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mardi 14 octobre 2008

Quand les journalistes n'écriront plus d'articles...


Réflexion inspirée de ce billet de Jeff Jarvis, dans lequel son intuition est que, désormais, l'article journalistique traditionnel n'est plus la brique servant de base à édifier l'information.

La nouvelle brique est le sujet, l'argument, le "topic", le thème de discussion.

La nouvelle brique, c'est l'actu elle-même, serais-je tenté de dire.

L'article aujourd'hui est inadéquat, trop de répétitions, trop peu d'explications. Or la connaissance n'est pas un processus d'accumulation où la vielle règle des 5W + 2H suffirait pour rendre compte de la complexité des situations.

L'article, et derrière lui le journaliste, ne peut plus prétendre "circonscrire" l'information dans le cadre rigide de son "unité rédactionnelle".

Il doit plutôt se rapprocher du palimptexte qu'est le billet de blog, ouvert à suffisance pour fournir toujours « davantage d'infos, davantage de connaissances, davantage de liens », etc.

Chaque article doit devenir un « grain d'information, de pensée ou d'opinion », un atome identifiable par un lien unique et permanent, de sorte qu'en assemblant autant d'atomes qu'il le souhaite, dans le temps et dans l'espace, le lecteur est libre de construire sa propre information.

Je suis d'ailleurs de moins en moins convaincu que l'une des valeurs ajoutées du journalisme soit la hiérarchisation de l'info à l'heure où tous les critères de "classement" explosent et s'éparpillent dans tous les sens (en interprétant "sens" dans ses différentes acceptions...).

Car ma hiérarchisation diffère non seulement de celle du voisin, mais aussi temporellement. Je n'ai pas les mêmes priorités informationnelles aujourd'hui que hier ou demain. Un problème qu'aucune taxonomie ni aucun vocabulaire contrôlé ne pourra jamais hiérarchiser, et encore moins cerner. C'est plutôt affaire de discernement, hic et nunc.

Lire à ce propos l'éclairant billet de Martin sur une logique traditionnelle de publication "bousculée", où « l'offre et la demande ne participent plus à la traditionnelle définition de la communication (qui ? communique quoi ? à qui ?) » :
On voit partout dans la blogosphère et la twittosphère des "émetteurs" qui publient (post) une information sans se soucier d'un "public-cible" (à qui écrit-on?, comment adapter son niveau de langage?, qu'est-ce qui les intéresse ?).

C'est au "destinataire" que revient le problème de discerner (to process) parmi les divers "chunk" d'information possibles ce qui répond à ses besoins.

On publie en premier, on voit ensuite comment traiter l'information: "post before processing".

C'est d'autant plus vrai avec Twitter. Il m'y arrive de (re)publier une information sans nécessairement la valider (j'inscris normalement "non validé"). Et généralement, mon réseau me revient avec la confirmation (où l'infirmation).

Pour les tenants de la communication traditionnelle --les journalistes en particulier, mais aussi tous ceux soucieux d'une communication de qualité-- ce processus a de quoi surprendre.
Dans cette ère nouvelle du one-to-one (ou many-to-many, ou many-to-one, ou one-to-many...), l'information ne se bâtit plus sur un modèle vertical, top-down qui plus est, mais horizontal, transverse, de liaisons (liens).

Par agrégation/associations d'idées, d'infos, de liens, de billets, de vidéos, de pages de résultats de moteurs, de micro-messages, de fils de discussion, de présentations, de documents partagés, etc. En clair : de tout ce qui peut faire sens. Indépendamment du support.

Et pour terminer sur un parallèle, de même qu'un organe de presse commet une erreur évidente et grossière en pensant que "son" site pourrait être assimilable à TOUT le Web, ainsi en va-t-il de l'article, que personne ne peut plus sérieusement considérer aujourd'hui comme un tout, qui ferait le tour de l'info.

L'heure est donc venue pour les journalistes d'écrire des articles - s'ils tiennent à conserver le terme -, qui feront sens plus par leurs connexions avec le reste de l'infosphère que par leur exhaustivité, une utopie à jamais révolue.

Dans l'infosphère, l'info n'a plus de centre.


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4 commentaires:

narvic a dit…

Analyse intéressante. J'ajouterai qu'il n'y a pas que l'espoir d'exhaustivité qui est perdu dans cette approche : la vérification elle aussi devient processus permanent, jamais achevé, dépendant des contributions collectives (l'âge de la réputation de Gloria Origgi).

Un monde de "vérités faibles", ou tout est relatif à tout, et réciproquement ;-), où il n'existe plus que des processus et des métamorphoses, des flux...

Jean-Marie Le Ray a dit…

Narvic,

processus, métamorphoses, flux, liquidité de l'info, nous sommes face à une reconfiguration permanente de la communication dès lors qu'on comprend bien que l'info "officielle", celle qui tombe d'en haut, est biaisée en amont, et que l'objectivité n'est plus qu'une illusion ... perdue :-)

Jean-Marie

Martin Lessard a dit…

Je ne sais pas s'il y a jamais eu "espoir d'exhaustivité". Je m'explique.

Avant la surabondance d'information, le journaliste devait prétendre à l'exhaustivité (et à l'objectivité, je rajouterais) car il était très probable que le lecteur n'entrerait jamais en contact jamais avec les détails ou une information parallèle.

Il n'y avait pas espoir, c'était une résignation: le journaliste apportait le maximum qu'il pouvait.

Ce qui a changé, c'est le contournement du journaliste.

Et dans ce sens, c'est vrai que le travail du journaliste doit maintenant être celui de connecter les informations et les lecteurs feront le reste...

enkerli a dit…

C'est pas seulement parce que je crois que le journalisme se doit de s'adapter, que j'aime ce billet. C'est aussi parce qu'il lie les origines du Web (surtout le Web sémantique) à une réalité plus récente. Le billet de Martin avait déjà fait quelque-chose de semblable, mais il y a ici le germe d'une rhétorique de l'information, qui peut être utilisée pour convaincre les farouches partisans du journalisme.