vendredi 17 décembre 2010

Mafia(s) - II

Première partie.
Deuxième partie.
Troisième et dernière partie.
Qu'est-ce que la mafia ?, en un seul billet, navigable.


Après avoir analysé les quatre premières dimensions de la mafia - criminelle, systémique, militaire et internationale -, passons aux quatre suivantes : rituelle, familiale, politique et économique. Les quatre dernières (sociale, culturelle, légale, et pour conclure, ce pendant de la mafia qu'est l'Antimafia) seront exposées dans une troisième partie.

* * *

La dimension rituelle de la mafia

J'entends par "dimension rituelle" celle du rite, de la tradition, de la partie occulte (y compris dans ses rapports avec la maçonnerie secrète), et de la religiosité maladive qui veut s'approprier "verbe évangélique" et symbolisme chrétien, un parallèle qu'on retrouve dans toutes les expressions mafieuses en Italie : cosa nostra, camorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, jusque dans leur dénomination : "sacra corona unita" signifie "sacrée couronne unie", où couronne fait référence au rosaire ("corona", en italien) utilisé dans les processions,  ces mêmes processions où les mafieux occupent des positions de choix, puisqu'en général ce sont ceux qui ont été affiliés dans l'année qui portent la statue de la Vierge ou du Saint !

À Pâques cette année, un prêtre qui a voulu faire cesser cet "usage" a dû essuyer quelques coups de feu d'intimidation car les "sacrés" affiliés (l'affiliation dans l'organisation se traduit par un "baptême" ou une "consacration", comme pour un véritable sacrement religieux) n'avaient pas apprécié...

Quant à l'épithète "unie", elle symbolise une union forte "comme les anneaux d'une chaîne", et jusqu'aux grades hiérarchiques qui s'inspirent de cette terminologie : "santisti" (de saints), "evangelisti" (évangélistes), "medaglioni" (médaillons), "médaillons avec la chaîne de la Société majeure", huit médaillons de la chaîne formant la "Société très secréte" qui commande à son tour un "Escadron de la mort".

Il en va de même pour la 'ndrangheta, où la Société majeure s'appelle aussi "La Sainte", qui compte parmi ses membres les saints évangélistes (santisti evangelisti)...

Je vous fais grâce de toute l'imagerie pieuse et des formules bigotes, mais celle de l'adhésion à l'Évangile (Vangelo) vaut son pesant d'or, d'encens et de myrrhe :
« Au nom de Gaspard, Melchior et Baltazar, cette sainte chaîne est formée avec un coucher de soleil et un lever de lune. Et sous le nom de Gaspard, Melchior et Baltazar et de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort sur la terre et ressuscité au ciel, nous, frères sages, formons ce saint Évangile. »
« In nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre con una bassata di sole e un'alzata di Luna è formata la Santa catena. Sotto il nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre e di Nostro Signore Gesù Cristo che dalla terra è morto, risuscitò in cielo, noi saggi fratelli formiamo questo sacro Vangelo. »
Le "code d'honneur" de Cosa Nostra, en revanche, préfère utiliser une aiguille et une image pieuse, pour mêler le sang et le feu.

Lors de l'initiation le candidat se fait piquer le bout du doigt de la main droite pour en faire sortir quelques gouttes de sang (d'où l'expression, être "punciutu", pour signifier l'affiliation à Cosa Nostra), suivi de la formule rituelle prononcée par le parrain : c'est par le sang que tu entres dans Cosa Nostra, c'est par le sang que tu en sortiras (“col sangue si entra e col sangue si esce da Cosa Nostra”). Une manière de dire que la mafia n'admet aucune défection : être mafieux, c'est pour toujours.

Les gouttes de sang tombent sur une image pieuse, que l' "officiant" fait alors brûler dans la main du nouvel entrant tandis qu'il prête le serment suivant : je brûlerai comme cette image pieuse si un jour je décide de trahir les commandements de Cosa Nostra (“brucerò come questo santino se un giorno decidessi di tradire i comandamenti di Cosa Nostra”). Trahir, c'est mourir, brûlé dans les feux de l'Enfer.

Ce désir d'appropriation ressort très clairement à la lecture de nombreux pizzini de Bernardo Provenzano, ces bouts de papier auxquels le chef mafieux confiait ses ordres à transmettre, qui sont truffés de références bibliques et dans lesquels il s'efforce d'apparaître comme un humble serviteur :
Avec le bon vouloir de Dieu, je ne demande qu'à servir, commandez-moi, et si possible, dans le calme et la discrétion, tentons de progresser, je compte tant, pour moi et pour vous, sur votre collaboration. ... Mon but est de vous prier...... je suis né pour servir...
Io con il volere di Dio voglio essere un servitore, comandatemi, e sé possibile con calma e riservatezza vediamo di andare avandi, e spero tando, per voi nella vostra collaborazione. ... Il mio fine è pregarvi...... sono nato per servire...
La chose n'est pas sans évoquer cette déclaration de ... Silvio Berlusconi :
Je suis le Jésus-Christ de la politique, une victime patiente, qui se sacrifie pour les autres...
Io il Gesù della politica, una vittima paziente, mi sacrifico per tutti...
Donc je suis sûr que tout ça va paraître très folklorique aux francophones, mais il ne faut surtout pas sous-estimer l'importance du rite, resté secret pendant près d'un siècle jusqu'à ce que les premiers repentis ne jettent quelques rayons de lumière sur ces pratiques. Avant, personne ne savait rien de la mafia, qui est comme les vampires : elle a besoin du secret de la nuit pour vivre. L'éclairer et la faire sortir au grand jour revient à lui porter un coup mortel. Voir ma réponse au commentaire de Joseph dans le précédent billet...

C'est également un point crucial qu'elle partage avec la maçonnerie secrète, dont font partie beaucoup de chefs mafieux. Mais la chose mériterait un billet entier, et même plusieurs (d'ailleurs, en France aussi...).

Du reste la définition du petit Larousse illustré, "organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte", souligne fort bien ces deux composantes au cœur de la vitalité mafieuse : la composante occulte et la composante "familiale".

* * *
La dimension familiale de la mafia

La "famille" mafieuse, cellule primordiale de Cosa Nostra, ne doit pas être confondue avec un réseau de parenté : il s'agit en fait de la structure territoriale de base, qui contrôle et commande une ville ou un quartier dont elle prend le nom (famille de Brancaccio, de Villabate, etc.). C'est le lieu unitaire des "hommes d'honneur", et le nombre de ses membres peut atteindre plusieurs centaines. La hiérarchie est très stricte, chef, sous-chef, conseiller, etc. Le chef exerce une juridiction absolue, reconnue par tous les membres. Cela signifie par exemple qu'aucun crime ne peut être commis sur son territoire sans qu'il ne l'ait approuvé, tout contrevenant étant passible de mort. Et si un assassinat est décidé par la Commission (l'organe suprême de commandement) sur le territoire en question, le chef de famille en est averti au préalable en signe de respect.  Lorsque le chef est en prison, un "régent" prend sa place : « Spatuzza était le chef du "mandement" de Brancaccio, d'abord "régenté" par les frères Graviano... »

Le "mandement", regroupant plusieurs familles qui occupent des territoires limitrophes, tire son nom de l'une des familles qui le forment. La province de Palerme réunit 17 mandements (Tommaso Natale / San Lorenzo ; Resuttana ; Passo di Rigano / Boccadifalco ; della Noce ; Porta Nuova ; Pagliarelli ; Santa Maria di Gesù ; Brancaccio-Ciaculli ; Partinico ; Cinisi ; Corleone ; San Giuseppe Jato ; Belmonte Mezzagno ; Bagheria ; Villabate ; Caccamo / Trabia ; San Mauro Castelverde), formés chacun de 3 à 6 familles.

Ajoutez-y les provinces de Trapani (4 mandements), d'Agrigento (6 mandements), de Caltanisetta (4 mandements), d'Enna (3 mandements) ; celles de Messina et de Catania n'ont pas de mandements attitrés, et les familles des provinces de Siracusa et de Ragusa appartiennent à la Stidda (l'étoile : après les rois mages, l'étoile du berger...), organisation mafieuse concurrente de Cosa Nostra.

(Explications tirées du dictionnaire mafieux-italien / italien-mafieux, par Vincenzo Ceruso, Ed. Newton Compton, Roma 2010)

Vous avez ainsi le tableau de la Sicile, assujettie à un strict contrôle territorial de la mafia, les Pouilles étant sous l'empire de la sacra corona unita, la Campanie sous l'emprise de la camorra, la Calabre et la Basilicate sous le joug de la 'ndrangheta (à noter que les familles de la 'ndrangheta se fondent beaucoup plus sur les liens de sang que leurs homologues de Sicile ou de Campanie). De là, les "familles" italiennes se sont fixé pour but de coloniser d'abord le reste du pays, et ensuite le monde entier (voir la section "dimension internationale de la mafia")...

Notamment grâce au concours intéressé de la politique, fortes de leur suprématie économique.

* * *

La dimension politique de la mafia

Voici probablement le chapitre le plus délicat à écrire. Mais une chose est sûre : sans l'appui constant des politiques, la mafia aurait été définitivement éliminée depuis longtemps, conformément à cette prédiction de Giovanni Falcone livrée à Marcelle Padovani : la mafia n'est pas invincible, c'est un phénomène humain, et comme tous les phénomènes humains, elle a eu un début, une évolution, et elle aura une fin.

Or au lieu de décliner, la mafia ne cesse de prospérer, financièrement et géographiquement. Cherchez l'erreur...

Selon Nando dalla Chiesa, fils du général Carlo Alberto dalla Chiesa [assassiné par la mafia (interprété à l'écran par Lino Ventura...), même s'il est fort probable que les véritables commanditaires aient été externes à la mafia], le succès du binôme mafia-politique est dû à une "convergence d'intérêts", une expression écrite noir sur blanc dans les actes du maxi-procès de Palerme, confirmée par le Parquet et en Cour d'Assises.

Une expression indiquant que tant de crimes de la mafia n'auraient pas été commis s'ils n'avaient été préalablement assurés d'avoir, au plan opérationnel et judiciaire, une "couverture" de la part des politiques et des membres des institutions, qui avaient leurs propres raisons de vouloir éliminer certains des acteurs fondamentaux de la lutte à la mafia.

Or force est de constater aujourd'hui, que d'Andreotti à Berlusconi, non seulement rien n'a changé mais les choses ont empiré !!!

En 2001, Pietro Lunardi, Ministre des Infrastructures et des Transports sous le gouvernement Berlusconi II, crut bon de déclarer :
il faut cohabiter avec la mafia et la camorra, que chacun résolve les problèmes de criminalité comme il préfère...
con mafia e camorra bisogna convivere e i problemi di criminalità ognuno li risolva come vuole...
Mais il ne faudrait pas croire qu'il s'agit là d'une position isolée ! Dans un billet que j'ai consacré à la Ligue du Nord d'Umberto Bossi sur mon blog italien, je rapporte cette déclaration impardonnable de Gianfranco Miglio, triste théoricien de la race padane (...), qui dit ceci dans une interview au Giornale de Berlusconi, le 20 mars 1999 :
Je vous dirai même plus. Je suis pour le maintien de la mafia et de la 'ndrangheta. Le Sud de l'Italie doit se donner un statut qui s'appuie sur les personnalités aux commandes. Or qu'est-ce que la mafia ? Si ce n'est un pouvoir personnel, poussé jusqu'au délit. Je n'entends pas réduire le Mezzogiorno au modèle européen, ce serait absurde. Il existe aussi un bon clientélisme, qui génère de la croissance économique. Partons donc du principe que certaines manifestations spécifiques du Sud doivent être institutionnalisées.
Di più. Io sono per il mantenimento anche della mafia e della ‘ndrangheta. Il Sud deve darsi uno statuto poggiante sulla personalità del comando. Che cos’è la mafia? Potere personale, spinto fino al delitto. Io non voglio ridurre il Meridione al modello europeo, sarebbe un’assurdità. C’è anche un clientelismo buono che determina crescita economica. Insomma, bisogna partire dal concetto che alcune manifestazioni tipiche del Sud hanno bisogno di essere istituzionalizzate.
Or permettez-moi de rappeler que ces positions ont été exprimées par des membres influents de la coalition ACTUELLEMENT aux affaires : Berlusconi + Ligue du Nord...

Convergence encore :
« Il y a une convergence objective entre les intérêts politiques de Cosa Nostra et quelques-unes des orientations programmatiques de la nouvelle formation politique [Forza Italia] : sur l'article 41-bis, sur la législation des collaborateurs de justice et sur le "garantisme" dans les procès, trop négligé dans la législation du début des années 90 ».
Et je pourrais dérouler la liste pendant des pages et des pages ! Dans son livre, intitulé La Convergenza (Ed. Melampo, 2010), Nando dalla Chiesa identifie, outre cette fameuse convergence d'intérêts entre mafia et politique, des convergences morales, judiciaires, mentales, journalistiques, sémantiques, réformistes, philosophiques, padanes, institutionnelles, rhétoriques, divergentes (sur le principe de vérité), outre des allergies convergentes et des comportements convergents typiques des politiques et des parlementaires...

Tommaso Buscetta ne confiait-il pas à Giovanni Falcone : ne me demandez pas quels sont les politiques qui se sont compromis avec la mafia, car mes réponses pourraient déstabiliser l'état italien ! (Non mi chiedete chi sono i politici compromessi con la mafia perché se rispondessi, potrei destabilizzare lo Stato.)

Quant à Giuseppe Fava, journaliste assassiné - un de plus -, il prévenait, dès les années 80 :
Les mafieux siègent au Parlement, tantôt ils sont ministres, tantôt ils sont banquiers, les mafieux sont ceux qui, en ce moment-même, dirigent la nation. Si personne ne tire au clair ce malentendu ... on ne peut pas définir mafieux le petit délinquant qui veut racketter une activité commerciale, ça c'est la micro-criminalité qu'on peut trouver, je crois, dans toutes les villes italiennes, dans toutes les villes européennes. Non, le phénomène mafieux est bien plus tragique et plus important. C'est un problème au niveau des instances dirigeantes qui gèrent la nation, un problème qui risque de conduire définitivement l'Italie à sa ruine et à sa déchéance culturelle...
I mafiosi stanno in Parlamento, i mafiosi a volte sono ministri, i mafiosi sono banchieri, i mafiosi sono quelli che in questo momento sono ai vertici della nazione. Se non si chiarisce questo equivoco di fondo... Non si può definire mafioso il piccolo delinquente che arriva e ti impone la taglia sulla tua piccola attività commerciale, questa è roba da piccola criminalità, che credo abiti in tutte le città italiane, in tutte le città europee. Il fenomeno della mafia è molto più tragico ed importante. È un problema di vertici e di gestione della nazione, è un problema che rischia di portare alla rovina e al decadimento culturale definitivo l'Italia...
Les choses vont-elles mieux aujourd'hui ? Certes pas ! Elles vont même dans le sens exact des précisions néfastes de Giuseppe Fava il y a 30 ans ! Si ce Néron des temps modernes qu'est Silvio Berlusconi s'accroche au pouvoir avec plus de frénésie qu'un morpion aux poils du cul, ce n'est point pour gouverner en se fixant comme but suprême le bien d'un pays qu'il déclare aimer et de ses citoyens, mais uniquement parce que c'est la seule possibilité qu'il a pour tenter d'échapper aux procès actuels et à venir, en se faisant voter d'autres "lois" sur mesure, voire en changeant la constitution italienne par un coup d'état "légal"...

Mais pour en revenir à la mafia, le fait est que depuis le milieu des années 70 elle a cessé de se servir simplement de la politique - et des politiques -, pour revendiquer sa propre autonomie et devenir un acteur à part entière de la vie politique italienne, en n'étant plus seulement un réservoir de votes mais en finançant directement des campagnes, voire en parrainant (c'est le cas de dire) tel ou tel candidat. Jusqu'à vouloir créer son propre parti, Sicilia Libera (sous l'impulsion de Leoluca Bagarella, beau-frère de Totò Riina, destiné à faire le pendant à la Ligue du Nord), avant de se rabattre sur Forza Italia dès 1993-1994.

Des infos récentes indiquent même que la mafia investit maintenant sur la formation de jeunes en pariant sur leur avenir politique ... à disposition des clans ! Tout comme Silvio Berlusconi se déclara à disposition de Stefano Bontate à l'époque où celui-ci était le chef des chefs de la mafia : ce témoignage direct de Francesco Di Carlo est écrit noir sur blanc dans la condamnation en appel de Marcello Dell'Utri - éminence noire de Berlusconi - à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, Dell'Utri que le Parquet avait défini comme « le garant des intérêts mafieux au sein de Fininvest » (centre de l'empire berlusconien), un personnage « à la disposition des chefs mafieux depuis plus de 30 ans, à partir des années 70 et jusqu'à ce jour, dont la contribution avait aidé de façon significative Cosa nostra à se renforcer ».

Or être "à disposition" de la mafia signifie assurer sa disponibilité TOTALE pour satisfaire les intérêts criminels de l'organisation mafieuse, ad vitam æternam : c'est comme pour l'initiation, quand on a mis le doigt dedans, c'est pour toujours ! On n'en sort que les pieds devant...

* * *
La dimension économique de la mafia

L'engagement politique de la mafia est lié en ligne directe avec sa décision, toujours vers le milieu des années 70, de se lancer dans le marché de la drogue. Un choix qui a eu pour conséquence d'accroître de façon exponentielle la puissance financière de l'organisation mafieuse. D'où la nécessité de trouver constamment de nouveaux débouchés pour blanchir des milliards de narcodollars, et de multiplier par conséquent les contacts avec la politique.

Mais la mafia s'est largement diversifiée depuis, notamment dans le trafic des déchets toxiques et nucléaires, au point de dégager un chiffre d'affaires de 135 milliards d'euros en 2009 !

Ajoutons cela à 60 milliards d'euros que coûte annuellement la corruption en Italie (rapport de la Cour des comptes italienne), plus au bas mot 100 milliards d'euros d'évasion fiscale (statistiques du Ministère de l'Économie), et ça nous fait un trou annuel de 300 MILLIARDS € : pratiquement 1/5e du PIB italien qui est détourné chaque année aux dépens des citoyens honnêtes et au profit exclusif de politiques vendus et corrompus, de prostitués dans l'âme et de mafieux en tout genre qui se remplissent les poches.

Pour avoir un ordre de grandeur, 300 milliards d'euros sur l'année, c'est entre 3 et 4 fois le plan européen de sauvetage de l'Irlande !

Après on s'étonne qu'officiellement l'Italie se place au troisième rang des pays européens pour la pression fiscale exercée sur les contribuables, juste derrière le Danemark et la Suède. Or de fait il faudrait préciser qu'elle est au premier rang, si l'on tient compte que les états danois et suédois redistribuent l'argent des impôts en assurant à leurs ressortissants des services sociaux collectifs dignes de ce nom. Ce qui n'est certainement pas le cas de l'Italie...

Et puis comme tout ça n'est pas encore assez, Berlusconi a aussi fait voter LE bouclier fiscal du siècle, celui qui lave plus blanc que blanc et dont les mafias en tout genre n'auront pas manqué de bénéficier, et tant qu'on y est, il a fait exploser la dette publique italienne, en l'augmentant avec son fidèle Tremonti (actuel ministre des finances, autre énergumène qui a toujours la référence biblique sur le bout de la langue...), de plus de 516 milliards d'euros depuis 1994 !!!

Convergences, vous avez dit convergences ?

Pour autant, même en voulant se limiter aux 135 milliards € de C.A. annuel, soit plus de 11 milliards € par mois, il faudrait également se demander que peut bien faire la mafia des surplus d'autant d'argent ?

Et bien c'est simple :  elle investit dans tout ce qui est légal ! En cette période de crise généralisée, où les entreprises manquent cruellement de liquidités et où les banques resserrent les filets du crédit, la mafia vient au secours des entreprises en difficulté avec ses valises pleines de millions, l'important c'est de mettre le pied dans la place. Après, comme pour les initiés ou ceux qui se mettent à disposition, c'est pour toujours...

D'où des pans entiers de l'économie de plus en plus pollués par les capitaux mafieux, qui n'épargnent aucun secteur industriel : de l'énergie à la santé, des infrastructures au bâtiment, des transports aux déchets, etc. etc.

* * *
Un aspect que je traiterai de manière plus détaillée dans la dimension légale de la mafia, même si d'ores et déjà il est évident que tôt ou tard tout cela aura de fortes répercussions sociales, voire culturelles. Autant de points qui seront développés dans mon troisième et dernier billet sur le sujet.

En attendant je vous laisse sur cette autre question : y a-t-il un seul pays en Europe autre que l'Italie dont les gouvernants volent - ou permettent que soit volé - autant d'argent à ses citoyens, mais pas seulement ?
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mercredi 15 décembre 2010

Mafia(s)

Première partie.
Deuxième partie.
Troisième et dernière partie.
Qu'est-ce que la mafia ?, en un seul billet, navigable.


Comme le reconnaît l'Encyclopædia Universalis dans son introduction au thème, « fréquemment utilisé, le terme mafia souffre cependant d'un déficit global de définition ». D'autant plus que la réalité qu'il englobe est totalement différente d'un pays à l'autre : donc bien que ce soit le même mot, qui définit apparemment les mêmes choses si on s'en limite aux définitions du dictionnaire, le fait est que la perception "culturelle" qu'en ont les italiens n'a absolument rien à voir avec celle qu'en auront les français.

Et pour tout dire, posons qu'au-delà d'une représentation superficielle et médiatique par trop caricaturale, les français ignorent totalement ce qu'est la mafia.

Cet article se propose donc de répondre à la question « Qu'est-ce que la mafia ? » pour un lectorat francophone, tout en précisant d'emblée qu'il n'y a pas une seule mafia, mais plusieurs. Par conséquent, sans parler des mafias japonaises, russes, etc., le singulier désigne aussi le pluriel, et le contenu de l'article s'applique à toutes les formes de mafia italienne indépendamment du nom qu'elles portent : cosa nostracamorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, etc., et des spécificités qui les différencient. 

Commençons par les définitions des dictionnaires, que je commenterai ensuite en les raccordant avec mon explication et en les "critiquant" (au sens propre). J'en ai choisi deux dans ma bibliothèque :
  1. Petit Larousse illustré, édition 2000 (c'est la plus récente que j'ai à la maison) : organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte, reposent sur une stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions.
  2. La Grande Encyclopédie (publiée en France entre 1886 et 1902) : sorte de brigandage régularisé, de société privée qui se constitue parallèlement au gouvernement officiel et en contradiction avec lui. Elle se rattache aux Compagnie d'armi, formées en 1800 par la monarchie, qui, pour se défendre contre la Révolution française et assurer un peu d'ordre, arma et enrégimenta les brigands. La dissolution du régime féodal avait donné beau jeu à ceux-ci ; la Mafia continua plus méthodiquement leurs opérations et fit payer tribut aux propriétaires en garantie de leur sécurité. Garibaldi, en 1860, prononça la dissolution des Compagnie d'armi ; une commission extraordinaire en 1875, Nicotera en 1876, Crispi en 1895 firent de vains efforts pour abolir la Mafia, dont le peuple reconnaît l'autorité ; on s'explique les formidables progrès que firent les Fasci dei lavoratori organisés par les socialistes, à leur tête De Felice, groupant le prolétariat sicilien pour la revendication de réformes sociales. L'état actuel de la propriété, la misère générale des travailleurs assurent à la Mafia leurs sympathies. Les propriétaires sont contraints de se placer sous sa protection, de lui payer tribut, de prendre ses affiliés pour gardes, jardiniers, etc. Celui qui refuse ou qui dénonce un mafioso n'échappe pas à la vendetta. La mafia est solidement organisée, sous des chefs sévèrement obéis. Ses adeptes ont à faire la preuve de leur courage dans un duel au couteau. Ils s'engagent à ne jamais s'adresser aux tribunaux et à ne jamais témoigner devant eux, à se faire justice eux-mêmes. Le meurtre ou les vols sont interdits, sauf en cas de vendetta. La Mafia protège ceux que poursuit la justice ; elle intervient dans les fermages, etc. Les agents d'exécutions violentes sont appelés Malandrini ; les mafiosi s'intitulent Giovanni d’onore.
J'ai graissé les concepts clés, car même si ces deux définitions limitent fortement le champ sémantique de ce qu'est la mafia, elles fournissent déjà de nombreux éléments pour tenter de mieux circonscrire la question. Sans l'épuiser, c'est clair...

* * *

La mafia est une pieuvre aux multiples tentacules, chaque tentacule exerçant son étreinte mortelle sur une des dimensions de la vie en société :
  • criminelle
  • systémique
  • militaire
  • internationale
  • rituelle
  • familiale
  • politique
  • économique
  • sociale
  • culturelle
  • légale
  • conclusion : l'Antimafia
* * *
La dimension criminelle de la mafia

Depuis l'aube de l'Humanité, le crime a toujours fait partie intégrante des sociétés. La force de la mafia, c'est d'avoir su organiser le crime. D'où les expressions "crime organisé", ou "organisation criminelle", comme dit le Larousse. Et, surtout, de l'avoir organisé efficacement, très efficacement.

Récemment, un repenti mafieux de premier plan, Gasparre Spatuzza, a déclaré : « La mafia est le système plus fonctionnel qui soit » (La mafia è il sistema più funzionante che ci sia).

Voilà, le mot clé est prononcé : "système", le même terme qui désigne la camorra, comme nous le rappelle Roberto Saviano dans Gomorra...

Un système criminel dont le but se renouvelle constamment, toujours identique à lui-même : conquérir le pouvoir et l'argent. Par tous les moyens. Illicites et ... licites !

Car c'est là où l'évolution de la mafia dans les siècles représente un danger et un poison mortels pour la démocratie : grâce à une constante stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions (cf. Larousse), elle vise aujourd'hui à en conquérir la sphère "légale", en asseyant son emprise essentiellement sur quatre piliers, étroitement interdépendants :
  1. le contrôle territorial
  2. les relations de dépendance personnelle
  3. la violence comme instance suprême de régulation des conflits
  4. les relations symbiotiques avec la politique 
(cf. Nando dalla Chiesa, La Convergenza, Ed. Melampo, 2010)

Le tout déployé de façon systématique pour étendre sa mainmise toujours plus loin, toujours plus profondément, dans l'espace et dans le temps.

* * *
La dimension systémique de la mafia

Un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon un certain nombre de principes ou règles, qui ne laisse rien au hasard, où tout est prévu, planifié, analysé, pesé...

1. Le contrôle territorial s'exerce surtout à travers le "pizzo", véritable taxe mafieuse imposée à tous les agents économiques, du petit commerçant à la grande surface, du vendeur ambulant aux multinationales, etc., comme je l'ai déjà brièvement expliqué dans le bilan 2009 de l'entreprise MAFIA SA, en précisant :
...la force de la mafia c'est la façon dont elle contrôle et noyaute le territoire et se substitue à l'État dans une série croissante de "fonctions régaliennes". Outre les complicités au niveau de l'État, c'est aussi ce qui explique pourquoi certaines cavales durent des décennies, parce que des portions entières de territoire échappent au contrôle des pouvoirs publics.
Cela passe également par la corruption et les pots-de-vin, notamment dans les marchés publics (autour de la "table à trois jambes" siègent les mafieux, les entreprises et les politiques...), ou pour s'accaparer les financements nationaux et communautaires, voire par l'embauche de gens recommandés directement par la mafia, d'où le double avantage de les faire payer par l'entreprise à ne rien faire, si ce n'est surveiller et contrôler tout ce qui s'y passe.

Ce concept est fort bien décrit dans la définition n° 2, celle de la Grande Encyclopédie.

À un niveau supérieur, ce contrôle territorial s'exerce également à travers la culture, comme je le détaillerai plus avant, parfois même avec une telle prégnance qu'il est capable de dégager un fort consensus social !

2. Les relations de dépendance personnelle, c'est le réseau de contacts directement géré par les chefs, le plus souvent à l'insu des autres mafieux, qui tissent leur toile en usant de tous les leviers - chantage, corruption, menaces, etc. -, pour établir l'assujettissement de la "relation" ou du "contact" dans la plus parfaite "omertà" : en clair, silence et obéissance absolus sous peine de mort...

3. La violence comme instance suprême de régulation des conflits - économiques, sociaux, politiques, etc. -, c'est la menace permanente du bras armé qui frappe sans prévenir, n'importe où et n'importe quand (temps et espace, toujours), qu'on s'y attende ou pas, dans un crescendo de terreur physique ou morale, qui va des intimidations aux voies de fait sur les choses et les gens, jusqu'à l'enlèvement et à l'assassinat. Comme l'explique fort bien un diction mafieux, si tu ne paies pas par le sang, tu paieras par les larmes...

4. Les relations symbiotiques - ou organiques - avec la politique, c'est la partie la plus délicate, sur laquelle je reviendrai dans la "dimension politique de la mafia", mais disons que la politique est à la mafia ce que l'eau est aux poissons...

L'étroite interdépendance de ces éléments caractérise la mafia, en ce qu'elle se distingue par la réunion des quatre : sans violence vous avez le clientélisme mais pas la mafia, sans la politique vous avez le "milieu" classique mais pas la mafia ; par ailleurs, les relations de dépendance personnelle se nouent davantage grâce à la politique qu'avec la violence, bien qu'elle y contribue, de même que les rapports avec la politique sont liés de très près au contrôle du territoire, notamment à travers le vote (la mafia dispose de dizaines de milliers de votes qu'elle peut déplacer sur un candidat ou sur l'autre, au gré des intérêts du moment...).

* * *
La dimension militaire de la mafia

La mafia est une organisation militaire et terroriste en guerre permanente, chargée de perpétuer la violence comme instance suprême de régulation des conflits. Sa force de frappe - brutale, cruelle, impressionnante -, se déploie sur un théâtre de guerre (le pays) aux milliers de champs de bataille (les territoires), à la conquête d'un pouvoir spatio-temporel hégémoniste, colonisateur, aux alliances variables : soit les clans se combattent entre eux (entre 1981 et 1983, plus de mille morts pour la seule "guerre de Palerme"), soit ils s'allient contre la société civile pour éliminer la résistance des citoyens honnêtes, que l'état abandonne le plus souvent à leur destinée. Une guerre sans fin.

Naturellement, le trafic d'armes en tout genre est étroitement lié à la dimension militaire, puisque c'est avant tout la principale source d'approvisionnement matériel des mafias, dans un enchevêtrement de trafics (armes contre drogue, armes contre déchets, voire armes nucléaires contre déchets nucléaires) où les ressources économiques phénoménales générées par la drogue ou les déchets permettent aussi de financer les opérations militaires.

Enfin, la dimension militaire de la mafia est également sa partie la plus visible, la plus spectaculaire, et donc la plus médiatisée. L'actuel gouvernement Berlusconi se gargarise des "succès sans précédents" obtenus dans la lutte contre les mafias, en oubliant un peu vite - à dessein - que ces succès sont dus d'abord à l'engagement des juges et des forces de l'ordre en première ligne, mais surtout que la capture des chefs militaires laisse intacte la capacité de l'hydre mafieuse de renouveler ses têtes à l'infini, ce qui revient à soigner les effets sans éliminer les causes...

Les séquestres de biens et de ressources sont évidemment indispensables (l'argent est toujours le nerf de la guerre), mais la législation est tellement pleine de trous que les bénéfices obtenus d'une main sont négativement compensés par les largesses accordées de l'autre...

Or en n'agissant que sur l'aspect militaire, on perd la guerre : nous en revenons là aux convergences coupables entre pouvoirs politiques et mafias, puisqu'en Italie il est largement prouvé, et depuis longtemps, que l'aile militaire de la mafia a trop souvent été recrutée par des pans entiers de l'état italien (et pas seulement...) pour en être le bras armé et faire les plus sales boulots, depuis Portella della Ginestra aux attentats meurtriers de 1992-1993, dans le cadre de pactes inavouables !

* * *
La dimension internationale de la mafia

Il est notoire que la mafia a franchi les frontières italiennes depuis longtemps, pour étendre son emprise potentiellement dans tous les coins du globe. Sa première terre de conquête fut les États-Unis, mais elle a essaimé depuis en Australie, au Canada, partout en Europe et dernièrement en Europe de l'Est et dans les pays satellites de l'ex-Union Soviétique... Par ailleurs, là où elle n'arrive pas elle s'allie avec les mafias locales, d'Asie ou d'Amérique du Sud, ou avec la politique corrompue, comme en Afrique. Une propension naturelle à la mondialisation qui lui ouvre des perspectives souriantes pour le futur :
Dans ce paysage, le destin d'une organisation singulière devient secondaire, l'attention se déplace sur la croissance de l'accumulation illégale et sur la formation de groupes criminels toujours plus ramifiés et toujours plus puissants. Les activités illégales ont devant elles un très grand avenir, elles font entièrement partie du nouvel ordre mondial, avec de graves risques pour la société civile.
Un scénario catastrophe qui n'est pas sans rappeler les prévisions que fait Jacques Attali dans Une brève histoire de l'avenir (Fayard, 2006), sur la naissance de l'hyperempire, destiné à déconstruire "les services publics, puis la démocratie, puis les États et les nations mêmes." Pensez donc qu'il situe l'émergence de cet hyperempire vers 2050, alors que l'Italie est d'ores et déjà en plein dedans depuis au moins deux décennies... Voici la description qu'il en fait (p. 264-266) : 
La classe moyenne, principal acteur de la démocratie de marché, retrouvera la précarité à laquelle elle croyait avoir échappé en se détachant de la classe ouvrière ; le contrat l'emportera de plus en plus sur la loi ; les mercenaires, sur les armées et sur les polices ; les arbitres, sur les juges. Les juristes de droit privé feront florès.
Pendant un certain temps, les États des pays maîtres de l'ordre polycentrique pourront encore fixer quelques règles de leur vie sociale. La majorité politique y rejoindra la majorité économique, c'est-à-dire l'âge auquel l'enfant deviendra un consommateur autonome. Dans chaque pays, les partis politiques, en plein désarroi, chercheront – de plus en plus en vain – des domaines de compétence : ni la gauche ni la droite ne pourront empêcher la privatisation progressive de l'éducation, de la santé, de la sécurité, de l'assurance, ni le remplacement de ces services par des objets produits en série, ni, bientôt, l'avènement de l'hyperempire. La droite en accélérera même l'avènement par des privatisations. La gauche en fera autant en donnant à la classe moyenne les moyens d'accéder plus équitablement à la marchandisation du temps et à la consommation privée. L'appropriation publique des grandes entreprises ne sera plus une solution crédible; le mouvement social n'aura plus la force de s'opposer à la marchandisation du monde. Des gouvernements médiocres, appuyés sur de rares fonctionnaires et des parlementaires discrédités, manipulés par des groupe de pression, continueront à donner un spectacle de moins en moins fréquenté, de moins en moins pris au sérieux. L'opinion ne s'intéressera pas beaucoup plus à leurs faits et gestes qu'elle ne s'intéresse aujourd'hui à ceux des tout derniers monarques du continent européen.
Et de conclure le chapitre sur cette phrase menaçante (p. 301) : "Après la violence de l'argent, viendra - vient déjà - celle des armes.", puis d'enchaîner sur le chapitre dédié à l'hyperconflit, dont je ne résiste pas à vous citer cet extrait (p. 308-311) :
Les États n'ont jamais été les acteurs exclusifs de la violence du monde. Des mafias, des gangs, des mouvements terroristes - je les nomme ici pirates - se sont toujours immiscés entre les nations pour les combattre ou, à tout le moins, violer leurs lois. Quand la déconstruction affaiblira les États, que le droit et la police se feront plus discrets, la violence proliférera dans la vie publique et entre individus ; ces pirates deviendront même des agents essentiels de l'économie et de la géopolitique.
(...)
Des organisations mafieuses, des cartels, des criminels en col blanc, responsables de trafic de drogue, de femmes, d'armes ou de jeux, opérant sans base géographique, collecteront des fonds, menaçant et agissant comme des États et contre des États pour garantir leur sécurité. lis se doteront – ils se dotent déjà – des armes les plus sophistiquées ; ils menaceront juges, policiers et dirigeants politiques susceptibles de se mettre en travers de leur route. Parfois, comme c'est déjà le cas en Colombie, en Somalie, au Brésil ou au Pakistan, ces bandes contrôleront des villes, des territoires, voire des pays entiers.
(...)
Certaines de ces forces se ligueront contre des États, et en particulier contre des démocraties : on verra - on voit déjà - des barons de la drogue au service de causes politiques ou se servir d'immigrants comme passeurs. On verra - on voit déjà - des nations en ruines devenir les repaires de mafieux. On verra - on voit déjà - des forces terroristes, par nature nomades, trouver refuge dans des non-États ; on verra - on voit déjà - des organisations mafieuses soutenir des ambitions politiques, laïques ou religieuses comme le fit la Mafia, Cosa Nostra, ou les gangsters français devenus collabos en 1940.
Voilà ! La seule erreur, dans ce terrible scénario, c'est de décliner les verbes au futur et au passé simple, alors que l'Italie les vit au temps présent, qui plus est avec un regain de force depuis que Berlusconi est au pouvoir...

J'arrête là cette première partie, en vous laissant méditer cette question : « Pourquoi l'Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l'Europe ? »

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mardi 14 décembre 2010

Les chiffres de Twitter

[MàJ - 16 décembre 2010] J'ai lu hier que Twitter avait levé 200 millions $ supplémentaires, ce qui valorise l'entreprise à 3,7 milliards $.

Il semble également qu'avec l'arrivée au directoire de Twitter de nouvelles pointures comme Mike McCue et David Rosenblatt, la société veuille booster la pub du site (Twitter Analytics est déjà disponible pour tous les annonceurs), et développer d'autres modèles économiques, comme la vente de ses données : 360 000 $ pour 50% de ses tweets via un partenariat avec GNIP, la société se réservant le droit de commercialiser en direct 100% des données, qu'elle évalue à environ 1 000 tweets par seconde !

Il semble donc que mes prévisions de 1 200 tweets par seconde (voir plus bas) étaient bien par défaut, puisque si l'on se base sur ces chiffres de Twitter, nous en serions déjà à plus de 31,5 milliards de tweets à l'année, soit une valorisation à 12 cents le tweet (31,5 milliards x 0,12 = +3,7 milliards $) !

Quant à analyser entre 15 et 16 milliards de tweets pour 360 000 $, cela fait moins de 1 000 $ par jour pour environ 1 500-1 600 milliards de caractères (en prenant une moyenne de 100 caractères par tweet), ce qui représente en gros 1 milliard de pages de texte (standard en traduction : 1 page = 1 500 caractères), un beau corpus !

* * *
Mon dernier billet est né en m'interrogeant sur les stats de Twitter, et notamment sur la faible proportion de tweets francophones, évalués à 0,64% de l'ensemble des messages par une étude que cite Lionel en commentaire.

L'étude originale, qui a exploré 13 millions de comptes en janvier 2010, montre une répartition fortement déséquilibrée, avec les États-Unis qui se taillent la part du lion (plus de la moitié), et les autres pays se partageant le reste.


Les comptes francophones seraient autour de 1%, pour une proportion équivalente de messages FR twittés chaque jour début 2010, selon ces autres chiffres : 500 000 sur près de 50 millions. Posons donc l'hypothèse de 1% de comptes et de messages FR, nous ne devrions pas être loin de la réalité.

Voyons maintenant quelques données fournies sur le blog de Twitter. En février 2010, la barre de 45 millions de tweets par jour était franchie :


mais en décembre nous en sommes à plus de 95 millions/jour (vs. 90 millions deux mois plus tôt), pour un total dépassant ... 25 milliards de tweets en 2010 !!!

La production journalière de tweets a donc plus que doublé depuis le début de l'année, en hausse constante, puisque si l'on divise 25 milliards par 365 jours, ça ne fait qu'une moyenne de 68,5 millions/jour, pratiquement à mi-chemin entre les 45 millions de février dernier et les 95 millions de ce mois-ci.

De ce pas on devrait donc largement dépasser 40 milliards de tweets en 2011, soit plus de 1 200 tweets par seconde, c'est-à-dire plus du double des performances enregistrées en février, et un quart des messages qui contiennent un lien !

Mais en rapportant ce chiffre au nombre de comptes, qui était de 175 millions en novembre, dont plus de 100 millions ouverts cette année et une moyenne actuelle de 370 000 nouveaux comptes chaque jour, si cette tendance se maintient, ça nous donnerait environ 200 millions de comptes ouverts dès janvier 2011 et probablement plus de 300 millions à la fin de l'année prochaine.

Or 40 milliards de tweets pour 300 millions de comptes, ça ne fait jamais que 133 tweets par compte sur l'année, disons 1 tous les trois jours ! Ce qui est totalement invraisemblable, et laisserait plutôt penser que la production annuelle de tweets fin 2011 sera plus proche de 60 milliards que de 40.

Certes, ce ne sont que des projections, probablement par défaut, mais qui donnent pourtant une idée de la croissance phénoménale de Twitter, dont le CEO, Dick Costolo, a déjeuné la semaine dernière avec ... Steve Ballmer !

Ça vous dit quelque chose ?

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vendredi 10 décembre 2010

Les français s'intéressent-ils à Wikileaks ?

L'affaire Wikileaks - Julian Assange me bouleverse. C'est probablement plus du domaine de l'intuition que du rationnel, mais que voulez-vous, je fonctionne comme ça, et je sens que cette histoire est d'une importance extrême, pour la démocratie, pour la liberté d'expression, pour le droit à Internet, qui devrait être un droit inaliénable et imprescriptible, selon moi...

Ainsi, je suis de près le tag Wikileaks sur Twitter (bien qu'il ne soit pas "trendy"...), et à chaque fois je suis étonné par le nombre relativement peu important de tweets en français sur le sujet. Pour en avoir le cœur net, j'ai sélectionné autant de tweets tagués Wikileaks que Twitter m'a permis, soit 1 478. Tweets en français : 37 (!), soit 2,5% du total.

Personnellement, il me semble que ça fait pas lourd. Tout au moins rapporté à une affaire de cette importance. Vous allez me dire que ce pourcentage doit être évalué au regard du pourcentage réel de francophones sur Twitter, qui devrait tourner autour de 3% (si quelqu'un a les chiffres exacts ou un lien, merci de le signaler en commentaire), mais même en comparant les deux chiffes, je trouve ce "2,5%" extrêmement bas, trop bas !

J'ai donc cherché des articles en français sur le sujet, juste pour voir si ce que j'allais trouver aurait corroboré mon idée d'un seuil d'attention plutôt faible, et voici le résultat de mes recherches.

Je salue tout d'abord l'initiative Statelogs, d'OWNI, qui est sans aucun doute la source d'info francophone la plus riche, avec des analyses de fond s'intéressant à la véritable nature du phénomène Wikilieaks et qu'il convient de méditer.

Cliquez ces liens pour chercher dans les mémos, ici, , ou directement à la source.

Je ne partage évidemment pas l'avis de Wikileaks comme d'une grande illusion médiatique, mais tous les avis méritent d'être pris en considération lorsqu'ils sont étayés (voir ici, en anglais, une série d'arguments pour et contre Wikileaks). Je me range plutôt du côté de Cédric Manara, pour qui un tel acharnement est un signe inquiétant que l'Internet tel que nous connaissons pourrait bien être en péril, et que tout ça pourrait aller très vite...

Et d'ailleurs, pourquoi se contenter de tirer sur le messager ? Sinon parce que Wikileaks sert à dénoncer les magouilles de nos gouvernants ?



D'où la nécessité, impérative, de résister ! Les américains eux-mêmes s'interrogent sur le fondement d'une action légale sérieuse (bien qu'ils aient déjà préparé une inculpation pour espionnage...), donc laissons les vélléitaires français (le totalitarisme de la transparence...) ou italiens (Assange veut détruire le monde...) à leurs enfantillages (si ce n'est que ce sont des ministres, mais bon...). Quand le chef de l'état lui-même confond Wikileaks et Wikipédia, que peut-on demander de plus à ces braves gens ?

Par conséquent, face à un Julian Assange en danger, je trouve qu'il est important de lui assurer un soutien sans faille, à l'image de Reporters sans frontières ou de La Quadrature du Net, puisqu'il est évident que nos gentils gouvernants vont vite tenter de s'engouffrer dans la brèche créée par Wikileaks pour raccourcir encore davantage les laisses du peu qui reste de nos libertés, sous couvert de régulation du Web...

La position de l'ISOC est claire sur ce point :
Unless and until appropriate laws are brought to bear to take the wikileaks.org domain down legally, technical solutions should be sought to reestablish its proper presence, and appropriate actions taken to pursue and prosecute entities (if any) that acted maliciously to take it off the air.
Et qu'on soit d'accord ou pas avec l'action d'Assange et de l'équipe de Wikileaks ne change rien à l'affaire, puisque les conséquences "législatives" qui risquent d'être prises un peu partout dans le monde "démocratique" iront bien au-delà du seul cas particulier.

D'ailleurs certains pensent déjà à des moyens "techniques" de défense, comme les DNS en P2P, mais il est clair que ce n'est pas forcément la panacée. Pour autant, voici une visualisation des sites miroirs de Wikileaks...

Sur un autre terrain, les relations de Wikileaks avec le journalisme doivent encore être approfondies, du reste la presse elle-même s'interroge, et les journalistes aussi : renaissance du journalisme ou imposture médiatique ? Et qui pourrait me dire la différence entre Daniel Ellsberg et Julian Assange, né le 3 juillet 1971, à l'époque même où Ellsberg fournit au New York Times et au Washington Post des extraits d'un rapport gouvernemental secret sur la guerre du Viêt Nam, les fameux Pentagon Papers. Lui-même avoue aujourd'hui :
EVERY attack now made on Assange and @wikileaks was made against me and release of Pentagon Papers.
Voici donc un rapide tour du problème que m'a inspiré la question suivante :  Les français s'intéressent-ils à Wikileaks ?

Car je persiste à penser que seuls 37 tweets francophones sur 1 478 témoignent d'une sous-estimation, ou d'une sous-représentation de cette affaire, selon moi cruciale. Ceci dit, histoire de se consoler, hormis l'anglais, il ne me semble pas que les autres langues soient beaucoup plus représentées que le français dans mon échantillon, à part l'espagnol, peut-être, même s'il est vraisemblable que tous les non-anglophones twittent aussi en anglais.

Y en a-t-il d'autres parmi vous qui ont eu une impression identique ?

* * *
Sarah nous signale au passage ce beau documentaire de la télévision suédoise :



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P.S. Pour celles et ceux qui comprennent l'anglais, il a aussi été question de Wikileaks durant Le Web 2010, voici le panel :



Voir également la défense de Wikileaks par Pierre Chappaz, en français :



Pierre Chappaz s'exprime sur WikiLeaks (Challenges)

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samedi 4 décembre 2010

Julian Assange & Hal Turner

Cette affaire de Wikileaks, l'an zéro d'une nouvelle guerre, me met dans une colère noire. D'abord parce que la réaction de l'Amérique est totalement débile, avec des débordements en tout genre de politiques qui font leur gros caca nerveux (laissons tomber les diarrhées françaises et italiennes...).

Ensuite parce que les censures répétées d'Amazon, d'EveryDNS.net, de Tableau, de Paypal, de Moneybookers, Mastercard, etc., qui, d'un instant à l'autre, ont tous éliminé Wikileaks de leurs services, sont en train de nous dessiner les contours d'un Maccarthisme numérique de la plus mauvaise augure, sous l'impulsion de sénateurs comme Joe Lieberman !

Vous vous rappelez Hal Turner ? Aujourd'hui il est en prison parce qu'il est accusé d'avoir menacé de mort trois juges, quand bien même il est prouvé que le FBI s'est servi plusieurs fois de lui comme agitateur...

Or quelqu'un pourrait-il m'expliquer quelle serait la différence entre Hal Turner et Tom Flanagan, un "conservateur" qui en a appelé à l'assassinat d'Assange, si ce n'est que pour le même délit, l'un est en prison alors que l'autre est un conseiller du premier ministre canadien...



Certes, Flanagan est canadien, mais Sarah Palin a déjà déclaré qu'Assange devrait être mis sur le même plan que Ben Laden et les terroristes d'al-Qaeda, certains membres de son parti (républicains) n'hésitant pas à invoquer la peine de mort pour les responsables de WikiLeaks. Et que dire quand la presse titre : Assassinez Assange !?

Ou Newt Gingrich :
Information warfare is warfare, and Julian Assange is engaged in warfare. Information terrorism, which leads to people getting killed is terrorism, and Julian Assange is engaged in terrorism. He should be treated as an enemy combatant. WikiLeaks should be closed down permanently and decisively.
Et les autres...

Les agences gouvernementales U.S. menacent même leurs employés et fonctionnaires - y compris les aspirants candidats (!) - en les avertissant que la simple consultation du site - et donc de documents classés - est un délit !!!

Côté défense, en revanche, je trouve que les journaux, dont Le Monde, chargés de débroussailler cette énorme masse documentaire, restent bien trop silencieux sur les risques encourus par Assange, et que le journalisme en général, même celui qui se dit "libre" (Médiapart...), n'exprime pas assez haut et fort sa réprobation sur la façon dont les "grands" de ce monde veulent mettre les "petits" sous leur botte.

Il y a fort heureusement des exceptions notables, comme RSF, l'IFJ, Time ou Il Fatto en Italie.

Je n'ai pas le temps de développer, mais mon avis est que celles que nous appelons aujourd'hui "démocraties" sont responsables des pires saloperies, les U.S. en tête (et je vous dis pas l'Italie...), que plus le temps passe et plus nos gouvernants réduisent à néant les quelques "acquis" démocratiques tout en s'en mettant plein les poches, et donc que toute information "libre" qui réussit à échapper aux griffes de la mainmise médiatique de qui nous gouverne en nous gardant soigneusement dans l'ignorance de leurs magouilles ne peut que faire le plus grand bien à ce qui reste de toute façon la forme plus évoluée de vie en société : la démocratie.

Qui se meurt de silence, d'ignorance et d'indifférence, et ne peut progresser que dans une dialectique saine - et donc informée - entre gouvernants et gouvernés.

Merci Julian Assange, merci Bradley Manning, merci à toute l'équipe de Wikileaks et à toutes vos sources, anonymes et courageuses.

Comme le dit justement Ron Paul : What we need is more WikiLeaks!!!

Et d'ajouter :
In a free society, we are supposed to know the truth, in a society where truth becomes treason, we are in big trouble.



Liens connexes à lire :


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P.S. Si vous souhaitez faire une recherche dans la doc déjà disponible...

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dimanche 28 novembre 2010

134 milliards de dollars - l'affaire évoquée dans les Statelogs de Wikileaks !

134 MILLIARDS DE DOLLARS - CHRONOLOGIE INVERSÉE

XXI. 134 milliards de dollars - LE PROCÈS - I (1er décembre 2011)
XX. 134 milliards de dollars - Affaire relancée (26 novembre 2011)
XIX. Exclusivité mondiale Adscriptor ! 134 milliards de dollars : procès civil n° 8500 aux US (24 novembre 2011)
XVIII. Exclu Adscriptor : Monsieur Yin & Monsieur Yang (xyz milliards de dollars) (10 avril 2011)
(Version anglaise) [Exclusive]: Mr. Yin & Mr. Yang (+200 billion dollars more...) (April 10, 2011)
XVII. 134 milliards de dollars - l'affaire évoquée dans les Statelogs de Wikileaks ! (28 novembre 2010)
XVI. 134 milliards de dollars - l'opération Lys d'Or et le Traité de Versailles ! (2 octobre 2010)
XV. 134 milliards de dollars - épilogue ... "officiel" (24 mai 2010)
XIV. xyz ... milliards de dollars : conférence de presse (22 septembre 2009)
XIII. 314,5 milliards de dollars : la piste russe ! (21 septembre 2009)
XII. 180 milliards de dollars (19 septembre 2009)
XI. 134 milliards de dollars - Autre saisie ! (18 septembre 2009)

Résumé de l'affaire (5 septembre 2009)

X. 134 milliards de dollars - Interrogation parlementaire (3 août 2009)
IX. 134 milliards de dollars - Ordre exécutif 11110 (15 juillet 2009)
VIII. 134 milliards de dollars - Dragon Family (6 juillet 2009)
VII. 134 milliards de dollars - Hal Turner (4 juillet 2009)
VI. 134 milliards de dollars - le mystère continue ! (30 juin 2009)
V. 134 milliards de dollars - les comptes ne tournent pas rond ! (24 juin 2009)
IV. 134 milliards de dollars - les mystères de l'information (16 juin 2009)
III. 134 milliards de dollars - trop gros pour être faux (14 juin 2009)
II. 134 milliards de dollars - suite (10 juin 2009)
I. 134 milliards de dollars (8 juin 2009)

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Exclu Adscriptor : il semble que l'affaire des 134 milliards de dollars soit évoquée dans les Statelogs de Wikileaks !!!

Billet destiné à s'étoffer dès que j'aurai du nouveau, vu que la première livraison en accès public est pour l'instant limitée à 220 documents, soit 0,087% de l'ensemble, autant dire une misère...

[MàJ - 30 novembre 2010] La publication se poursuit au compte-gouttes, donc j'espère qu'il faudra pas attendre des mois... (même si quelque chose me dit qu'on entendra encore parler de cette affaire !)

Selon Wikileaks, il s'agit de 251 287 documents, sur plus de 3 millions de pages pour un total de 261 276 536 mots, soit une moyenne de 1 040 mots par note.


[MàJ - 2 décembre 2010] Or vu que depuis le début de la mise en ligne le site a publié environ 400 nouvelles notes en 4 jours, soit une moyenne d'une centaine par jour, à ce rythme il faudrait encore ... 2500 jours, soit pratiquement 7 ans de publications journalières.

Un non-sens absolu à l'heure d'Internet, d'autant plus que d'autres révélations sont d'ores et déjà annoncées dès le mois prochain sur Bank of America...

Et à l'heure où Wikileaks ne pourrait bien être que le précurseur d'une fuite plus massive, généralisée, constante. Comme l'observe justement Brian Skahan :
the real story from #wikileaks is that the door of massive data leaks is open permanently. governments and corporations face a new reality
Donc en attendant d'approfondir, voici la chronologie d'une affaire dont je pense être sans aucun doute la source d'info francophone la plus complète. Et la seule, à vrai dire.


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samedi 20 novembre 2010

Les répercussions prévisibles du déclin politique de Silvio Berlusconi sur son Empire…

(billet qui doit son existence à Gilles Bruno, repris sur l'Observatoire des Médias)

Il y a quelques jours, le fils de Berlusconi, Pier Silvio, a déclaré à l'occasion d'un congrès qui s'est tenu à l'Università Cattolica, à Milan, que c'est la « situation politique » et « la situation de crise générale, pas seulement en Italie », qui pèsent davantage sur la performance négative qu'enregistre en ce moment l'action Mediaset à la Bourse italienne, plutôt « que les résultats du Groupe sur les neuf premiers mois de l'année », en hausse relative.

En effet, dans la semaine qui vient de s'écouler, le titre a touché son plus bas depuis 4 mois, bien qu'il rebondisse légèrement depuis hier. Ce qui fait préciser à Pier Silvio Berlusconi : « Le yoyo quotidien du cours est difficilement déchiffrable ».

Il n'empêche ! Si l'on observe l'évolution sur les 5 dernières années, la baisse semble évidente et durable :


D'autant plus que les différentes affaires judiciaires qui s'accumulent sur le Groupe hypothèquent gravement son avenir :
  • Le procès sur les droits télévisés de Mediaset, dans le cadre duquel Silvio Berlusconi est accusé de fraude fiscale, réalisée en gonflant artificiellement le prix des droits de diffusion de films, qui auraient été acquis à travers plusieurs sociétés écrans lui appartenant pour les revendre ensuite au Groupe, lequel aurait ainsi pu constituer des caisses noires à l'étranger et payer moins d'impôts dans son pays. Sont également cités à comparaître le président de Mediaset, Fedele Confalonieri, et David Mills, déjà condamné dans un autre procès pour avoir été corrompu par Berlusconi himself. Rappelons en passant que David Mills fut l'artisan-créateur du Compartiment B de Fininvest, le secteur très confidentiel réunissant pas moins de 64 sociétés off-shore...
  • Dans l'affaire Mediatrade en revanche, qui concerne également les droits télévisés, Berlusconi se serait "approprié indûment" des fonds d'une de ses sociétés contrôlée avec le concours d'un associé, l'homme d'affaires américano-égyptien, Frank Agramo.
Commentaire à chaud de Marina Berlusconi (dont certaines rumeurs disent qu'elle pourrait se lancer en politique pour succéder à son père...) : « Si nous devions payer une telle somme, démesurée, Mediaset devrait mettre la clé sous la porte ! ». Le jour du jugement, le titre avait immédiatement décroché de 6,30% !

Berlusconi a ensuite remporté les premières manches, puisqu'il a obtenu le blocage du paiement de l'amende, jugée trop élevée : une expertise diligentée par la Cour d'Appel de Milan a d'ailleurs diminué la valeur du préjudice subi à environ 560 millions d'euros. Par conséquent, si le Tribunal de deuxième instance retient les résultats de l'expertise, il est probable que De Benedetti encaissera quoi qu'il en soit un pactole considérable en réparation...

Les avocats des parties doivent déposer leurs conclusions mardi 23 novembre, et le jugement devrait être rendu vers le mois d'avril 2011, le même mois où arrivera à échéance la caution bancaire de 806 millions d'euros déposée par Fininvest en garantie d'une "éventuelle" condamnation.

Côté presse nationale, ça ne va pas très fort non plus avec Il Giornale, le quotidien du frère de Berlusconi, prête-nom plutôt qu'éditeur pur et dur... Même si l'arrivée de Vittorio Feltri l'année dernière a boosté les ventes, vu qu'il tape sur tout ce qui bouge dans un sens opposé aux desiderata de son patron (il vient d'ailleurs d'être suspendu trois mois par l'ordre des journalistes, pour avoir violé la déontologie du métier...), les résultats financiers sont encore dans le rouge et la seule raison pour laquelle la famille Berlusconi le garde, c'est qu'il s'agit d'un formidable outil d'influence et de propagande...

Passons maintenant à la RAI, la télévision publique, dont Berlusconi réussit encore à contrôler les JT de la 1ère et de la 2ème chaînes. Le dernier exemple en date n'est pas vieux puisqu'il date d'hier, où les titres du 20 heures de la 1ère chaîne ne disent pas UN mot du jugement du Tribunal de Palerme (dont les motivations ont été rendues publiques hier, justement) qui, en juin dernier, a condamné en appel le Sénateur Marcello Dell'Utri à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, alors que Silvio Berlusconi est cité pas moins de 461 fois dans le dispositif, troisième personnage plus cité après Marcello Dell'Utri (1073 fois) et Vittorio Mangano (613 fois), le héros...

Jugement impitoyable : pendant près de 20 ans, Berlusconi a préféré payer la mafia sans jamais dénoncer les différents chantages aux forces de l'ordre, pour protéger aussi bien sa famille que ses télévisions, et Marcello Dell'Utri, son éminence noire, a constamment fait le lien entre Berlusconi et les chefs mafieux, "en contribuant de manière efficace et consciente à consolider et renforcer l'association mafieuse". Ce n'est pas moi qui le dit, mais la Cour d'Appel ! J'aborderai bientôt aussi le chapitre des "présumés" financements mafieux à Berlusconi, dont Massimo Ciancimino raconte qu'ils ont été particulièrement fructueux, preuves à l'appui...

Quant à Vittorio Mangano, défini publiquement comme un héros par les compères Berlusconi-Dell'Utri alors qu'ils savaient pertinemment que c'était un mafieux, il était à demeure chez Berlusconi, à Villa San Martino, pour garantir sa "protection" à la famille Berlusconi, et accessoirement pour servir de tête de pont entre la mafia sicilienne et les mafieux installés dans le nord de l'Italie en vue de développer le trafic international de drogue, Paolo Borsellino dixit...



Voilà l'Italie d'aujourd'hui : un état délinquant et corrompu, un sénateur qui se permet le luxe de déclarer haut et fort qu'il n'en a rien à foutre de la politique, mais qu'il occupe les rangs du Sénat uniquement pour pas finir en prison, un président du Sénat pour le moins discutable (il fut également l'avocat de Giovanni Bontate, frère de Stefano, chef des chefs de la mafia avant d'être fait exécuter par Riina ; il s'est bien gardé d'ébruiter la chose pendant plus d'un quart de siècle, mais dès qu'un écrivain comme Antonio Tabucchi ose le questionner sur son passé il lui demande 1,3 millions d’euros en dommages et intérêts pour diffamation...), et un président du Conseil totalement imprésentable, autant pour la partie "émergée" que pour la partie "immergée"...

Et tout ça, ce n'est qu'une partie infinitésimale de ce qui se passe ici ! Mais bon, tant que le JT n'en parle pas, c'est que tout va bien...


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P.S. Jusqu'à présent, voilà plus de 16 ans que Berlusconi a réussi à endormir les italiens grâce à sa puissance médiatique, en contrôlant l'information, c'est-à-dire en désinformant par une propagande essentiellement basée sur le mensonge, la calomnie (il faudrait que je vous raconte les innombrables "dossiers" qui circulent ici...) et la déconstruction du langage.

Pour autant la politique italienne ressemble aux immenses sarcophages métalliques enfouis dans des décharges disséminées du nord au sud de la péninsule : ils sont tellement pleins à craquer de déchets toxiques que leurs déversements miasmeux commencent à déborder de partout, et l'incommensurable cloaque italien ne pourra plus rester dissimulé longtemps encore.

Il me semble d'ailleurs que, de plus en plus, l'opinion publique internationale est en train de se rendre compte que l'Italie de Berlusconi est un danger pour l'Europe. Donc il ne reste plus qu'à en convaincre les italiens eux-mêmes, mais la tâche s'annonce ardue. Et pourtant, on ne peut pas lui reprocher de ne pas y mettre du sien !

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