impose !
Ils se croient acteurs alors qu'ils sont sujets, d'un bout de leur vie à l'autre.

Par sa seule existence, l'outil fait son oeuvre et transforme le monde (en fourmillière formatée) et les gens* (en mollusques informés).
Le contenu importe peu (sauf en termes d'ego et aussi de monétisation de sa création et de sa gestion, bien entendu).
Le contenu est le prétexte à la mutation de l'humanité par l'outil-Internet.

* Pas vous, pas moi, pas nos lecteurs bien sûr, seulement "les gens" (sourire).

Anonyme a dit…

Bonjour Jean-Marie,

Je pense que ma page "On nous cache tout"
http://www.orvinfait.fr/on_nous_cache_tout.html peut compléter ton texte.


Ceci dit je trouve ton article de qualité et j'ai particulièrement apprécié les différents liens. Cela m'a permis de découvrir http://www.mediapart.fr/journal/france/150708/a-bordeaux-la-justice-fait-des-acrobaties-pour-epargner-le-depute-ump
ce qui devrait t'intéresser aussi.

Quand tu dis :
"Car ça veut dire que si rien n'est fait pour se faire entendre, l'information indépendante va avoir bien du mal à sortir la tête de l'eau."

J'ai du mal à comprendre. Qui doit faire quelque chose ? Avec, entre autres ton article, avec le mien nous contribuons à faire avancer le cinquième pouvoir. Nous ne sommes pas seuls beaucoup s'y aventurent. Il est vrai que cela peut-être actuellement un véritable brouhaha.

Ce brouhaha semble te désabuser. Peut-être es-tu trop impatient? Il est vrai qu'Internet va vite. Cependant derrière Internet il y a des hommes, comme dans la vie politique ou sociale il faut du temps pour que certaines voix deviennent plus audibles que les autres. Il est vrai que parfois cela peut aller très vite mais je pense que plus le brouhaha est important et plus il faut, en moyenne, de temps pour que certaines voix s'imposent.

Cordialement
Serge Cheminade
http://www.orvinfait.fr/