Pages

samedi 2 février 2008

Drop-catching et domain tasting en chiffres

Noms de domaine : drop-catching et domain tasting, chiffres et considérations...

Certes, le titre n'est pas très évocateur en français, mais certaines réalités sont encore difficiles à traduire dans la langue de Molière...

Petit glossaire pour rafraîchir les mémoires !

L'occasion d'intervenir sur le sujet m'est donnée par la CADNA, la Coalition contre l'abus des noms de domaine, qui vient d'annoncer la publication d'une étude sur le drop-catching, à cheval entre le domain tasting et le domain kiting, deux concepts désormais familiers aux lectrices et lecteurs d'Adscriptor, depuis le temps que j'en parle.

Nous avons vu dernièrement que les trois principaux registreurs impliqués dans ce gigantesque bidonnage étaient, pratiquement depuis le début :
  • Capitoldomains, LLC
  • Domaindoorman, LLC
  • Belgiumdomains, LLC
Or il faut savoir que ces trois "registrars", qui traitent plus d'un million de domaines chaque jour, sont les filiales d'une seule et même société, la NETRIAN VENTURES, LTD. (netrian.com, auparavant iHoldings.com, Inc. d/b/a DotRegistrar.com), et seraient responsables de près de 3/4 des domaines "testés", selon Jay Westerdal :
...d'après des données internes, ces trois registrars sont responsables de 72,5% de l'ensemble des domaines testés au cours des 6 derniers mois (soit 185 650 068 sur 255 212 260 domaines testés).

...according to our internal data, those three registrars are responsible for 72.5% of all domain tasting in the last 6 months (That is 185,650,068 of the 255,212,260 domains which were tasted).
Ce qui donne quand même + de 500 millions de domaines "testés" annuellement, un chiffre en accord avec les estimations de l'ICANN sur janvier 2007 : sur l'ensemble des 47 824 131 domaines effacés dans le mois, 95% sont testés par le top 10 des taste-domaines, soit 45 450 897 (dont près des 3/4 par la triade ci-dessus).

La lecture des actes déposés au procès intenté par Dell est également riche d'enseignements !

On y apprend par exemple que les 3 compères registrars avaient à la fin de l'année un portefeuille supérieur à 64 millions de domaines (Defendants have registered and used over sixty-four million (64,000,000) unique domain names), qu'ils se servent de registreurs fantômes (Phantom Registrars) comme Wan-Fu China, Ltd. ou UNACI/UNASI pour dissimuler leur identité sur le WhoIs (voir la liste), qu'ils ont déjà été plusieurs fois condamnés dans des affaires de cybersquatting (voir glossaire), et qu'ils se relaient pour profiter de l'AGP (voir glossaire) : sur les quelque 1 100 domaines cybersquattés à Dell, les pièces jointes au procès donnent l'exemple d'un domaine
  • enregistré le 25 mai 2007 par DomainDoorman, effacé le 30 mai 2007 ;
  • enregistré le 30 mai 2007 par BelgiumDomains, effacé le 04 juin 2007 ;
  • enregistré le 04 juin 2007 par Capitoldomains, effacé le 09 juin 2007 ;
  • enregistré le 09 juin 2007 par DomainDoorman, effacé le 14 juin 2007 ;
  • enregistré le 14 juin 2007 par BelgiumDomains, etc.
On ne s'étonnera donc pas de ce va-et-vient sur les .COM et les .NET, tel que représenté sur ce graphique de l'étude :


Les défenderesses au procès indiquent d'ailleurs que le critère d'effacement des domaines du registre est le suivant :
Sont effacés les noms de domaine qui ne génèrent pas un revenu supérieur à 11,5 $ sur une base annualisée, calculé sur l'historique des 30 derniers jours.

The criteria for the deletion of (...) Domain Names are as follows:

- Domain Names that do not generate revenues in excess of $11.50 on an annualized basis utilizing the most recent 30 days of data.
Contre 6,62$ versés par domaine payé (6,42$ à Verisign et 0,20$ à l'ICANN). Donc en se remémorant que le portefeuille géré s'élève à +64 millions de domaines, lorsque l'on connaît le détail qui précède, on comprend aisément les enjeux qui se cachent derrière ce business. Puisque cela sous-entend qu'un sixième des domaines testés par la triade sur l'année (plus d'un million par jour...) s'avèrent rentables au final. Faites les calculs vous-même !

Et l'on comprend mieux pourquoi plus de 80% des domaines testés en .COM et en .NET tirent parti des programmes de PPC (voir glossaire), dont le plus emblématique est certainement AdSense de Google (voir ici, ici ou ...). Ceci dit, il paraît que ça va finir...


Encore une fois, les pièces au dossier nous permettent de mieux appréhender la situation, puisque le juge impose à Google de verser sur un compte bloqué distinct et porteur d'intérêts les recettes publicitaires dues aux 3 registreurs dans le cadre du programme AdSense for Domains :
6. Google Inc. shall deposit into a secure and segregated interest-bearing bank account (...) all funds held for or owed to any of the Defendants (...). Google shall take reasonable precautions to ensure that any future accounts created by Defendants in the Google AdSense for Domains program are also secured and segregated under this Order.
Et la prévision des sommes versées laisse rêveur :
a. The first $1 million of Secured Funds deposited by Google each month into the Segregated Account, or if less than $1 million is deposited then the full amount deposited, shall be retained therein;
b. The second $1 million of Secured Funds deposited by Google each month into the Segregated Account, or if less than $2 million is deposited then the full amount over $1 million, shall be disbursed to Defendants within 5 business days from the date of each Monthly Report; and
c. To the extent that Secured Funds in excess of $2 million are deposited each month into the Secured Account, 50% of these Secured Funds shall be retained in the Secured Account, and 50% of these Secured Funds shall be disbursed to Defendants within 5 business days from the date of each Monthly Report.
En bref :
  • le premier million de dollars mensuel - ou toute la somme déposée si c'est moins de 1 million - sera bloqué sur le compte ;
  • le deuxième million, ou la part supérieure au premier million si c'est moins, sera déboursé aux registreurs dans les 5 ouvrables à compter de la date de publication des statistiques mensuelles ;
  • dans la mesure où les sommes déposées d'un mois sur l'autre seraient supérieures à 2 millions, 50% de ces sommes seront bloquées et 50% déboursées aux registreurs dans les 5 ouvrables à compter de la date de chaque rapport mensuel.
Pour autant, avec 63,1% des parts, l'étude de la CADNA place la triade aux premiers rangs du "drop-catching" (voir glossaire), juste devant ... eNom, qui arrive bon deuxième avec 32,7% du gâteau ! Les autres se partagent les miettes.

On comprend mieux pourquoi Paul Stahura, CEO du deuxième registreur mondial, s'intéresse de si près à la longue traîne des noms de domaine...


Thanks to Bret Fausett.

Lien connexe : There's a lot of money in domain tasting (chiffres que je n'ai pas pu vérifier) [Début]


Partager sur Facebook

Petit glossaire pour rafraîchir les mémoires :
  • Domain tasting : procédé qui consiste à profiter de l'AGP (Add Grace Period) pour tester un domaine et voir s'il est potentiellement rentable en navigation directe (grâce au PPC...), en le rendant de nouveau disponible à l'enregistrement dans le cas contraire. Sans rien payer, bien sûr...
  • Add Grace Period (AGP) : délai de grâce de 5 jours concédé depuis 2003 par l'ICANN à toute personne qui, s'apercevant d'une erreur d'enregistrement, peut alors annuler la procédure et récupérer sa mise, y compris la commission normalement due à l'ICANN pour tout enregistrement de nom. Par la suite le but initial a été détourné au profit des bidonneurs qui pratiquent le domain kiting ;
  • Domain kiting : répétition du tasting, qui consiste pour les registreurs à verser de gros dépôts d'argent au Registre, puis à enregistrer autant de noms qu'autorisent les dépôts.
    (...)
    Une fois chaque domaine enregistré, le registreur a cinq jours pour l'effacer et récupérer sa mise. Donc ceux qui pratiquent cette industrie profitent de cette règle en effaçant la plupart des noms enregistrés AVANT que n'expire la période de grâce et en étant remboursés. Or c'est là qu'on touche au sublime, puisqu'une fois le domaine effacé ce même registreur se rue dessus pour le ré-enregistrer et remettre immédiatement en ligne le site-machine à sous ! Puis il attend 5 autres jours, supprime le domaine, récupère sa mise, et ainsi de suite à l'infini.
  • Add-Drop Scheme : c'est le modèle « j'essaie - je prends/je jette » qui sert de base au kiting. Add vient de ce que le domaine est ajouté aux listes du registre, et Drop de ce qu'il en est supprimé ensuite et devient "théoriquement" disponible ; "théoriquement" car c'est sans compter sans le catching...
  • Drop-Catching : escamotage qui permet de récupérer le domaine avant les autres dès sa mise en disponibilité. Ça se passe parfois au millième de seconde ! C'est l'objet du présent billet.
  • Front running : lorsque vous cherchez à enregistrer un nom, vous le soumettez sur le site du registreur pour voir s'il est libre. Si le nom est disponible, soit vous le réservez de suite, soit vous vous promettez de faire la réservation plus tard. C'est là où intervient le front runner, qui profite que vous n'ayez pas procédé à l'enregistrement immédiat pour vous piquer le nom, en général pour vous le revendre plus cher par la suite ;
  • Typosquatting : saisie directe (ou type-in) de noms communs génériques ou de coquilles (typos) directement dans la barre d'adresse du navigateur ;
  • Cybersquatting : même technique que précédemment, mais concernant les noms de marque ou portant atteinte aux droits de propriété intellectuelle, d'une personnalité ou autre. Et si vous voulez mieux comprendre, téléchargez ce document (PDF, 2 Mo).
[Début]

, , , , , , , , ,

1 commentaire:

jean-Christophe Courte a dit…

Passionnant, comme d'habitude…