lundi 31 janvier 2011

Carrefour en Italie : une cible de choix pour la mafia...


Introduction
Matteo Messina Denaro
Carrefour en Italie
Les aventures du groupe GDM à Barcellona Pozzo di Gotto
L'Expo Milano 2015
Le site Alfa-Romeo de Portello
Conclusion

* * *
MàJ - 31 janvier 2011 : je vous avais parlé en fin de billet du jugement de Giuseppe Grigoli, "le roi des supermarchés Despar de la Sicile Occidentale", pour lequel le parquet avait demandé une condamnation à 15 ans de prison, et bien le Tribunal de Marsala s'est prononcé ce soir, en condamnant Grigoli à 12 ans d'emprisonnement, Matteo Messina Denaro à 27 ans par contumace (il est en cavale depuis 1993), et en leur saisissant définitivement un patrimoine d'une valeur de 500 millions d'euros (comptes bancaires, 12 sociétés, plus de 200 bâtiments, 133 terrains, etc.)...

* * *
Introduction

Il y a un an déjà, en dressant le bilan de l'entreprise mafia pour l'année 2009, j'écrivais ceci :
Si je trouve le temps, je vous ferai un billet sur les déboires de Carrefour en Italie du sud...
L'heure est venue de m'atteler à la tâche, mais comme vous allez le voir c'est compliqué ! Posons d'abord le cadre de la situation.

La grande distribution en Italie (connue sous le sigle de GDO, Grande Distribution Organisée) est désormais un débouché prioritaire pour la mafia, dont la stratégie vise de plus en plus à occuper et coloniser l'économie LÉGALE...

Un phénomène qui ne passe pas inobservé, comme en témoignent différents articles publiés en novembre 2010 : “La mafia si infiltra nella grande distribuzione”, “La mafia ricicla nella grande distribuzione”, etc.

Ce faisant, la mafia joue sur un double tableau : la spéculation immobilière d'une part (avec la construction des centres commerciaux), et toute la filière marchande de l'autre (de la production au transport et à la distribution), dont un exemple frappant est la mainmise de l'association cosa nostra / camorra / 'ndrangheta sur le Marché de gros des fruits et légumes de Fondi, le plus grand marché italien (et d'Europe...) qui s'étend sur plus de 335 hectares à 2h de route de Rome.

Cette association criminelle, qui se divise en outre le pays en trois (pratiquement la 'ndrangheta au Nord, la camorra au Centre et la mafia au Sud...) est plus vivace que jamais, donc croire que ce pacte mafieux tripartite a été démantelé pour Fondi n'est qu'un leurre, puisque l'administration de la ville, qui aurait dû être placée sous administration contrôlée, a été sauvée de justesse par le gouvernement Berlusconi, toujours prêt à aider les amis en cas de besoin... [Début]

Matteo Messina Denaro

Mais revenons à nos moutons ! Ou, pour mieux dire, au mouton noir qui a pour nom Matteo Messina Denaro, en cavale depuis les attentats terroristes-mafieux de 1993, dernier grand parrain de cosa nostra qui court toujours en dépit de plusieurs condamnations à perpétuité prononcées contre lui.

Et qui semble s'intéresser de très près à la grande distribution, comme en témoignent plusieurs enquêtes en cours, qui impliquent notamment Giuseppe Grigoli et Salvatore Scuto, respectivement gérant de la marque Despar pour la Sicile Occidentale et membre du Comité directeur de Despar Italia, prête-nom présumés de Messina Denaro...

Bien. Mais quel est le rapport avec Carrefour, me direz-vous ? J'y arrive. En partant de la reconversion stratégique annoncée par le nouvel homme fort du Groupe, Lars Olofsson.

Le 30 juin 2009, Carrefour a tenu à Paris une journée-investisseurs consacrée à la présentation aux analystes des principes de la nouvelle organisation et à la mise en œuvre de son plan de transformation, qui prévoit notamment, pour l'Italie :

Refocalisation de nos affaires
• 2 fermetures (Rome, Bari)
• Décision de céder 4 hypermarchés (Région des Pouilles)
• 6 hypers restants dans le Sud de l’Italie
Renforcer le business dans le Nord de l’Italie
• Investissement prix de l’ordre de 40m€
• Convergence des enseignes en cours
Lancement d’un plan de transformation dans le Nord de l’Italie :
• Programme de réduction de coûts : “Fast Forward”
• Amélioration significative de la marge en 2010

En clair, cela signifie un désengagement du Groupe dans le Sud et un recentrage au Nord, comme l'explique le plus récent document de référence (2009) disponible en ligne, au chapitre intitulé "Italie : cap au Nord"
En 2009, Carrefour Italie a décidé d’établir des bases solides pour le futur. Le plan de transformation est en marche et Carrefour recentre ses activités dans le Nord du pays. Commercialement, le processus de convergence s’est accéléré avec le passage de 50 magasins GS sous l’enseigne Carrefour Market et de 15 magasins de proximité DiperDi sous l’enseigne Carrefour Express. C’est sur ces nouvelles bases que Carrefour Italie entend bâtir son leadership. En 2010, l’Italie devrait compter 400 Carrefour Market et 700 Carrefour Express dans tout le pays. Le lancement de la gamme Carrefour Discount et l’extension des gammes de produits à marque renforceront aussi la présence de Carrefour dans le panier des consommateurs. La réinvention des hypermarchés dopera leur attractivité et le développement des supermarchés en franchise dynamisera l’expansion de Carrefour.
[Début]

Carrefour en Italie

Aujourd'hui, Carrefour en Italie c'est 25 000 salariés, soit 5% des effectifs mondiaux de l'entreprise (500 000 employés dans 35 pays), et à fin décembre 2009 un réseau de 477 magasins consolidés :
  • 61 hypermarchés
  • 227 supermarchés
  • 0 hard discount
  • 175 magasins de poximité
  • 14 cash & carry
y compris les 6 hypers à vendre ou à fermer dans le Sud : mis à part celui de Rome (ouvert en 2004), les 5 autres concernent essentiellement les Pouilles, avec une fermeture à Bari et 4 ventes : Bari, Brindisi, Lecce et Matera (Basilicate), acquisitions réalisées par la Coop en juillet 2009.

De fait, à fin octobre 2010, l'entreprise comptait en plus d'une soixantaine d'hypers 1 043 points de vente, soit 354 Carrefour Market qui correspondent aux enseignes GS, et 689 Carrefour Express au réseau de proximité DìperDì.

[MàJ] Selon une présentation Carrefour trouvée sur Internet, les PdV sont 1 303 (respectivement 449 et 854), plus 64 hypers et 14 cash & carry, soit un total réseau de 1 381. (904 de plus qu'en 2009 !)

Après avoir ouvert ses premiers hypermarchés en 1993 et être devenu en 2000 n° 2 de la distribution dans le pays (avec le rachat via Promodès du Groupe GS, créé au début des années 60 par Marco Brunelli, ex-président de Carrefour Italia en 2000-2002 et actuel patron de Finiper), en avril 2005, à la suite d'un partenariat avec Aligros, le groupe acquiert 160 points de vente, pour l'essentiel des magasins de proximité situés dans la région des Pouilles, un investissement qui se traduisait deux ans plus tard par ... une perte de 5 millions d'euros dans cette seule région !

Une situation déplorable, qui a naturellement conduit au désengagement localisé du groupe, comme le laissait entrevoir Giuseppe Brambilla, Directeur Exécutif Italie, dans une interview qui remonte à fin juin 2009 :
Question : - Le réseau des hypermarchés Carrefour dans le Sud a été mis en vente, et pourtant aucune transaction n'a encore été finalisée. Pourquoi ?

Réponse : - Certains centres étaient mal positionnés et disproportionnés par rapport au marché local. Comme de nombreux autres acteurs économiques, nous avions parié sur une augmentation des revenus et de la consommation dans le Mezzogiorno, mais la première n'a pas eu lieu et la seconde n'a été que partielle. Précisons en outre que nous pratiquons une politique de rémunération où le niveau des salaires est pratiquement identique dans le Nord et le Sud du pays, avec en plus la concurrence de nombreux acteurs qui n'ont pas modernisé leurs modes d'organisation et ont recours à des formes de flexibilité du travail qui nous sont interdites.

Q. : - Comment allez-vous réagir ?

R. : - Nous relancerons certains hypermarchés, et pour les autres, nous les restructurerons ou nous les fermerons.
Donc, sauf erreur de ma part, les 6 hypermarchés Carrefour restants dans le Sud de l'Italie seraient : 2 en Calabre [Portobolaro (Reggio Calabria) et Cosenza], 3 en Campanie [Marcianise et Capodrise à Caserte et 1 à Pontecagnano (Salerne)], et 1 en Sicile [Milazzo].

Ce dernier est en franchise au Groupe GDM, qui exploitait il y a quelques temps encore les hypers de San Cataldo (Caltanissetta) et Castrofilippo (Agrigento), toujours en Sicile, avant de faire transiter les deux centres commerciaux - "Le Vigne" de Castrofilippo et "Il Casale" de San Cataldo - de Carrefour au groupe Sidis (dont les hypers, soit dit en passant, sont exploités en franchise sous l'enseigne Auchan...).

Or il est intéressant de connaître les motivations de GDM, dévoilées dans un communiqué à la clientèle par le responsable du groupe pour la Sicile, qui dénonce que ce "retrait" est dû aux "difficultés qui tenaillent cette terre", où il "est dur d'investir" ("difficoltà che attanagliano questa terra", in cui "è difficile investire"), en dépit de tous les efforts déployés pour offrir le meilleur service possible ("aver dato il massimo per offrire un buon servizio"). Traduisez MAFIA !

Je sais bien que pour un français la traduction ne coule pas de source, mais lisez ce billet avant de poursuivre, vous comprendrez mieux.

Et pour être plus explicite, je vais vous raconter une histoire. [Début]

Les aventures du groupe GDM à Barcellona Pozzo di Gotto

Barcellona Pozzo di Gotto, c'est en Sicile, juste à côté de Milazzo (Messine).

En juin 2007, la société G.D.M. – Grande Distribuzione Meridionale S.p.a. présente à la municipalité un projet ambitieux prévoyant l'aménagement d'un parc commercial sur plus de 18 hectares, qui aurait dû accueillir six zones destinées à la grande distribution, à l'implantation de locaux commerciaux, aux loisirs, plus une zone de jeux pour les enfants, des hôtels et des restaurants.

Pour présenter ce projet, GDM se basait sur un contrat d'utilisation des sols passé en 2005 avec la société Dibeca S.a.s., propriétaire d'une bonne partie des hectares de terrain, contrat accompagné d'une promesse de vente.

Or en mai 2008, GDM décidait de se retirer du projet, au motif, selon Piergiorgio Sacco, président du groupe, que « (l)’achat des terrains à Dibeca était soumis à la réalisation de plusieurs conditions dans un délai de trois ans et non au-delà à dater de la signature du premier contrat, conditions telles que l’approbation du projet, l'octroi par la municipalité des permis de construire correspondants et des autorisations administratives nécessaires à l'ouverture d'une grande surface », et qu'aucune de ces conditions ne s'était réalisée.

Pour autant, en janvier 2009, la commission municipale compétente modifiait l'attribution des permis de construire en les transférant à la société Dibeca, "propriétaire" des terrains. Or en fait, le bail d'une durée de six ans avait été stipulé avec Alessandro Cattafi, "administrateur unique de Dibeca, qui se substituait à la véritable propriétaire, Mme Nicoletta Di Benedetto", contre le paiement d'un loyer annuel de 27 888,67 € (rapportés au nombre d'hectares, avouez que ça fait pas lourd !).

Donc en regard d'une affaire de 250 millions d'euros (le mafioparco, Sonia Alfano dixit, qui développe ici les relations obscures avec la franc-maçonnerie, comme toujours en Italie), la municipalité s'est empressée d'approuver le projet à l’unanimité, le 16 novembre 2009, par 22 votes favorables et 1 abstention...

Or dans un cas précédent, une inspection de la Préfecture de Messine faisait observer que la municipalité de Barcellona Pozzo di Gotto aurait dû procéder à des vérifications préalables et ne jamais passer d'accords avec des sujets tels que M. Alessandro Cattafi et Mme Nicoletta Di Benedetto, respectivement fils et mère de l’avocat Rosario Pio Cattafi, personnage plusieurs fois mis en examen et considéré l'un des chefs de l’organisation mafieuse de Barcellona Pozzo di Gotto. En effet, le nom complet de la société, c'est “Dibeca S.n.c. di Cattafi Rosario & C”...

Car toujours selon les inspecteurs de la Préfecture de Messine, Rosario Pio Cattafi « représente l'un des acteurs plus emblématiques à travers lesquels Barcellona Pozzo di Gotto est devenu carrefour (sans jeu de mots : il crocevia) névralgique et lieu de rencontre où convergent les intérêts des mafias de Catane et de Palerme, et où se brassent d'importantes opérations financières et des trafics illégaux conduisant jusqu'à Milan », évoluant à un « niveau supérieur » d'intermédiation entre les chefs de Cosa Nostra et « certains sujets institutionnels qui opèrent plus particulièrement dans la politique, la justice et les administrations publiques ».

Le curriculum de ce Monsieur est d'ailleurs plutôt chargé : membre de l'extrême-droite subversive dans sa jeunesse, suspecté d'être mêlé à des affaires d'enlèvement, de trafic d'armes, d'explosifs, de drogues, de corruption, de menaces, titulaire de comptes chiffrés en Suisse, fréquentant des membres des services secrets et, last but not least, des parrains de nombreuses familles mafieuses (Santapaola, Carollo, Fidanzati, Ciulla, Bono), il fut également lié au boss Giuseppe Gullotti jusqu'à sa condamnation définitive pour le meurtre du journaliste Beppe Alfano, père de l'actuelle parlementaire européenne, Sonia Alfano, qui confia un jour à sa fille après avoir vu Cattafi à Barcellona Pozzo di Gotto : s'il est revenu, c'est qu'une grosse affaire se prépare...

Le "repenti" Giovanni Brusca l'a indiqué comme étant celui qui lui avait fourni la télécommande ayant servi à l’attentat de Capaci, durant lequel furent assassinés le juge Falcone, sa femme et les membres de son escorte. Or Brusca devrait savoir ce dont il parle, puisque c'est lui qui a appuyé sur le bouton de la télécommande faisant sauter la demi-tonne d'explosifs enfouis sous l'autoroute Palerme-Punta Raisi !

Voici donc l'une des mille manières possibles pour la mafia de financer des opérations millionnaires (en euros...), et plus les affaires sont grosses, plus les organisations mafieuses sont aux aguets. C'est par exemple le cas de la reconstruction de l'Aquila ou de l'Expo universelle de 2015 qui se tiendra à Milan. [Début]

L'Expo Milano 2015

En février 2010, le Préfet Lombardi a publié un rapport - extrêmement confidentiel - sur les mafias à Milan et dans la région, intitulé Le crime organisé en Lombardie, dévoilé par un excellent journaliste, Roberto Galullo, dont la lecture fait froid dans le dos, avec, dès la page 5, des paragraphes comme celui-ci :
“Bien qu'il y ait eu au cours de la dernière décennie diverses opérations de police, vastes et pénétrantes, pour réprimer le phénomène mafieux, les bandes criminelles ont montré une grande aptitude à se réorganiser et se régénérer après les lourdes pertes subies, grâce à l'arrivée de nouveaux venus transférés dans le nord du pays pour remplacer les mafieux en prison. Cette organisation se caractérise par sa capacité avérée de se mouvoir sans grande difficulté dans le domaine du blanchiment, grâce aux fortes relations nouées avec des représentants de l'univers de la banque, de la finance et des institutions. En profitant notamment du potentiel offert par la première place boursière nationale, la 'ndrangheta et d'autres gangs criminels recyclent et/ou réutilisent l'argent sale provenant d'activités illégales, y compris internationales (...), et s'infiltrent insidieusement dans l'économie légale en exploitant des entreprises apparemment licites”.

“Nonostante nell’ultimo decennio si siano susseguite vaste e penetranti operazioni di polizia per reprimere il fenomeni, i sodalizi criminali hanno subito mostrato grande attitudine alla riorganizzazione e alla rigenerazione dopo le pesanti perdite subite, grazie all’apporto di nuovi soggetti trasferiti nel nord del Paese qui arrivati per rimpiazzare i membri della struttura criminale colpiti da provvedimenti restrittivi. L’organizzazione si connota nell’accertata capacità di muoversi senza particolari difficoltà sul terreno del riciclaggio, grazie a consolidati rapporti con esponenti del mondo bancario, finanziario e istituzionale. Avvalendosi delle potenzialità fornite dalla prima piazza economico-finanziaria a livello nazionale, la ‘ndrangheta, così come altre consorterie criminali, attua il riciclaggio e/o il reimpiego dei proventi derivanti dalla gestione, anche a livello internazionale, di attività illecite…inserendosi insidiosamente nel tessuto economico legale, grazie all’esercizio di imprese all’apparenza lecite”.
Suivent les noms des familles représentant tout le gotha de la 'ndrangheta qui opèrent en Lombardie : 1) Morabito-Bruzzaniti-Palamara; 2) Morabito-Mollica; 3) Mancuso; 4) Mammoliti; 5) Mazzaferro; 6) Piromalli; 7) Iamonte; 8) Libri; 9) Condello; 10) Ierinò; 11) De Stefano; 12) Ursini-Macrì; 13) Papalia-Barbaro; 14) Trovato; 15) Flachi; 16) Paviglianiti; 17) Latella; 18) Imerti-Condello-Fontana; 19) Pesce; 20) Bellocco; 21) Arena-Colacchio; 22) Versace; 23) Fazzari; 24) Sergi; 25) Giampaolo-Palamara-Romeo; 26) Facchineri.

Il suffit de voir la concentration...

En outre, toujours selon le préfet, de nombreux indices suggèrent que certaines entreprises seront candidates à l'adjudication de marchés modestes afin d'éviter de devoir subir les contrôles nécessaires pour produire le certificat anti-mafia, indispensable pour les gros marchés. De même, il est avéré que des entreprises en odeur de mafia se servent de sous-traitants sans problèmes avec la justice pour pouvoir contrôler ensuite les chantiers, notamment au niveau du transport et des mouvements de terre...

(“molteplici indicatori segnalano che alcune imprese si stanno orientando verso appalti di importo limitato così da evitare la verifica dovuta per la certificazione antimafia. Nel contempo si registrano ricorrenti aggiudicazioni seriali sotto soglia a livello locale, i cui importi, se globalmente valutati, raggiungono cifre molto considerevoli, spesso superiori alla soglia per la quale è richiesta la certificazione antimafia. E’ altresì emerso che, spesso, società inquinate si servono di imprese sane per aggiudicarsi appalti pubblici e successivamente, tramite queste ultime, subentrano di fatto nei cantieri con propri mezzi o con l’intervento di altre ditte legate a organizzazioni mafiose… Fenomeno diffuso è anche l’aggiramento della normativa antimafia per i sub-contratti in materia di trasporto e movimento terra”).

J'arrête là en espérant vous avoir donné une idée précise de la situation. Mais de nouveau, quel est le rapport avec Carrefour ? Laissez-moi vous expliquer. [Début]

Le site Alfa-Romeo de Portello

Portello est un quartier près de Milan où l'usine Alfa Romeo a assuré sa production pendant près de 80 ans, de 1908 à 1986, année de l'achat du constructeur automobile par Fiat, qui aurait ensuite vendu la friche industrielle à la société Immobiliare Estate sei, dans le cadre d'un accord prévoyant la construction de deux gratte-ciel, d'édifices de luxe et ... d'un hypermarché, à la barbe de précédents accords signés avec les syndicats.

Globalement, tenez-vous bien, la zone recouvre une surface de 2,2 millions de mètres carrés, dont l'actuel et seul propriétaire est (je vous fais grâce des nombreux passages successifs) Marco Brunelli, encore lui : cofondateur en 1957 de Esselunga avec Nelson Rockefeller et les frères Caprotti, Bernardo et Guido, il cofonde quelques années plus tard avec Guido le groupe GS (qui fait maintenant partie de Carrefour), puis le groupe Finiper S.p.A., holding de contrôle du groupe Iper ; depuis décembre 2006, Brunelli détient 98,7% d'Immobiliare Estate sei, propriétaire de ces 220 hectares aux portes de Milan...

Naturellement, les avenants se sont succédés, et en septembre 2010, un accord de programme a été signé avec la Région Lombardie, qui prévoit en plus des deux gratte-ciel, des édifices de luxe et de l'hypermarché (ouvert en 2004), l'aménagement d'infrastuctures routières (dont une rocade), d'un réseau de transport public (métro/tramway) et d'un énorme parking qui devra desservir la zone de l'Expo 2015.

Et dire que cette zone industrielle de Portello fut créée en 1906 par un français, Alexandre Darracq, bordelais comme le soussigné, patron des automobiles Darracq, sur un emplacement jouxtant le site de l'Exposition Internationale de Milan, tenue cette année-là... La boucle est bouclée !

Attention, que les choses soient claires, je n'accuse absolument personne en racontant cette histoire, j'indique seulement que là où existent des marchés publics et privés de cette ampleur, accompagnés de la promesse de financements publics et privés millionaires, les mafias sont aux premières loges non pas pour se contenter d'assister au spectacle, mais bien pour y tenir le rôle principal. C'est d'ailleurs ce qui se passe et se passera pour la construction du Pont sur le Détroit de Messine, pour lequel la table à trois pieds ('u tavulinu : politiques / entreprises / mafias) est déjà dressée, et depuis longtemps.

Donc pour terminer notre histoire, Marco Brunelli, qui fait aujourd'hui partie du pacte d'actionnaires de Mediobanca, a racheté en février 2010 Finiper à Carrefour, en mettant fin par la même occasion à son partenariat avec l'entreprise au sein de la centrale d'achat GD Plus.

Quant au groupe Carrefour, qui réaffirme ses priorités autour du G4 (France, Espagne, Italie et Belgique), dont le déploiement du nouveau modèle d'hypermarché est prévu sur 2011-2012, il poursuit maintenant son désengagement dans le Sud du pays, puisque dès ce mois-ci des licenciements sont prévus à Capodrise (qui devient Iper de Brunelli), et Marcianise (Caserte), dont les salariés ne sont pas vraiment enchantés de passer aux mains de Despar, 50 bougies et un procès pour mafia à célébrer dans quelques jours, le 15 janvier (le parquet a demandé une condamnation à 15 ans de prison pour Giuseppe Grigoli)...

On peut les comprendre ! [Début]

Conclusion

D'aucuns se demanderont peut-être ce qui m'a pris d'écrire ce billet. En fait, la réponse est assez simple : je n'en peux plus de la mafia, de ce putain de pays mafieux et corrompu, un phénomène qui doit d'abord être dénoncé et prévenu, avant d'être réprimé. Ce n'est pas le pays que je veux pour l'avenir de mon fils, même si ça reste son pays natal, celui de sa mère, et mon pays d'adoption.

Or vu que je suis très attentif à TOUS les signes qui trahissent la présence de la mafia, mon billet n'a d'autre but que de prévenir des entreprises françaises (ce que j'écris ici de Carrefour vaut aussi bien pour Auchan, Leclerc, Conforama et autres acteurs de la grande distribution ... ou pas) de ce à quoi leur réussite et leur taille financière les exposent : elles sont des morceaux de choix pour l'appétit sans fin et sans fond des mafias, dont la première occupation consiste de plus en plus à recycler d'immenses liquidités dans l'économie légale, chaque année des milliards d'euros - ensanglantés et escroqués des pires manières sous toutes les latitudes - en quête de "légalisation"...

Car en dépit du désengagement de Carrefour dans le Mezzogiorno, apparemment pour des raisons "purement" économiques, je ne pense pas un instant que le groupe soit tellement ingénu de n'avoir pas pris en compte cet aspect - disons, "collatéral". Ceci dit, le redéploiement annoncé dans le nord du pays ne les garantit en aucune façon contre les attentions des mafias, qui colonisent désormais aussi ces régions, lentement mais sûrement, à commencer par la Lombardie. Par conséquent croire que se déplacer de quelques centaines de kilomètres pour y échapper serait une grave erreur.

Que les entreprises à succès soient donc informées et bien conscientes de ces risques concrets et de leur existence, et si jamais elles pensent avoir besoin d'un conseiller "mafia" pour leur développement en Italie, et bien mon mail est dans la signature : presque trois décennies de permanence et une connaissance fine des problématiques à votre service !

Je peux même vous concocter un rapport sur mesure en cas de nécessité...

Qui sait si Monsieur Lars Olofsson me lira un jour ? Les commentaires sont ouverts, et bonne année 2011 à toutes et à tous... [Début]

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P.S. La réalité de la très forte pénétration mafieuse en Italie du Nord a été dénoncée par Roberto Saviano pas plus tard qu'en novembre 2010, dans une émission télévisée qui a battu tous les records d'audience de la troisième chaîne publique et déclenché une pitoyable réaction du ministre de l'Intérieur, Roberto Maroni, piqué au vif par les mots de Saviano sur les contacts et les compromissions entre 'ndrangheta et représentants du parti sécessioniste et xénophobe de Maroni, la Ligue du Nord d'Umberto Bossi. Si vous comprenez l'italien :



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vendredi 28 janvier 2011

Ubunga-Bunga

Vous connaissez, j'imagine, le Roi Ubu, symbole du délire du pouvoir et de l'absurdité des hiérarchies politiques. Et bien en Italie nous en avons la personnification sous les traits de Silvio Berlusconi, actuel président du Conseil italien, et accessoirement croisement grotesque d'Ubu et du Bunga-Bunga, jeu érotico-porno digne d'un harem africain selon les mauvaises langues.

Lorsque je vous ai raconté l'histoire la première fois, j'ai précisé que Berlusconi avait justifié son intervention téléphonique auprès du chef de cabinet de la préfecture de Milan, Pietro Ostuni, en se servant de l'excuse suivante :
« C'est la nièce de Hosny Moubarak, le président égyptien ! » 
(parenthèse linguistique : nièce ou petite-fille, ce n'est pas très clair, car c'est le même mot en italien, nipote, qui a donné en français ... népotisme).
Allons-y donc pour nièce, ça va faciliter la suite du récit.

D'aucuns ont sûrement imaginé que Berlusconi avait donné autant d'argent à la jeune fille vu les problèmes que traverse actuellement le tonton, même si dès le début Ruby n'avait pas été très claire sur ce point, en donnant une fourchette plutôt vague (de 7 000 à 150 000 en passant par 30 000 €), au bon cœur de l'hôte des lieux.

Lieux qui ont été ainsi reconstitués selon l'Espresso :

Seulement les transcriptions des écoutes téléphoniques racontent une autre histoire, question argent, puisque Ruby confie à différents interlocuteurs :
- j'ai parlé avec Silvio, et je lui ai dit... moi je veux sortir de cette histoire avec quelque chose... et donc il va me donner 5 millions €, 5 millions c'est le prix pour salir mon nom...

(io ho parlato con Silvio gli ho detto... che ne voglio uscire di almeno con qualcosa... cioè mi da... 5 milioni... però... 5 milioni a confronto del macchiamento del mio nome...)

- y a pas de souci, Silvio n'arrête pas de m'appeler, il m'a dit "fais-toi passer pour folle, pour ce que tu veux, folle à lier, raconte des conneries, moi je serai toujours à tes côtés, dis n'importe quoi, et tu obtiendras de moi tout ce que tu voudras"... avec mon avocat on lui a demandé 5 millions d'euros pour qu'en échange je me fasse passer pour folle, pour que je raconte des conneries, et il a accepté... et de fait, c'est la voie que nous suivrons...

(ma non siamo preoccupati per niente, perchè... Silvio mi chiama di continuo., mi ha detto cerca di passare per pazza... per quello che... che puoi... per pazza... racconta cazzate... ma io ti sarò sempre vicino... mi fa ... di qualsiasi cosa, e avrai da me qualsiasi cosa che tu vuoi... con il mio avvocato gli abbiamo chiesto 5 milioni di euro ... in cambio di... del fatto che io passo per pazza, che ho raccontato solo cazzate... e lui ha accettato... in effetti seguiremo questa... questa strada... ".)

- hier il m'a appelé en me disant, Ruby, je te donnerai autant d'argent que tu veux, je te paierai, je te couvrirai d'or, mais l'important c'est que tu caches tout, que tu taises toute l'histoire, que tu ne dises rien à personne...
... pour moi il peut être ce qu'il veut, mafieux ou autre, l'important c'est qu'il est en train de me couvrir d'or... putain il est en train de changer ma vie, tu vois, Antonella, laisse-moi te poser une question, mais réponds-moi franchement : si Silvio te mettait 6 millions d'euros dans les mains...

(che lui mi ha chiamato ieri dicendomi Ruhy, ti do quanti soldi vuoi, ti, ti., ti pago... ti metto tutta in oro ma l'importante è che nascondi il tutto, nascondi il tutto, non dire niente a nessuno...".
... Ruby ma può essere... per me mafioso... può essere quello che vuole, l'importante è che a me mi sta riempiendo di soldi... .. sta cambiando la mia vita, cazzo, guarda... Antonella ... tifacelo una domanda, però rispondimi sincera; se a te Silvio ti mettesse nelle tue mani 6 milioni di euro ... ".)
D'ailleurs les perquisitions ont permis de retrouver un journal de Ruby, dont voici un extrait :

La dernière ligne dit ceci : 4,5 millions que je recevrai de Silvio Berlusconi dans 2 mois...

On a beau être généreux comme Berlusconi prétend qu'il l'est, 4,5 millions d'euros ça fait quand même beaucoup pour une simple entraide !

Et ce qui est clair aussi, c'est que la jeune fille a fréquenté la résidence de Berlusconi, notamment de février à mai 2010, alors qu'elle était encore mineure.

Or le Parquet de Milan vient de présenter un deuxième rapport de plus de 200 pages, encore plus grave que le premier, puisqu'à la prostitution vient s'ajouter une saisie de 12 kilos de cocaïne au compagnon de l'une des femmes impliquées dans le bunga-bunga (compagnon qui est à présent en prison pour trafic de drogue, sa femme clamant son innocence), oui, vous avez bien lu, 12 kilos...

Donc dans cette avalanche d'ordure qui s'apprête à déferler sur notre Ubunga-Bunga, sa stratégie la plus pressante est celle de soustraire l'enquête aux magistrats milanais qui instruisent le dossier, dont Ilda Boccassini, qu'il considère comme une ennemie historique...

Et pour leur soustraire l'enquête, ses avocats ont décidé de se servir de l'article 96 de la Constitution italienne, qui dit ceci :
Le Président du Conseil des ministres et les ministres, même après avoir cessé d’exercer leurs fonctions, sont soumis, pour les délits et pour les crimes commis dans l’exercice de leurs fonctions, à la juridiction ordinaire, après autorisation du Sénat de la République ou de la Chambre des députés, selon les règles établies par la loi constitutionnelle.
Or la loi constitutionnelle du 16 janvier 1989, n° 1, établit que les délits et crimes commis par le Président du Conseil "dans l’exercice de ses fonctions" doivent être jugés non pas par la juridiction ordinaire mais par un Tribunal des Ministres, et que la Chambre d'appartenance (Chambre des Députés ou Sénat) peut décider, à la majorité absolue de ses membres, de nier l'autorisation au jugement, dès lors qu'elle estime que le prévenu a agi pour protéger un intérêt d'État constitutionnellement pertinent ou en poursuivant un intérêt public prépondérant dans l'exercice de ses fonctions de gouvernant (article 9.3).

Quant au Parquet de Milan, il estime être compétent en avançant le fait que Berlusconi est intervenu auprès de la Préfecture pour faire libérer Ruby non pas dans le cadre de l'exercice de ses fonctions, mais en tant que simple particulier abusant de sa qualité d'homme public. D'où la nécessité de le faire juger par un tribunal ordinaire.

Donc toute l'affaire se joue sur la nuance "exercice de ses fonctions" ou pas.

Et bien hier le Comité pour les autorisations de la Chambre des Députés a voté par 11 voix contre 8 que la compétence n'était plus des juges de Milan mais qu'elle devait passer au Tribunal des Ministres, en motivant ainsi sa décision, après un volte-face des avocats de Berlusconi (eux-mêmes n'auraient jamais osé, dans un premier temps, invoquer pareil prétexte...) :
en intervenant auprès de la Préfecture de Milan pour faire libérer Ruby, Berlusconi a bien agi dans le cadre de l'exercice de ses fonctions, car il était intimement convaincu que la jeune fille était la nièce de Hosny Moubarak, et il avait donc des raisons institutionnelles d'agir pour éviter un incident diplomatique...
Et voilà le travail, envoyez, c'est pesé !!!

Or cette décision étant sans appel, la Chambre des Députés devra maintenant voter à la majorité absolue pour la confirmer ou l'infirmer, mais gageons qu'une fois de plus Ubunga-Bunga obtiendra la majorité et qu'il s'en sortira en faisant un gigantesque pied de nez à l'ensemble du peuple italien, encore et toujours...

Aucun autre pays démocratique au monde - digne de ce nom -, n'accepterait d'être manipulé ainsi par une telle mounaque, pour moi Berlusconi devrait être jugé au minimum pour haute trahison, et notamment pour avoir trahi son peuple et sa fonction, en violant continuellement et systématiquement la Constitution italienne, dont l'article 54 énonce :
Tous les citoyens ont le devoir d’être fidèles à la République et d’en observer la Constitution et les lois.

Les citoyens auxquels des fonctions publiques sont confiées ont le devoir de les remplir avec discipline et honneur, en prêtant serment dans les cas fixés par la loi.
Or de même qu'il ignore absolument ce qu'est la vérité, discipline et honneur sont des mots et des concepts qui depuis longtemps ne font plus partie du vocabulaire de Silvio Berlusconi...

D'ailleurs en ont-ils jamais fait partie ?


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P.S. Et puisqu'on en parle, Berlusconi n'a rien trouvé de mieux à faire que d'invoquer une grande manifestation publique contre les "juges politisés" pour "défendre son honneur" (encore faudrait-il qu'il ait un honneur à défendre...), qui se tiendra à Milan le 13 février prochain. Au début il voulait faire ça dans une centaine de villes, mais je crois qu'il commence à avoir du mal à trouver des sympathisants ! Des figurants, à la limite...

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vendredi 21 janvier 2011

Ads & Marketing Translator

Lire mon dossier complet sur le binôme Google - Traduction (PDF, 4Mo)

Ce blog est né il y a presque six ans (déjà !), à l'enseigne de la traduction publicitaire et marketing, Adscriptor signifiant à l'origine Ads & Marketing Translator!
Un néologisme avec une double trace signifiante, où l'on a une superposition d'Ad - ou Ads - (Advertisement en anglais, l'équivalent de notre "pub") et de Scriptor, mot latin qui a la même racine que Scriptum (comme dans P.S., l'écrit) ou Scriptura (écriture) et a plusieurs sens en latin : secrétaire, copiste, écrivain, auteur, rédacteur, et même législateur, ou encore historien (celui qui rédige...). Ceci dit, le nom « Adscriptor » a encore d'autres caractéristiques, puisque c'est également un mot qui existe en espagnol (où il qualifie la fonction spécifique d'un professeur, malgré mes recherches je n'ai jamais très bien compris de quoi il s'agit vraiment), formé à partir de deux autres morphèmes existants, un mot et un préfixe latins.
Mais 730 billets plus tard, que d'eau a coulé sous les ponts...

Pour autant l'envie m'a pris de dépoussiérer un peu le filon "traduction" (ne pas confondre avec le tag "laboratoire de traduction", qui recouvre des billets traduits de l'anglais ou de l'italien vers le français), soit une trentaine de billets publiés sur le sujet, dans lesquels je m'efforce de faire un peu le tour de la situation, en évolution permanente.

Or vu que je suis en train de préparer une journée de formation sur le marketing pour des traducteurs-interprètes italiens, j'avais besoin de me replonger dans le bain en relisant ce que j'ai écrit, et notamment sur le binôme Google-Traduction (PDF complet, 4Mo):
mais également sur la traduction en général, et sur la communication multilingue en particulier :
En parallèle j’ai traité de la « foule-traitance », (crowdsourcing) de Facebook (7 janvier 2008), en approfondissant sa localisation quelques mois plus tard dans le cadre de mes quelque 90 billets sur le phénomène Facebook, ou encore, dans le genre « boutade », relaté l’épisode sur le traducteur facétieux et l'ego de Sarko (30 avril 2007) (ego bien connu, par ailleurs…), et même les traductions du Petit Prince !

Question terminologie, je me suis essayé à la création d’un moteur de terminologie, Translation 2.0, mis en ligne le 28 mars 2007, et d’un glossaire comptable multilingue : XBRL.name.

Sans oublier une « Réflexion quasi-philosophique poétique sur la terminologie et son évolution souhaitable » (3 juillet 2007) qui vaut ce qu’elle vaut...

Idem pour mes conseils sur le déploiement de la traduction automatique en entreprise (août 2008), qui m’ont valu d’être contacté il y a quelques mois pour occuper un poste de Directeur en charge du département linguistique d’une grande banque tunisienne : « The Director, Language Services Department (CLSD) will perform under the general supervision of the Vice-President, Corporate Services (CSVP) and will be based in Tunis, Tunisia. »

J’ai décliné pour ne pas imposer un changement de pays à ma femme et mon fils, même si j’étais loin de penser à l’actualité de ces dernières semaines…

Terminons ce récapitulatif par un passage en revue des principales places de marché dédiées aux traducteurs et à la traduction sur le Web : Top 20 of main Translators & Translation Workplaces & Marketplaces (12 novembre 2008).

En conclusion, après avoir annoncé il y a presque 3 ans le compte à rebours (25 février 2008) de Translation 2.0 Open Project - TOP², basé sur une vieille idée d’ontologie de la traduction dans le monde, un projet qui s'est plutôt avéré être un triste poisson d'avril, et après avoir fêté les 20 ans de bons et loyaux services du Studio 92 Snc (27 février 2009), l’été dernier j’ai finalement changé la raison sociale de ma société, aujourd’hui : Translation 2.0 S.a.s.

L’aventure continue dans la traduction, belle
infidèleinconnue !

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www.translation2.com

P.S. Cette année je fête 25 ans de métier...

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jeudi 30 décembre 2010

Italie sans âme

Traduction d'extraits de la quatrième de couverture et de la brève introduction de Massimo Fini (journaliste actuellement au Fatto Quotidiano et sur le Web) à son dernier essai (mars-avril 2010), intitulé Senz'anima. Le texte original correspondant est en P.S.
L'Italie contemporaine (est) un pays sans principes, sans valeurs communes autres que celle de l'Argent Dieu, incorrigiblement vulgaire, sans dignité et sans honneur, impitoyable sans être viril, efféminé mais pas féminin, un pays corrompu, intimement mafieux, dont le magnifique paysage - naturel, urbain, artistique -, qui honorait le pays autant que son peuple, est aujourd'hui dévasté. Une parodie de démocratie otage de partis politiques et de dirigeants médiocres, qui la violentent et en abusent à leur convenance.

Une Italie dont le paysage obscène (naturel et urbain) influence non seulement le goût mais également le caractère et l'humeur de ses habitants, détruits par la Télévision, qui semble avoir concentré en son sein l'ensemble de la vie nationale et dicte, de concert avec sa sœur jumelle, la Publicité, moteur de tout le système, les modes de vie et de consommation, les us et coutumes, les catégories, les décideurs et les faiseurs d'opinion, en finissant par démanteler toute culture diverse de ses sous-cultures.

Une Italie qui a perdu toute sa fraîcheur, son antique grâce, sans sourire, sombre, vulgaire, obsédée par l'argent, le bien-être, le corps, les symboles du “statut social”, les gadgets, les objets. Une Italie hypocrite, prête à s'émouvoir de tout uniquement pour mieux se complaire de son émotion, mais fondamentalement indifférente aux autres, aux voisins, aux proches. Une Italie sans miséricorde.

L'Italie est un pays incurablement corrompu, autant au niveau de ses classes dirigeantes que de ses citoyens lambdas, intimement et profondément mafieuse, anarchique comme toujours même si la chose n'amuse plus personne, sans règles partagées, sans principes, sans valeurs, sans intériorité, sans dignité, sans identité. Une Italie sans âme.
L'Italie de Berlusconi Silvio.

Bonne année 2011 à tout le monde, et à l'Italie en particulier...

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P.S. Texte original traduit :
L'Italia contemporanea (è) un paese privo di principi, di valori condivisi che non siano il Dio Quattrino, inguaribilmente volgare, senza dignità e onore, spietato senza essere virile, femmineo ma non femminile, corrotto, intimamente mafioso, devastato nel suo straordinario paesaggio, naturale, urbano, artistico, che lo ingentiliva insieme alla sua gente. Una parodia di democrazia sequestrata dai partiti e dai suoi mediocri esponenti che la violentano, la abusano, la stuprano a comodo loro.

È un'Italia sconciata nel suo paesaggio, naturale e urbano, cosa che ha una certa influenza non solo sul gusto ma anche sul carattere e l'umore dei suoi abitanti, devastata dalla Televisione che sembra aver concentrato in sé l'intera vita nazionale dettando, insieme alla sua gemella Pubblicità che è il motore di tutto il sistema, i consumi, i costumi, la “way of life”, le categorie, i protagonisti e che ha finito per distruggere ogni cultura che non sia la sua subcultura.

È un'Italia che ha perso ogni freschezza, la sua antica grazia, senza sorriso, cupa, volgare, ossessionata dal denaro, dal benessere, dal corpo, dagli “status symbol”, dai gadget, dagli oggetti. Un'Italia ipocrita, pronta a commuoversi su tutto, solo per potersi autocompiacere della propria commozione, ma sostanzialmente indifferente all'altro, al vicino, al prossimo. Un'Italia senza misericordia.

Un'Italia ormai inguaribilmente corrotta, nelle classi dirigenti come nel comune cittadino, intimamente, profondamente mafiosa, come sempre anarchica ma senza essere più divertente, priva di regole condivise, di principi, di valori, di interiorità, di dignità, di identità. Un'Italia senz'anima.
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lundi 20 décembre 2010

Qu'est-ce que la mafia ?

( MAFIA )

I.   Qu'est-ce que la mafia ?
II.  150 ans de mafia : histoires siciliennes, histoires italiennes...

* * *

Pieuvre aux multiples tentacules, chaque tentacule de la mafia exerce son étreinte mortelle sur une des dimensions de la vie en société :

Introduction
Définitions


Dimension criminelle de la mafia
Dimension systémique de la mafia
Dimension militaire de la mafia
Dimension internationale de la mafia
Dimension rituelle de la mafia
Dimension familiale de la mafia
Dimension politique de la mafia
Dimension économique de la mafia
Dimension sociale de la mafia
Dimension culturelle de la mafia
Dimension légale de la mafia


Conclusion : l'Antimafia

La liste ci-dessus n'est pas exhaustive (on pourrait également approfondir chaque dimension et en ajouter d'autres : stratégique, psychologique, linguistique, etc.), mais on ne saurait épuiser l'argument "mafia" en un seul billet de blog (en voici un deuxième...), même si j'espère vous fournir suffisamment d'éléments pour mieux appréhender le phénomène.

* * *
Introduction

Comme le reconnaît l'Encyclopædia Universalis dans son introduction au thème, « fréquemment utilisé, le terme mafia souffre cependant d'un déficit global de définition ». D'autant plus que la réalité qu'il englobe est totalement différente d'un pays à l'autre : donc bien que ce soit le même mot, qui définit apparemment les mêmes choses si on s'en limite aux définitions du dictionnaire, le fait est que la perception "culturelle" qu'en ont les italiens n'a absolument rien à voir avec celle qu'en auront les français.

Et pour tout dire, posons qu'au-delà d'une représentation superficielle et médiatique par trop caricaturale, les français ignorent totalement ce qu'est la mafia.

Cet article se propose donc de répondre à la question « Qu'est-ce que la mafia ? » pour un lectorat francophone, tout en précisant d'emblée qu'il n'y a pas une seule mafia, mais plusieurs. Par conséquent, sans parler des mafias japonaises, russes, etc., le singulier désigne aussi le pluriel, et le contenu de l'article s'applique à toutes les formes de mafia italienne indépendamment du nom qu'elles portent : cosa nostra, camorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, etc., et des spécificités qui les différencient. [Début]

* * *
Définitions

Commençons par les définitions des dictionnaires, que je commenterai ensuite en les raccordant avec mon explication et en les "critiquant" (au sens propre). J'en ai choisi deux dans ma bibliothèque :

1. Petit Larousse illustré, édition 2000 (c'est la plus récente que j'ai à la maison) : organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte, reposent sur une stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions.

2. La Grande Encyclopédie (publiée en France entre 1886 et 1902) : sorte de brigandage régularisé, de société privée qui se constitue parallèlement au gouvernement officiel et en contradiction avec lui. Elle se rattache aux Compagnie d'armi, formées en 1800 par la monarchie, qui, pour se défendre contre la Révolution française et assurer un peu d'ordre, arma et enrégimenta les brigands. La dissolution du régime féodal avait donné beau jeu à ceux-ci ; la Mafia continua plus méthodiquement leurs opérations et fit payer tribut aux propriétaires en garantie de leur sécurité. Garibaldi, en 1860, prononça la dissolution des Compagnie d'armi ; une commission extraordinaire en 1875, Nicotera en 1876, Crispi en 1895 firent de vains efforts pour abolir la Mafia, dont le peuple reconnaît l'autorité ; on s'explique les formidables progrès que firent les Fasci dei lavoratori organisés par les socialistes, à leur tête De Felice, groupant le prolétariat sicilien pour la revendication de réformes sociales. L'état actuel de la propriété, la misère générale des travailleurs assurent à la Mafia leurs sympathies. Les propriétaires sont contraints de se placer sous sa protection, de lui payer tribut, de prendre ses affiliés pour gardes, jardiniers, etc. Celui qui refuse ou qui dénonce un mafioso n'échappe pas à la vendetta. La mafia est solidement organisée, sous des chefs sévèrement obéis. Ses adeptes ont à faire la preuve de leur courage dans un duel au couteau. Ils s'engagent à ne jamais s'adresser aux tribunaux et à ne jamais témoigner devant eux, à se faire justice eux-mêmes. Le meurtre ou les vols sont interdits, sauf en cas de vendetta. La Mafia protège ceux que poursuit la justice ; elle intervient dans les fermages, etc. Les agents d'exécutions violentes sont appelés Malandrini ; les mafiosi s'intitulent Giovanni d'onore.
J'ai graissé les concepts clés, car même si ces deux définitions limitent fortement le champ sémantique de ce qu'est la mafia, elles fournissent déjà de nombreux éléments pour tenter de mieux circonscrire la question. Sans l'épuiser, c'est clair... [Début]

* * *
La dimension criminelle de la mafia

Depuis l'aube de l'Humanité, le crime a toujours fait partie intégrante des sociétés. La force de la mafia, c'est d'avoir su organiser le crime. D'où les expressions "crime organisé", ou "organisation criminelle", comme dit le Larousse. Et, surtout, de l'avoir organisé efficacement, très efficacement.

Récemment, un repenti mafieux de premier plan, Gasparre Spatuzza, a déclaré : « La mafia est le système plus fonctionnel qui soit ». (La mafia è il sistema più funzionante che ci sia).

Voilà, le mot clé est prononcé : "système", le même terme qui désigne la camorra, comme nous le rappelle Roberto Saviano dans Gomorra...

Un système criminel dont le but se renouvelle constamment, toujours identique à lui-même : conquérir le pouvoir et l'argent. Par tous les moyens. Illicites et ... licites !

Car c'est là où l'évolution de la mafia dans les siècles représente un danger et un poison mortels pour la démocratie : grâce à une constante stratégie d'infiltration de la société civile et des institutions (cf. Larousse), elle vise aujourd'hui à en conquérir la sphère "légale", en asseyant son emprise essentiellement sur quatre piliers, étroitement interdépendants :
  1. le contrôle territorial
  2. les relations de dépendance personnelle
  3. la violence comme instance suprême de régulation des conflits
  4. les relations symbiotiques avec la politique
(cf. Nando dalla Chiesa, La Convergenza, Ed. Melampo, 2010)

Le tout déployé de façon systématique pour étendre sa mainmise toujours plus loin, toujours plus profondément, dans l'espace et dans le temps. [Début]

* * *
La dimension systémique de la mafia

Un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon un certain nombre de principes ou règles, qui ne laisse rien au hasard, où tout est prévu, planifié, analysé, pesé...

1. Le contrôle territorial s'exerce surtout à travers le "pizzo", véritable taxe mafieuse imposée à tous les agents économiques, du petit commerçant à la grande surface, du vendeur ambulant aux multinationales, etc., comme je l'ai déjà brièvement expliqué dans le bilan 2009 de l'entreprise MAFIA SA, en précisant :
...la force de la mafia c'est la façon dont elle contrôle et noyaute le territoire et se substitue à l'État dans une série croissante de "fonctions régaliennes". Outre les complicités au niveau de l'État, c'est aussi ce qui explique pourquoi certaines cavales durent des décennies, parce que des portions entières de territoire échappent au contrôle des pouvoirs publics.
Cela passe également par la corruption et les pots-de-vin, notamment dans les marchés publics (autour de la "table à trois pieds" siègent les mafieux, les entreprises et les politiques...), ou pour s'accaparer les financements nationaux et communautaires, voire par l'embauche de gens recommandés directement par la mafia, d'où le double avantage de les faire payer par l'entreprise à ne rien faire, si ce n'est surveiller et contrôler tout ce qui s'y passe.

Ce concept est fort bien décrit dans la définition n° 2, celle de la Grande Encyclopédie.

À un niveau supérieur, ce contrôle territorial s'exerce également à travers la culture, comme je le détaillerai plus avant, parfois même avec une telle prégnance qu'il est capable de dégager un fort consensus social !

2. Les relations de dépendance personnelle, c'est le réseau de contacts directement géré par les chefs, le plus souvent à l'insu des autres mafieux, qui tissent leur toile en usant de tous les leviers - chantage, corruption, menaces, etc. -, pour établir l'assujettissement de la "relation" ou du "contact" dans la plus parfaite "omertà" : en clair, silence et obéissance absolus sous peine de mort...

3. La violence comme instance suprême de régulation des conflits - économiques, sociaux, politiques, etc. -, c'est la menace permanente du bras armé qui frappe sans prévenir, n'importe où et n'importe quand (temps et espace, toujours), qu'on s'y attende ou pas, dans un crescendo de terreur physique ou morale, qui va des intimidations aux voies de fait sur les choses et les gens, jusqu'à l'enlèvement et à l'assassinat. Comme l'explique fort bien un diction mafieux, si tu ne paies pas par le sang, tu paieras par les larmes...

4. Les relations symbiotiques - ou organiques - avec la politique, c'est la partie la plus délicate, sur laquelle je reviendrai dans la "dimension politique de la mafia", mais disons que la politique est à la mafia ce que l'eau est aux poissons...

L'étroite interdépendance de ces éléments caractérise la mafia, en ce qu'elle se distingue par la réunion des quatre : sans violence vous avez le clientélisme mais pas la mafia, sans la politique vous avez le "milieu" classique mais pas la mafia ; par ailleurs, les relations de dépendance personnelle se nouent davantage grâce à la politique qu'avec la violence, bien qu'elle y contribue, de même que les rapports avec la politique sont liés de très près au contrôle du territoire, notamment à travers le vote (la mafia dispose de dizaines de milliers de votes qu'elle peut déplacer sur un candidat ou sur l'autre, au gré des intérêts du moment...). [Début]

* * *
La dimension militaire de la mafia

La mafia est une organisation militaire et terroriste en guerre permanente, chargée de perpétuer la violence comme instance suprême de régulation des conflits. Sa force de frappe - brutale, cruelle, impressionnante -, se déploie sur un théâtre de guerre (le pays) aux milliers de champs de bataille (les territoires), à la conquête d'un pouvoir spatio-temporel hégémoniste, colonisateur, aux alliances variables : soit les clans se combattent entre eux (entre 1981 et 1983, plus de mille morts pour la seule "guerre de Palerme"), soit ils s'allient contre la société civile pour éliminer la résistance des citoyens honnêtes, que l'état abandonne le plus souvent à leur destinée. Une guerre sans fin.

Naturellement, le trafic d'armes en tout genre est étroitement lié à la dimension militaire, puisque c'est avant tout la principale source d'approvisionnement matériel des mafias, dans un enchevêtrement de trafics (armes contre drogue, armes contre déchets, voire armes nucléaires contre déchets nucléaires) où les ressources économiques phénoménales générées par la drogue ou les déchets permettent aussi de financer les opérations militaires.

Enfin, la dimension militaire de la mafia est également sa partie la plus visible, la plus spectaculaire, et donc la plus médiatisée. L'actuel gouvernement Berlusconi se gargarise des "succès sans précédents" obtenus dans la lutte contre les mafias, en oubliant un peu vite - à dessein - que ces succès sont dus d'abord à l'engagement des juges et des forces de l'ordre en première ligne, mais surtout que la capture des chefs militaires laisse intacte la capacité de l'hydre mafieuse de renouveler ses têtes à l'infini, ce qui revient à soigner les effets sans éliminer les causes...

Les séquestres de biens et de ressources sont évidemment indispensables (l'argent est toujours le nerf de la guerre), mais la législation est tellement pleine de trous que les bénéfices obtenus d'une main sont négativement compensés par les largesses accordées de l'autre...

Or en n'agissant que sur l'aspect militaire, on perd la guerre : nous en revenons là aux convergences coupables entre pouvoirs politiques et mafias, puisqu'en Italie il est largement prouvé, et depuis longtemps, que l'aile militaire de la mafia a trop souvent été recrutée par des pans entiers de l'état italien (et pas seulement...) pour en être le bras armé et faire les plus sales boulots, depuis Portella della Ginestra aux attentats meurtriers de 1992-1993, dans le cadre de pactes inavouables ! [Début]

* * *
La dimension internationale de la mafia

Il est notoire que la mafia a franchi les frontières italiennes depuis longtemps, pour étendre son emprise potentiellement dans tous les coins du globe. Sa première terre de conquête fut les États-Unis, mais elle a essaimé depuis en Australie, au Canada, partout en Europe et dernièrement en Europe de l'Est et dans les pays satellites de l'ex-Union Soviétique...

Par ailleurs, là où elle n'arrive pas elle s'allie avec les mafias locales, d'Asie ou d'Amérique du Sud, ou avec la politique corrompue, comme en Afrique. Une propension naturelle à la mondialisation qui lui ouvre des perspectives souriantes pour le futur :
Dans ce paysage, le destin d'une organisation singulière devient secondaire, l'attention se déplace sur la croissance de l'accumulation illégale et sur la formation de groupes criminels toujours plus ramifiés et toujours plus puissants. Les activités illégales ont devant elles un très grand avenir, elles font entièrement partie du nouvel ordre mondial, avec de graves risques pour la société civile.
Un scénario catastrophe qui n'est pas sans rappeler les prévisions que fait Jacques Attali dans Une brève histoire de l'avenir (Fayard, 2006), sur la naissance de l'hyperempire, destiné à déconstruire "les services publics, puis la démocratie, puis les États et les nations mêmes."

Pensez donc qu'il situe l'émergence de cet hyperempire vers 2050, alors que l'Italie est d'ores et déjà en plein dedans depuis au moins deux décennies... Voici la description qu'il en fait (p. 264-266) :
La classe moyenne, principal acteur de la démocratie de marché, retrouvera la précarité à laquelle elle croyait avoir échappé en se détachant de la classe ouvrière ; le contrat l'emportera de plus en plus sur la loi ; les mercenaires, sur les armées et sur les polices ; les arbitres, sur les juges. Les juristes de droit privé feront florès.

Pendant un certain temps, les États des pays maîtres de l'ordre polycentrique pourront encore fixer quelques règles de leur vie sociale. La majorité politique y rejoindra la majorité économique, c'est-à-dire l'âge auquel l'enfant deviendra un consommateur autonome. Dans chaque pays, les partis politiques, en plein désarroi, chercheront – de plus en plus en vain – des domaines de compétence : ni la gauche ni la droite ne pourront empêcher la privatisation progressive de l'éducation, de la santé, de la sécurité, de l'assurance, ni le remplacement de ces services par des objets produits en série, ni, bientôt, l'avènement de l'hyperempire. La droite en accélérera même l'avènement par des privatisations. La gauche en fera autant en donnant à la classe moyenne les moyens d'accéder plus équitablement à la marchandisation du temps et à la consommation privée. L'appropriation publique des grandes entreprises ne sera plus une solution crédible; le mouvement social n'aura plus la force de s'opposer à la marchandisation du monde. Des gouvernements médiocres, appuyés sur de rares fonctionnaires et des parlementaires discrédités, manipulés par des groupe de pression, continueront à donner un spectacle de moins en moins fréquenté, de moins en moins pris au sérieux. L'opinion ne s'intéressera pas beaucoup plus à leurs faits et gestes qu'elle ne s'intéresse aujourd'hui à ceux des tout derniers monarques du continent européen.
Et de conclure le chapitre sur cette phrase menaçante (p. 301) : "Après la violence de l'argent, viendra - vient déjà - celle des armes.", puis d'enchaîner sur le chapitre dédié à l'hyperconflit, dont je ne résiste pas à vous citer cet extrait (p. 308-311) :
Les États n'ont jamais été les acteurs exclusifs de la violence du monde. Des mafias, des gangs, des mouvements terroristes - je les nomme ici pirates - se sont toujours immiscés entre les nations pour les combattre ou, à tout le moins, violer leurs lois. Quand la déconstruction affaiblira les États, que le droit et la police se feront plus discrets, la violence proliférera dans la vie publique et entre individus ; ces pirates deviendront même des agents essentiels de l'économie et de la géopolitique.
(...)
Des organisations mafieuses, des cartels, des criminels en col blanc, responsables de trafic de drogue, de femmes, d'armes ou de jeux, opérant sans base géographique, collecteront des fonds, menaçant et agissant comme des États et contre des États pour garantir leur sécurité. lis se doteront – ils se dotent déjà – des armes les plus sophistiquées ; ils menaceront juges, policiers et dirigeants politiques susceptibles de se mettre en travers de leur route. Parfois, comme c'est déjà le cas en Colombie, en Somalie, au Brésil ou au Pakistan, ces bandes contrôleront des villes, des territoires, voire des pays entiers.
(...)
Certaines de ces forces se ligueront contre des États, et en particulier contre des démocraties : on verra - on voit déjà - des barons de la drogue au service de causes politiques ou se servir d'immigrants comme passeurs. On verra - on voit déjà - des nations en ruines devenir les repaires de mafieux. On verra - on voit déjà - des forces terroristes, par nature nomades, trouver refuge dans des non-États ; on verra - on voit déjà - des organisations mafieuses soutenir des ambitions politiques, laïques ou religieuses comme le fit la Mafia, Cosa Nostra, ou les gangsters français devenus collabos en 1940.
Voilà ! La seule erreur, dans ce terrible scénario, c'est de décliner les verbes au futur et au passé simple, alors que l'Italie les vit au temps présent, qui plus est avec un regain de force depuis que Berlusconi est au pouvoir. D’où mon questionnement, que je vous invite à méditer : « Pourquoi l'Italie de Berlusconi est-elle un danger pour l'Europe ? »

Car l’actuel projet politique de la Mafia corrobore parfaitement les prévisions d’Attali... [Début]

* * *
La dimension rituelle de la mafia

J'entends par "dimension rituelle" celle du rite, de la tradition, de la partie occulte (y compris dans ses rapports avec la maçonnerie secrète), et de la religiosité maladive qui veut s'approprier "verbe évangélique" et symbolisme chrétien, un parallèle qu'on retrouve dans toutes les expressions mafieuses en Italie : cosa nostra, camorra, 'ndrangheta, stidda, sacra corona unita, jusque dans leur dénomination : "sacra corona unita" signifie "sacrée couronne unie", où couronne fait référence au rosaire ("corona", en italien) utilisé dans les processions,  ces mêmes processions où les mafieux occupent des positions de choix, puisqu'en général ce sont ceux qui ont été affiliés dans l'année qui portent la statue de la Vierge ou du Saint !

À Pâques cette année, un prêtre qui a voulu faire cesser cet "usage" a dû essuyer quelques coups de feu d'intimidation car les "sacrés" affiliés (l'affiliation dans l'organisation se traduit par un "baptême" ou une "consacration", comme pour un véritable sacrement religieux) n'avaient pas apprécié...

Quant à l'épithète "unie", elle symbolise une union forte "comme les anneaux d'une chaîne", et jusqu'aux grades hiérarchiques qui s'inspirent de cette terminologie : "santisti" (de saints), "evangelisti" (évangélistes), "medaglioni" (médaillons), "médaillons avec la chaîne de la Société majeure", huit médaillons de la chaîne formant la "Société très secréte" qui commande à son tour un "Escadron de la mort".

Il en va de même pour la 'ndrangheta, où la Société majeure s'appelle aussi "La Sainte", qui compte parmi ses membres les saints évangélistes (santisti evangelisti)...

Je vous fais grâce de toute l'imagerie pieuse et des formules bigotes, mais celle de l'adhésion à l'Évangile (Vangelo) vaut son pesant d'or, d'encens et de myrrhe :
« Au nom de Gaspard, Melchior et Baltazar, cette sainte chaîne est formée avec un coucher de soleil et un lever de lune. Et sous le nom de Gaspard, Melchior et Baltazar et de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort sur la terre et ressuscité au ciel, nous, frères sages, formons ce saint Évangile. »

« In nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre con una bassata di sole e un'alzata di Luna è formata la Santa catena. Sotto il nome di Gaspare, Melchiorre e Baldassarre e di Nostro Signore Gesù Cristo che dalla terra è morto, risuscitò in cielo, noi saggi fratelli formiamo questo sacro Vangelo. »
Le "code d'honneur" de Cosa Nostra, en revanche, préfère utiliser une aiguille et une image pieuse, pour mêler le sang et le feu.

Lors de l'initiation le candidat se fait piquer le bout du doigt de la main droite pour en faire sortir quelques gouttes de sang (d'où l'expression, être "punciutu", pour signifier l'affiliation à Cosa Nostra), suivi de la formule rituelle prononcée par le parrain : c'est par le sang que tu entres dans Cosa Nostra, c'est par le sang que tu en sortiras (“col sangue si entra e col sangue si esce da Cosa Nostra”). Une manière de dire que la mafia n'admet aucune défection : être mafieux, c'est pour toujours.

Les gouttes de sang tombent sur une image pieuse, que l' "officiant" fait alors brûler dans la main du nouvel entrant tandis qu'il prête le serment suivant : je brûlerai comme cette image pieuse si un jour je décide de trahir les commandements de Cosa Nostra (“brucerò come questo santino se un giorno decidessi di tradire i comandamenti di Cosa Nostra”). Trahir, c'est mourir, brûlé dans les feux de l'Enfer.

Ce désir d'appropriation ressort très clairement à la lecture de nombreux pizzini de Bernardo Provenzano, ces bouts de papier auxquels le chef mafieux confiait ses ordres à transmettre, qui sont truffés de références bibliques et dans lesquels il s'efforce d'apparaître comme un humble serviteur :
Avec le bon vouloir de Dieu, je ne demande qu'à servir, commandez-moi, et si possible, dans le calme et la discrétion, tentons de progresser, je compte tant, pour moi et pour vous, sur votre collaboration. ... Mon but est de vous prier...... je suis né pour servir...
Io con il volere di Dio voglio essere un servitore, comandatemi, e sé possibile con calma e riservatezza vediamo di andare avandi, e spero tando, per voi nella vostra collaborazione. ... Il mio fine è pregarvi...... sono nato per servire...
La chose n'est pas sans évoquer cette déclaration de ... Silvio Berlusconi :
Je suis le Jésus-Christ de la politique, une victime patiente, qui se sacrifie pour les autres...
Io il Gesù della politica, una vittima paziente, mi sacrifico per tutti...
Donc je suis sûr que tout ça va paraître très folklorique aux francophones, mais il ne faut surtout pas sous-estimer l'importance du rite, resté secret pendant près d'un siècle jusqu'à ce que les premiers repentis ne jettent quelques rayons de lumière sur ces pratiques. Avant, personne ne savait rien de la mafia, qui est comme les vampires : elle a besoin du secret de la nuit pour vivre. L'éclairer et la faire sortir au grand jour revient à lui porter un coup mortel (voir ma réponse au commentaire de Joseph en P.S. à ce billet...).

C'est également un point crucial qu'elle partage avec la maçonnerie secrète, dont font partie beaucoup de chefs mafieux. Mais la chose mériterait un billet entier, et même plusieurs (d'ailleurs, en France aussi...).

Du reste la définition du petit Larousse illustré, "organisation criminelle sicilienne dont les activités, exercées par des clans familiaux soumis à une direction collégiale occulte", souligne fort bien ces deux composantes au cœur de la vitalité mafieuse : la composante occulte et la composante "familiale". [Début]

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La dimension familiale de la mafia

La "famille" mafieuse, cellule primordiale de Cosa Nostra, ne doit pas être confondue avec un réseau de parenté : il s'agit en fait de la structure territoriale de base, qui contrôle et commande une ville ou un quartier dont elle prend le nom (famille de Brancaccio, de Villabate, etc.). C'est le lieu unitaire des "hommes d'honneur", et le nombre de ses membres peut atteindre plusieurs centaines. La hiérarchie est très stricte, chef, sous-chef, conseiller, etc. Le chef exerce une juridiction absolue, reconnue par tous les membres. Cela signifie par exemple qu'aucun crime ne peut être commis sur son territoire sans qu'il ne l'ait approuvé, tout contrevenant étant passible de mort. Et si un assassinat est décidé par la Commission (l'organe suprême de commandement) sur le territoire en question, le chef de famille en est averti au préalable en signe de respect.  Lorsque le chef est en prison, un "régent" prend sa place : « Spatuzza était le chef du "mandement" de Brancaccio, d'abord "régenté" par les frères Graviano... »

Le "mandement", regroupant plusieurs familles qui occupent des territoires limitrophes, tire son nom de l'une des familles qui le forment. La province de Palerme réunit 17 mandements (Tommaso Natale / San Lorenzo ; Resuttana ; Passo di Rigano / Boccadifalco ; della Noce ; Porta Nuova ; Pagliarelli ; Santa Maria di Gesù ; Brancaccio-Ciaculli ; Partinico ; Cinisi ; Corleone ; San Giuseppe Jato ; Belmonte Mezzagno ; Bagheria ; Villabate ; Caccamo / Trabia ; San Mauro Castelverde), formés chacun de 3 à 6 familles.

Ajoutez-y les provinces de Trapani (4 mandements), d'Agrigento (6 mandements), de Caltanisetta (4 mandements), d'Enna (3 mandements) ; celles de Messina et de Catania n'ont pas de mandements attitrés, et les familles des provinces de Siracusa et de Ragusa appartiennent à la Stidda (l'étoile : après les rois mages, l'étoile du berger...), organisation mafieuse concurrente de Cosa Nostra.

(Explications tirées du dictionnaire mafieux-italien / italien-mafieux, par Vincenzo Ceruso, Ed. Newton Compton, Roma 2010)

Vous avez ainsi le tableau de la Sicile, assujettie à un strict contrôle territorial de la mafia, les Pouilles étant sous l'empire de la sacra corona unita, la Campanie sous l'emprise de la camorra, la Calabre et la Basilicate sous le joug de la 'ndrangheta (à noter que les familles de la 'ndrangheta se fondent beaucoup plus sur les liens de sang que leurs homologues de Sicile ou de Campanie). De là, les "familles" italiennes se sont fixé pour but de coloniser d'abord le reste du pays, et ensuite le monde entier (voir la section "Dimension internationale de la mafia")...

Notamment grâce au concours intéressé de la politique, fortes de leur suprématie économique. [Début]

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La dimension politique de la mafia

Voici probablement le chapitre le plus délicat à écrire. Mais une chose est sûre : sans l'appui constant des politiques, la mafia aurait été définitivement éliminée depuis longtemps, conformément à cette prédiction de Giovanni Falcone livrée à Marcelle Padovani : la mafia n'est pas invincible, c'est un phénomène humain, et comme tous les phénomènes humains, elle a eu un début, une évolution, et elle aura une fin.

Or au lieu de décliner, la mafia ne cesse de prospérer, financièrement et géographiquement. Cherchez l'erreur...

Selon Nando dalla Chiesa, fils du général Carlo Alberto dalla Chiesa [assassiné par la mafia (interprété à l'écran par Lino Ventura...), même s'il est fort probable que les véritables commanditaires aient été externes à la mafia], le succès du binôme mafia-politique est dû à une "convergence d'intérêts", une expression écrite noir sur blanc dans les actes du maxi-procès de Palerme, confirmée par le Parquet et en Cour d'Assises.

Une expression indiquant que tant de crimes de la mafia n'auraient pas été commis s'ils n'avaient été préalablement assurés d'avoir, au plan opérationnel et judiciaire, une "couverture" de la part des politiques et des membres des institutions, qui avaient leurs propres raisons de vouloir éliminer certains des acteurs fondamentaux de la lutte à la mafia.

Or force est de constater aujourd'hui, que d'Andreotti à Berlusconi, non seulement rien n'a changé mais les choses ont empiré !!!

En 2001, Pietro Lunardi, Ministre des Infrastructures et des Transports sous le gouvernement Berlusconi II, crut bon de déclarer :
il faut cohabiter avec la mafia et la camorra, que chacun résolve les problèmes de criminalité comme il préfère...
con mafia e camorra bisogna convivere e i problemi di criminalità ognuno li risolva come vuole...
Mais il ne faudrait pas croire qu'il s'agit là d'une position isolée ! Dans un billet que j'ai consacré à la Ligue du Nord d'Umberto Bossi sur mon blog italien, je rapporte cette déclaration impardonnable de Gianfranco Miglio, triste théoricien de la race padane (...), qui dit ceci dans une interview au Giornale de Berlusconi, le 20 mars 1999 :
Je vous dirai même plus. Je suis pour le maintien de la mafia et de la 'ndrangheta. Le Sud de l'Italie doit se donner un statut qui s'appuie sur les personnalités aux commandes. Or qu'est-ce que la mafia ? Si ce n'est un pouvoir personnel, poussé jusqu'au délit. Je n'entends pas réduire le Mezzogiorno au modèle européen, ce serait absurde. Il existe aussi un bon clientélisme, qui génère de la croissance économique. Partons donc du principe que certaines manifestations spécifiques du Sud doivent être institutionnalisées.
Di più. Io sono per il mantenimento anche della mafia e della ‘ndrangheta. Il Sud deve darsi uno statuto poggiante sulla personalità del comando.
Che cos’è la mafia? Potere personale, spinto fino al delitto. Io non voglio ridurre il Meridione al modello europeo, sarebbe un’assurdità. C’è anche un clientelismo buono che determina crescita economica. Insomma, bisogna partire dal concetto che alcune manifestazioni tipiche del Sud hanno bisogno di essere istituzionalizzate.
Or permettez-moi de rappeler que ces positions ont été exprimées par des membres influents de la coalition ACTUELLEMENT aux affaires : Berlusconi + Ligue du Nord...

Convergence encore :
« Il y a une convergence objective entre les intérêts politiques de Cosa Nostra et quelques-unes des orientations programmatiques de la nouvelle formation politique [Forza Italia] : sur l'article 41-bis, sur la législation des collaborateurs de justice et sur le "garantisme" dans les procès, trop négligé dans la législation du début des années 90 ».
Et je pourrais dérouler la liste pendant des pages et des pages ! Dans son livre, intitulé La Convergenza (Ed. Melampo, 2010), Nando dalla Chiesa identifie, outre cette fameuse convergence d'intérêts entre mafia et politique, des convergences morales, judiciaires, mentales, journalistiques, sémantiques, réformistes, philosophiques, padanes, institutionnelles, rhétoriques, divergentes (sur le principe de vérité), outre des allergies convergentes et des comportements convergents typiques des politiques et des parlementaires...

Tommaso Buscetta ne confiait-il pas à Giovanni Falcone : ne me demandez pas quels sont les politiques qui se sont compromis avec la mafia, car mes réponses pourraient déstabiliser l'état italien ! (Non mi chiedete chi sono i politici compromessi con la mafia perché se rispondessi, potrei destabilizzare lo Stato.)

Quant à Giuseppe Fava, journaliste assassiné - un de plus -, il prévenait, dès les années 80 :
Les mafieux siègent au Parlement, tantôt ils sont ministres, tantôt ils sont banquiers, les mafieux sont ceux qui, en ce moment-même, dirigent la nation. Si personne ne tire au clair ce malentendu ... on ne peut pas définir mafieux le petit délinquant qui veut racketter une activité commerciale, ça c'est la micro-criminalité qu'on peut trouver, je crois, dans toutes les villes italiennes, dans toutes les villes européennes. Non, le phénomène mafieux est bien plus tragique et plus important. C'est un problème au niveau des instances dirigeantes qui gèrent la nation, un problème qui risque de conduire définitivement l'Italie à sa ruine et à sa déchéance culturelle...
I mafiosi stanno in Parlamento, i mafiosi a volte sono ministri, i mafiosi sono banchieri, i mafiosi sono quelli che in questo momento sono ai vertici della nazione. Se non si chiarisce questo equivoco di fondo... Non si può definire mafioso il piccolo delinquente che arriva e ti impone la taglia sulla tua piccola attività commerciale, questa è roba da piccola criminalità, che credo abiti in tutte le città italiane, in tutte le città europee. Il fenomeno della mafia è molto più tragico ed importante. È un problema di vertici e di gestione della nazione, è un problema che rischia di portare alla rovina e al decadimento culturale definitivo l'Italia...
Les choses vont-elles mieux aujourd'hui ? Certes pas ! Elles vont même dans le sens exact des précisions néfastes de Giuseppe Fava il y a 30 ans ! Si ce Néron des temps modernes qu'est Silvio Berlusconi s'accroche au pouvoir avec plus de frénésie qu'un morpion aux poils du pubis, ce n'est point pour gouverner en se fixant comme but suprême le bien d'un pays qu'il déclare aimer et de ses citoyens, mais uniquement parce que c'est la seule possibilité qu'il a pour tenter d'échapper aux procès actuels et à venir, en se faisant voter d'autres "lois" sur mesure, voire en changeant la constitution italienne par un coup d'état "légal"...

Mais pour en revenir à la mafia, le fait est que depuis le milieu des années 70 elle a cessé de se servir simplement de la politique - et des politiques -, pour revendiquer sa propre autonomie et devenir un acteur à part entière de la vie politique italienne, en n'étant plus seulement un réservoir de votes mais en finançant directement des campagnes, voire en parrainant (c'est le cas de dire) tel ou tel candidat. Jusqu'à vouloir créer son propre parti, Sicilia Libera (sous l'impulsion de Leoluca Bagarella, beau-frère de Totò Riina, destiné à faire le pendant à la Ligue du Nord), avant de se rabattre sur Forza Italia dès 1993-1994.

Des infos récentes indiquent même que la mafia investit maintenant sur la formation de jeunes en pariant sur leur avenir politique ... à disposition des clans ! Tout comme Silvio Berlusconi se déclara à disposition de Stefano Bontate à l'époque où celui-ci était le chef des chefs de la mafia : ce témoignage direct de Francesco Di Carlo est écrit noir sur blanc dans la condamnation en appel de Marcello Dell'Utri - éminence noire de Berlusconi - à 7 ans de prison pour concours externe en association mafieuse, Dell'Utri que le Parquet avait défini comme « le garant des intérêts mafieux au sein de Fininvest » (centre de l'empire berlusconien), un personnage « à la disposition des chefs mafieux depuis plus de 30 ans, à partir des années 70 et jusqu'à ce jour, dont la contribution avait aidé de façon significative Cosa nostra à se renforcer ».

Or être "à disposition" de la mafia signifie assurer sa disponibilité TOTALE pour satisfaire les intérêts criminels de l'organisation mafieuse, ad vitam æternam : c'est comme pour l'initiation, quand on a mis le doigt dedans, c'est pour toujours ! On n'en sort que les pieds devant...

Mais écoutons le témoignage direct de Francesco Di Carlo :
À la fin, Berlusconi nous a dit que lui aussi était “à disposition” pour quoi que ce soit. Or “à disposition”, je ne sais pas si le sens est le même pour les milanais que pour les siciliens, mais chez nous, dans Cosa Nostra, être “à disposition” signifie être disponible en tout et pour tout.

(Berlusconi) alla fine ci ha detto che era pure a disposizione per qualsiasi cosa. E “a disposizione” non so se per i milanesi abbia un senso differente che per i siciliani, perché noialtri, quando ci dicono “a disposizione”, in Cosa Nostra, si deve essere disponibile a tutto.
Un autre repenti, Leonardo Messina, explique dès le mois de décembre 1992 devant la Commission Antimafia, comment la Coupole mafieuse (principal organe de commandement de Cosa Nostra) se réunit vers la fin de l’automne 1991 dans la province d’Enna, réunion durant laquelle Cosa Nostra décide de se faire … État !
Ils mirent au point la nouvelle stratégie, identifièrent les nouveaux contacts politiques et décidèrent de se débarrasser des anciens. Cosa nostra réaffirmait ainsi son rêve de devenir indépendante, de devenir le chef suprême d'un pan entier de l'Italie, de son propre État, le nôtre.
Elle se tourna ainsi vers de nouvelles formations politiques, autres que les formations traditionnelles, hors de la Sicile. Cosa Nostra n’était pas seule impliquée dans ce projet, elle pouvait compter sur l’aide de la franc-maçonnerie.
Jusqu'alors elle avait contrôlé l'État, maintenant Cosa nostra voulait devenir l’État.
Son intérêt étant d’arriver au pouvoir avec ses propres hommes, autant d’expressions de Cosa nostra, qui n’aurait plus été assujettie à personne.
Cosa Nostra doit parvenir à ses fins, indépendamment de l'appui de la franc-maçonnerie, de l'Église ou de qui que ce soit d’autre, elle doit atteindre son objectif. Cosa Nostra doit atteindre son objectif, quelle que soit la voie à suivre.

Hanno fatto la nuova strategia e deciso i nuovi agganci politici perché si stanno spogliando anche di quelli vecchi. Cosa nostra sta rinnovando il sogno di diventare indipendente, di diventare padrona di un'ala dell'Italia, uno Stato loro, nostro. Si sta rivolgendo a formazioni nuove, non tradizionali e che non vengono dalla Sicilia. Cosa nostra in tutto questo non è sola ma è aiutata dalla massoneria.
Finora hanno controllato lo Stato. Adesso vogliono diventare Stato.
... loro hanno interesse ad arrivare al potere con i propri uomini, che sono la loro espressione: non saranno più sudditi di nessuno.
Devono raggiungere un fine: che sia la massoneria, che sia la Chiesa, che sia un'altra cosa, devono raggiungere l'obiettivo. Cosa nostra deve raggiungere l'obiettivo, qualsiasi sia la strada.
L’objectif de Cosa Nostra n’est donc plus seulement de se faire État dans l’État, ou État parallèle, mais de devenir un État tout court, l’anti-État !

Et les grandes manœuvres auxquelles nous assistons aujourd’hui en Sicile, sous l’impulsion souterraine de Marcello Dell’Utri, toujours lui (également impliqué dans les « magouilles énergétiques » entre Berlusconi et Poutine…), notamment autour de la création de Forza del Sud par Gianfranco Miccichè, « dissident » du parti de Berlusconi (pour vous donner une idée du personnage, il vient juste de déclarer que si Falcone & Borsellino étaient encore en vie, ils auraient absous Dell'Utri...), qui regroupe déjà 9 parlementaires avec l’intention affichée de devenir la « Ligue du Mezzogiorno » (d’ailleurs il n’est pas le seul : Sud, Noi Sud, Mpa, Popolari per il Sud, Partito del Sud, Lega Sud, etc., sont la nouvelle expression des anciennes « Ligues méridionales » qui devaient être le pendant de la Ligue du Nord, sur lesquelles j’aurai l’occasion de revenir en détail…), indiquent clairement que le projet politique de la Mafia de se faire État n’a jamais été abandonné mais qu’au contraire, il est plus que jamais d’actualité : « Cosa Nostra DOIT atteindre son objectif, quelle que soit la voie à suivre… »

Parenthèse : tout projet politique de cette envergure ayant forcément besoin de s’adosser à un versant économique, la création tout juste annoncée par le gouvernement Berlusconi de créer la Banca del Mezzogiorno (« seule région européenne qui n’a pas encore sa propre banque », selon Tremonti), dans le cadre du Plan pour le Sud (Piano per il Sud) récemment approuvé en conseil des Ministres, ne manque pas de soulever quelques préoccupations sur l’utilisation future des milliards d’euros destinés à alimenter la banque et le Plan…

Tout comme l’étrange concomitance temporelle entre cette annonce et l’explosion d’une dizaine de nouvelles « ligues méridionales » ne peut que laisser perplexes ! [Début]

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La dimension économique de la mafia

L'engagement politique de la mafia est lié en ligne directe avec sa décision, toujours vers le milieu des années 70, de se lancer dans le marché de la drogue. Un choix qui a eu pour conséquence d'accroître de façon exponentielle la puissance financière de l'organisation mafieuse. D'où la nécessité de trouver constamment de nouveaux débouchés pour blanchir des milliards de narcodollars, et de multiplier par conséquent les contacts avec la politique.

Mais la mafia s'est largement diversifiée depuis, notamment dans le trafic des déchets toxiques et nucléaires, au point de dégager un chiffre d'affaires de 135 milliards d'euros en 2009 !

Ajoutons cela à 60 milliards d'euros que coûte annuellement la corruption en Italie (rapport de la Cour des comptes italienne), plus au bas mot 100 milliards d'euros d'évasion fiscale (statistiques du Ministère de l'Économie), et ça nous fait un trou annuel de 300 MILLIARDS € : pratiquement 1/5e du PIB italien qui est détourné chaque année aux dépens des citoyens honnêtes et au profit exclusif de politiques vendus et corrompus, de prostitués dans l'âme et de mafieux en tout genre qui se remplissent les poches.

Pour avoir un ordre de grandeur, 300 milliards d'euros sur l'année, c'est entre 3 et 4 fois le plan européen de sauvetage de l'Irlande !

Après on s'étonne qu'officiellement l'Italie se place au troisième rang des pays européens pour la pression fiscale exercée sur les contribuables, juste derrière le Danemark et la Suède. Or de fait il faudrait préciser qu'elle est au premier rang, si l'on tient compte que les états danois et suédois redistribuent l'argent des impôts en assurant à leurs ressortissants des services sociaux collectifs dignes de ce nom. Ce qui n'est certainement pas le cas de l'Italie...

Y a-t-il donc un seul pays en Europe, autre que l'Italie, dont les gouvernants volent - ou permettent que soit volé - autant d'argent à ses citoyens, mais pas seulement ?

Et puis comme tout ça n'est pas encore assez, Berlusconi a aussi fait voter LE bouclier fiscal du siècle, celui qui lave plus blanc que blanc et dont les mafias en tout genre n'auront pas manqué de bénéficier, et tant qu'on y est, il a fait exploser la dette publique italienne, en l'augmentant avec son fidèle Tremonti (actuel ministre des finances, autre énergumène qui a toujours la référence biblique sur le bout de la langue...), de plus de 516 milliards d'euros depuis 1994 !!!

Convergences, vous avez dit convergences ?

Pour autant, même en voulant se limiter aux 135 milliards € de C.A. annuel, soit plus de 11 milliards € par mois, il faudrait également se demander que peut bien faire la mafia des surplus d'autant d'argent ?

Et bien c'est simple : elle investit dans tout ce qui est légal ! En cette période de crise généralisée, où les entreprises manquent cruellement de liquidités et où les banques resserrent les filets du crédit, la mafia vient au secours des entreprises en difficulté avec ses valises pleines de millions, l'important c'est de mettre le pied dans la place. Après, comme pour les initiés ou ceux qui se mettent à disposition, c'est pour toujours...

D'où des pans entiers de l'économie de plus en plus pollués par les capitaux mafieux, qui n'épargnent aucun secteur industriel : de l'énergie à la santé, des infrastructures au bâtiment, des transports aux déchets, etc. etc., un aspect que je traiterai de manière plus détaillée dans la dimension légale de la mafia, même si d'ores et déjà il est évident que tôt ou tard tout cela aura de fortes répercussions sociales, voire culturelles. [Début]

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La dimension sociale de la mafia

Il est évident qu'une force politico-économique aussi puissante que la mafia impacte en profondeur le tissu social qu'elle gangrène, en termes de représentation sociale, de pénétration sociale, voire de statut social...

Lorsque la Grande Encyclopédie (cf. premier billet) nous dit que : « L'état actuel de la propriété, la misère générale des travailleurs assurent à la Mafia leurs sympathies. », elle cache entre les mots de ce bout de définition une grande vérité, qui est également une immense culpabilité : celle de la politique de maintenir systématiquement le peuple en conditions de misère et d'ignorance pour mieux le manipuler !

Un peuple ignorant et miséreux exprime peu de prétentions "démocratiques", et réaliser les premiers niveaux de la pyramide des besoins de Maslow lui suffit amplement. Ses priorités vont rarement au-delà du troisième degré, puisque comment penser à l'estime de soi et à l'accomplissement personnel lorsque l'on n'a même pas de quoi satisfaire ses propres besoins physiologiques (manger, boire, dormir, respirer...), de sécurité (du corps, de l'emploi, de la santé, de la propriété...), d'appartenance et affectifs (amour, amitié, intimité, famille...) ?


Sans compter qu'un peuple ignorant et miséreux fournit un bassin de main-d'œuvre inépuisable où la mafia peut recruter à volonté les candidats aux basses besognes. Prenez des jeunes sans aucun espoir d'avenir, faites-leur miroiter la possibilité d'avoir de l'argent, de l'influence, du pouvoir, et l'appartenance à la mafia devient statut social, idéalement capable de combler les degrés supérieurs de la pyramide. Saviano a fort bien expliqué cela dans Gomorra...

C'est ainsi que la visibilité sociale de la mafia est sous les yeux de tout un peuple, en négatif ou en positif, mais bien présente ! Par exemple - cela arrive -, lorsqu'une société fait appel aux services de l'organisation mafieuse sans même avoir été menacée, une telle circonstance indique que la mafia est un "acteur social" reconnu.

Lorsque des citoyens se regroupent en hurlant après les policiers qui viennent d'arrêter un boss mafieux, ils expriment un "consensus social" qui est dirigé vers la mafia et non pas vers l'ordre établi.

Un consensus qui témoigne du véritable niveau de pénétration sociale de la mafia, diffus, profond, puisqu'il y a longtemps que la présence mafieuse a dépassé les seules régions du Sud pour aller coloniser le Centre et le Nord de l'Italie, un constat que seuls les politiques - en particulier ceux de la Ligue du Nord - continuent à nier de toutes leurs forces, en dépit du bon sens et d'une réalité largement observable.

Un consensus, enfin, qui exprime l'adhésion à la culture mafieuse, à ses codes de comportements, ses codes linguistiques, puisque durant plus d'un siècle et demi d'existence, la mafia a pu et su élaborer un riche patrimoine culturel que l'on retrouve mêlé aux traditions populaires, au folklore, à l'histoire, à la littérature, et même au droit... [Début]

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La dimension culturelle de la mafia

La mafia est aussi culture, et toute culture passe par la langue, le code linguistique. Personnellement je suis fasciné par le langage mafieux, en ce qu'il est capable d'exprimer en peu de mots une vérité noyée au milieu d'un océan de mensonges. Le problème pour les interlocuteurs étant de savoir constamment faire la part entre vérité et mensonge ... sous peine de mort, puisque la sanction ultime des mots et des discours mafieux, c'est la mort.

Imaginez une seconde que votre vie dépende à chaque instant des mots que vous prononcez !

Dans son interview à Giovanni Falcone (Cose di Cosa Nostra), Marcelle Padovani dit ceci :
Peu à peu, j'ai appris moi aussi à m'exprimer dans une sorte de langage codifié, à interpréter les inflexions de voix, à ne pas en demander et surtout à ne pas en dire trop. Exactement comme fait Falcone avec les présumés mafieux. Ou comme le font les mafieux entre eux, toujours sur le qui-vive dans leur activité quotidienne de décodage de signaux. C'est une activité intellectuelle passionnante, qui démontre la vacuité des longues digressions et encourage à économiser les mots : le verbe a une charge de densité telle qu'il équivaut à l'action la plus éclatante.

A poco a poco, ho imparato anch'io a esprimermi in una specie di linguaggio in codice, a interpretare le inflessioni di voce, a non chiedere e soprattutto a non dire mai troppo. Proprio come Falcone con i presunti mafiosi. O come i mafiosi tra loro, sempre sul chi vive nel loro quotidiano lavoro di decifrazione di segnali. E' un'attività intellettuale appassionante, che dimostra la vacuità di lunghe digressioni e incoraggia a risparmiare parole: il verbo ha una tale carica di densità da corrispondere all'azione più plateale.
Vingt ans après, le décodage que fait Saviano des discours de la Camorra est tout simplement bouleversant. Il vous montre une langue que vous ignorez même si vous en connaissez les mots. Une langue qui puise autant dans la tradition que dans la modernité, où tout est code, faite de mots et de non-dits, de silences et de détails, de signaux, d'un lexique de petites choses, de gestes et de demi-gestes qui remplacent parfois les mots, voire de regards qui ponctuent les phrases, où tout a une signification précise, où tout est symbole, où tout est lié à un dessein logique.

Une situation très proche de ce que j'ai essayé de décrire dans Le sens et la valeur des mots, une situation de communication qui tend parfois vers la langue poétique ultime, à l'extrême opposé de ce qu'est devenue la langue du berlusconisme, d'un messianisme fourchu... Et, de fait, tout cela ne s'apprend pas dans les livres mais dans la rue.

Un magistrat en première ligne contre la 'ndrangheta, Nicola Gratteri, répète souvent qu'absolument aucune émotion ne doit transparaître du visage du juge interrogeant un mafieux. En fait c'est comme au poker, où les joueurs doivent se montrer impénétrables aux sentiments, aux émotions. Sauf que là, l'enjeu c'est la vie ou la mort.

Et le comble dans cette histoire, c'est que tout ce que l'on sait aujourd'hui sur la nature et les formes de la culture mafieuse, nous le savons grâce à la parole des "repentis". Une bombe que les politiques - de droite et de gauche, cf. Loi Fassino de 2001 - ont tenté de désamorcer par une série de lois allant dans le sens des revendications mafieuses, puisque c'est la quatrième exigence mentionné dans le Papello : 4. réformer la législation sur les repentis (riforma legge pentiti).

Déjà en mars 1999, Silvio Berlusconi avait déclaré : « Nous présenterons un projet de loi pour imposer aux repentis mafieux de TOUT dire durant le premier mois de leur collaboration... » Autrement dit, tout ce qu'ils raconteront à partir du 32ème jour n'aura plus jamais aucune valeur. Comme si un repenti pouvait raconter des décennies de mafia, de crimes et de contacts en un mois ! Actuellement, ce délai est de six mois.

Mais il est évident que la parole fait peur, puisque c'est la seule antidote à la culture du silence que partagent mafieux et politiques corrompus. C'est d'ailleurs le combat que je mène à mon niveau, qui sait si ça débouchera un jour sur quelque chose de positif. En tout cas, je le dois à mon fils. [Début]

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La dimension légale de la mafia

Nous voici arrivés - presque - au terme de ce parcours, que je terminerai par cette nouveauté absolue d'une mafia qui pénètre la légalité sociale par toutes les portes. D'une mafia qui se fait entreprise après s'être fait politique, non pas entreprise illégale mais avec pignon sur rue !

D'une mafia dont les jeunes générations ont étudié dans les meilleurs collèges, fréquenté les meilleures universités, pris leur diplôme en Italie ou à l'étranger, et qui sont analystes financiers, médecins, avocats, etc., cols blancs parmi les cols blancs, si ce n'est qu'ils peuvent compter sur une double puissance, économique et de feu, face à laquelle aucune concurrence au monde ne peut résister.

Antonio Ingroia le reconnaît :
Aujourd'hui la mafia est surtout une mafia financière, une mafia des affaires, qui a démultiplié sa présence au cœur de l'économie légale !

La mafia oggi è soprattutto mafia finanziaria, mafia degli affari, che ha moltiplicato la sua presenza nell'economia legale.
Et d'ajouter une déclaration qui me frappe plus particulièrement :
Nous avons à présent une mafia plus civile et une société plus mafieuse. Une mafia toujours plus en costume-cravate et une société qui préfère se déguiser en changeant d'habits plusieurs fois par jour. En somme, nous avons désormais des pans entiers de la société qui ont intériorisé les modèles de comportement des mafieux. Et ça se voit dans tous les domaines.

Abbiamo oggi una mafia più civile e una società più mafiosa. Una mafia sempre più in giacca e cravatta e una società che cambiandosi abito troppe volte al giorno sceglie il travestimento. Insomma, abbiamo interi pezzi di società che hanno ormai introiettato i modelli comportamentali dei mafiosi. E lo si vede in tutti i campi.
Des déclarations inquiétantes, qui signifient surtout que la société italienne dans son ensemble s'est tellement compromise avec la mafia et la corruption que le mal finit par déteindre sur le bien, alors que dans une société normale, ce sont les parties saines qui devraient finir par éradiquer les parties malades.

En revanche nous avons un cancer malin - la mafia - dont les métastases visibles et invisibles colonisent le corps social, dans l'espace et dans le temps.

Giovanni Falcone le confiait déjà à Marcelle Padovani (Cose di Cosa Nostra) :
La mafia, je le répète, n'est pas un cancer qui aurait proliféré par hasard sur un tissu sain. Elle vit en symbiose parfaite avec une myriade de protecteurs, de complices, d'informateurs, de débiteurs de toute sorte, de petits et grands maîtres-chanteurs, de gens intimidés ou rackettés qui représentent toutes les couches de la société. Tel est le bouillon de culture de Cosa Nostra, avec tout ce que cela signifie en termes d'implications directes ou indirectes, conscientes ou non, volontaires ou forcées, qui peuvent souvent compter sur le consensus de la population.

La mafia, lo ripeto ancora una volta, non è un cancro proliferato per caso su un tessuto sano. Vive in perfetta simbiosi con la miriade di protettori, complici, informatori, debitori di ogni tipo, grandi e piccoli maestri cantori, gente intimidita o ricattata che appartiene a tutti gli strati della società. Questo è il terreno di coltura di Cosa Nostra con tutto quello che comporta di implicazioni dirette o indirette, consapevoli o no, volontarie o obbligate, che spesso godono del consenso della popolazione.
Une société qui permet cela sans réagir est une société qui a abdiqué face au mal, en renonçant à sa liberté, sa dignité et ses responsabilités, une société qui, pour tout dire, ne mérite pas la démocratie qu'elle proclame vouloir dans les mots mais qu'elle éloigne et rejette dans les actes. [Début]

* * *
L'antimafia (conclusion)

Notre société aura-t-elle les anticorps suffisants pour se soigner et guérir ?

Il y a toujours eu une gigantesque ambiguïté sur l'antimafia en Italie, puisque de tout temps mafieux et corrompus se sont unis pour délégitimer, diffamer et décrédibiliser les acteurs de l'antimafia, avec d'autant plus de virulence qu'ils étaient sincères et courageux.

Parfois aidés dans cette tâche par des intellectuels de bonne foi ou non, conscients ou inconscients, journalistes ou écrivains, comme Leonardo Sciascia, qui publia le 10 janvier 1987, dans le "Corriere della Sera", un article malencontreusement intitulé "Les professionnels de l'antimafia", qui critiquait entre les lignes le maire du "Printemps de Palerme, Leoluca Orlando, et accusait explicitement Paolo Borsellino de profiter de sa position de juge antimafia reconnu pour favoriser sa carrière ! Comme quoi être un professionnel de l'antimafia avait aussi ses avantages...

Effectivement, on a vu comment s'est terminée la carrière de Paolo Borsellino !

Une expression qui a donc fini par devenir une formidable arme idéologique aux mains de la mafia et de ses complices, pour intimider et combattre ceux qui sont en première ligne sur le front de l'antimafia en les accusant de tous les maux, de toutes les cupidités, de n'être que des opportunistes, des bavards, etc.

Un antagonisme systématiquement soulevé par les membres du gouvernement Berlusconi, qui serait, selon eux, le champion de l'antimafia dans les faits, par opposition aux velléitaires de l'antimafia dans les paroles, qui est loin d'être innocente et cause bien des dégâts :
  • en faisant de l'ombre, au plan médiatique, à l’antimafia dans les faits, c'est-à-dire aux efforts des forces de l'ordre, d'une bonne part de la magistrature, du gouvernement et du parlement, qui ont entrepris une voie absolument nouvelle pour combattre la mafia ;
  • en prétendant d'imposer sa propre liste, arbitraire, des bons et des méchants, le plus souvent sans savoir de quoi elle parle ;
  • en ignorant quels sont aujourd'hui les véritables enjeux au niveau des relations entre les institutions et une partie de la magistrature.
Que dire, face à ce déluge de mensonges ? Sinon conseiller le décalogue de l'Antimafia dressé par Nando dalla Chiesa à la fin de son livre, préalable à toute activité visant à rendre la société moins accueillante, moins hospitalière pour le crime organisé : (1) se former et (2) s'informer sur la mafia, (3) créer et cultiver une conscience, une sensibilité civile, (4) diffuser l'information, (5) organiser et participer aux campagnes d'opinion et de dénonciation, (6) consommer de façon critique et consciente, (7) exercer un contrôle continu sur la légalité, (8) se servir de son vote avec discernement, (9) appuyer celles et ceux qui luttent, et (10) ne jamais agir seul(e).

Dans son livre-interview de Giovanni Falcone, intitulé Cose di Cosa Nostra (Rizzoli, Milan 1991), Marcelle Padovani définit ainsi la mafia :
système de pouvoir, articulation du pouvoir, métaphore du pouvoir, pathologie du pouvoir, la mafia se fait État là où l'État est tragiquement absent. La mafia système économique, impliquée depuis toujours dans des activités illégales, rentables et pouvant être exploitées de façon méthodique. La mafia organisation criminelle, qui use et abuse des valeurs siciliennes traditionnelles. La mafia, dans un monde où la notion de citoyenneté tend à se diluer alors que la logique de l'appartenance tend à se renforcer, un monde où les citoyens, avec leurs droits et leurs devoirs, s'effacent devant les clans et le clientélisme, la mafia, donc, se présente comme une organisation dont l'avenir est assuré. Et dont le contenu politique de ses actions en fait sans aucun doute une alternative au système démocratique. Mais combien de personnes sont-elles conscientes, aujourd'hui, du danger qu'elle représente pour la démocratie ?
Et Marcelle Padovani de terminer son livre sur ces mots de Giovanni Falcone :
On meurt généralement parce qu'on est isolé ou parce qu'on s'est lancé dans un jeu plus grand que soi. On meurt souvent parce qu'on ne dispose pas des alliances nécessaires, parce qu'on est laissé sans appui. En Sicile, la mafia agresse les serviteurs de l'État que l'État n'a pas réussi à protéger.

Si muore generalmente perché si è soli o perché si è entrati in un gioco troppo grande. Si muore spesso perché non si dispone delle necessarie alleanze, perché si è privi di sostegno. In Sicilia la mafia colpisce i servitori dello Stato che lo Stato non è riuscito a proteggere.
J'ajouterais : et que l'État n'a pas voulu protéger !

[Début]

* * *

À l'automne 1994, deux ans après les assassinats politico-mafieux-terroristes des juges Giovanni Falcone & Paolo Borsellino, Berlusconi, alors président du conseil pour la première fois, se mit en tête de faire une visite surprise à la famille Borsellino. Rita, la sœur de Paolo et Salvatore, refusa à quatre reprises de faire monter Berlusconi chez elle, si bien qu'à la fin celui-ci ne put que la saluer à l'interphone en lui posant la question suivante : - « Madame, que pouvons-nous faire pour combattre la mafia ? »

J'imagine que Paolo lui aurait répondu de la façon suivante :
La lutte contre la mafia doit d'abord être un mouvement culturel qui habitue les gens à sentir la beauté du frais parfum de la liberté, qui s'oppose à la puanteur du compromis moral, de l'indifférence, de la contiguïté et, donc, de la complicité.

La lotta alla mafia deve essere innanzitutto un movimento culturale che abitui tutti a sentire la bellezza del fresco profumo della libertà che si oppone al puzzo del compromesso morale, dell'indifferenza, della contiguità e quindi della complicità.

Un frais parfum de liberté pour lequel des milliers de gens honnêtes se sont sacrifiés ou ont été sacrifiés, le sont et le seront, un frais parfum de liberté anéanti par cette puanteur méphitique qui recouvre depuis trop longtemps l’Italie d’une chape infernale, un frais parfum de liberté que tu ne pourras jamais sentir ni comprendre, Silvio Berlusconi : tu pues la mort, ton mausolée t'attend. Le plus tôt sera le mieux. [Début]

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P.S. Cela faisait longtemps que je voulais écrire un article de fond sur la mafia, le déclencheur aura été la lecture de l'essai de Nando dalla Chiesa, intitulé La Convergenza - Mafia e politica nella seconda Repubblica, Ed. Melampo, Milano 2010.

J'adresse une pensée émue à Salvatore Borsellino, que j'ai l'honneur de connaître, et qui met toutes ses énergies au service d'un combat sans fin pour établir la Justice et la Vérité sur l'assassinat de son frère et des membres de son escorte.

Mon amitié, mon affection et ma reconnaissance vont à toutes celles et ceux qui font vivre l'antimafia en Italie, avec cœur, courage, constance et abnégation. Eux sont les véritables acteurs de l'antimafia dans les faits et dans les paroles, cohérents entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Nos enfants ont tant besoin d'eux pour grandir dans l'espoir d'un avenir meilleur, plus juste et plus vrai.

Et puisque cette version intégrale et mise à jour réunit mes trois articles précédents, voici le lien des originaux non retouchés :
  1. Première partie
  2. Deuxième partie
  3. Troisième et dernière partie
Pour autant, si vous souhaitez reprendre ou citer ma réponse à la question « Qu’est-ce que la mafia ? », merci de considérer que c’est le présent billet qui fait foi (version PDF).

J'ajouterai juste le dialogue que j'ai eu avec Joseph en commentaire au premier billet :
J'ai deux questions sur cette vision prospective.

1. Qui dit MAFIA dit loi du silence. Internet dit liberté d'expression. Comment les deux vont pouvoir cohabiter?

2. Est ce que la pieuvre peut finir par mettre la main sur Google, Twitter, Facebook ou tout autre outil dominant dans la libre information? ou alors forcer le passage de lois dans de nombreux pays visant à restreindre cette liberté?
Jean-Marie Le Ray :
Mafia loi du silence, certes. Mais les temps changent, et la mafia a toujours su s'adapter aux évolutions et aux tendances, souvent avec plusieurs longueurs d'avance.
Et, chose autrefois impensable, il y a aujourd'hui un "présumé" chef mafieux qui tient son blog ! (cherche "ninomandala" sur blogspot). Il est question de lui ici. Sa position est nette : il a subi des condamnations, il purge sa peine, et reste libre de s'exprimer... Certains analystes ont même observé qu'il pouvait faire passer certains messages entre les lignes !

Cela d'une part. Ensuite il y a l'éclairage de Roberto Saviano, entre autres, qui nous fait comprendre combien il est important de parler de mafia. Puisque le premier complice de la mafia, c'est justement le silence. Il y a un proverbe qui dit "occupe toi d'abord de la mafia, avant que la mafia ne s'occupe de toi"...

Or que dit Saviano ? Je l'ai expliqué en commentant ce billet : sa thèse est que Gomorra est devenu dangereux pour la camorra non pas parce qu'il l'a écrit (beaucoup en ont écrit d'autres sur le même argument dont personne n'a jamais entendu parler), mais parce qu'il est lu !

Et cette diffusion en masse de son message à permis à Gomorra de dépasser : 1) le seuil du silence ; 2) la ligne d'ombre.

Je rapporte ces deux expressions (prononcées par Saviano dans deux interviews, la première avec Fazio, la seconde avec Enzo Biagi), parce qu'elles sont très symboliques : ce sont les lecteurs qui donnent au message de Saviano voix (en dépassant le seuil du silence) et visibilité, lumière (en dépassant la ligne d'ombre).

Donc chaque fois que l'info passe d'une manière ou d'une autre, soit par le livre lui-même, soit par celles et ceux qui en parlent, c'est son message qui porte toujours plus loin, toujours plus fort !

Voilà ma réponse à ta première question.

Sur la deuxième, je ne pense pas. Les grands acteurs mondiaux sont américains pour la plupart, et à ce stade ils sont protégés de la mafia. De ce point de vue je vois plus le danger venir de la politique, on ne compte plus le nombre de lois que Berlusconi s'est fait sur mesure, et beaucoup avantagent la mafia. Pour l'instant on a réussi à éviter des lois liberticides qui sont mêmes dénoncées par l'ambassadeur US dans un des mémos diplomatiques qui a filtré de Wikileaks.

Donc de ce côté-là, je pense que le danger vient des gouvernements eux-mêmes qui sont horripilés par la liberté d'un média qu'ils n'arrivent pas à contrôler, mais je leur fais confiance, petit à petit ils réussiront à contrôler aussi Internet.

En France on en a déjà un avant-goût avec la loppsi, et tout se fait dans la plus grande "légalité" :-)
Par ailleurs je n’ai pas résisté à l'envie de faire une succincte analyse statistique des quelque 9400 mots qui composent cet article (desquels j’ai ôté les citations en italien et le commentaire mais laissé les extraits du livre de M. Attali), voici les résultats sous forme de nuage sémantique :


Il s'agit des 20 substantifs plus fréquents, plus 1 patronyme, je vous laisse deviner lequel... [Début]

Tableau :

[Début]

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